‹ Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers sièclesChapitre 69 sur 113 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Mort Je Marc-Aurile. — Commode seul empereur, — Nouvelles conversions dans l'aristocratie romaine.

— Urania, tille J HdroJe Attlcus, chrétienne. — Le sénateur Apollonius. — La colonne Antonine et le Jupiter Pluvius. — Sollicitudes du pape saint Lleuthère. — le montanirme dans les Gaules.— Saint Irénécà Rome. — I. 'historien Hégésippe. — Lucius, roi de Bretagne, demande des missionnaires à saint Lleuthère. — Florin et Blaslus. — Saint Irénée, devenu évêque de Lyon, écrit son livre AJvertus h.rres«s. — L'enseignement de l'Église romaine, règle de foi pour toutes les autres Églises. — Pontificat de saint Victor. — Marcla, femme de Commode. — Son influence favorable au christianisme.

— Les Phiiosophumena. — Calomnies de ce pamphlet contre saint Caliiste. — Intrigues des montanistes. — Commencements de Sabellius. — Tertullien passe au Montanisme, — Septime Sévère empereur. — Sa bienveillance pour les chrétiens au commencement de son règne. — Travaux de saint Victor pour l'unité dans la célébration de la Pique. — Fin de notre étude sur la société romaine aux deux premiers siècles.

ls le mois d’août 178, Marc-Aurèle s'était vu obligé de repartir pour les bords du Danube, où les Quadcs et les Marcomans recommençaient à inquiéter l’Empire. Il ne fut donc pas présent à Rome, lorsque le juge Almachius termina au mois de septembre, par l’immolation de Cécile, la tragédie qu’il avait ouverte au mois d’avril par la mort violente de Valérien et de Tiburce. L’empereur ne revint pas de cette campagne, mais il mourut loin de Rome en 180, laissant l’Empire à Commode. Depuis Vespasien, nul César n’avait transmis le sceptre du monde à son fils; mais le rejeton de l'empereur philosophe ne fit pas plus d’honneur à son père, que Domitien n'avait recommandé le sien par sa manière de vivre et de régner. Toutefois le nouvel empereur.

entre ses défauts, ou ses vices pour mieux parler, n'avait pas celui d’aimer à poser en sage, et il ne se piquait pas de rivalité avec les gens vertueux. Les progrès du christianisme n'étaient pas de nature à inquiéter beaucoup son indifférence, et, sans les excitations de son père, il eût volontiers laissé les chrétiens en paix.

Aussitôt après la mort de Marc-Aurèle, le feu de la persécution se ralentit de lui-même. Eusèbe (lit. V, cap. xxi) atteste, au moment même de l’avénement de Commode comme seul empereur, la conversion simultanée à Rome d’un grand nombre de personnes illustres par leur naissance et puissantes par leurs richesses. Il raconte même que des familles -entières du patriciat se déclarèrent tout à coup pour la religion proscrite. Nul doute que la mort glorieuse de Cécile et l’exemple de Valérien et de Tiburce n’eussent profondément ébranlé la société romaine en ces années, et n'aient eu la principale influence dans ces éclatantes conversions que l’historien enregistre dès le début du règne de Commode.

Les inscriptions de la première area du cimetière de Calliste offrent en si grand nombre les noms des Aurelii et des Ælii, qu’il est naturel de penser que ces familles impériales auront eu grande part dans le mouvement attesté par Eusèbe. Quant aux Annii que nous avons signalés comme ayant donné leurs noms au christianisme vers ce temps, ils avaient leurs sépultures au cimetière de Lucine, en union avec les Pomponii, premiers propriétaires de ce cimetière.

Nul doute que les familles simplement opulentes n’aient ressenti à ce moment une impulsion du même genre. M. de Rossi a récemment découvert au cimetière de Prétextât, dans une salle monumentale, une inscription concernant la propre fille d’Hérode Atticus, le fondateur du pagusTriopius. Ce personnage, s’ennuyant de son veuvage, avait fini par épouser une Vibullia Alcia, dont il eut plusieurs enfants. Le marbre récemment découvert nous apprend qu’une de ses filles nommée Uranie fut chrétienne. Voici l’inscription :

■ÉYMfPITW O Y P A N I A ■

• 0 Y T A T H P • HPWAHC-

Cette inscription où le mot îùjwtpetTw est écrit selon la prononciation,

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doit être lue comme il suit : Bonam sortent habeat Vrania , JUia Herodis. Quoi de plus touchant que de voir une fille d’Hérode Atticus lui-même devenue chrétienne, et ensevelie près des martyrs du pagus Triopius ! Et si l’on fait réflexion au nom de sa mère, Vibullia, il est impossible de ne pas se rappeler que le L. Cæcilius Pius consul en 137, et qui dut être au moins l’aïeul , sinon le père de Cécile, portait aussi parmi ses noms celui de Vibullius. Cette parenté entre Cécile et Urania jetterait un intérêt de plus sur cette récente découverte, et n’offrirait rien d’étonnant à ceux qui se sont donné la peine d’étudier Rome souterraine au point de vue des généalogies.

Une autre découverte de M. de Rossi au cimetière de Prétextât, a eu pour objet l’inscription d’une Arménia. Elle est ainsi conçue :

•APMENIA -^HLIKITAC- • A I A I A ‘ P H T I N A •

Ne serait-il pas permis de reconnaître ici, soit la pieuse dame qui ensevelit Urbain, soit quelqu’un de sa famille? Les Actes de saint Urbain rédigés fort tard écrivent Marminia; mais, outre que le nom n’est pas romain et a été certainement défiguré, Marini et M. Letronne ont constaté l’existence d’une famille Arménia honorée et illustre aux siècles de l’Empire.

Le glaive cependant n’était pas rentré dans le fourreau, et le baptême pouvait encore être le chemin du martyre. Un sénateur nommé Apollonius, probablement un des néophytes dont nous venons de parler, fut déféré comme chrétien au préfet Pércnnis qui renvoya sa cause devant le sénat. Apollonius lut, en présence de cette assemblée, un mémoire dans lequel il exposait avec force et éloquence les motifs de sa conversion au christianisme. Cette harangue, dont Eusèbclouela beauté, et qu'il dit avoir insérée dans ses Passions des anciens martyrs, ouvrage malheureusement perdu, fut la confession de foi par laquelle le généreux sénateur scella sa conversion. On l’écouta; mais la loi de l’Empire contre les chrétiens lui fut appliquée, et il eut la tête tranchée par ordre du sénat. On doit cependant remarquer dans la suite du récit d’Eusèbe, que le dénonciateur, nommé Sévère, s’attira le châtiment dont le décret d'Antonin avait frappé les déla-

teurs. Du vivant de Marc-Aurèle, les martyrs eussent été moins nombreux, s’il eût fallu payer de sa tête chaque dénonciation faite au magistrat ; elles étaient non-seulement impunies, mais encouragées, comme nous l’avons vu dans l'interrogatoire de sainte Cécile, où Almachius parle avec une sorte de bienveillance de ceux dont la délation avait amené devant lui la martyre. Cette seule différence dans la manière d’agir vis-â vis de ceux qui poursuivaient les chrétiens devant les magistrats, a fait regarder dans l’antiquité le règne de Commode comme ayant été favorable à l’Église, de même qu’il n’a fallu à Marc-Aurèle, pour mériter le titre de persécuteur, que d’assurer, contrairement à l’édit d’Antonin, l’impunité aux dénonciateurs.

Le génie païen de l’Empire n’en était pas moins vivace. Il parut, entre autres, dans une circonstance solennelle sous le règne de Commode. Cet empereur avait à inaugurer la colonne Antonine, destinée à rappeler les victoires de son père. L’un des épisodes qu’on y devait retracer, était la défaite des Quades et des Marcomans, en 174, défaite qui fut attribuée, comme on l’a vu, par Marc-Aurèle lui-même à la pieuse intervention des chrétiens. Il y avait lieu de se demander sous quels traits serait représenté le prodige qui s’accomplit aux regards de toute l’armée, lorsqu’on vit le ciel lancer ses foudres sur les barbares, et répandre sur les Romains par torrents une pluie bienfaisante. Le monument élevé par Commode décrivait l’épisode dans un sens uniquement païen, et l’on ne fera pas tort à Marc- Aurèle, en supposant que de bonne heure il en avait, sinon suggéré, du moins approuvé l’idée. La scène est rendue d’une façon assez dramatique, et conforme à l’histoire. Les foudres du ciel éclatent sur les barbares, la pluie vient rafraîchir les Romains; mais au-dessus delà scène plane, avec scs grandes ailes, le Jupiter Pluvius, à qui et non à tout autre dieu, est déféré l’honneur du prodige (fig. i35). Il fallait y compter; mais Rome païenne qui persistait à être insensible au progrès que le christianisme faisait dans son sein, pouvait bien s’attendre qu’un jour, de moins en moins éloigné, elle verrait ces mêmes barbares que le bras seul de Dieu pouvait comprimer, s’installer dans son sein, et se partager les dépouilles du monde entier qu’elle y avait accumulées.

Le pontificat d’Éleuthère, sous lequel les chrétiens avaient eu tant à souffrir, se poursuivit sous ces jours de paix relative; mais l’Église n’avait pas

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seulement à sentir le glaive des persécuteurs, l'hérésie suscitait dans son sein d’autres ravages. Le montanisme se glissait adroitement dans les chrétientés, sous couleur d'une plus haute perfection morale. La Gaule n’en fut pas exempte, et l’intrigue de ces sectaires avait cherché à faire des ravages

Fig. «35. — Ba;-relicf de la colonne Anloninc. représentant le Jnpit(r Pluvius.

jusque chez les confesseurs qu’attendait un si glorieux martyre dans la ville de Lyon. Les relations d’origine qu’entretenait l’Eglise de cette ville avec les chrétientés de l'Asie Mineure, amenaient fréquemment ces communications, dont nous voyons un exemple dans la lettre des Églises de Vienne et de Lyon à celles de l’Asie et de la Phrygie, sur le martyre du saint évêque Pothin et de scs glorieux compagnons. L’hérésie de Montan était née en

ccs contrées de l’Orient, et, à la faveur des relations fraternelles qui n’avaient jamais cessé, une dangereuse estime à l’endroit des nouveaux prophètes s’était introduite jusque dans nos régions. Les confesseurs de la foi attendant le martyre dans les prisons de Lyon, et d’autres chrétiens gaulois, au rapport d’Eusèbc, s’inquiétèrent de ces nouveautés, et avec d’autant plus de fondement qu’il était aisé d’entrevoir, au milieu des prophéties de ccs prétendus contemplatifs, certaines doctrines qui étaient loin de s’accorder avec la foi de l'Église. Le prêtre Irénée fut donc envoyé à Rome, et chargé de plusieurs lettres de consultation. Eusèbe nous a conservé un court fragment de celle des confesseurs lyonnais. Us recommandaient leur envoyé à Éleuthère comme « un fervent défenseur du Testament du Christ », et priaient le pontife d’employer son autorité à rétablir la paix troublée par les novateurs de l’Asie Mineure et de la Phrygie. L’esprit de parti pourrait seul ne pas reconnaître ici encore la conviction répandue dans la société chrétienne tout entière, que les controverses de doctrine devaient être amenées au tri- . bunal de l’évêque de Rome, et terminées par sa sentence.

L’Église romaine avait déjà connaissance de l’hérésie de Montan; Sotcr l’avait directement combattue. Éleuthère porta contre elle une nouvelle décision, dont le séjour à Rome du prêtre Irénée nous explique l’occasion. Un des confesseurs de Lyon, nommé Alcibiade, affectait un genre d’abstinence systématique qui pouvait l'entraîner dans les aberrations des gnostiques. Déjà le martyr Attale, après sa première épreuve dans l’amphithéâtre, avait appris d’une révélation céleste, « qu’Alcibiade n’agissait pas selon la rectitude, en n’usant pas des créatures que Dieu a faites. » La décision d’Élcuthère contre le montanisme confirma la même doctrine. Le Liber puntiftcalis nous apprend que le pontife donna un décret, dans lequel il enseignait que « les chrétiens ne devaient repousser aucune sorte d’aliments, Dieu les ayant tous créés. »

Irénée put rencontrer à Rome le célèbre Hcgésippe, premier historien de l’Église, dont les écrits ont malheureusement péri, sauf les rares et courts fragments qui nous ont été conservés par Eusèbe. Ce pieux personnage avait entrepris de démontrer par les témoignages la perpétuité de la doctrine des apôtres dans les Églises, et en ce but il avait visité les plus célèbres parmi celles qu'ils avaient fondées. C’était en recueillant les noms des évêques qui

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s'étaient succédé sur les divers sièges, et en constatant la doctrine de chacun d’eux, qu’il arrivait à démontrer la permanence de l’enseignement apostolique. Mais il importait surtout à Hégésippe de constater la foi de l'Église romaine, mère et maîtresse de toutes les autres; c’est ce qui le porta à se rendre à Rome dès le temps d’Anicet, et il y séjourna sous le pontificat de Soter et sous celui d'Éleuthère. Le futur docteur de l’Église des Gaules qui devait plus tard, dans son grand ouvrage contre les Hérésies, s’appuyer sur l’argument d’Hégésippe, et confondre les novateurs par le seul fait de la tradition conservée dans les Eglises de fondation apostolique, fut à même de conférer avec ce pieux pèlerin des origines chrétiennes. A l’ombre de la chaire de saint Pierre, l’un et l’autre sentirent que là est la vraie solidité du christianisme. Si l’avenir eût été ouvert à leurs yeux, ils auraient vu toutes ces Églises qui devaient leur création aux apôtres sombrer dans l’hérésie, sauf celle que Pierre lui-même avait choisie pour siège. Mais leur foi n'aurait pas été ébranlée, parce qu’ils reconnaissaient dans l’Église de Rome un don spécial et incommunicable, émanant d’une promesse positive du Christ, sur laquelle est fondé le christianisme tout entier. Irénéc, ayant accompli sa légation, revint à Lyon et ne tarda pas à monter sur le siège épiscopal de cette ville, devenu vacant par le martyre de saint Pothin.

Vers ce même temps, arrivait à Éleuthèrc une députation venue de l’île des Bretons, et chargée de lui demander des prédicateurs de l’Évangile pour cette terre isolée par la mer du reste de l'Empire. Elle était envoyée par Lucius qui portait le titre de roi dans cette île, dont il gouvernait une portion, sous l’investiture de la puissance romaine. Ce recours au successeur de Pierre de la part d’un prince dont le nom seul est resté, reporte la pensée vers les origines apostoliques de la foi dans cette île. Le succès qu'y obtinrent les missionnaires envoyés par Éleuthère est attesté par le témoignage des plus illustres contemporains, saint Irénéc, Tertullien, Origène. Mais tandis que le saint pape étendait ainsi dans l’Occident le domaine de la foi, il avait la douleur de voir l'ivraie de l’hérésie s’implanter dans la moisson si florissante qu’il cultivait dans Rome. Non-seulement le montanisme faisait çà et là des victimes, mais les dernières années du pontife virent la chute lamentable de deux prêtres de l'Église romaine. L’un était Florin, autrefois attaché comme officier à la cour des Antonins. Il avait eu en Asie des

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rapports intimes avec saint Polycarpe, auprès duquel il avait connu saint Irénée. Celui-ci fut à même de le retrouver à Rome, durant le séjour qu’il y fit. Florin était alors honoré du sacerdoce; mais bientôt Éleuthère se vit contraint de l’écarter des fonctions sacrées. L’infidèle disciple du grand Polycarpe, s’égarant à la suite d’un si grand nombre de ses contemporains sur la question de l’origine du mal , osa lui donner Dieu même pour auteur, et devint chef d'une secte obscure dont les restes existaient encore au temps de saint Augustin. Irénée adressa du fond des Gaules à son ancien ami une lettre polémique, dont Eusèbc nous a conservé un fragment. Florin ne se rendit pas, et bientôt il alla se perdre dans les systèmes fantastiques des Valentiniens. Le zèle d’Irénée l’y poursuivit encore, en opposant à ses erreurs un livre également disparu.

L’autre prêtre infidèle était Blastus, qu’Élcuthère dut aussi dégrader de l’honneur du sacerdoce. Sa tendance le poussait vers le judaïsme. Elle l'entraîna dans la rébellion sur la question de la Pâque, et il ne craignit pas de faire schisme sur ce point au sein même de l’Église romaine. Cette question de la Pâque avait pris des proportions considérables, et elle éclata sous le pontificat suivant. Blastus semble d’ailleurs avoir eu des tendances favorables au montanisme, dont les sectateurs affectaient aussi de judaïser dans la Pâque. Irénée s’émut du scandale, et publia contre le prêtre romain un écrit dont nous avons aussi à regretter la perte.

Mais ces polémiques de détail n'épuisaient pas la vigueur du grand évêque de Lyon. On le vit bientôt déclarer une attaque générale contre toutes les hérésies à la fois, lorsqu’il publia ses cinq livres Advenus Hacreses. Il y réfute l’un après l’autre tous les systèmes d’erreur que l’enfer avait tenté d’opposer à la véritable doctrine du Christ et des apôtres. Il y montre l’Église toujours une, toujours pure, au milieu de ces défections continuelles qui n’altèrent jamais son symbole, parce qu’elle chasse immédiatement de son sein quiconque porte la plus légère atteinte à la vérité dont elle est dépositaire. Il relève le principe d’unité, qui exige essentiellement l'accord de toute Église particulière et de tout fidèle avec l’Église romaine, « à cause de sa puissante principauté, par laquelle l’enseignement divin se maintient immuable et en son entier sur la terre. # [Lib. ni, cap. 3.) Ce témoignage célèbre sur la monarchie pontificale dans le christianisme.

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énonçait la tradition doctrinale non-seulement de l'Église des Gaules, mais aussi des Églises d'Asie que représentait Irénéc. On voit par la liste des papes, insérée dans cet ouvrage, qu'Élcuthère occupait encore le siège apostolique. Le saint pontife survécut peu de temps à la publication du livre de l’évêque de Lyon. Il mourut en t85, ayant occupé la Chaire de saint Pierre durant quinze années. Le Liber pontijicalis ne dit pas qu’il ait été martyr, et en cflct, au moment où il mourut, il ne paraît pas que l’Église romaine ait été agitée par la persécution. On l’ensevelit dans la crypte vaticane comme scs prédécesseurs, et Victor fut élu pour lui succéder.

Ce pontife était Africain de naissance, et son père se nommait Félix. Sous son administration qui fut d'environ douze années, l’Église de Rome vit

Fig. f 36. — Médaille de Commode et de Marcia. Cabinet de» médailles.

s’accroître encore la tranquillité dont elle avait joui dans les derniers jours d’Éleuthère. L’insouciance de Commode avait pu déjà ralentir la persécution ; elle cessa totalement, grâce à l'influence d’une femme que cet empereur affectionnait. Après avoir exilé, puis fait périr sa femme Crispina coupable d’adultère, il se passionna pour Marcia, qu’avait laissée libre en mourant le sénateur Quadratus, victime d’une conspiration dans laquelle il s’était trouvé impliqué. Marcia était douée d'une grande beauté qui fît sa fortune; mais, étant sortie d’une famille d’affranchis, elle n’obtint ni le titre d'Auguste, ni certains honneurs réservés aux impératrices. Elle fut la seule femme en titre auprès de Commode depuis l'an 1 83 jusqu'à la mort de ce prince. Il l’aima jusqu’à changer en son honneur le nom du mois de décembre en celui d'Amazonius, parce que Marcia, pour lui complaire, aimait à

paraître en costume d’amazone. Il nous est resté une médaille de la dix-septième année tribunitienne de Commode, sur laquelle sont réunies les deux têtes de cet empereur et de Marcia; celle-ci est coiffée d'un casque (fig. i36).

Dion Cassius nous apprend que cette femme qui sut se maintenir si longtemps dans la familiarité et les bonnes grâces de Commode, portait le plus vif intérêt aux chrétiens, et s’employa avec efficacité à adoucir leur sort. Au témoignage de cet historien païen , est venu se joindre celui de l’anonyme contemporain, dont le livre, connu sous le nom de Philosophumena et publié pour la première fois en 1 85 1 , a fait connaître diverses particularités qui se rapportent aux pontificats de Victor, de Zéphyrin et de Calliste. Cet auteur raconte, dans le neuvième livre de son ouvrage, « que Marcia, femme de Commode, personne aimant Dieu, voulant accomplir une bonne action, appela auprès d’elle le bienheureux Victor, évêque de l’Église à cette époque, et lui demanda les noms des confesseurs exilés en Sardaigne; que Victor lui en ayant remis la liste, elle obtint de l’empereur des lettres de délivrance qu’elle confia à un vieil eunuque nommé Hyacinthe, qui l’avait élevée elle-même dans son enfance; qu’enfin Hyacinthe, après avoir signifié les lettres au gouverneur de Sardaigne, rendit à la liberté les martyrs qui étaient employés dans cette île au travail des mines. » [Lib. ix.)

L’accord de ces deux sources historiques ne laisse aucun doute sur l’intluence bienfaisante de Marcia dans les affaires des chrétiens, et les années de paix dont ils jouirent sous le reste du règne de Commode s’expliquent d’autant plus aisément. Marcia elle-même était-elle chrétienne, ou simplement favorable aux chrétiens ? La réponse est plus difficile. Il n’y aurait pas lieu de s’étonner qu’elle eût embrassé le christianisme, à ce moment où les conversions devenaient de plus en plus nombreuses dans la société romaine, ainsi que nous venons de le constater par le témoignage d’Eusèbe. Le vieil eunuque qui l'avait élevée, et qui exécute ses commissions en faveur des chrétiens, pourrait bien avoirété chrétien lui-même, et ce fait expliquerait l’attachement de Marcia pour une religion qu’elle aurait vu pratiquer dès son enfance. M. de Rossi démontre que l’on ne pourrait tirer un argument de l’épithète 4>iXôOto; que l’auteur applique à cette princesse ; cette qualification ayant été donnée plus d’une fois à des païens par le seul motif qu’ils avaient rendu service à la cause du vrai Dieu. Quoi qu’il en soit, la faveur que

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Marcia accordait aux chrétiens fut utile à l'Église, et lui valut la tranquillité; c’est plus que jamais un point acquis à l'histoire.

Parmi les confesseurs exilés en Sardaigne, se trouvait un homme appelé dans la suite aux plus hautes destinées dans l’Église, et que le neuvième livre des Philosophumena est employé tout entier à décrier de la manière la plus atroce. Son nom était Calliste. Il nous serait impossible de discuter ici les charges que le pamphlétaire accumule contre lui, sous le rapport de la morale comme sous celui de la foi. La passion et les froissements de l’orgueil paraissent trop visiblement dans cette diatribe, pour que l’historien en puisse tenir un compte sérieux, et d’ailleurs les faits donnent un trop solennel démenti aux calomnies de l’ennemi de Calliste, pour qu’il soit possible d’ajouter foi à ses récits. Zéphyrin succéda à Victor et ses premières faveurs furent pour Calliste. Après la mort de ce pontife, Calliste fut appelé à lui succéder dans le pontificat. Il faudrait ignorer la gravité avec laquelle s’accomplissait à Rome par le clergé et par le peuple l’élection des diacres, des prêtres et du pontife lui-même, pour croire qu’un personnage aussi décrié que l’aurait été Calliste, ait pu s’élever sous les yeux et avec le concours de la société chrétienne de Rome, au faîte des honneurs et de la puissance. Le bon sens et l’équité la plus vulgaire obligent donc de renvoyer aux calomnies les charges que le diffamateur anonyme a voulu faire peser sur sa victime. L’Église lui a répondu en accordant les honneurs du culte religieux à Calliste, et l’histoire, aidée même des renseignements fournis par le pamphlet, a droit de l’enregistrer parmi les pontifes qui ont le mieux mérité de la société chrétienne. Il nous est impossible de nous étendre ici davantage sur Calliste dont le pontificat appartient au troisième siècle, au-delà, par conséquent, de l’époque où nous nous arrêtons. Il ne figurera désormais dans nos récits qu’en ce qui touche directement l’histoire posthume de la vierge Cécile.

La tranquillité dont jouissait l’Église de la part des païens sous Victor, continuait d’être troublée au dedans par les hérésies, dont le flot montait sans cesse. Les montanistes intriguaient pour obtenir du pontife quelques marques de bienveillance dont ils auraient abusé ; ils furent repoussés. Le danger de cette secte exaltée et rigoriste dut être considérable, lorsqu’on voit un homme aussi éminent que Tcrtuliien, prêtre de Carthage, venu à Rome comme au centre du christianisme pour en approfondir mieux la doctrine.

glisser à son tour dans l’erreur, et perdre au profit des nouveaux illuminés la plus grande partie des talents qu'il avait reçus pour être le soutien et la lumière de l’Église. D’autre part, une attaque plus formidable encore se préparait. Sabellius commençait déjà ses ravages en Asie, et dans son système, il ne s’agissait de rien moins que d’enlever la distinction des personnes dans l’essence divine , et d’abolir la foi à la Trinité sur laquelle le christianisme s’appuyait tout entier. Le troisième siècle vit ces grands combats, et Calliste eut la gloire de formuler la profession de foi qui conciliait l’unité de la divine essence avec la distinction des personnes. Son ennemi se trouva frappé par cette sentence doctrinale, et, s’il ne se soumit pas, son aveu n’en , est pas moins formel, que le monde entier accepta la définition de Calliste. C’est tout ce qu’il fallait à l’Église. Il était à prévoir que l’arianisme naîtrait un jour de ces discussions sur la Trinité; mais, en attendant le symbole de Nicée, la formule que Calliste élabora dans son concile romain, suffit à préserver dans toute l’Église la foi qu’avaient enseignée les apôtres, et que la formulé même du baptême instituée par le Christ devait protéger toujours. Trois personnes distinctes dans une essence unique, tel avait été, tel resta le symbole du christianisme en tous lieux.

En attendant, l’Église romaine, sous Victor, ne manquait ni de vigilance, ni de lumière. Le pontife avait la science en partage; il sut démêler un précurseur direct d’Arius dans la personne d’un certain Théodote, venu de Byzance, et qui, après avoir renié le Christ durant la persécution de Marc- Aurèle, avait trouvé moyen de se mêler parmi les fidèles de l’Église de Rome. Théodote niait expressément la divinité de Jésus-Christ, et Victor le sépara de l’Église. Un ancien auteur contemporain , cité par Eusèbc au sujet de cette nouvelle école de blasphème, fait appel contre elle au témoignage des auteurs chrétiens qui ont précédé, et invoque en passant le témoignage des chants liturgiques. « Les psaumes et les cantiques de nos frères, composés depuis longtemps déjà, ne célèbrent-ils pas le Christ, Verbe de Dieu ? ne reconnaissent-ils pas sa divinité ? » ( Hist . eccles., lib. V, cap. xxxvni.) Cet appel fait aux chants liturgiques, comme exprimant la fpi, est digne de remarque, en même temps qu’il rappelle ces hymnes au Christ que chantaient le dimanche les chrétiens de Bithynie, selon le rapport de Pline le Jeune, dans sa lettre à Trajan.

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Cependant le triste règne de Commode touchait à sa fin. L'année 192 vit périr honteusement le fils de Marc-Aurèlc, et la dynastie des Antonins s’éteindre dans la honte et l’impuissance. Si l’on s’en rapporte aux historiens, Marcia n’aurait pas été exempte de complicité dans la mort de Commode; elle l’eût fait tuer pour sauver sa propre vie. En ce cas, la question de savoir si cette princesse a appartenu au christianisme, se trouverait résolue par la négative; Tertullien n’ayant pas craint, peu d'années après, d’avancer, dans son Apologétique, que nul chrétien n'avait jamais trempé dans le meurtre d’un César.

L’Empire, après avoir vu passer comme des ombres Helvius Pertinax, * Didius Julianus et Pescennius Niger, se donna enfin à Septime Sévère, sol-

Fig. 1^7. — Médaille de Septime Sévère. Cabinet des médaille»,

dat africain, ami des lettres, et en même temps assez fort et assez habile pour relever un moment l’Empire affaissé (fig. 137).

Ce nouveau César montait sur le trône avec des dispositions presque favorables à la religion chrétienne. Dans son enfance, il avait été guéri d’une maladie grave par un esclave chrétien, nommé Proculus Torpacion, qui avait fait sur lui une onction au nom du Christ. Devenu empereur, il se souvint de ce chrétien, le fit chercher, et le garda dans son palais tant qu’il vécut. L’influence de Proculus fit choisir une chrétienne pour nourrice de Caracaila, fils aîné de Sévère. Cet empereur n'avait pas été sans remarquer qu’aucun chrétien ne s’était trouvé mêlé aux mouvements politiques de Niger et d’Albin, qui lui avaient disputé l’empire. D’un autre côté, le nombre considérable de membres de la haute société romaine, qui avaient donné leurs noms au christianisme, surtout depuis l’immolation de Cécile, faisait comprendre à un homme nouveau le besoin d’avoir quelques égards pour

une croyance dont les adhérents devenaient toujours plus nombreux, et sc recrutaient autant dans l'aristocratie que dans le peuple. L'importance qu’il mettait ù ménager cet élément avec lequel l'Empire, s'il avait une politique sensée, devait songer à compter désormais, l’amena au début de son règne (193) jusqu’à risquer sa popularité, ainsi que nous l’avons dit déjà, en lui faisant couvrir de sa protection des sénateurs et des sénatrices contre lesquels des cris menaçants se faisaient entendre. (Tektlluen. Ad Scapulam.) L’abstention de ces clarissimes à l’égard de certaines fêtes civiques entachées de paganisme, avait sans doute irrité le vulgaire idolâtre. Tels furent les débuts de l'empire de Sévère à l'égard du christianisme; dix ans après, il s’inscrivait parmi ses plus ardents persécuteurs, et publiait un édit qui produisit dans toute l’Église un nombre immense de martyrs.

Durant la trêve, Victor poursuivait le cours de son tranquille pontificat. Ce fut dans ses dernières années qu'il résolut de terminer enfin la grande aifairc de la Pâque. Depuis le Constitution de Pie 1", les pontifes auxquels succédait Victor avaient préparé les voies. Nous avons dit les ménagements dont Anicet crut devoir user envers le vénérable évêque de Smyme; mais Soter et Elcuthère qui vinrent après, reprirent la ligne de conduite que Pie avait tracée, et s'ils ne crurent pas devoir presser les évêques de l’Asie Mineure, il était aisé de voir qu’ils n’avaient rien plus à cœur que de faire disparaître cette tache de judaïsme qui déparait encore plusieurs des florissantes chrétientés de l’Orient. Avant de renouveler le Constilutum de Pie, dont l'indulgence d’Anicet avait suspendu l’elTet, Victor résolut de provoquer une manifestation du sentiment des diverses Églises, afin de confondre les récalcitrants par la vue de leur petit nombre. Il ordonna donc que l’on tînt de nombreux conciles dans l’Église. Eusèbc, de qui nous tenons ces faits, a eu entre les mains les Actes de plusieurs de ces assemblées. Nous savons en particulier par cet historien, que l’on réunit à ce sujet plusieurs conciles dans les Gaules; ce qui renverse de fond en comble le système de ceux qui voudraient faire croire que le christianisme n’a été prêché dans ce pays qu’au milieu du troisième siècle. Le dissentiment sur le jour de célébration de la Pâque se manifesta seulement dans l’Asie Mineure, et des plaintes sc firent jour par une lettre de Polycrate, évêque d’Éphèse, qui voulait à tout prix conserver la tradition judaïque. Victor pensa qu’il ne

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pouvait plus hésiter, et il déclara retranchés de l'unité de l’Église les évêques de cette contrée. Cette sentence parut trop rigoureuse à plusieurs, entre autres à saint Irénée. Eusèbe a conservé un fragment de la lettre par laquelle le saint évêque de Lyon essaya d'adoucir la sévérité du pontife.

Au reste, les Églises de l’Asie Mineure ne persévérèrent pas longtemps dans leur pratique erronée, et la sentence de Victor obtint le but que se proposait le pontife. Dès le commencement du troisième siècle, selon le témoignage de saint Athanase, les restes de la secte des quartodécimans ne se rencontraient plus que dans la Syrie, dans la Cilicie et dans la Mésopotamie. ( Epis! . de Sjmod. Ariminensi et Seleuciensi.) Victor survécut peu de temps à cette grave mesure, dans laquelle il n’avait fait que suivre la ligne tracée par ses prédécesseurs. Il mourut en 197, après douze années de pontificat, et il fut le dernier des papes ensevelis dans la crypte vaticane.

L’Église romaine lui donna pour successeur Zéphyrin, Romain de naissance et fils d’un certain Abundius. Les premières années de ce nouveau pontife s’écoulèrent dans la paix dont l’Église avait joui au temps de Victor. Les dispositions favorables de Sévère envers les chrétiens duraient encore, et en l’année 197 rien ne faisait présager la tempête.

Nous arrêtons ici l’essai que nous nous étions proposé d’écrire sur la société romaine aux deux premiers siècles, dans ses rapports avec le christianisme. Les faits que nous avons rassemblés, nous semblent avoir mis dans tout son jour l’influence providentielle, par laquelle Dieu voulut que le patriciat romain aidât à l’avénement du christianisme. Nul homme de bonne foi ne pourra dire, en présence de tels faits, que le christianisme ne fut dans ses débuts qu’une secte vulgaire, ignorante et superstitieuse. Les Écritures du Nouveau Testament, soumises aux regards de tant de personnes appartenant à la plus haute civilisation, et recevant de leur part un respect et une adhésion qu’on ne saurait contester, apparaissent désormais comme originales et authentiques. Il n’est pas permis d’oublier que la civilisation romaine ne s’éleva jamais plus haut qu’au siècle d’Auguste et au siècle des Antonins, et il faut bon gré mal gré convenir que l’élite de cette société fournit dès le début et sans interruption des fidèles à l’Église chrétienne.

S’il nous eût été possible de continuer les mêmes études sur le troisième siècle, nul doute que nous n’eussions eu à signaler une foule de traits dans

lesquels se fût révélée la prépondérance pacifique du christianisme, à cette époque qui touche de si près à son triomphe définitif. Mais les adversaires que nous avons en vue, consentant à reconnaître qu’alors le christianisme s’organise enfin et commence à prendre la forme qu’il conservera désormais, nous avons préféré montrer que, dès son origine jusqu’au troisième siècle exclusivement, il avait été en tout semblable à lui-même, complet dans ses croyances, intègre dans scs monuments, et fixé dans son organisation. Nous voulions aussi faire voir à quel degré la Rome antique fut providentiellement chargée de donner la main à la Rome nouvelle. Cette thèse demandait que nos récits ne s'étendissent pas au-delà du terme où nous nous arrêtons. L’extinction successive des anciennes familles du patriciat romain est un fait dans la nature des choses comme dans la réalité historique, et l’aristocratie du Iroisièmc siècle n’est déjà plus celle des beaux temps de Rome. Une narration qui s’étend du centurion Cornélius à Cécile, se trouve donc renfermer dans tes noms qu’elle relate la dernière époque de la vraie aristocratie romaine. Désormais, rentrant dans les limites d’une monographie, il ne nous reste plus qu’à suivre les traces de notre héroïne à travers les âges, montrant tout ce que sa mémoire a recueilli d’hommages dans la suite des siècles, tout ce qui est demeuré attaché de charme et de grandeur au souvenir de celle qui ne résuma en elle-même toutes les splendeurs de Rome antique, que pour en faire l’un des plus insignes trophées de la Rome nouvelle.

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