‹ Sainte Colette (1381-1447)Chapitre 3 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le xiv e siècle marchait vers son déclin, Charles V terminait le cours de ses brillants travaux et le duc Philippe le Hardy allait commencer son règne sur les riches États flamands et comtois que devait lui laisser bientôt la mort de Louis de Mâlain; la paix semblait devoir revivre, et la guerre inexpiable que le roy d'Angleterre soutenait pour revendiquer « la plus belle couronne après celle du Ciel » paraissait devoir s'achever bientôt. Mais, au revers de cette brillante médaille, on voyait la figure hideuse du schisme, créé par les conséquences des ingérences de la France dans l'administration de l'Église, cette situation scandaleuse et désolante que les contemporains eux-mêmes nommèrent le grand schisme d'Occident, où Ton vit, près d'un siècle durant, deux papes élus l'un contre l'autre, se partageant l'obédience des fidèles, jouant avec les condamnations et les anathèmes, et troublant les consciences au

10 SAINTE COLETTK.

point que les âmes les plus éclairées en vinrent à ne plus Aftvctir découvrir le» Pasteur légitime, et flottèrent «ans uner»n&v*azit& : incertitude de Rome à AvigtlOQ; jngttu'à/çfcriquÊ fe èbncile de Constance ait pu* mettre* fin* à Ves^misèrës et remettre les clefs de Pierre entre les mains de son élu Martin V.

Il convient cependant, quant à la situation politique du temps, de faire une importante remarque. Si le pays où naquit Colette est en effet bien et depuis longtemps français, il Tétait alors d'autant moins directement qu'il était uni sous le sceptre du duc de Bourgogne a des États totalement étrangers à la France, et dont une faible part même devint française dans la suite. Si Philippe le Hardy était né fils de France, si c'était des mains royales qu'il avait reçu son apanage ducal, il ne faut pas oublier que ses Flandres et sa comté de Bourgogne, jusquelà toujours réputées terres d'Empire, sauf quelques parties méridionales des pays Wallons, il les avait acquises par son mariage et avait obtenu par là à l'égard du roi de France, une indépendance que son ambition ne demandait qu'à étendre aux extrêmes limites. Il était déjà le « puissant duc d'Occident ».

Et qui donc aurait pu sans folie mettre obstacle à sa grandeur à peine naissante et déjà superbe ? L'Empire battu en brèche de toutes parts, ballotté entre les incertitudes , troublé par les Hussites et menacé par les Turcs, semblait devenu un vain mot ;

L'ENFANCE DE COLETTE. Il

il l'eût été entre toutes autres mains que celles des Habsbourg. La France , relevée il est vrai par les victoires de du Guesclin , mais retombant bientôt entre les débiles mains du roi insensé, semblait plus une proie qu'un rival; dans ses États même, quel adversaire à redouter? La noblesse ruinée par ses luttes contre le duc Eudes IV, s'était bien, il est vrai, réunie sous le nom de Confrérie de Saint - Georges ; mais ne s'était-elle pas astreinte par serment à la fidélité envers le prince légitime ?

L'archevêque de Besançon avait bien essayé de s'opposer aux empiétements du souverain ; mais, s'il en avait été récompensé par la pourpre cardinalice, il n'en était pas moins mort vaincu en exil à Avignon. Dans les Flandres il est vrai, l'ardeur belliqueuse des communes et leur amour de la liberté mettait bien quelque ombre à ce tableau : mais la lutte était trop inégale, et quelques victoires les mirent bientôt à la raison au moins pour un temps.

Il ne faut donc point s'étonner si Colette est sujette du Duc bien plus que du Roy quoiqu'elle soit née dans la partie française des Flandres. Vouloir, comme on l'a fait, lui donner lessentiments de Jeanne d'Arc, c'est troubler gravement la vérité historique ; l'une est bourguignonne, l'autre est française. Et la différence se marque dans ces mots par lesquels i636, Jean Boyvin, président du parlement de Dole, montrait la diversité entre les Français et les Franc-

Comtois, a Ils n'ont de commun que la langue et l'habit. »

Tel est le cadre dans lequel il plut à Dieu de placer la suave figure de sa « petite Ancellc » .

La ville de Corbie, qui a l'honneur d'être- sa patrie, est une de ces nombreuses cités qui au moyen âge naquirent a l'ombre des grandes abbayes, surtout de celles de Tordre de Saint-Benoît. A son abbaye, elle devait toute son importance et toute sa splendeur. La plupart de ses habitants étaient employés a l'entretien de ses bâtiments, ou aux travaux de tous genres pour son service, ou bien ils étaient profitablement occupés de la réception des pèlerins attirés par les précieuses reliques qu'on y vénérait.

Tel était le cas d'un ménage modeste, mais aisé, distingué par la vertu, qui habitait dans la rue de la Chaussée.

Le mari, Robert Boëllet était un honnête charpentier de l'abbaye; sa femme, Marguerite Moyon, qu'il avait épousée veuve en premières noces, tenait le ménage et s'occupait de bonnes œuvres. L'estime publique, une aisance suffisante, la satisfaction que donne la conscience du devoir accompli n'avaient pu donner la félicité à ces braves gens. Le bonheur n'est point complet sur terre; les vœux les plus ardents de Robert et de Marguerite n'avaient jamais été exaucés. Ils voyaient approcher la vieil-

lesse, et se désolaient de ne point se voir revivre dans une aimante postérité. Mais ils avaient la Toi, et, comme le quémandeur de l'Évangile, ils ne se lassaient point de demander une telle grâce; plus elle parut impossible, plus leur confiance persévéra ; en vain, Marguerite touchait à soixante ans ; elle demandait toujours au Très-Haut la réalisation de son ardent désir, et savait bien qu'il n'est à Dieu rien d'impossible. La divine Providence ne resta point insensible à cet appel persévérant; à la stupéfaction générale, Marguerite conçut des espérances, et le dimanche i3 de janvier de Tan 1 38 1 (nouveau style) elle mettait au monde.une robuste fillette qui le jour même , reçut au saint baptême le nom de Colette.

Le P. Sylvère, capucin, dans ses récits tracés au xvi e siècle, nous a laissé de l'étymologie de ce nom une opinion qui ne laisse pas d'être curieuse : « C'est dit-il, en équivoquant sur le mot latin colère, pour marque et indice du culte et de l'honneur qu'elle offrirait à Dieu dans le cours de sa vie. »

Point n'est besoin de dire que le P. Sylvère a cédé au besoin tyrannique de son temps de faire de l'esprit. Les historiens contemporains sont d'ailleurs unanimes a dire que les parents de Colette avaient spécialement invoqué pour la réalisation de leurs espérances le grand évèquedeMyre, saint Nicolas; c'est en reconnaissance qu'ils donnèrent à leur en-

fantle nom de Colette qui n'a jamais été antre chose qu'un abrégé de ceux de Nicole et de Nicolette.

Ainsi, de même que le Séraphin d'Assise dont la vie devait tant imiter l'adorable modèle de Notre Sauveur, naissait comme Lui dans une étable, de même, c'était de l'humble atelier d'un charpentier qu'allait sortir cette aimable épouse de Jésus, destinée à régénérer l'œuvre franciscaine.

Marguerite Boëllet était très pieuse ; les contemporains nous disent qu'elle communiait chaque semaine , ce qui était fort souvent pour le te mps ; chaque jour, elle faisait une méditation sur la Vie et la Passion de Notre-Seigneur; elle était très fidèlement appliquée à tous ses devoirs d'état.

Nous ne serons donc pas étonnés de trouver en elle un de ces modèles de mères chrétiennes , qui n'abandonnent pas, comme tant d'autres, leurs pieuses pratiques sous le prétexte trompeur d'un surcroît d'ouvrage et de fatigue. Elle pensait avec raison que la prière et les bonnes œuvres, bien loin de diminuer lorsque la responsabilité augmente, doi^ vent suivre la même marche que celle-ci, et qu'une mère devait donc être plus pieuse encore qu'une femme à qui Dieu n'a pas donné la couronne de la maternité.

« C'est Sylvie, ma sainte mère, qui m'a donné à l'Église », avait pu écrire saint Grégoire le Grand, et combien d'autres après lui peuvent pousser le

i/ENFANCE DE COLETTE. 15

même cri de reconnaissance. Ainsi Colette, que Dieu avait marquée de son sceau, et que les premiers soins maternels préparèrent, en lui inspirant l'amour de Dieu et l'horreur du péché, aux grandes œuvres à l'accomplissement desquelles la destinait la Providence.

Quant au père de Colette, la reconnaissance qui débordait dans son cœur eut des conséquences merveilleuses. C'était un honnête homme et un chrétien fervent; mais il avait un défaut que jusque-là il n'avait pu parvenir à dompter; il était, nous dit le P. Marc de Lisbonne, emporté et querelleur, et ses scènes de violences avaient souvent ému ses voisins. Dès lors, il n'est plus le même; le fond de sa bonne nature l'emporte enfin sur sa rugueuse écorce; il est tout mansuétude et charité. Ses colères passées lui donnent un poids d'autant plus grand lorsqu'il prêche la paix et la concorde ; il est bientôt devenu l'arbitre incontesté de ses concitoyens. Le voilà qui s'occupe avec ardeur des œuvres charitables ; son zèle supplée à ses ressources pécuniaires qui nécessairement sont limitées. A force de peine, il établit un asile pour les filles repenties et décide sept personnes pieuses à se consacrer à leur redressement moral. Ce fait est particulièrement à signaler, car quiconque a étudié le moyen âge sait combien, malgré l'immense floraison d' œuvres charitables qui caractérise cette pieuse époque, ces

œuvres de relèvement moral étaient rares ; on craignait beaucoup le contact d'êtres si dépravés, que, malgré les exemples évangéliques, leur conversion semblait presque impossible, et Ton était découragé par la fréquente inutilité des efforts. Au xvi e siècle encore on vit des villes déclarer que de telles fondations « n'étaient point opportunes ». Cette direction de la charité était donc alors particulièrement rare; mais elle puisait précisément dans les difficultés qu'elle rencontrait une héroïcité bien précieuse devant le Souverain Juge.

Tel était le milieu où Dieu avait fait naître la « Petite Ancelle ».

Quelques voisins intimes complétaient le cercle familial, car il n'est fait aucune mention de parents proches ou éloignés. Parmi ces amis, il en est un qui mérite d'être spécialement cité. C'était un vieillard qui demeurait tout près, peut-être dans la maison même de Boëllet ; il s'appelait Adam Mannier et servait le Seigneur avec crainte et amour.

Par ce sentiment qui attire souvent les enfants près des vieillards, Adam et la petite Colette furent bientôt l'objet d'un tendre attachement réciproque.

D'ailleurs Adam parlait de Dieu et de ses saints à l'enfant; plus tard nous le verrons lui procurer des instruments de pénitence, l'accompagner à l'office nocturne; en fallait-il davantage pour justifier

l'affection et la confiance que la fillette voua à ce vieux voisin?

Il serait bien curieux et édifiant de pouvoir tracer un tableau de l'intérieur de cette maison que Ton a pu comparer à cette autre maison qui bien loin, à Nazareth, avait recelé l'enfance de l'Homme- Dieu, confié lui aussi aux mains rudes, mais pures, d'un humble charpentier. Nous ne possédons, hélas ! que peu de renseignements.

Il est a peu près certain que la maison de Boëllet comprenait deux étages au-dessus du rez-de-chaussée; outre l'usage des constructions étroites et élevées si fréquent en ce temps, nous savons en effet que Colette logeait « tout en haut de la maison », ce qui semble bien indiquer deux étages. Il est probable que le rez-de-chaussée comprenait l'atelier du père de famille et aussi la cuisine; cela ressort de la grande facilité avec laquelle nous verrons les pauvres y avoir accès.

Le premier étage devait être occupé par le « Poêle », cette grande salle qui sert aux « repas de compagnie » ou à la réception des personnes distinguées ; enfin au second devaient être deux pièces, se commandant, ce qui indiquerait que l'escalier était en tourelle sur un des côtés de la maison ; c'étaient la chambre à coucher de Boëllet et de sa femme, et celle de Colette. Le mobilier ne devait pas être somptueux, mais il était convenable ; Colette

18 SATNTE COLETTE.

n'avait-elle pas dans un endroit spécial de la maison, peut-être un angle du o Poêle » , son « oratoire » , installé par son père ?

Cependant, l'enfant grandissait en vertu et en science spirituelle et Ton vit bientôt que le Saint- Esprit régissait cette « tendrelelte créature » et la destinait a de grandes choses. Elle n'a pas encore quatre ans que Dieu lui donne de son adorable personne une notion qu'aucun enfant de cet âge ne pourrait avoir naturellement; à sept ans, elle fait chaque jour au moins une heure d'oraison, et ne manque jamais de réciter le rosaire. Lorsqu'on l'envoie à l'école, elle s'instruit avec empressement et se montre fort intelligente, mais ce qu'elle préfère, c'est s'entretenir avec Jésus ; aussi elle ne prend part aux jeux de ses compagnes que lorsqu'elle ne pourrait s'y refuser sans les désobliger. Sa confidente, sœur Périne, raconte que pour éviter leurs sollicitations il lui arriva même souvent de se cacher sous son lit. Avec elles, elle était toujours douce et agréable et, lors de l'information canonique qui suivit de près sa mort, des habitants de Corbie déposèrent que son enfance avait été remarquable par son bon naturel et son humble obéissance. Mais lorsqu'elle avait pu demeurer seule et se procurer quelque temps à sa libre disposition, vite elle courait auprès du Tabernacle et ouvrait son cœur à l'Hôte Divin dans de longs et délicieux entretiens.

A neuf ans, elle reçoit une révélation de l'esprit de Tordre Séraphique, révélation pleine et entière, h tel point que, elle le rapportera à sœur Périne, l'étude approfondie de la règle et des années passées dans sa pratique ne lui en apprendront pas davantage.

C'est à partir de ce temps qu'elle comprit la nécessité de la pénitence et de la mortification.

D'abord elle se ceint les reins de cordes grossières, se donne la discipline, rentre tard au logis pour observer plus facilement les jeûnes qu'elle s'impose ; si elle le peut, elle dort sur le plancher, ou au moins elle glisse sous son drap des copeaux ou des branches d'arbre. Peu à peu elle augmente ses mortifications, mais elle craint toujours que ses parents, dans l'intérêt de sa santé, ne le lui interdisent; aussi, si on lui permet de porter un « bl anche t » de toile grossière, comme tunique intérieure, elle le porte ostensiblement, mais au-dessous elle en porte secrètement un autre de même étoffe, parsemé de nœuds piquants. Un des grands chagrins de l'enfant fut que sa mère, s'en apercevant, lui enleva cet instrument de rude pénitence. Elle en fut aussi marrie qu'un enfant de cet âge auquel on confisquerait un jouet périlleux; bien plus, même, car ce n'était point chez elle une question de caprice, mais bien l'effet d'une réflexion et d'une délibération dont les enfants ne sont point ordinairement capables.

Dès cette époque apparaît manifestement le surnaturel dans la vie de Colette. Le miracle est assurément une des vérités historiques à l'égard desquelles l'historien doit se montrer le plus circonspect. Mais il serait absurde, et même ce serait fausser l'histoire, que de rejeter des faits surnaturels, pour cette seule raison qu'ils sont ou semblent surnaturels, alors même que les témoins contemporains sont unanimes à les rapporter. Telle est la règle que nous nous sommes tracée pour la vie de sainte Colette. Les faits sont palpables ; les témoins oculaires les rapportent ; que l'incrédule leur trouve, s'il le peut, une explication naturelle, mais en tout cas il lui est impossible de les nier, car nous ne sommes pas en présence de vies falsifiées ou embellies, et, à moins de discuter des témoi gnages indiscutables, on ne saurait même chercher un sens allégorique dans le récit des chroniqueurs qui ont vu, qui ont eu tous les moyens d'information, et qui étaient des hommes instruits et éclairés.

Le premier miracle que nous relevions dans la vie de Colette se produisit vers sa neuvième année.

Les peintres se sont complu à représenter le gracieux enfant Jésus maniant la scie dans l'atelier de Nazareth.

Ainsi l'aimable fillette, dans sa toute petite taille, s'avisa un jour de toucher à la cognée paternelle. Hélas ! l'instrument était trop lourd pour ses mains

enfantines ; elles le laissèrent échapper et la jambe de Colette fut frappée d'une cruelle plaie. La petite blessée ne songe pas à sa souffrance ; elle ne pense qu'au chagrin qui affectera ses chers parents ; sans donc s'effrayer ni se troubler, et désirant surtout la leur cacher, elle bande la plaie fortement et elle s'en remet à Dieu ; le lendemain matin, elle ne ressent aucune douleur ; alors elle lève le bandage et voit sa plaie complètement guérie, sauf une légère cicatrice.

Une pareille piété ne pouvait demeurer indifférente aux misères du prochain.

« Si je n'aimais pas les malheureux, disait-elle, il me semblerait que je n'aime pas le Bon Dieu. » Aussi lisez ce portrait que nous en trace Pierre de Vaux, qui fut son confesseur durant la deuxième partie de sa vie :

« Aux povres ladres et meseaulx moult volontiers subside et confort elle leur faisoit, et estoit moult diligente de leur bien faire et de leur donner de ses propres mains l'aumosne. Et quand avecques son père et sa mère elle estoit assise à table, tantost qu'elle les oyoit sonner, elle se levoit pour leur porter à manger; du plus bel et du meilleur qu'elle povoit trouver elle leur administroit secrètement ! Très humblement les servoit et sans point en avoir horreur mangeoit et buvoit avecques eux, et aulcunes fois très doucement et charitablement les bai-

gnoit et lavoit leurs pieds. Quand elle alloit à l'eschole, ce que on lui donnoit, elle le distribuoit aux aultres petites povres enfants. Et aulcunes fois, si elle povoit trouver en leur maison aulcune chose comestible, comme pain, œufs, fromage ou aultre chose meilleure, elle le mussoit et le donnoit piteusement à ceulx qu'elle savoit qui estoient nécessiteux. » Ailleurs, Pierre de Vaux nous rapporte encore qu'il lui arriva parfois de donner jusqu'aux manches de sa robe, restant sans manches à son vêtement de dessus, jusqu'à ce qu'elle puisse avec une étoffe, même différente, en rétablir d'autres.

Le P. Claret, qui fut aussi son confesseur raconte qu'elle visitait avec joie chez eux les pauvres malades, et qu'elle se montrait d'une inébranlable et pieuse audace dans le soin de ces malheureux que le moyen âge fuyait avec frayeur, les lépreux.

Le portrait que Pierre de Vaux nous trace de la pureté de son âme n'est pas moins exquis : « Elle cstoit jeune, mais elle avoit conditions anciennes en bonnes œuvres, en honneste conversation et en mortification. Les sens n'estoient pas ouverts ne abandonnés par dehors à chose que peust blesser conscience. Sa conversation se montroit mieulx celestienne que terrienne et angélique que humaine; tant estoit bien composée et ordonnée que en tout son maintien on ne povoit apercevoir légèreté ni vanité. Et toutes ses pensées, dits ou faits estoient

en pureté- et loyauté de conscience, non pour aultre intention que pour plaire à Dieu et aultrui édifier. »

La meilleure part de ses journées, l'aimable enfant la passe à l'église ou dans l'oratoire que son père lui a établi au logis.

Mais cette enfant d'élite a bientôt compris que la dévotion isolée est encore moins nourrissante pour l'âme pieuse que la prière liturgique, cette prière qui unit si bien le chrétien au triomphe des saints et aux besoins divers de ses frères dans la splendide universalité de l'Église.

Aussi, elle n'a pas de plus grand bonheur que d'assister à l'office des bénédictins, et elle ne manque pas, chaque matin, de se rendre au chant des petites heures et de la grand'messe, et, chaque soir, à celui dey vêpres et des complies. Elle eut bien voulu également chaque nuit assister aux matines ; ce n'était point la paresse qui la retenait. Qu'importe à cette fillette de treize ans d'interrompre son sommeil par une veille de deux heures sous la voûte sombre de cette église où ne brillent au loin que la lampe du sanctuaire et les cierges des acolytes et où s'élève, ravissante dans sa monotonie la rapide psalmodie grégorienne, coupée de mélodieuses antiennes et d'édifiantes leçons. N'est-ce pas là la nourriture de l'âme par excellence : le psautier, l'Écriture Sainte, les vies des Saints, les homélies des Pères sur l'Évangile, tout défile aux oreilles de Colette, qui sait assez

de latin pour suivre le chant du chœur. Mais hélas, elle ne voudrait pas imposer à ses parents, après leur labeur quotidien, la fatigue de raccompagner; et une jeune fille ne peut sortir seule de nuit sans s'exposer à la malignité publique et à toutes sortes de dangers ; aussi, lorsqu'aux fêtes son père ou quelqu'un de connaissance se rend à l'office, elle ne manque pas de saisir joyeusement cette occasion trop rare. Trop rare, disons-nous; hélas non, car les voisins, qui se mêlent toujours des affaires d'autrui ne manquent point d'adresser à Robert leurs stupides critiques ; une enfant de treize ans ne peut ainsi s'exposer à la fatigue; sa santé sera en péril ; moitié par faiblesse, moitié par conviction, le père se laisse persuader. Il avertit sa fille qu'à l'avenir il ne lui permet plus d'aller à l'office nocturne, et, pour éviter toute pieuse désobéissance, il installe sa chambre tout en haut de la maison, et de manière qu'elle ne puisse sortir sans traverser la chambre de ses parents.

Ce fut un rude coup pour Colette. Elle alla conter sa peine au vieil ami de son enfance, Adam Marinier. Celui-ci avait compris les desseins de Dieu sur sa « petite Ancelle ». Il lui avait procuré, sur ses demandes, disciplines et cilices ; il n'hésita donc point, voyant la constitution robuste de l'enfant, et les motifs supérieurs de sa conduite à l'aider à tromper les précautions paternelles. A l'aide d'une échelle,

elle put, grâce à lui, s'évader de la maison et aller en sa compagnie à l'office.

Robert ne fut pas longtemps sans en être informé. Tant de persévérance jointe à l'influence de son ami, dont il connaissait l'irréprochable vertu toucha son cœur; la permission fut accordée et Colette put librement se rendre chaque nuit à l'église. Les voisins jasèrent ; mais le brave homme imposa rudement silence à leurs langues malveillantes.

« Ma fille est assez sage pour pouvoir aller partout et à toute heure sans rien commettre de répréhensible. »

Cependant, les voisins continuaient à blâmer Boëlletet lui faisant observer la taille exiguë de sa fille, ils lui représentaient que ses mortifications et la fatigue de ses courses nocturnes entravaient sa croissance. Des historiens écrivent qu'un jour le père s'emporta même jusqu'à dire à sa fille « qu'il estoit bien marri d'estre le père d'une naine », et qu'elle ne serait jamais propre à rien. D'autres, plus vraisemblables, vu le caractère juste et droit de Boëllet, disent que Colette entendit un jour son père discuter à ce sujet avec des voisins.

Notre sainte enfant n'était point fille à s'inquiéter d'être grande ou belle aux yeux des hommes, mais elle désirait ardemment enlever à ses parents tout sujet de peine.

Elle craignait en outre que ce ne fût une nouvelle cause d'obstacles à son pieux zèle. Une autre enfant eût pensé qu'elle n'y pouvait rien, mais elle ne s'arrêtait pas aux obstacles matériels ; n'avait-elle pas appris qu'il n'est rien d'impossible à Dien. La voilà donc qui s'achemine en hâte vers une église, probablement la chapelle vénérée de Notre-Dame deBerbières, à ce que croient la plupart de ses historiens. Là, elle se jette à genoux et, dans un élan de son cœur : « Seigneur, s'écria-t-elle, s'il est de l'intérêt de votre gloire et de mon salut que je demeure ainsi petite, je suis très contente de l'être, et j'aime beaucoup mieux être grande devant vous qu'aux yeux des hommes, au risque peut-être de vous offenser par une taille avantageuse ; que si cependant, sans préjudice de ces deux choses, il vous plaisait davantage, pour la satisfaction de mon père, de suppléer ace qui me manque, que votre volonté s'accomplisse en moi et sur moi. » Puis, ce cri de confiance naïve que rapporte Pierre de Vaux, a Hélas, sire Dieu, vousplaist-il que je demeure ainsi petite. » Et « la voilà, ajoute-t-il, accrue et plus grande au retourner qu'elle n'avait esté au venir ».

Ce miracle si extraordinaire est rapporté par tous les historiens; les témoins furent frappés de la croissance de Colette dont ses vêtements même à son retour étaient la preuve éclatante. Seules quelques divergences doivent être éclaircies : un ancien

manuscrit conservé chez les claristes de Besançon dit que sa croissance eut Heu la nuit suivante; d'autres disent qu'elle arriva subitement et complètement à la taille qu'elle eut dans la suite. Ces deux opinions sont trop contraires au témoignage sérieux de Pierre de Vaux pour pouvoir être acceptées. La taille de Colette était du reste trop considérable pour que venue « naine », elle ait pu s'en retourner sous les mêmes vêtements, puisque ceuxci demeurèrent à leur taille témoins irréfragables de sa croissance. En 1784, l'abbé Larceneux, curé de Belmont, écrivant une longue vie de sainte Colette que l'on conserve en manuscrit chez les mères claristes de Poligny, voulut vérifier les faits par les vêtements de sainte Colette, vénérés au monastère de Poligny et reconnus par un procès-verbal archiépiscopal dressé en 1747; il constata que la robe de la sainte avait 4 pieds 8 pouces et son manteau 4 pieds 2 pouces de long ; or, comme d'après la règle des claristes la robe ne doit point traîner a terre et que le manteau doit être un peu plus court, il a établi que sainte Colette avait une taille de cinq pieds et quelques pouces. Il convient en effet d'ajouter à la longueur de la robe la hauteur de la tête, et, si l'on prend celle-ci comme contenue sept fois et, demie dans le corps, car il est reconnu que les proportions artistiques ne sont point normales, il s'en suit que la tête représenterait environ o m. 2D,

ce qui, joint au i m. 54 de la robe, ferait i m. 79.

Le texte de Pierre de Vaux, le plus autorisé de tous ceux qui rapportent la merveille n'eût pas manqué d'ajouter qu'elle avait atteint du coup sa taille définitive.

Il est donc juste d'admettre qu'après son oraison Colette grandit suffisamment pour lui inspirer confiance au milieu de ses inquiétudes, et montrer aux sots que le service de Dieu n'est jamais nuisible, et que, durant les cinq ou six années qui suivirent, sa taille atteignit graduellement son développement définitif. Elle devait avoir seize ou dix-sept ans quand Pierre de Vaux la décrit dans ce portrait.

« Et avec ce que Dieu ly avoit donné habondance de grâces et de vertus au perdedans, ly plut y a li donner des grâces au perdehors, comme de biauté corporelle, de gracieuseté et d'amiableté ; elle estoit de face et de corps ung très belle et plaisante fille, non obstant que par tous les tems de sa vie elle s'est jugiée et respectée uue très laide créature et au perdedans et au perdehors. Elle estoit de couleur blanche et vermeille et la couleur blanche pouvoit bien signifier la purté et nette de sa conscience, et la couleur vermeille la parfaite amour qu'elle avoit à Dieu dont son cuer estoit tout enflammé. »

Elle faisait si peu de cas de son corps qu'elle

ne s'en fut point avisée elle-même, mais son entourage se chargea bien de le lui apprendre.

Il advint un jour qu'un jeune débauché ne put voirnotre jouvencelle sans être frappé d'admiration. Il n'hésita point à la suivre à l'église, à l'aborder et à interrompre son oraison par des propos analogues à ceux que les coquettes aiment à saisir sur les lèvres des libertins.

« Il fallait, dit naïvement l'abbé Larceneux, qu'il fût peu chaste pour choisir le lieu saint et en faire une espèce de rendez-vous ; mais on ne trouvait pas aisément ailleurs une fille qui jour et nuit n'était occupée que du service de Dieu. »

Colette n'a jamais entendu semblables paroles; mais son âme si pure, comme par une intuition du mal, comprend l'abjection de ce malheureux.

Redressant la tête jusque-là inclinée dans ses mains, le rouge au front, indignée de l'affront fait non à elle, mais au divin Maître de la demeure, elle jette à> haute voix, dans une majestueuse dignité, cette apostrophe : <* Plaise à Dieu, monsieur, que le Seigneur vous fasse la grâce de comprendre l'abjection des paroles que vous venez de prononcer. » Confus sous ce soufflet moral, honteux de son échec, et désorienté par l'attention publique qui s'est concentrée sur lui, le libertin veut au plus vite courir cacher sa honte au dehors. Mais en vain ; il est comme cloué au pavé de l'église ;

comprenant enfin, il présente des excuses à Colette; à son instigation, il tourne son humble demande de pardon vers la souveraine Majesté qu'il a offensée ; c'est alors seulement qu'il peut se retirer.

Ce n'est pas pour Colette la joie du triomphe ; elle est en larmes suppliant l'Hôte divin du Tabernacle de lui enlever ces attraits périssables qui peuvent être un péril pour son âme et pour celle des autres. Dès lors elle perd « la couleur vermeille » ; tous ses historiens contemporains l'affirment, et un manuscrit du xv e siècle, conservé chez les capucins de Thonon, raconte en ces termes cette nouvelle intervention surnaturelle. « Et incontinent couleur vermeille luy fut hostée entièrement par telle menière qu'elle fust et démourast d'une seule couleur par la face, par les mains et par tout le cors, et ainsy a estée par tous les temps de sa vie. »

Elle resta belle, mais de cette bauté ascétique, dont la blanche pâleur ne peut éveiller dans l'âme même la plus corrompue d'autre sentiment que l'admiration.

Colette atteignait à peine sa dix-huitième année que déjà tout Corbie connaissait la sagesse de ses conseils et la piété de ses exhortations. Nombre de jeunes filles et même de femmes s'empressaient de lui soumettre leurs inquiétudes et à l'entendre dis

serter des choses célestes. Nos historiens disent qu'elles en retirèrent un profit considérable. Ne croyez pas cependant que la jeune fille se soit attirée cette cour par des dispositions relâchées ou une conscience trop facile ; voyez à titre d'exemple comme elle entend le repos dominical : « Ne volt soffrir, dit Pierre de Vaux, que quelque aumosne ou bien fais demandez ou libéralement donnez fust amenez ou apportez en char ou sur chevaulx ou sur asne le dimanche ». Elle faisait même, ajoute-il, préparer autant que possible, la veille, les aliments nécessaires.

Telle était Colette au moment où de graves événements allaient changer brusquement le cours de son existence. Sa mère, qui atteignait presque quatre-vingts ans, mourut au commencement de Tan 1399 ; à Noël de la même année son père la suivait dans la tombe. Colette, dans son chagrin, soutenue par sa foi, ne fut point non plus humainement abandonnée. Il est probable, les textes étant muets sur lui, qu'Adam Mannier était déjà mort; mais dom Raoul de Roye, abbé de Corbie, qui tenait Robert Boëllet en grande estime, et, durant une visite qu'il avait faite à son lit de mort, le lui avait promis, se chargea de veiller sur la jeune orpheline et d'administrer ses biens.

Page 1