CHAPITRE IV
La première difficulté était de se rendre des Flandres en Italie; ne fallait-il pas changer sans cesse de domination, traverser chaque jour un pays ennemi de celui de la veille, ou de celui du lendemain ? Et puis, les gens de guerre battaient les routes, et les bandes de brigands prenaient prétexte des rivalités politiques pour exercer librement leur coupable et turbulente industrie. Cela s'ajoutait aux périls déjà grands du voyage en lui-même, avec des routes dont beaucoup n'existaient guère que de nom ; les relais postaux n'étaient point encore établis. Colette cependant n'hésite point et Dieu permet que son aventureuse chevauchée aboutisse sans accident. Pierre de Vaux nous dit combien la présence de Colette fut une joie et un profit spirituel pour ses compagnons auxquels elle semblait une « Angèle » descendue du ciel. La sainte fille fit une partie du trajet à pied, le reste à cheval.
Dans ce dernier cas, elle employait son temps à parler de Notre-Seigneur. Mais quand elle allait à pied, à travers des chemins rudes et pierreux « plusieurs fois il sembloit qu'elle ne touchoit point terre, aulcune fois qu'elle volast ou qu'elle fust élevée en l'air et aussy a petit d'espace, elle faisoit si grand chemin que nul tout fust fort et bon chemineulx ne le povoit poursuivre ».
Quittant les terres du duc de Bourgogne, la pieuse troupe entre en France et atteint sans encombre son premier but, Paris. C'était en effet là que se trouvait le cardinal légat qui avait levé le vœu de réclusion de Colette; celle-ci tint à cœur de le remercier et après avoir obtenu sa protection elle prit avec ses compagnons le chemin de Nice ; mais ce n'est point par la route ordinaire qu'ils résolurent de s'y rendre. Le voyage par les terres du duc de Bourgogne était plus sûr et leur donnait l'avantage de cheminer dans des pays soumis à leur souverain; et puis ils y avaient des amis tout disposés à les bien accueillir, Blanche de Savoye, et les parents du P. Henry de la Baume ; Colette gagna donc Dijon. Il ne semble pas cependant qu'elle s'y soit arrêtée et qu'elle ait connu dès lors sa future protectrice, Marguerite de Bavière, femme du duc Jean. De là, traversant Auxonne où devait être plus tard son second couvent de filles, Dole, qui devait être le siège de la
réforme des couvents d'hommes, Poligny, où devait s'élever une de ses premières maisons, et patrie du P. Henry, Colette et ses compagnons gagnèrent Bourg en Bresse.
Amédée VIII duc de Savoye voulut être leur hôte et ce court séjour eut une grande influence sur le reste de sa vie. Tout le voyage s'était fait avec la hâte que les hommes doivent apporter à accomplir les desseins dont la divine Providence veut bien leur confier l'exécution. Mais la prudence exigeait maintenant un temps de repos. Ce n'étaient point seulement les forces physiques des voyageurs qui réclamaient impérieusement cet arrêt ; il fallait laisser à Blanche de Savoye le temps d'annoncer à Benoît XIII la suppliante. C'est dans le château de la princesse, à Rumilly, qu'eut lieu ce séjour. Blanche témoigna une grande vénération à la petite Àncelle qui heureusement ne s'en apercevait point le plus ordinairement, tant étaient grands sa simplicité et son désir d'humilité.
En avant-coureur la comtesse envoya à Benoît XIII une de ses dames d'honneur, chargée de lui présenter, avec sa lettre, la lettre du légat. Mais le démon devait mettre tout en œuvre pour empêcher l'accomplissement d'une réforme si sainte et si agréable à Dieu. Aussi la pauvre dame à son arrivée à Nice fut frappée d'une sorte de folie furieuse qui lui laissa cependant, au milieu de cette crise de
démence et d'impudeur, le souvenir du but de son voyage. La pauvre possédée implore avec instances l'audience du pape. Benoît XIII, que nous désignerons sous son nom plus connu de Pierre de Lune, consentit à la recevoir; admise en sa présence, subitement elle se trouva guérie et put sans aucun embarras exposer sa mission et présenter au pape la lettre dont sa dame l'avait chargée ainsi que celle du légat. A cette lecture Pierre fut fort édifié et la cause de la réforme fut gagnée dans son esprit. Il déclara qu'il attendait Colette et donna des ordres pour qu'à son arrivée à Nice elle fût reçue dans une communauté religieuse.
La petite Anoelle cependant avait quitté Rumilly et arrivait bientôt à Nice ; sans retard, elle se préparc par une fervente oraison à l'audience pontificale, et« à Dieu, elle et son fait recommande ». Pierre de Lune était sur son trône entouré de sa cour et de cardinaux lorsqu'on introduisit Colette en sa présence. Alors soudain, tandis que la séraphique vierge s'avance entre le P. Henry et la baronne de Brissay, et que le pape lève les yeux « pourdoulcement regarder et bénignement saluer» les visiteurs, il tombe de son siège la face contre terre, à l'effroi des témoins; Dieu, en cet instant solennel, lui révélait « clare cognoissance qu'elle estoit et qu'elle demandoit ».
Pierre se relevant s'approche de Colette que le
trouble a rendue immobile, et, sans qu'elle songe à lui présenter le rouleau où elle a transcrit les révélations qu'elle a reçues, « rollet » qu'elle porte dans une « boursette » pendue à sa ceinture, il saisit d'un geste rapide la boursette, en extrait avec précipitation le rouleau et en prend avidement connaissance. Aussitôt qu'il eût achevé cette lecture, Colette à genoux le supplia de lui concéder la grâce d'embrasser l'état évangélique et d'entrer dans la famille des Pauvres Dames de Sainte-Claire pour réformer les trois Ordres Séraphiques.
Si le pape était gagné à la cause de la réforme, ses conseillers n'étaient point tous du même avis ; beaucoup contestaient l'opportunité de l'œuvre ; le plus grand nombre disait que pour la mener à bien il fallait plus puissant personnage que cette jeune fille sans ressource.
Mais Dieu ne tarda pas à montrer qu'il était luimême le puissant personnage qui voulait accomplir l'œuvre et que la frêle jeune fille n'était que son instrument. La peste qui sévissait à Gênes gagne Nice, dans la semaine qui suit la première audience de Colette; des prélats sont frappés; parmi eux on ne trouve que des adversaires de la réforme. La cause était dès lors gagnée; le pape approuvé par tous ses conseillers déclara qu'on ne pouvait repousser la supplique de sœur Colette, sans s'opposer
ii la pratique de l'Évangile, et, considérant en outre que son temps de reclusage devait lui tenir lieu de noviciat régulier, il décida de l'admettre sans retard à la profession religieuse.
De ses propres mains, il lui imposa le voile et la corde séraphique, puis, afin de lui faciliter la tâche, il la bénit et consacra « abbesse, dame et Mère » lui donnant en outre la faculté de se choisir un confesseur, et par là même de donner pouvoir à celui-ci d'admettre à la profession de la règle primitive de Saint-François les Frères mineurs qui en manifesteraient le désir.
Enfin, il l'autorisa, en cas de refus de l'Ordinaire, à demander à un évêque étranger la consécration des monastères qu'elle fonderait.
Terminant la cérémonie, Pierre s'approcha du P. Henry et s'écria le baisant à l'épaule: «Épaules bénies qui porteront le pain à une personne si sainte ! Que ne suis-je digne de mendier moi-même pour elle le pain quotidien ! »
Colette avait assisté à la deuxième partie de la cérémonie sans en comprendre le sens. Après avoir reçu le voile elle avait été ravie dans une extase qui n'avait laissé présent que son corps; aussi lorsque sortie du palais apostolique elle se vit traiter avec des honneurs inaccoutumés et saluer des titres de Mère et d'abbesse, son trouble et sa désolation furent extrêmes. Elle demeura effrayée
de la charge qui lui incombait et elle fit supplier le pape de l'en relever.
Touché d'une requête si peu ordinaire, Pierre n'en persista que davantage dans sa résolution et lui faisant dire que ce qui était fait devait demeurer, il lui envoya comme présent de consolation un splendide bréviaire enluminé.
Ce précieux manuscrit que Colette reçut avec tant de joie, et vers lequel ses yeux se penchèrent tant de fois pour louer Le Très-Haut, se conserve encore aujourd'hui dans une armoire vitrée, au sanctuaire de la chapelle des Pauvres Claristes de Besançon. C'est un manuscrit dont l'exécution très artistique et très soignée devait être récente alors. Sa conservation est parfaite; ce fait a lieu d'étonner lorsqu'on sait que non seulement ce bréviaire servit constamment à la Sainte Abbesse mais aussi que le diable, dans une des attaques qu'il dirigea contre elle, renversa a méchamment » la lampe de telle manière que le pauvre bréviaire fut taché d'huile au point d'être inutilisable; la douleur de la petite Ancelle fut aussi profonde que le permet le détachement des biens du monde. Ce précieux don du vicaire de Jésus-Christ était perdu ; ce volume, très coûteux alors, et cependant nécessaire, elle en serait privée, dans sa pauvreté, jusqu'à ce que quelque âme charitable lui en fasse présent d'un autre.
Mais l'œuvre satanique ne résiste pas à la prière des Saints. Au matin Pierre de Vaux vit le manuscrit aussi frais et propre qu'avant le diabolique accident.
Colette allait donc quitter Nice, non seulement professe et au comble de ses désirs , mais avec la dignité abbatiale; elle allait se mettre à l'œuvre, mais elle ne voulut jamais se parer de ce titre et dans tous ses écrits elle voulut toujours être « l'indigne sœur Colette ».
Rien ne retenait plus nos voyageurs à Nice, et ils allaient reprendre le chemin du Nord, lorsque la petite Ancelle tomba subitement si gravement malade que sa gorge desséchée et sa langue adhérente a son gosier lui rendaient la parole impossible. Bientôt elle parut à ses dévoués compagnons rendue aux portes du tombeau. Mais alors apparut une dame mystérieuse qui, l'embrassant tendrement, lui introduisit deux jaunes d'œuf dans la bouche et disparut. Colette guérie soudain et ses compagnons, tout joyeux, furent convaincus que la bienfaisante inconnue n'était autre que la Sainte Vierge.
Le retour se fit suivant le même itinéraire que l'aller. A Rumilly, Blanche de Savoye, à Bourg, Amédée VIII, saluèrent l'abbesse, voulurent la garder auprès d'eux et s'offrirent à établir des couvents réformés.
Mais convaincue de la nécessité d'établir sa réforme d'abord là où Dieu l'avait préparée, elle avait demandé l'autorisation de la commencer dans les trois diocèses d'Amiens, de Noyon et de Paris. Elle partit donc avec le père Henry à travers la Bourgogne et la Champagne. Mais à Corbie, quelle épreuve ! la jalousie a fait son œuvre; les bénédictins assistent impassibles au déchaînement violent des attaques les plus insensées ; on en vient a accuser la réformatrice de sorcellerie.
C'eût été folie dans ces conditions de rien entreprendre à Corbie. A Noyon, ses ennemis la suivirent, découragèrent par leurs attaques les plus timides de ses amis, et l'obligèrent encore à renoncer à son dessein.
Elle revient à Corbie et se cache dans une carrière abandonnée du voisinage ; elle sait que Dieu ne l'abandonnera pas, et elle attend son secours.
Cependant il fallait agir, et la malice des compatriotes de Colette ne pouvait entraver l'œuvre de Dieu. Alors parut pour une seconde fois comme un envoyé providentiel le P. Henry de la Baume. Il offrit à Colette un asile chez son frère, à la Baume en Franche-Comté.
Certains historiens voulaient placer ce lieu de la Baume aux environs de Genève, mais il est évident aujourd'hui qu'il n'est autre que le village de « Frontenay dans le Jura.
Une partie de ce village en effet, situé sur le rocher, portait le nom de Baume ; nous savons que le pays d'origine du P. Henry était tout voisin de Poligny. Et il n'y a, bien loin à la ronde, que Frontenay qui puisse remplir les conditions historiques nécessaires; d'ailleurs Périne de la Baume, nièce du P. Henry, est souvent dans d'anciens textes nommée Périne de Frontenay. Cela est assez fort pour clore la discussion .
Alard ou Alain de la Baume, le frère du P. Henry, occupait avec sa famille un petit castel voisin du château de Frontenay, appartenant alors à la comtesse Blanche de Genève. Il avait déjà deux: filles, OJille et Mahaut et au moment de l'arrivée de la petite Ancelle, il lui en naissait une troisième, Périne de la Baume, qui elle aussi comme ses sœurs embrassa l'institut de sainte Colette.
C'est sœur Périne, le plus précieux des historiens de la bienheureuse Mère, avec Pierre de Vaux que nous verrons plus tard.
Colette arrivait en Franche-Comté avec deux novices, Guillemette Chrétien et Marie Sénéchal, et probablement aussi Jacquetle Legrand, l'ancienne mère temporelle de son reclusage, que l'on trouve un peu plus tard elle aussi clariste.
La petite communauté s'installa dans la demeure d'Alain, et se grossit bientôt de plusieurs novices des premières familles du pays. Il était peu conve-
nable pour des religieuses d'une observance aussi retirée de se trouver presque sans clôture et dans la demeure d'une famille, si pieuse fût-elle.
Le nombre des nouvelles postulantes exigeait d'ailleurs une installation dans un local plus vaste. Blanche de Genève l'offrit dans un de ses châteaux.
M. Germain, dans l'excellente vie de sainte Colette qu'il a publiée, il y a peu de temps, parle d'un château près de Genève. La tradition des claristes de Poligny me semble cependant, et malgré l'autorité incontestable de M. Germain, devoir être préférée. Cette deuxième opinion place le nouveau siège de la communauté au château que la comtesse Blanche possédait non loin de celui d'Alain, et qui est encore aujourd'hui subsistant, malgré de nombreuses restaurations, sous le nom de château de Frontenay.
Il est en effet bien vraisemblable que le château de Frontenay bien moins fréquenté de la châtelaine que celui de Rumilly convenait mieux pour y installer en paix une communauté. Le voisinage de la demeure des claristes évitait d'ailleurs un voyage périlleux et dispendieux.
Mais cette deuxième installation, elle aussi, ne devait être que provisoire. Un château n'est point un couvent, malgré toute la bonne volonté des châtelains. Dame Blanche l'avait bien compris; aussi ne tarda-t-elle pas à offrir à l'abbesse de lui construire
un couvent près de sa résidence ordinaire, Rumilly.
Colette lui fit respectueusement observer que Rumilly étant une ville ouverte, il ne fallait pas oublier les dangers de guerre, que naguère la Franche-Comté avait été dévastée et sa capitale ellemême, Dole, rançonnée parles bandes d'écorcheurs. Il ne semblait donc point raisonnable de fonder un couvent à Rumilly.
Blanche tourna alors ses vues d'un autre côté. Il y avait à Besançon depuis le xm e siècle un couvent de claristes; mais comme ces religieuses avaient adopté les adoucissements permis par Urbain IV, le monastère était peu à peu déchu au point de n'être plus habité que par deux religieuses, « II estoit tellement obscurci, dit le P. Jacques Fodré, dans sa Narration des monastères de Sainte-Claire de la province de Bourgogne, que les familles honorables n'y voulaient plus nicher leurs filles et parentes. »
A la demande de la comtesse de Genève, Pierre de Lune accorda par une bulle du 27 janvier 1408 ce couvent à Colette pour y établir sa réforme, à charge par elle de pourvoir convenablement à l'entretien des deux Urbanistes qui s'y trouvaient.
Ce n'était point encore la fin des épreuves et deux ans de vaient s'écouler avant que Colette et ses filles pussent quitter Frontenay et prendre possession de leur nouvelle demeure.
C'est que, précisément alors, le schisme agoni.
sait dans une phase aiguë : Grégoire XII et Benoît XIII par leurs tergiversations lassèrent tous leurs partisans de bonne foi, et Ton comprenait dans les deux partis que le schisme ne pourrait se terminer que par la déposition des deux Papes et l'élection par un concile œcuménique d'un Pontife reconnu de tous. Pierre de Lune, successivement abandonné de tous les pays qui avaient suivi son obédience, s'enfermait dans une intransigeance obstinée, et le concile de Pise venait d'élire un franciscain, Alexandre V, sous l'autorité duquel toute la famille Séraphique s'était aussitôt rangée. Restant alors attachée à Pierre de Lune, Colette serait tombée dans le schisme, elle n'hésita point et attendit avec confiance le jugement de celui qu'elle considérait dès lors comme le seul vrai et légitime successeur de saint Pierre.
Elle vécut donc encore deux ans dans l'attente ; mais enfin, comme dit saint François de Sales, « le Seigneur, qui fait des maisons aux escargots et aux tortues, ne laissa pas ses servantes assemblées pour ses louanges, sans monastère », et Alexandre V confirma bientôt toutes les faveurs accordées par Pierre de Lune à la petite Ancelle, y compris la concession du monastère des Urbanistes de Besançon .
Ce fut un grand jour de fête pour la cité impériale libre de Besançon lorsque, le i4 mars i4io,
Colette et ses filles sur leur misérable chariot y arrivèrent. Une foule innombrable se pressait sur leur passage depuis le village de Beure, où l'archevêque entouré de son clergé était allé les attendre. Au milieu des cris d'allégresse, la petite Ancelle fit dans la ville son entrée solennelle par la Porte de Malpas et fut processionnellement conduite au couvent des Urbanistes. La vue de ce triomphe nous entraîne bien loin de celle des injures prodiguées à Corbie.
Ce succès universel, en Franche-Comté, montra bien que Dieu voulait placer le berceau de la réforme séraphique dans « ce petit pays plus grand en réputation qu'en étendue », qui par les trois noms si célèbres de Luxeuil, de Saint-Claude et de Baume, souche de la congrégation de Cluny, avait déjà des pages si brillantes dans l'histoire monastique.
La sainte abbesse ne perd pas un instant pour se mettre à l'œuvre; Tune des deux Urbanistes survivantes embrasse la réforme ; l'autre accepte une pension sur les biens du monastère et se retire chez les dames Bernardines de Battant.
Le pieux zèle des personnes les plus distinguées de la ville répare le couvent délabré; le pape accorde la permission de renoncer à tous les biens fonds et revenus que, contrairement à la primitive règle séraphique, les Urbanistes avaient acceptés.
Elle les emploie à foncier trois chapellenies pour des prêtres qui desserviront l'église du couvent. Le 24 niai i4*o, Pierre de Thuray, cardinal du titre de Sainte-Suzanne et légat, ratifie toutes ces résolutions et confirme en même temps tous les privilèges déjà concédés à la réforme.
Il n'y avait que cinq jours que Colette était à Besançon, et déjà sa réputation était telle qu'on lui amena une personne de la ville, du nom de Marguerite qui endurait des douleurs nerveuses intolérables. Subitement elle fut soulagée ; puis elle fit sur Tordre de Colette un pèlerinage à une église du voisinage dédiée à saint Loup et là, ainsi que le lui avait prédit l'abbesse, ses douleurs cessèrent complètement. Ainsi Colette espérait et Dieu lui permettait de sauvegarder son humilité. Mais la confiance populaire augmentait. Durant ses séjours h Besançon elle obtint, au dire de sœur Périne, à plus de cent enfants mort-nés la grâce de revivre assez pour recevoir le baptême. Une d'entre eux vécut longtemps après et entra dans Tordre des Claristes où notre témoin la connut.
Satan cependant ne pouvait voir sans haine l'œuvre de Colette. Il la persécutait avec une rage dont on a peu d'exemples. Tantôt il troublait son recueillement par des apparitions effrayantes ou des bruits terribles et mystérieux à la fois ; tantôt il déchirait ses chastes oreilles par de scandaleux
blasphèmes. « On voit, dit le P. Sylvère, qu'il joue de son reste. »
Le témoigna gne de sœur Périne va répondre [h ceux qui seraient tentés de croire imaginaires ces persécutions : « Ils la battirent piteusement et angoisseusement et la bouteirent dans une fenestre moult estroitement, tellement qu'elle ne povoit se remouvoir, ne parler, ne avoir son haleine. Elle demoura ainsy jusqu'à lendemain à dix heures du matin qu'une de ses religieuses la trouva en cest estât, qui ne la povoit oster ne mettre hors, tant estoit estroitement boutée, adonc qu'elle fist appeler un frère lay nommé frère Regnault, pour la tirer hors de ladicte fenestre lequel ne la pust oncques avoir jusqu'à ce qu'il couppa le montant (le barreau) de ladicte fenestre. Ce fust au couvent de Besançon. »
Mais Dieu récompensait par des dons surnaturels ces souffrances si patiemment endurées et se donnait sans mesure à celle qui, suivant le célèbre conseil, « se donnait sans mesure».
Un jour, alors que les sœurs étaient au chœur et se préparaient à commencer la psalmodie de l'office, un ange, tout resplendissant de lumière apparut dans le sanctuaire ; puis, après avoir récité à genoux VAve Maria, il dit debout une oraison latine que la Petite Ancelle traduisit aussitôt et qui est devenue célèbre sous le nom d'Oraison de sainte Colette :
« Que T heure de la naissance d'un Dieu-Homme soit bénie ! Que le Saint-Esprit dont Jésus a été conçu soit béni ! que la Très Glorieuse Vierge Marie dont ce Dieu-Homme est né soit bénie ! Et, par l'intercession de cette glorieuse Vierge Marie et par le souvenir de cette heure très sacrée à laquelle il est né, que mes prières soient exaucées et que tous mes désirs s'accomplissent pour mon salut ! O pieux et bon Jésus, ne m'abandonnez pas à cause de mes péchés, et ne les punissez pas comme ils le méritent, mais exaucez ma très humble prière et accordez-moi ce que je vous demande par l'intercession de la Sainte Vierge et la gloire de votre Saint Nom. »
Un jour, sainte Anne lui apparut ; saint Jean l'Evangéliste lui apporta une autre fois un anneau d'or, comme gage de fiançailles mystiques. Cet anneau que la sainte avait précieusement conservé, sœur Périne le vit souvent ; le P. Henry et Pierre de Vaux en témoignèrent. Gardé chez les Claristesde Gand, il fut confié par elles aux Bénédictins lorsque les Huguenots s'emparèrent de la ville en 1577; après le sac, il ne put jamais être retrouvé.
Mais le plus précieux des dons que reçut Colette fut la fameuse « Croix du Ciel » qu'un ange lui apporta. C'est un précieux reliquaire d'or, en forme de croix, haut et large d'un pouce, avec un
crucifix en relief, et orné de pierres précieuses aux quatre angles et aux extrémités des bras. Il contient un fragment de la Vraie Croix. Pierre de Vaux et sœur Périne sont les témoins oculaires de cette merveille. La croix se conserve encore chez les Pauvres Claristes de Besançon ; on l'expose chaque année le 6 mars, jour de la fête de la sainte.
Les extases de sainte Colette furent si nombreuses que nous ne saurions mentionner toutes celles que les témoins ont rapportées, avec des détails qui ne permettent pas de douter de leur bonne foi et de leur sens critique.
« Je l'ay veue, dit sœur Périne, nostre glorieuse mère estant au couvent de Besançon en la Saincte Sepmaine, employa son cœur si vivement à penser et méditer les excessives paines et doleurs que, pour l'amour de nous, Nostre Seigneur voulut souffrir, que l'espasse de trois jours et trois nuys elle (ust ravie; ne oneques, en ledict espasse, elle ne revint à elle, ne parla, ne beuz, ne mangea. » Une autrefois sœur Périne ajoute à son récit cette phrase qui donne tant de valeur à son témoignagne oculaire : « Je la voye adoneque. »
A ce moment de sa vie, il nous semble bon de résumer le tableau de ses austérités et des pénitences qu'elle s'imposait en reproduisant ce portrait que trace de la petite Ancelle l'abbé de Saint-Lau-
rent, dont l'ouvrage manuscrit se conserve chez les Mères Claristes de Poligny.
« On ne sçay comme la bienheureuse pouvoit subsister, vivant comme elle faisoit, pendant près de six ans qu'elle demeurât en son couvent de Besançon... Elle ne portoit qu'un pauvre habit tout couvert de pièces, qu'on enlevoit encore en secret pour avoir de ses reliques. Elle estoit vestue en hiver comme en esté. Jamais on ne Ta vue chaussée, mesme dans les plus grands froids de l'hiver : toujours pieds nus, au couvent et à la campagne, dans ses voyages et dans les maisons séculières. Son lit a toujours esté une botte de paille que deux bûches de bois tenoient en estât; l'oreiller un morceau de bois. Ces bûches de bois subsistent encore au couvent de Besançon 1 . Ajoutez des disciplines sanglantes sept fois chaque jour selon la parole du psalmiste : sept fois dans le jour, Seigneur, j'ai chanté vos louanges; un affreux cilice qu'elle ne quittoit jamais; deux chaînes de fer qu'elle mettoit tous les vendredys, et les tourmens nouveaux et extraordinaires qu'elle souffroit tous les vendredys à l'heure de none, sur les trois heures après midy, que ses historiens ont appelées des douleurs surnaturelles, qui lui faisoient ressentir les vives douleurs de la Passion de Jésus-Christ, et cela pendant toute sa
i. Elles ont disparu durant la tourmente révolutionnaire.
vie ; c'est là qu'elle se trouvoit accablée, et ce qui luy foisoit dire quelquesfois qu'on avoit fait bon marché du ciel aux martyrs. » Elle portait aussi, au témoignage de sœur Périne, une ceinture de fer si étroite que sa chair crut par dessus, et qu'à la fin la seule boucle apparaissait au dehors. Le P. Henry lui ayant ordonné de cesser cette pénitence dangereuse pour sa santé, elle obéit; rentrant sans mot dire dans sa cellule, elle attacha la boucle à un crampon de fer qui se trouvait au mur et, tournant sur elle-même, « elle osta le cercle à grande violence », emportant une partie de sa chair. Celte ceinture fut conservée au couvent de Seurre oii sœur Périne la vit. Elle la remplaça par une chaîne qui enserrait sa taille et se rejoignait par-dessus les épaules, et était si étroite qu'elle avait de larges plaies sur tout le passage de cet instrument de torture.
On lui demandait un jour ce qu'elle craignait le plus en cette vie : « C'est, répondit-elle, et ce mot la peint tout entière, de passer un jour sans souffrances ».
C'est durant ce premier séjour à Besançon qu'il faudrait placer la stigmatisation de notre sainte. Sur la foi d'historiens récents, comme le lazariste Pierre Collet et l'abbé de Montis (1771), M. Germain écrit que sainte Colette « fut stigmatisée de plaies à caractère de tumeurs, aux pieds, aux mains
et à la tête ». On sait en effet que la sainte abbesse ressentait chaque vendredi les cruelles douleurs de la Passion ; elle endurait à la seule lecture du récit évangélique de la Passion, des douleurs aussi torturantes que celles de l'enfantement, et une religieuse du Puy, sœur Jeanne Fayet, qui en avait douté, les endura elle-même et n'en fut délivrée qu'après neuf jours de prières.
Mais aucun des contemporains ne fait mention de stigmates apparents, plaies ou tumeurs; on ne trouve rien de semblable ni dans le récit de Pierre de Vaux, ni dans celui de sœur Périne, ni dans les traditions des Pauvres Claristes de Poligny.
Il y avait déjà deux ans que Colette était à Besançon lorsque Dieu lui donna d'accomplir un de ses plus éclatants miracles. Un enfant de quinze ans, Jean Boisot, d'une famille des plus distinguées de la cité, étant mort, ses parents l'enveloppant d'un suaire le firent transporter à la chapelle des Claristes. Une foule considérable assistait à la messe funèbre qu'on y célébra. Cependant Colette priait : la messe achevée, elle s'avance, ordonne au jeune homme, au nom de Jésus-Christ, de se lever. Et, nouveau Lazare, il se dresse assis sur son lit funèbre. On l'habille ; sur l'ordre de l'abbesse on lui apporte à boire et à manger; et il boit, il mange en présence de cette foule réunie pour ses funérailles, ce Quand on luy demandoit, dit l'abbé de
Saint-Laurent, ce qu'il avoit vu et connu dans l'autre monde, il dit toujours que depuis sa mort jusques à sa résurrection, il ne sçavoit où il avoit esté, si ce n'est qu'on lui avoit dit de remercier l'abbesse Colette, et de se souvenir de la grâce qu'on lui avoit faite par les prières de la servante de Dieu. »
Cet historien eut sous les yeux le manuscrit aujourd'hui perdu, où le P. Henry avait consigné son récit de témoin oculaire ; sœur Périne et Pierre de Vaux fournissent aussi des témoignages autorisés. Lorsqu'écrivait sœur Périne, Jean Boisot, encore vivant, était un des plus notables citoyens de Besançon et un insigne bienfaiteur du monastère des Claristes. Sa descendance s'est conservée avec distinction jusqu'au siècle dernier. Au temps où l'abbé Larceneux écrivait la vie de sainte Colette, encore manuscrite chez les Pauvres Claristes de Poligny, un Boisot était premier président du parlement de Franche-Comté. Cette famille donna aussi vers ce même temps M. Boisot, abbé de Saint-Vincent et fondateur de la bibliothèque publique de Besançon. Nous sommes en l'an i4 12. Colette a trente ans et sa réforme, visiblement bénie de Dieu,'approuvée des supérieurs ecclésiastiques, chérie du peuple, est déjà accomplie et bien vivante dans le second des ordres franciscains. Mais elle sait bien que toute sa mission n'est point encore accomplie. Ne doit-elle
pas aussi réformer le premier ordre franciscain, <selui des Frères Mineurs ? Il faut un monastère pour commencer cette œuvre. Précisément, à quelques pas d'elle se trouve un couvent de Cordeliers fondé du vivant même de saint François et, a ce qu'on prétend, par le saint patriarche d'Assise lui-même.
Mais l'ambassadeur de l'abbesse, le P. Henry, échoue dans la démarche qu'il tente auprès d'eux. Colette jette alors les yeux sur le couvent des Cordeliers de Dole, fondé depuis quarante ans à peine par la famille de Rye et dont le premier religieux, frère Pierre de Dole,, était un de ces pères de l'Observance réformée de Mirebeau, en Poitou. Mais après lui la décadence avait été rapide et ce monastère était en pleine irrégularité, tout en ne comptant que quelques religieux relâchés ; la situation était donc excellente pour faire accepter la réforme puisqu'il suffisait de donner courage aux religieux fidèles et de triompher de quelques opposants. Colette obtint une bulle du pape Jean XXIII, qui, le i5 septembre i4*2 ? lui concédait le couvent des Cordeliers de Dole.
Entre temps, Guillaume de Vienne présentait à la petite Ancelle la demande de la duchesse de Bourgogne, Marguerite de Bavière, désireuse de fonder un couvent de la réforme à Dijon, et sollicitait lui-même une fondation pour Gray. Blanche de Savoye, de son côté, n'avait pas complètement
perdu l'espoir de fonder un couvent de la réforme à Rumilly et cherchait à y entraîner la sainte abbesse.
Colette se rend d'abord à Gray et obtient Tassu-», rance de l'appui de Guillaume de Vienne; puis, à peine de retour à Besançon, elle part pour entreprendre la réforme du couvent des Cordeliers de Dole, au mois de mai i4ia« Ici apparaissent quelques nouveaux compagnons, le P. Claret, le P. Pierre de Vaux, un des historiens de notre sainte, avec sa nièce sœur Agnès de Vaux; le P. Henry était aussi naturellement du voyage.
A la porte de la ville de Dole, cinquante Cordeliers attendaient l'abbesse et, par les rues de Besançon et Cordière, la conduisirent processionnellement au milieu d'un peuple enthousiaste jusqu'au logis qu'on lui avait préparé, rue des Arènes, dans une maison voisine du couvent. Elle s'y recueillit quelques heures, priant Dieu de bénir son œuvre.
Le couvent des Cordeliers, où nous allons voir débuter la réforme, existe encore aujourd'hui trans formé en palais de justice. Toutefois ses constructions primitives, échappées au sac de la ville par les armées de Louis XI en i479» ont été refaites en grande partie au xvi e et au xvm e siècle, et il ne reste du temps de sainte Colette que l'abside de l'église, bien reconnaissable encore dans sa con-
slruction de la fin du xiv e siècle, quoique transformée en local commercial.
Trois religieux surtout étaient hostiles à la réforme. Le principal, frère Jehan Foucault, avait été trois fois gardien du monastère ; il jouissait en ville d'une grande influence, mais il était la principale cause de la décadence si rapide du couvent. Les opposants s'abstinrent d'assister à la réception solennelle de l'abbesse réformatrice.
Dans l'après-midi du jour de son arrivée, les Cordeliers vinrent processionnellement prendre Colette à son logis et la conduisirent à leur salle capitulaire 1 . Remerciant les religieux de leur accueil, Colette exposa ses vues et conclut en ces termes : « Oui, n'en doutez pas, c'est Dieu même qui m'envoie au milieu de vous pour vous manifester les desseins de miséricorde. 11 veut se servir de vous pour rendre à l'ordre séraphique du bienheureux François sa beauté primitive ; il veut vous faire comprendre le trésor caché de la pauvreté évangélique. O Sainte Pauvreté ! O Divine Pauvreté ! »
À la fin de son discours, ravie en extase, la sainte abbesse ne revint à elle que pour fondre en larmes. Elle sortit aussitôt du monastère laissant les Cordeliers à leurs salutaires réflexions.
i. Reconstruite au xvm e siècle, cette salle est aujourd'hui la salle des audiences du Tribunal Civil.
Le lendemain, Colette partait pour Auxonne; le P. Henry vint la rejoindre et lui apprit que la réforme était acceplée par les Cordeliers de Dole.
Continuant sa route, elle est bientôt à Dijon, où la duchesse Marguerite lui promit son appui pour la fondation d'un nouveau couvent de Pauvres Dames. Auxonne fut choisi pour ce nouvel établissement. La petite Ancelle, rapidement revenue dans cette ville, y apprit avec douleur que les trois cordeliers de Dole, hostiles à la réforme, organisaient contre la réformatrice une résistance opiniâtre . Le P. Henry , supérieur général, et le P. Claret, gardien du couvent de Dole, s'opposaient de leur mieux aux menées du P. Jehan Foucault, mais celui-ci avait su se préparer en ville des auxiliaires résolus.
A cette nouvelle, Colette revient à Dole et le lendemain de son retour, se rend au chapitre des Cordeliers. Elle est accueillie à la porte du monastère par les opposants assistés d'un notaire qui lui signifie une protestation en règle contre les actes qu'elle accomplira. Devant son silence, Jehan Foucault éclate en injures. La sainte l'invite avec calme à venir au chapitre exposer ses objections, et sur son refus, elle passe outre.
Quarante-sept frères sont réunis; l'abbesse est sur un siège d'honneur dans la salle capitulaire ; elle commence son discours. Mais a peine a-t-elle pris la parole qu'une vive lumière éclate aux yeux
des assistants effrayés, et que l'apôtre saint Jean apparaît aux Cordeliers rassemblés , les invitant à écouter comme parole de Dieu celle de Colette. Lorsque l'apparition eût disparu, l'abbesse termina la réunion, jugeant tout discours inutile après celui de l'apôtre et se retira en son logis. Le lendemain matin, elle quittait Dole pour Besançon.
Mais Jehan Foucault, obstiné dans sa folle rage contre la réformatrice se moqua dédaigneusement de l'apparition dont ses frères lui rapportèrent le récit, et, sûr d'un insuccès devant les juridictions ecclésiastiques, il porta indûment le débat aux juges laïques et actionna la réformatrice devant la Cour souveraine du Parlement de Dole.
Le Parlement semblait indécis, et un des conseillers favorables à Colette, craignant même un jugement désastreux pour la réforme, prépara un projet de transaction et se mit en route pour Besançon. Près de Dampierre sur le Doubs, comme il chevauchait hâtivement, il vit apparaître la sainte qui, lui ordonnant de retournera Dole, lui prédit le gain du procès. Revenu à Dole, le conseiller assista au délibéré et sa voix décida l'échec de Jehan Foucault dont la poursuite fut déboutée à la majorité d'une voix. Il fut même inséré dans l'arrêt que le P. Foucault et ses deux compagnons devraient se retirer dans une autre ville.
Je ne sais si c'est à cette époque qu'il faut placer
les deux tentatives d'empoisonnement dont, au dire de sœur Penne, la sainte fut victime. Elle connut surnaturellement les coupables, mais elle ne voulut point les dévoiler, ni les châtier, et elle se contenta de montrer a sœur Périne « les ampoulles qui s'estoient levées en son dos ».
L'abbé de Saint-Laurent ajoute qu'établis dans une bourgade de Bourgogne, le P. Jean et ses compagnons y vécurent en libertins et moururent en réprouvés. A cette opinion, on doit préférer celle de Philippe Courault, abbédeSaint-Pierre-de-Gand, qui déclara dans sa déposition sur les vertus de sainte Colette, que Jehan Foucault s'était converti, avait embrassé la réforme et était devenu un religieux distingué par sa ferveur et sa piété.
Les épreuves toutefois n'étaient pas finies, car les amis de Jehan Foucault supprimèrent les aumônes qu'ils avaient coutume de faire aux Cordeliers, et menèrent si bien campagne que les pauvres religieux furent bientôt réduits à la famine. Les claristes d'Auxonne, partagèrent avec eux leurs aumônes et leur envoyèrentle pain quotidien sur le dos d'un âne qui fit le trajet d'Auxonne à Dole, tant que dura cette sorte d'ostracisme. Mais cette douloureuse situation ne se maintint pas, et les Cordeliers de Dole dissipèrent bientôt les préventions. Du vivant même de la réformatrice, ils s'établirent en Bourgogne, en Lorraine et en Champagne, et tous
les couvents reçurent des gardiens choisis dans la maison de Dole.
Bientôt Eugène IV appelait à Rome un cordelier de Dole, le P. Jean M oquet, pour réformer le couvent de l'Ara Cœli, et un peu plus tard le P. Jean Bourgeois, confesseur du roy Charles VIII, se rendait célèbre par sa sainteté et les miracles qu'on lui attribua.
En i5i7, le pape réunit les Coletins à diverses autres familles franciscaines réformées, pour établir une famille unique qui fut dénommée : La Stricte Observance.
A peine de retour a Besançon, Colette, avec Faveu du P. Henry, résigne sa charge abbatiale aux mains de Mère de Toulongeon. Ce fut la première abbesse des Colelines, après la réformatrice, et il semble intéressant de donner ici ce portrait négatif de la bonne abbesse que sainte Colette nous a laissé dans ses «Sentiments.» Ce qui fait regarder l'abbesse comme indigne et insuffisante, c'est quand elle néglige l'utilité commune et le salut des âmes des sœurs; quand elle ne travaille point à s'inspirer et à inspirer aux autres, avant toutes choses le véritable amour et la crainte de Notre-Seigneur pour fuir et abhorrer les vices et les péchés; quand elle transgresse notre forme de vie et n'a pas soin de la faire observer; quand, sous son régime, la discipline et la sainte Observance se relâchent comme par
exemple, l'observance des points principaux, tels que de l'obéissance, de la chasteté, de la pauvreté et clôture perpétuelle, et principalement, quand elle néglige de garder ou faire garder notre sainte pauvreté, qu'elle a plus de soin d'amasser les biens passagers du monde que les biens spirituels et impérissables, quand elle met toute son attention à pourvoir aux besoins corporels de ses sœurs en laissant languir leurs âmes; quand elle est tiède dans le service de Dieu et à fréquenter l'église de jour et de nuit, quand, sans juste raison, elle s'absente souvent de la communauté, comme du réfectoire et du dortoir, quand elle n'a ni compassion, ni pitié pour les malades et ne s'en soucie pas; quand enfin, elle ne réprime, ni ne punit les défauts qu'elle remarque dans ses religieuses. »
Le séjour à Besançon fut très court; la réformatrice quitta bientôt son premier couvent avec cinq religieuses pour aller établir le couvent d'Auxonne. Blanche de Savoye, sa nièce Mahaut, et le P. Henry les accompagnaient.
A peine sortis de Besançon, Fabbesse et le Père Henry furent ravis en extase. Ils cheminèrent ainsi durant dix lieues, lui à pied, elle sur un âne, les yeux au ciel , au milieu d'un grand concours de peuple qui tout le long de la route venait des villages voisins pour les vénérer au passage , et baisait leurs vêtements sans que tout entiers au ciel.
ils s'aperçussent de la dévotion dont ils étaient l'objet. -Cet extraordinaire voyage est une des plus célèbres scènes de la vie de sainte Colette ; elle a magistralement inspiré le peintre Baille dans une fresque célèbre de l'église des Capucins de Besançon.
Un peu avant l'arrivée à Dole, en un lieu que l'on nomme Croix-des-Sarrazins, l'extase cessa. Triomphalement reçue par les habitants de Dole, Colette visita le couvent des Cordeliers, où, si la réforme était opérée, les épreuves n'étaient point encore achevées, et le 28, elle partit pour Auxonne.
Lorsqu'elle vit au passage le sanctuaire vénéré de N.-D. de Mont-Roland, près d'une croix qui s'élève sur le bord du chemin, à la sortie de Dole, elle entra de nouveau en extase, et demeura en cet état jusqu'à l'entrée d 1 Auxonne. La réception y fut triomphale, comme a Besançon.
Le couvent s'éleva rapidement, c'est pour ce premier monastère élevé de toutes pièces par elle, que la petite Ancelle traça ces règles qu'elle nous donne dans ses « Sentiments ».
« Cette clause doit toujours être littéralement observée; comme les grands édifices, les bâtiments somptueux entraînent souvent de grandes dépenses et font naître de grandes dettes, pour que jamais vous ne consentiez à avoir de grands édifices, ni en grand nombre, mais pour l'amour de Jésus-Christ,
Notre-Seigneur, qui n'a jamais eu de maison icibas , pour l'amour de la pauvreté , contentez-vous d'édifices qui vous sont absolument nécessaires, qui ne contiennent rien de superflu. Qu'ils soient humbles, bas et petits, construits de pieux et de gazons, à moins qu'on ne trouve les maisons bâties de pierre et disposées d'une manière convenable à notre sainte pauvreté, et ainsi on ne sera pas daus le cas de devoir faire de grandes dettes. »
Ce sont les mêmes sublimes sentiments que nous trouvons dans les conseils que le P. Henry de la Baume adressera plus tard aux Claristes de Seurre et qu'il conclut par ces mots si sublimes dans leur charmante simplicité, et qui expliquent si clairement un tel renoncement : « Assez grand et parfaict logis trouverons au palais et jardin de Paradis. »
En même temps que se construisait le couvent, la duchesse Marguerite élevait l'église , et bientôt s'installait le second monastère des Claristes réformées, qui, dédié à la Très Sainte Vierge, fut dénommé le Monastère de l'Ave Maria.
C'est durant ce premier séjour de sainte Colette à Auxonne que se place un miracle bien réconfortant pour ceux à qui la vertu d'obéissance est si lourde. Appelée subitement par la sonnette abbatiale, la dépensière, sœur JehanneRobardel, occupée au cellier, se précipite au dehors avec tant de vitesse
qu'elle oublie de fermer le robinet du tonneau dont elle tirait le vin du repas. A son retourelle le trouva complètement vidé. « Moult triste et désolée, elle vient confesser sa fauteà l'abbessequi «la réconforte etly dist qu'elle allast seu rement tirer du vin. »
Avec confiance et sans retard sœur Jehanne obéit et trouve le tonneau, naguère vide, maintenant si plein qu'il en déborde par-dessus. Sœur Périne et Pierre de Vaux donnent sur ce miracle des témoignages irrécusables.
Un autre curieux miracle rapporté par Sœur Périne se produisit aussi à Auxonne. Un habit étant à préparer pour un religieux, il se trouva qu'il manquait une aune d'étoffe; la sainte pria, fit tirer l'étoffe par les deux côtés, et l'habit se trouva ensuite si ample qu'on dut le rogner afin que ses dimensions n'excédassent pas celles prescrites par la sainte pauvreté.
L'influence de la Petite Ançelle rayonnait hors de son monastère, dans toute la ville d'Auxonne et même bien loin à la ronde. C'est sous son inspiration que le chancelier Rollin fonda vers ce temps la communauté des Sœurs de l'hôpital de Beaune, répandue bientôt dans les deux Bourgognes, et dont le premier père spirituel, maistre Jobard, grand admirateur de Colette, qu'il appelait «la mère des pauvres » écrivit de la Petite Ancelle une vie aujourd'hui perdue.
La maladie cependant éprouvait cruellement la sainte abbesse ; les troubles du couvent de Dole qui n'étaient point encore apaisés lui causaient vivepeine. Mais bientôt le concile de Constance exonérait les pères observants de la direction des religieux non réformés, ou conventuels, par la création d'un vicaire général de l'Observance : l'œuvre de Colette se trouva désormais à l'abri des efforts de ses adversaires.
La lutte cependant continuait encore, car un peu plus tard, en i4*8, les conventuels de Lons-le-Saulnier dénonçaient au concile comme acte schismatique la demande que Guillaume de Vienne avait adressée en i4i5 à Pierre de Lune pour obtenir l'érection canonique du couvent réformé des cordeliers deSellières. Les Pères de Sellières firent exposer au concile par l'archevêque de Besançon l'ignorance où ils étaient de ces démarches, et Guillaume prouva sa bonne foi. L'excommunication fut donc aussitôt levée et la manœuvre tourna contre ses auteurs, puisque le pape légitime élu par le concile, Martin V, y répondit en approuvant la nouvelle fondation.
Le couvent de Sellières fut achevé en 142 1, et son église dédiée sous le vocable de saint Jean l'évangéliste, en souvenir de la céleste apparition qui avait décidé la réforme du couvent de Dole.
En même temps la fondation projetée à Charriez
près de Vesoul dès 1409 et suspendue à cause des difficultés proposées sur la validité des bulles, était approuvée, et la duchesse Marguerite en entreprenait la réalisation.
La réforme était établie pour les deux premiers ordres. Restait encore le Tiers Ordre.
On est très mal renseigné sur cette partie de l'œuvre de sainte Colette qui augmenta cependant, à ce qu'on croit, la ferveur du Tiers Ordre séculier par des statuts complémentaires.
Il est probable qu'elle n'opéra cette partie de sa réforme qu'après les décrets du concile de Constance sur l'Observance franciscaine, mais, ce qui est certain, c'est qu'elle donna un grand éclat et une grande extension au Tiers Ordre, qui fut dès lors et pendant longtemps très prospère en Franche-Comté.
Tous les grands du pays se faisaient gloire d'appartenir ainsi à la famille Séraphique, et le peuple les suivait en foule dans cette voie salutaire.
Dans les caveaux de nos églises, à Dole en particulier, presque tous les corps qu'on a retrouvés de nos jours portaient la robe de bure et la corde franciscaine et avaient suivant l'usage des Tertiaires, la tête appuyée sur un fagot de sarments de vigne.
Autre fait bien significatif, en 1577, * a cour sou " veraine du parlement de Dole ayant à connaître d'un procès entre les cordeliers de Dole et le chapitre collégial insigne de Notre-Dame, à propos de
l'érection de la confrérie du Très Saint Sacrement, put à grand'peine compléter le siège, tous ceux de ses membres qui étaient Tertiaires franciscains ayant eu la délicatesse de se récuser.
Deux couvents de pauvres dames et trois de cordeliers, telle était la situation de la réforme coletine au milieu de Tannée i4i5. Elle allait dès lors entrer dans son plein épanouissement. Colette avait trente-trois ans.