‹ Sainte Colette (1381-1447)Chapitre 5 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

A peine la porte de son reclusage se fut-elle pour jamais fermée sur ses pas, que Colette sentit redoubler la joie céleste qui transportait son âme. Elle baisa avec transports le sol de cette sorte de tombeau où elle venait de s'ensevelir vivante, comme une hostie de réparation à la divine Majesté sans cesse outragée par les pécheurs, et se donna sans hésitation ni retenue, tout entière, à la vie pénitente qu'elle avait élue.

Son lit, ce sont quelques sarments ; son oreiller, un bloc de bois. Aux jours de fête, le repas se compose d'une maigre soupe, de quelques légumes à l'eau et d'un peu de pain dur; et ce festin se réduit dans des proportions incroyables durant les temps de pénitence ; deux amies, Jacquette Legrand et Marie Sénéchal, s'étaient chargées de pourvoir à ses besoins matériels et lui procuraient le peu qu'elle voulait bien accepter.

Mais ce n'est pas tout ; écoutez le manuscrit de Thonon : « Elle y mena une vie sobre et âpre, en vestant d'une haire rude et inhumaine, et en scindant son débile corps de trois cruelles chaînes de fer qui doleureusement son innocente char ployoient etnavroient. » Bref, pour conclure, et suivant la belle parole de saint Dosithée, « elle mortifiait tous ses désirs et soumettait sa volonté ».

Ne semble-t-il pas entendre sa voix dans ce livre si éminemment franciscain de Y Imitation, lorsque l'auteur, au chapitre xn du livre II s'écrie : « Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu » ?

Ne vous étonnez donc pas de voir le surnaturel, déjà si développé dans la vie de la petite Ancelle, prendre de jour en jour une place plus grande. Enfant, elle a connu par révélation les splendeurs de la règle franciscaine; recluse, elle apprendra par vue céleste l'immensité des souffrances du Divin Crucifié et elle connaîtra l'étendue du désordre moral de son siècle: « Une mervoylleuse et expaentable vision ly fust de Dieu demonstrée et présentée, dit le manuscrit de Thonon, et en quelle vision elle vitetcogneugeneralement tous les estas de l'Église et du bras séculier, des principaulx jusques aux moindres, et le régime et gouvernement d'ung chascun iceulx estas, tant des principaulx que des moindres, et conséquantment les orribles paines et griefs, tour-

mens dont ung chascnn selon ses dessertes esoit puny. » Et sept fois cette épouvantable vision se renouvela; puis notre sainte recluse vit tournoyer dans les airs, semblables à des feuilles mortes qu'emporte le vent, des multitudes d'âmes rongées par le péché.

Et admirez les voies impénétrables et la sagesse de la Providence. Colette connaît les maux auxquels il faut porter remède; elle possède à merveille la science nécessaire pour remédier à ces maladies morales, l'esprit de la règle séraphique. C'est alors que Dieu va lui révéler ce qu'il attend d'elle et la charger expressément de faire à ce monde corrompu l'application du moyen de salut qu'il a choisi.

Dans une des dernières visites que le Père Pinet fit à notre recluse, peu avant sa mort, qui dut arriver vers i4o4> il lui fit part d'une vision dont il avait été réjoui à son sujet. « Il avoit vu, dit Pierre de Vaux, une jeune vierge moult belle et moult plaisante qui travailloit péniblement et avec douleur a cultiver une vigne, arrachant les herbes et les pies mauvais et palissadant les jeunes plantes. Il lui fut dit que ceste vigne, c'estoit la vie religieuse et que ceste vierge, c'estoit Colette. » Peu après, Colette eut elle-même une révélation qui augmenta son trouble et fit cruellement souffrir son humilité : elle fut transportée en esprit dans le Royaume Ce-

leste; Marie présentait à son Divin Fils les deux patriarches François et Dominique et le suppliait eu égard à leurs milices de suspendre le courroux dont les péchés du siècle l'avaient enflammé ; le Pauvre d'Assise prenant alors la parole supplia le Souverain Juge et obtint, pour réformatrice de son ordre, Colette qu'il présentait.

Notre recluse se crut le jouet d'une illusion diabolique. Comment cette pauvre fille, scellée dans son humble cellule, se serait-elle jugée sans folie capable de réformer des Ordres d'hommes et de femmes dans lesquels, malgré l'obscurcissement momentané, les personnages illustres par leurs vertus et leur science abondaient encore ? Tels les pêcheurs de Galilée appelés à devenir les pêcheurs d'hommes, telle vingt après la pucelle deDomrémy suscitée du sein de ses troupeaux pour le salut du « royaume des Lys » .

D'ailleurs, depuis longtemps Colette n'était-elle pas en butte aux persécutions de l'esprit de ténèbres? Parfois, il l'avait rouée de coups avec une violence inouïe; ou bien, il s'était efforcé de troubler par des hurlements, des soupirs violents et des bruits de tous genres le silence nécessaire à l'oraison. Un jour même, lui, le « maître en scandales, » n'avait-il pas été jusqu'à ouvrir dans le mur de la pauvre cellule une brèche assez large pour qu'un homme pût y passer ? Mais Colette sa-

LA PRÉPARATION DE LA RÉFORMATRICE. 49 y ait bien, comme elle récrira plus tard à ses filles du monastère de Gand, qu'il faut résister « virtueusement aux persécutions et aux tentations diaboliques ; nonobstant que vous soyez feibles et debiles, ce n'est il en la puissance de l'ennemy d'enfer de vous vaincre se ne volez estre vaincues; ayez donc patience en toutes contrarietez et adversitez; nous profitons et fructifions toujours en tribulations et afflictions que nous ne faisons en prosperitez et consolations ; et la droite voye et seure que nous mène en royaume perdurablement, infailliblement et sans dévoyer ces tribulations et persécutions injustement faictes et patiemment soustenues ».

Aussi, n'avait-elle pas tremblé. Et, à sa prière, la Sainte Vierge, dont elle avait présenté l'image à la brèche scandaleuse, l'avait refermée au même instant, sans qu'il restât trace de l'œuvre satanique.

Les voix intérieures cependant ne se taisaient point, les visions ne cessaient point, et le trouble de Colette augmentait à mesure qu'elle voyait avec plus de certitude la redoutable mission à laquelle l'appelait la Divine Providence.

Un jour, la Sainte Vierge lui apparut comme ayant reçu de son Divin fils la mission de trancher le différend élevé entre saint Jean-Baptiste et sainte Magdeleine qui réclamaient la petite Ancelle pour la vie érémitique, et saint François et sainte Claire

qui la postulaient pour réformatrice de la famille Séraphique. Et elle vit la Reine du Ciel l'accorder aux demandes du patriarche d'Assise.

Le Père Pinet est mort depuis peu. Colette, privée de son guide, découvre son âme aux prêtres du voisinage. Tous sont d'accord pour croire à un appel d'En Haut. Colette seule hésite. Et voici que comme jadis Zacharie incrédule à la parole de l'Ange, elle se trouve subitement frappée de mutisme. Dans une angoisse indicible, elle passe trois jours en prières, mais sans s'abandonner encore à la volonté de Dieu. Alors, comme Paul sur le chemin de Damas, elle se voit plongée dans la cécité la plus complète. Trois jours encore s'écoulent dans l'angoisse, et la prière; mais enfin la résistance est vaincue, et la petite Ancelle, muette et aveugle, se rend à la volonté divine. Alors ses yeux s'ouvrent à la lumière et sa bouche articule un cri de surprise : n'a-t-elle pas aperçu soudain, en effet, germant du sol de sa cellule, un magnifique arbre et de nombreux arbrisseaux « tous également beaux et couverts de fleurs aussi splendides que doux odorantes »? A ce qu'elle croit un nouveau mirage de « l'homme ennemi » Colette ne se laisse point séduire ; mais en vain elle arrache les plantes et les jette par la grille du parloir hors du reclusage ; il en pousse instantanément de nouveaux; elle se signe; mais loin de disparaître comme les œuvres

de ténèbres, au signe vainqueur de la Croix, cette singulière plantation se met en mouvement et va et vient autour de la recluse, comme pour lui tenir compagnie. Et voilà qu'une voix lui annonce que l'arbre est sa propre figure, et que les arbrisseaux sont les symboles des âmes assemblées par elle ; leur mouvement présage leurs conquêtes spirituelles à travers les nations.

Et dans ce nouveau Nazareth, la nouvelle vierge choisie, humble et soumise, consciente de la grandeur de sa tâche, ignorante des moyens qui lui permettront de la réaliser, prononce aussi le « Quomodo fiet istud » ; mais elle avait les avertissements célestes pour guide, elle s'abandonne à Dieu et dans une douce extase, répète ces mots sublimes dans leur simplicité qui quatorze siècles avant avaient décidé du salut du monde « Ecce ancilla Domini ».

Et dès lors la petite Ancelle attend avec confiance les événements qui la mettront à même de remplir une mission à laquelle rien ne semble humainement l'avoir préparée ; femme, liée par des vœux de réclusion perpétuelle, que semble-t-elle pouvoir pour la réforme de la famille franciscaine? ainsi l'humble et douce Vierge de Nazareth, ainsi les pêcheurs de Galilée, ainsi la bergère de Domrémy : « Spiritus ubi vult spirat. »

Ne croyez pas cependant qu'en attendant les

événements qui doivent permettre sa mission notre pieuse recluse demeure inactive.

Le jour, elle travaille pour les pauvres, fait de longues oraisons et reçoit ceux qui viennent réchauffer leur âme à ses célestes entretiens. Elle a dû en effet, céder aux instances réitérées et recevoir chaque jour ceux qui désirent s'entretenir de leurs intérêts spirituels ; et ils sont légion ; son confesseur ordinaire, Jean Guyot, curé de Saint-Martin, ne lui a-t-il pas confié avec une insistance, qui triompha de ses résistances, la préparation de son frère Jacques à la vie spirituelle, ce Jacques, qui devenu clerc de la cour ecclésiastique de Corbie, devait être un des quatre vieillards interrogés dans l'enquête canonique ouverte sur les vertus de Colette, peu aprèssa mortPSi, de sa journée, la recluse a dû faire trois parts, sa nuit n'en comporte que deux ; Tune très courte est consacrée au repos ; l'autre, très longue, comprend une veillée solitaire par la petite fenêtre devant le Très Saint Sacrement. O heureuse fenêtre, ô auguste grille, qui furent les témoins de si séraphiques entretiens ; il est impossible de vous voir sans émotion et sans enthousiasme * 1

Bien loin de là, mais cependant aussi dans les États du duc de Bourgogne, en Franche -Comté,

i. Cette fenêtre est conservée chez les mères claristes de' Gand.

Dieu préparait avec un soin jaloux les auxiliaires qu'il allait donner à Colette pour l'œuvre de la réforme franciscaine.

Là, vivait un saint religieux, le P. Henry de la Baume, un de ces franciscains réformés de Mirebeau en Poitou, qui s'étaient retirés lorsqu'ils avaient vu un supérieur indigne compromettre par son relâchement la stricte observance de la règle.

Il était, dit Chevalier, dans les Mémoires historiques sur Poligny, «issu d'une famille noble établie depuis longtemps à Poligny, laquelle tirait son nom du lieu de Baume, dans le bailliage de celte ville ». Douloureusement affecté des malheurs et des dérèglements de son temps, ce pieux religieux entreprit avec la permission de ses supérieurs un pèlerinage aux lieux Sain ts, pour implorer le triomphe del'Église sur le paganisme renaissant. A Avignon, oùil s'arrêta, une pieuse recluse qui, sans doute par un surnom de dérision, était connue sous le nom de Mario n Amente 1 , lui déclara que Dieu le voulait non en Terre Sainte, mais à Corbie; que là, il serait le guide d'une jeune recluse destinée à de grandes choses. Le P. Henry prit conseil de prêtres éclairés ; il invoqua le secours du Saint-Esprit; puis, sans hésiter, il rebroussa chemin. En route, il traversa son pays et salua la Comtesse de Genève, Blanche de

i. A-mens.

Savoye, qu'il connaissait de longtemps, car depuis son veuvage, elle habitait ordinairement le château de Frontenay,peu distant du pays d'origine du bon religieux. Blanche le présenta à Isabeau de Rochechouart, pieuse veuve du baron de Brissay, qui faisait sa résidence ordinaire à Besançon. La baronne de Brissay sollicita la faveur d'accompagner avec ses gens le saint voyageur, et ce nombreux cortège quitta Besançon au mois de juin i4o6.

Ce n'était pas une mince affaire de traverser la Champagne et la Brie , sans cesse parcourues par des routiers et des gens de guerre ; mais, avec l'aide de Dieu, nos voyageurs accomplirent leur route sans incident et parvinrent à Corbie au mois de juillet.

Leur premier soin fut d'aller se présenter à Jean Guyot, curé de Saint-Martin, et confesseur ordinaire de Colette. A leur grande surprise, ils apprirent que Colette les attendait. La première entrevue de la recluse avec le guide que la Providence lui envoyait, se passa en échanges de sainles considérations, où leur humilité exprima son profond étonnement du choix que Dieu avait fait d'eux pour une œuvre délicate entre toutes. Le P. Henry vit avec ravissement, au dire de sœur Périne, un des arbrisseaux miraculeux qui était resté malgré les efforts de Colette planté sur la fenêtre, comme un gage irréfutable de sa mission céleste.

Les saints sont gens d'action ; aussitôt qu'ils eurent rendu grâce à Dieu, nos deux réformateurs décidèrent d'en venir immédiatement aux actes et, suivant l'avis du P. Henry, Colette résolut de demander sans retard au Saint-Siège dispense de son vœu de reclusage. L'on était alors en plein schisme. Toutefois le P. Henry n'hésita point à présenter la supplique à Pierre de Lune , qui , sous le nom de Benoît XIII, groupait sous son obédience tous les pays de langue française ; ce point de la vie de notre sainte a donné lieu à de vives controverses ; on lui a reproché son choix comme un acte de schisme ; mais, outre que, comme dit saint Antonin, archevêque de Florence les peuples ne sont « point obligés de savoir le droit Canon et peuvent en cela suivre le sentiment de leurs pasteurs et de leurs prélats, » il est bien certain que la distinction du pasteur légitime était à peu près impossible ; cela est si vrai, que le Concile de Constance lui-même ne put parvenir à reconnaître le véritable pontife suprême et dut mettre fin au schisme par la démission ou la déposition des deux adversaires.

Dans ces pénibles conjonctures, Colette n'hésita point à suivre l'obédience à laquelle son pays tout entier se rattachait. Ainsi, elle évita les obstacles presque insurmontables que n'eût pas manqué de lui susciter le choix de l'autre obédience. Elle n'hésita d'ailleurs point, quoique comblée de ses bien-

faits, à abandonner la cause de Pierre de Lune lorsqu'elle le vit déposé par le Concile.

Aussi est-il impossible de soutenir que Colette lut jamais séparée delà communion du Saint-Siège, et tout au contraire, un vieil auteur, le P. Séraphin, a-t-il pu lui appliquer cette ingénieuse comparaison : « J'ose affirmer, dit-il, dans la vie de notre sainte, que ceste fille de sainct François ne fust jamais séparée d'union avec la chaire de l'apostre saint Pierre, non plus que la tortue de la grotte ou maison qu'elle charrie et porte sur son dos. »

La demande que Colette avait adressée à Jehan de Challand, cardinal légat en France, fut renvoyée le 23 juillet à Jehan deBoissy, évêque d'Amiens. Le premier août, le vicaire général délégué par celuici entendait les raisons alléguées par la recluse, et le lendemain, fête de N.-D. des Anges, il accordait et fulminait la bulle de dispense.

Ces démarches ne semblent point avoir été bien accueillies par les bénédietins ; telle est probablement la cause pour laquelle on inséra dans la bulle cette clause que Colette était autorisée à quitter son reclusage pour se retirer dans un couvent de bénédictines ou de claristes.

Nous verrons bientôt que les Corbéiens n'étaient pas plus favorables à la réformatrice; mais, sans souci de leur opinion , Colette , en compagnie du P. Henry et de la baronne de Brissay, partit aus-

sitôt pour Nice. Là, Benoît XIII, chassé de Gênes parla peste, avait fixé son siège errant; et Colette estimait nécessaire de plaider elle-même devant lui la cause de la réforme, afin d'obtenir les faveurs nécessaires. La baronne de Brissay, généreuse fondatrice temporelle de la réforme leva les difficultés matérielles, et la petite troupe sortant de Corbie, on put dire que la réforme était commencée.

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