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CHAPITRE II

LA. VOCATION RELIGIEUSE DE COLETTE 1 399- 140a

Colette avait dix- huit ans ; elle était entourée de .l'estime et de l'affection universelles ; sa figure était belle, et son aisance convenable; elle eût pu trouver un établissement distingué ; mais à tout ce que lui promettait le monde, elle préférait être l'épouse de Jésus crucifié et vivre dans la pénitence et le renoncement. Son cœur modulait déjà cet éloquent éloge de la pauvreté qu'elle devait nous tracer dans ses « sentiments » : « Car si nostre aimable Sauveur Jésus-Christ, dont la grandeur et la bonté sont infinies, s'est tellement humilié jusqu'à devenir enfant et être enveloppé de pauvres lambeaux, s'il n'a pas dédaigné de vivre dans la pauvreté à tous les moments de sa carrière mortelle ; à plus forte raison devons-nous porter continuellement dans nos cœurs et dans tous nos vêtements cette sainte et digne pauvreté par l'amour de ce doux Sauveur et de sa glorieuse Mère qui, au rapport de saint Jean

Chrysostome, n'avait qu'une pauvre cotte, nous, qui ne sommes que cendre, poussière et pâture des vers. C'est pour ces raisons que je vous supplie et vous conjure de la garder toujours, cette pauvreté, de l'aimer d'un véritable amour et de la faire briller ainsi que l'austérité dans tous vos habillements, cottes, manteaux, etc., de sorte que dans tout ceci il n'y ait rien de superflu, de vain ni de précieux. »

Voilà donc notre pieuse jeune fille que son tuteur a fait venir auprès de lui pour l'interroger sur ses projets et la fortifier de ses consolations et de ses conseils. Sans hésitation ni détours, elle lui fait part de sa résolution de vendre ses biens, de les distribuer aux pauvres et de se donner toute à Dieu. Une telle décision était trop conforme à la perfection évangélique pour ne point être agréée du bon religieux ; mais dom Raoul n'oublia pas qu'il était avant tout le tuteur de Colette ; il ne voulut donc point lui permettre de céder a un désir qui pouvait être, et que même il croyait irréfléchi ; il exigea, avant une décision aussi grave, un temps de probation.

Un peu avant cette époque, la Providence avait envoyé à Colette le guide qui devait préparer sa vie religieuse, dans la personne d'un pieux religieux célestin, occupé alors à la fondation du couvent d'Amiens, le P. Bassand. La jeune fille tira de tels fruits spirituels des quelques avis que le

P. Bassand put lui donner lors de son passage à Corbie qu'elle n'hésita point à aller se préparer à Amiens à la vocation religieuse pour laquelle dom Raoul exigeait un sursis. Le P. Bassand fut beaucoup plus affirmatif que l'abbé de Corbie ; il assura à sa pénitente qu'elle avait la vocation religieuse, mais ne pouvant découvrir pour l'instant dans quelle famille monastique Dieu la voulait, il lui conseilla d'attendre les marques de la volonté d'En Haut, marques qui certainement répondraient à sa confiance ; et, pour se fortifier dans ce pénible passage d'expectative, de faire le vœu de chasteté perpétuelle.

Colette accepta avec empressement ces sages avis et revint a Corbie où elle espérait trouver dom Raoul disposé à accepter ses projets.

Une dure épreuve l'y attendait. Dom Raoul, bien loin d'avoir modifié ses vues, accueillit sa pupille par des propositions d'alliance émanant des jeunes gens les plus estimables de Corbie entre lesquels elle n'avait, disait-il, qu'à choisir. Mais Colette, tout en le remerciant respectueusement, répondit à sa proposition avec tant de calme et de fermeté, que son tuteur ne voulut point davantage contrarier une vocation dont il était désormais certain» Avec sa permission, Colette put se dépouiller de sa modeste fortune. Elle le fit avec autant d'empressement que les autres en apportent à la recherche de ces

biens périssables, et voulant « demeurer pauvre avec le pauvre Jésus-Christ, elle vendit son héritage et aumôna tout son argent >.

Libre de tout souci, elle courut alors à grands pas vers une communauté religieuse pour y étudier les desseins de la Providence sur elle. Il y avait à Corbie une communauté de béguines bien différentes, nous disent les contemporains, de celles que leurs erreurs doctrinales avaient fait condamner par le concile de Vienne en i3ii. C'étaient de pieuses femmes vivant sans vœux solennels, avec une clôture peu sévère et des austérités qui se bornaient à celles que l'Église prescrit à tous les chrétiens. C'est là que se présenta Colette ; mais elle ne s'accommoda guère de ce genre de vie qui lui paraissait trop facile et trop peu souffrant; aussi bientôt elle quitte le béguinage et, guidée par son amour des pauvres, entre chez les bénédictines qui desservent l'hôpital de Corbie; mais ici encore elle ne trouva point ce qu'elle rêvait. Sans cesse elle avait l'âme hantée des splendeurs de la pénitence et de la pauvreté de l'ordre Séraphique dont ses révélations lui avaient montré l'étendue.

Un jour qu'à la chapelle elle priait devant l'image du patriarche d'Assise, il lui sembla nettement qu'il l'invitait à quitter ce monastère. Précisément alors elle apprit qu'il y avait à Pont-Sainte-Maxence, près Senlis, un couvent de claristes. Cette nouvelle

fut pour elle comme un appel providentiel; elle n'hésita point et, malgré le mécontentement de dom Raoul, se dirigea vers Pont-Sainte-Maxence.

Quelle cruelle déception lui était réservée! Ce n'étaient plus des claristes avec la règle austère donnée par saint François et pratiquée par sainte Claire et ses premières filles. Les adoucissements peu à peu introduits, puis sanctionnés par les papes, devant l'impossibilité prévue d'un retour à la stricte observance, avaient pénétré cette maison ; on y observait la règle dite des urbanistes qui, quoique très pieuse et sainte, était bien loin d'être à la hauteur du désir de pénitence et d'austérité qui enflammait le cœur de Colette. Elle ne put y tenir et brisée de tristesse, mais attendant toujours avec confiance le signe de la volonté de Dieu, elle rentra k Corbie.

Elle ne possède plus rien, ayant tout « aumône » ; a peine quelque amie consentira-t-elle à la recevoir ; dom Raoul est mal disposé; il est persuadé de la légèreté de la vocation de sa pupille ; en outre, il n'a pu sans regret la voir abandonner la famille bénédictine et se jeter à pleine voile dans Tordre séraphique. Le peuple regarde notre pieuse fille comme une tête folle, une inconstante ; son détachement des biens de ce monde, que l'on admirait jadis, lui est maintenant tourné en dérision ; ellemême ne sait dans ce grave tourment où diriger sa

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course inquiète. Et comme si Dieu avait voulu que l'épreuve fût complète, le P. Bassand, son guide et son paternel directeur, était passé en Italie durant son séjour à Pont-Sainte-Maxence.

Colette « s'ancra » dans l'espérance; plus le danger fut pressant, plus sa confiance augmenta. Ne se rappelait-elle pas la lumineuse figure de Notre- Seigneur laissant le prince des apôtres marcher sur les flots et lui tendant la main au moment du péril ? Elle, elle ne douta point; et comme à Pierre au moment où il se vit en danger sur la vague, Jésus lui tendit une main secourable.

Un saint religieux franciscain, le P. Pinet, gardien du couvent d'Hesdin et custode de Picardie, vint en ce temps à Corbie, sans doute pour y prêcher. Colette ne manqua point d'aller solliciter le secours de ses lumières. Le P. Pinet était précisément un de ces saints religieux franciscains que passionnait le désir de faire revivre la stricte observance de la règle. Il comprit donc sans peine la douleur de Colette, son départ de Pont-Sainte- Maxence et ses aspirations* Ce n'était point dans une communauté qu'elle pouvait chercher alors la parfaite pauvreté séraphique. Ce directeur éclairé n'hésita point, pour concilier son désir d'embrasser la règle franciscaine et l'impossibilité où il était de lui indiquer un couvent de stricte observance, à lui conseiller d'entrer en reclusage et d'adopter la

règle du tiers ordre. C'était, en quelque sorte, sauf la solitude, la vie des premières filles de sainte Claire qu'elle allait entreprendre. Le re cl usage, bien que plus rare au xiv e siècle qu'aux époques de foi ardente du haut moyen âge, n'avait point cependant encore disparu ; la proposition du P. Pinet était donc en tous points conforme à la raison et semblait devoir donner complète satisfaction aux pieux désirs de Colette. Celle-ci accepta avec empressement les conseils de son providentiel auxiliaire. Mais ses épreuves n'étaient point achevées. Le consentement de son tuteur et seigneur temporel, dom Raoul de Roye, lui était nécessaire. Or le vénérable abbé refusa catégoriquement la permission demandée ; il ne voulait point que sa pupille tentât un nouvel essai qu'il jugeait devoir être aussi infructueux que les premiers. En vain le P. Pinet joignit ses instances à celles de Colette. Il dut regagner Hesdin sans avoir rien pu obtenir. Mais notre sainte ne se décourageait point; l'humilité et l'obéissance avec lesquelles elle avait accepté le refus de dom Raoul, ne l'empêchaient pas de renouveler sa requête à chaque occasion propice. Un jour de fête, elle se précipita aux genoux de l'abbé et le supplia en présence des hôtes de distinction réunis à l'abbaye; aux objections, elle répondit en citant l'Évangile et les exemples de Notre-Seigneur ; elle développa cette pensée qui

peut se résumer en ce cri de douce joie que rapporte Pierre de Vaux : « Que c'est une belle chose d'aimer Dieu et de le servir! » Sa cause était trop céleste pour être perdue. Dom Raoul céda.

Restait rétablissement matériel du reclusage ; l'abbé concéda l'emplacement choisi par Colette entre deux contreforts de l'église paroissiale de Notre-Dame, depuis Saint-Etienne ; des donateurs, entre lesquels se distingua demoiselle Guillemette Gameline, veuve du prévôt Jean Seneschal, élevèrent la maison de cette pauvresse volontaire. Dom Raoul s'étudia, suivant l'expression de sœur Périne, à rendre « ce reclusage le plus consolatif qu'il put » et bientôt l'humble demeure fut prête.

Au niveau du sol, elle comprenait trois parties : d'abord un vestibule aux dimensions fort exiguës ; on y accédait de la rue par une porte solide dont une personne de confiance devait garder la clef, c'était le parloir ; une forte grille en treillis de fer le séparait de la seconde pièce, la cellule de Colette, et un rideau épais permettait à celle-ci de se dérober aux regards durant les visites ; enfin l'oratoire s'ouvrait sur la cellule et prenait jour sur l'église par une ouverture grillée munie d'une trappe ; la recluse ainsi pouvait voir l'autel où se conservait le Très Saint Sacrement et recevoir la sainte communion. Quelques sièges de bois dans le parloir, une table, une écuelle de terre et une de bois, une

cruche, quelques sarments et un morceau de bois pour former le lit et l'oreiller, voilà à peu près tout le mobilier du reclusage.

En sous-sol une sorte de cave servait de débarras.

Colette avait suivi avec ardeur la préparation de sa retraite. Sa joie était débordante. Enfin, à l'automne de 1402, à ce qu'on croit le 17 septembre, jour où l'Église fête l'anniversaire delà miraculeuse stigmatisation de saint François, en présence d'une foule considérable, la recluse écouta le sermon du P. Pinet, assista a la grand' messe, prononça ses vœux entre les mains de Dom Raoul et marcha d'un pas rapide et délibéré vers son reclusage. On en mura aussitôt la porte; Colette ne devait sortir que morte et des amies se chargeaient de pourvoir du dehors à ses besoins matériels. Dom Raoul apposa en outre un sceau sur l'ouverture murée.

Le cœur de notre nouvelle recluse battait de joie ; son âme exultait d'allégresse et chantait déjà ce cantique que trente-sept ans après elle répétait dans son testament spirituel : « O bienheureuse clôture, que vous êtes éloignée du vice et des occasions mauvaises. O noble château fort du Roy céleste qui ne redoute pas les assauts du monde, de la chair et du diable. Tu as en toi la générale obéissance, tu enclos la sainte chasteté, oraison, la nudité des pies, le saint silence, correction, médita-

tions, larmes, soupirs, disciplines, offices réguliers, lecture de la Sainte Écriture, mémoire de la mort, Croix et Passion. Va donc, amère, folle et rebelle chair pleine de mauvaises inclinations, qui quiert partout des imperfections ; mais nous devons garder loyalement ce que nous avons promis, et si nous commettons quelque faute par fragilité humaine, nous nous devons relever toujours, sans délai, par une sainte pénitence, penser de bien vivre et de saintement mourir. »

Et sa joie était doublée d'être enfin vraiment la fille de ce glorieux patriarche d'Assise qui l'avait appelée du couvent des bénédictines ; voyez comme dans ses « sentiments » elle parle avec un amour enflammé de la règle séraphique : a Car si pour les biens de la terre qui sont passagers et presque de nulle valeur, on met tous les soins et toute la diligence à demander conseil aux avocats et aux juristes qui sont sujets à se tromper et sont souvent des pécheurs, à plus forte raison, nous qui pour l'amour de Jésus-Christ avons tout abandonné et sommes mortes au monde afin de nous donner entièrement à notre Sauveur, devons-nous garder les conseils de notre Saint Père et de notre Sainte Mère (sainte Claire), eux qui sont sanctifiés de Dieu, et qui régnent éternellement avec Lui, rassasiés de tout ce que l'Être suprême peut leur procurer de bonheur. Ces conseils qu'ils ont pratiqués

et qu'ils nous ont donnés tendent à nous procurer les biens éternels. Ainsi pour nous conformer à leur intention et à notre forme de vie, pratiquez-les jusqu'à la fin. »

Ainsi sous les plus heureux auspices commençait cette vie de réclusion que Colette devait abandonner trois ans après pour répondre aux vues de Dieu. Elle avait alors vingt et un ans, huit mois et quatre jours.

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