CHAPITRE V
l'épanouissement de là réforme.
La duchesse de Bourgogne, Marguerite de Bavière, toujours soucieuse d'obtenir miséricorde pour son époux sans cesse entraîné dans le tourbillon des passions, multipliait à cette intention les prières et les bonnes œuvres. La réforme des claristes ne pouvait donc lui être indifférente ; elle voulut la favoriser de tout son pouvoir et être elle-même la fondatrice d'un troisième monastère.
Ce pieux désir ne pouvait manquer d'agréer à Colette, déjà soucieuse d'établir une troisième ruche, à cause du grand nombre des postulantes qui se présentaient aux claristes de Besançon et à l'Ave- Maria d'Auxonne.
La ville de Poligny, située en un climat sain et salubre, assez étendue pour assurer les ressources nécessaires et, assez peu bruyante pour offrir aux religieuses un entourage calme et recueilli, plut à la réformatrice. C'était d'ailleurs une ville
assez forte où Ton n'était point trop exposé au péril des gens de guerre. Le choix de Poligny fut donc arrêté.
Précisément le duc y possédait au pied de la montagne qui domine la ville, et tout prés de la collégiale Sain t-Hippoly te, un vaste arsenalqui neservait guère qu'à entreposer des redevances en nature. A la prière de Marguerite, le 2 juin i4i5, le duc Jean concéda à Colette ce bâtiment pour y installer le couvent projeté.
Moins de quinze jours après, Colette, accompagnée de la comtesse Blanche de Savoye, se rendait elle-même à Poligny, prenait possession du local et entreprenait la construction du monastère.
M ais les fermiers du duc voulurent s'opposer à cette installation. Ils adressèrent une supplique au bailli d'Aval 1 , objectant que l'abandon de ce local exigerait l'établissement à grands frais d'un autre arsenal.
Le duc répondit à leur requête en expédiant, le 6 août, de nouvelles lettres patentes par lesquelles non seulement il confirmait sa concession du 2 juin, mais en outre il ordonnait à ses Gens des Comptes
1 Le baillage d'Aval comprenait alors la partie sud du département actuel du Jura et une petite partie de celui du Doubs. Il est ainsi nommé de sa position par rapport à la Saône, en opposition avec le baillage d'Amont, et le bailliage du milieu ou de Dole. Le quatrième bailliage fut plus tard celui de Besançon établi lorsque cette ville fut incorporée à la Francne-Comté et cessa d'être ville impériale libre.
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de fournir à ses frais à l'abbesse tout ce qui serait nécessaire a la construction. Un prêtre d'Auxonne, nommé Jean Bon, accompagna Colette et sa compagne et leur procura un logement provisoire chez sa propre mère, au faubourgde Mo uthier-le- Vieillard. Le monastère s'élève rapidement ; son église est dédiée sous le vocable de Notre-Dame-de- Pitié. Le mobilier révèle la plus stricte pauvreté ; le tablier de toile de l'abbesse et sa tasse de terre grossière, qu'on voit encore aujourd'hui chez les pauvres claristes de Poligny, sont les plus éloquentes preuves du dire des historiens contemporains.
Le peuple avait accueilli avec enthousiasme les nouvelles religieuses. Les ouvriers travaillaient avec zèle, et souvent pour l'amour de Dieu, à la construction; les dons affluaient; des charretiers un jour amenèrent même des voitures de pierres dont ils faisaient don. Mais comme ces pauvres gens avaient pour ce charroi utilisé un jour de repos et violé la sainte loi du dimanche, la sainte Mère fut fort contristée de cette générosité et sœur Périne se fit l'écho de sa peine.
Le couvent de Poligny n'était pas encore achevé et Colette était revenue à Auxonne, lorsqu'elle y eut le 17 avril 1417 la consolation de recevoir la visite de saint Vincent Ferrier. Averti par une révélation, le grand missionnaire dominicain quitta Saragosse et traversant le Languedoc et l'Auvergne
en prêchant, il arriva à Auxonne, où il passa les 17, 18 et 19 avril. Pierre de Vaux nous dit qu'il eut avec la sainte abbesse « moult de saintes paroles et de pourfitables colloquitions, et receurent de la bonté de Dieu plusieurs espirituelles consolations. »
De là le saint se rend en Lorraine et en juin il vient à Poligny. Colette y était revenue ; mais elle s'était rendue ensuite à Frontenay dans le château de Blanche de Savoye. Le saint poursuivit son chemin à sa recherche et elle, surnaturellement avertie 4 se rendit à sa rencontre. Les deux saints se trouvèrent près de Frontenay.
A Poligny, pincent prêcha sur la place publique, tant était grande l'affluence réunie pour l'entendre. L'apôtre dominicain et la vierge séraphique eurent plusieurs entretiens. C'est au cours de l'un d'eux que Dieu leur révéla la fin prochaine du grand schisme d'Occident.
A la suite de cette révélation, les deux saints écrivirent une lettre collective aux Pères du Concile de Constance.
Pierre de Lune, abandonné de tous ses partisans, même du roi d'Aragon, s'obstinait à se prétendre pape et à. refuser de se désister de ce pontificat schisma tique. Colette, si favorisée par lui aux débuts de la réforme, n'avait point hésité à l'abandonner dès qu'elle l'avait pu connaître schis-
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matique. La lettre fut présentée au Concile par l'archevêque de Besançon, et la promesse de Dieu ne tarda pas à se réaliser. Le 1 1 novembre 1 4 1 7 le schisme prenait fin par l'élection d'Othon Colonna, cardinal diacre du titre de Saint-Georges au Vélabre, qui, en l'honneur du saint que l'Eglise fêtait en ce jour, prit le nom de Martin V.
Le séjour de Colette à Poligny avait peu duré et dès le début de juillet elle était revenue à Besançon, lorsque saint Vincent y arriva à son tour le 4 de ce mois. Il fut reçu en triomphateur et prêcha sur la place publique. Six fois il prit la parole dans l'église des Claristes. Dans un des entretiens qu'il eut avec la sainte abbesse, celle-ci fut soudain ravie en extase ; revenue à elle, elle révéla au saint sa mort en France avant deux ans. Le saint missionnaire mourut en effet à Vannes le 5 avril
Avant de quitter Besançon l'apôtre dominicain laissa comme précieux gage d'affection spirituelle a la vierge séraphique la croix qu'il portait dans ses prédications.
Cette croix, en bois, est ornée de peinture. On la vénère encore aujourd'hui dans la chapelle des Pauvres Claristes de Besançon.
Nous devons une explication sur la chronologie que nous avons adopté pour fixer l'ordre des visites de saint Vincent Ferrier à sainte Colette. Certains
auteurs ne parlent que d'une visite a Poligny et d'une à Besançon. Le P. Sellier et M. Bizouard admettent trois visites, mais placent la première à Besançon, assez longtemps avant celle de Poligny. M. Germain a montré la vérité en établissant indiscutablement la venue de saint Vincent le 17 avril 1417- Aucun voyage du saint n'eut lieu auparavant dans nos pays, et sainte Colette ne se trouva certainement pas à Besançon entre le début de l'année i4 17 et le 4 juin où elle reçut à Poligny la deuxième visite de saint Vincent. La mission de saint Vincent à Besançon dont parlent les contemporains concorde donc, non avec sa première visite à la réformatrice comme l'a écrit M. Bizouard, mais bien avec sa troisième et dernière visite.
C'est au mois d'octobre i4*7 q ue > le couvent de Poligny étant achevé, les sœurs partirent définitivement pour l'occuper. Huit sœurs accompagnaient la réformatrice, trois de l'Ave Maria et cinq de Besançon. Mère Agnès de Vaux, nièce du père Pierre de Vaux, et Sœur Périne, nièce du P. Henry, la future historiographe de la petite Ancelle, faisaient partie de la sainte phalange.
Lorsque le monastère de Poligny fut habité, on s'aperçut avec stupéfaction que l'on n'avait point pensé à s'assurer dans l'intérieur une source d'eau potable ; et cependant rien ne semble plus indis-
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pensable surtout dans oûe icoomaûnaaté de 'clôture, aussi étroite.
« Ne poant, dit Sœur Périne, recouvrer l'yave au dedans, il leur faloit bien proveoir de par dehors, a moult grant charge et peine, pour subvenir et aidier à leur nécessité. »
Pour ne pas violer la clôture, il fallut se procurer et payer des servantes spéciales qui allaient chercher l'eau en ville et la portaient au tour. Mais ce ne fut pas, dit le P. Fodéré « sans de grandes distractions aux portières, et grasseillement au tornet. » La sainte abbesse méditait sur un tel inconvénient, lorsque le mercredi de la quatrième semaine de carême, Tan i4i8, elle fut frappée de ces paroles de l'Evangile du jour. « Donnez-moi de cette eau, pour que je n'aie plus soif. » Elle réunit des ouvriers, et, à un endroit où naguère on avait vainement fouillé, à la porte de la cuisine, aux coups de pioches sourd une nappe d'eau capable d'alimenter un puits.
Aujourd'hui encore le puits alimente la communauté. C'est par une confusion incompréhensible que des historiens ont pu écrire que le puits miraculeux avait été comblé en 1869 et se trouvait actuellement sous une salle de l'hôpital de Poligny. Le couvent des Claristes ayant été après les désastres révolutionnaires relevé sur son emplacement primitif, le puits y est encore renfermé. Il
102 * " * ' SiUïTÊ" COLETTE.
e«a**Vhii-tép€!n3ah^:qQ a épres 1820, à la suite de travaux exécutés pour la reconstruction de l'église, l'eau se troubla en temps de pluie ; mais en 1886 un léger travail de canalisation opéré dans la cour a fait disparaître cet inconvénient.
Au milieu du jardin, la fondatrice érigea une grande croix de pierre haute de 3 m. 4o au-dessus du piédestal et d'une seule pièce jusqu'à la corniche, qui est elle-même d'une seule pièce avec le croisillon. Ce signe sacré a survécu aux orages de 1793 et protège encore le verger des filles de Sainte Colette.
Les miracles cependant continuaient à se multiplier sous la main bienfaisante de la petite Ancelle : sœur Marie, sœur Eudeline, sœur Jacquette, une femme de Besançon « toute enragée » furent miraculeusement guéries au rapport de Pierre de Vaux.
Souvent les âmes du Purgatoire lui apparurent pour demander son secours, et si visiblement que toutes les religieuses présentes étaient les témoins effrayés de l'apparition, comme il arriva en i4*2, au rapport de sœur Périne, lorsque, traînant de lourdes chaînes et faisant un bruit épouvantable, dom Raoul, jadis abbé de Corbie, et adversaire de la mission de Colette, apparut à la communauté de Besançon pour solliciter ses prières.
Les animaux eux-mêmes étaient surnaturellement attirés auprès de la petite Ancelle ; comme jadis
autour du Pauvre d'Assise, les oiseaux s'empressaient autour d'elle pour prendre leurs joyeux ébats. Mais les bêtes préférées de la sainte étaient celles qui sont chastes, comme aignelets et tourterelles » et elle était toute « craintive des bestes qui ne sont pas nettes, comme mouches et freinions. » On lui donna un jour une allouette ; elle eut grand plaisir à la voir, disant que « l'alouette loue Dieu par son chant et que, selon la pauvreté évangélique elle est sans inquiétude du lendemain: »
Le petit oiseau vivait familièrement avec elle, « et ainsy, dit sœur Périne, plusieurs fois, mouit de biaux, plaisants et nets oy seaux sont venus près de son oratoir et approchés sy près de sa personne qu'elle les povoit prendre, chantant playsamment et mélodieusement et prenant leur petite réfectionnette plus tendrement et plus familièrement qu'ils eussent fai et aux champs et aux boys avec les aultres de leurs espèces. » C'était surtout l'agneau qui avait sa prédilection : « J'ai ouï dire à sœur Mathiennette, rapporte sœur Périne, qu'ung biau petit aignelet fut apporté à nostre glorieuse mère, duquel elle eust grande feste, et fust confortée en son esprit, et principalement quand ledict aignelet estoit présent à la élévation du très précieulx corps de Nostre- Seigneur, il mettoit ses deux genoulx, sans nul enseignement d'autrui, à terre, comme
adorant Nostre-Seigneur, son benoist Créateur. » Colette aimait surtout cet agneau « pour sa signifia n ce du doulx Aignel sans taiche de péché ». On conservait chez les Claris tes d'Auxonne une peinture représentant sainte Colette avec son agneau. C'est le symbole qui lui est resté dans l'iconographie.
Pierre de Vaux raconte aussi qu'on vit plusieurs fois une « beste petite, blanche comme neisge » et si belle qu'on n'en avait jamais vu de semblable. Celte bête apparaissait rarement; jamais les sœurs ne purent l'attraper, et on eut la conviction que ce mystérieux animal était un signe surnaturel.
Enumérons encore les principaux prodiges opérés par sainte Colette durant cette période si féconde de sa vie :
Une novice était malade. La religieuse infirmière s'endormit et durant cette négligence la pauvre novice trépassa à l'improviste. L'abbesse prédit à la sœur coupable qu'elle-même mourrait seule et abandonnée. Malade à son tour, cette sœur perdit l'usage de la parole; au bout de six heures elle la recouvra, à la prière de l'abbesse, et put recevoir les Sacrements; mais tous s'étant retirés, parce que le danger ne paraissait pas imminent, elle mourut, elle aussi, seule et abandonnée.
Sœur Périne nous rapporte qu'elle-même, souffrant d'une grande douleur au bras et le portant
bandé en écharpe, enleva le bandage sur Tordre de la sainte et se trouva subitement guérie.
Un frère mineur qui avait prêché contre le Coran dans les rues de Damas fut arrêté et en grand danger de mort. Dans son cachot il se recommanda à Fabbesse de Poligny; celle-ci lui apparut aussitôt et lui annonça sa délivrance, ce qui arriva, en effet, deux jours après, contre toute espérance. Sœur Périne dit tenir ce récit du religieux lui-même qui vint plus tard à Poligny.
Les prisonniers de la prison de Poligny, voisine du couvent, sont délivrés des vexations du démon, au son de la cloche qui appelle les religieuses à matines.
Jehanne Maillardet, de Poligny, se recommande à la sainte abbesse, et, sans péril, contre toute espérance et le dire même des médecins, elle met au monde un robuste enfant.
Mais la plus favorisée des familles polinoises fut celle de Jean Courault, riche marchand converti par la Petite Ancelle. Deux fois sa femme, Étiennette, fut miraculeusement guérie, et elle mit au monde sans péril un fils, malgré tous les pronostics fâcheux des médecins; son mari échappa subitement, après s'être recommandé à Mère Colette, au danger de se noyer dans une rivière que, voyageant à cheval, il avait cru pouvoir passer a gué; les trois aînés de ses enfants eurent leur vocation éclairée
sumaturellement par l'abbesse, et le plus jeune mourut à sa prière, après qu'il eut été révélé à Colette que, s'il vivait, son âme serait en péril d'être privée de la vision de Dieu pour l'éternité. Tous ces miracles furent attestés par Philippe Courault, l'aîné des enfants de Jean et Étiennette, devenu abbé de Saint-Pierre de Gand, lorsqu'il déposa à la première information canonique sur la sainteté de Colette.
Au rapport des Claristes de Besançon écrivant au début du xvn e siècle, plusieurs malades furent soudain guéris après avoir mangé des pommes d'un arbre que la sainte avait greffé elle-même dans le verger du couvent de Besançon ; ce pommier, desséché, fut abattu en 1596.
Un dimanche des Rameaux, pendant la procession des Palmes, qui se faisait dans le cloître du couvent de Poligny, les religieuses virent apparaître Notre-Seigneur lui-même monté sur un âne, tel qu'il était lors de sa triomphante entrée à Jérusalem ; l'apparition disparut après avoir pris part à la procession aux côtés de l'abbesse.
Un jour, le diable lui ayant par malice brisé une paix en ivoire « parce qu'elle y avait de la dévotion » cette paix se trouva soudain intacte lorsqu'elle la montra au Père Henry pour la faire « racoustrer » . On la conserva jusqu'au xvn e siècle chez les claristes de Poligny.
Il nous faudrait encore citer plusieurs miracles opérés par sainte Colette durant ce premier séjour à Poligny; mais nous avons hâte d'en venir au tableau de la vie qu'on menait dans ce saint monastère.
La récitation de l'Office Divin est la principale occupation et le but même des communautés religieuses. Aussi voyez quel soin y apporte la sainte abbesse.
Dans ses statuts, d'abord, elle prescrit, c avant » la récitation de chaque heure canoniale, un instant de préparation et conclut par ces mots : «c Car sy l'on faille service des seigneurs terrestres et desroys mortels avec révérence, et toutes sortes de marques d'honneur, le service du Roy des Roys et du Seigneur de toutes lès créatures se doit faire d'une manière incomparablement plus parfaite. »
Dans ses « ordonnances » elle insiste en ces termes : «c Qu'on récite la psalmodie parfaitement et distinctement, ni trop haut, ni trop bas, mais sur un ton moyen et de telle manière qu'aussitôt que le verset est fini d'un côté il soit repris de l'autre, et qu'on fasse toujours une pause convenable et égale au milieu du verset, sans traîner ni dire l'une avant l'autre, mais que toutes commencent, fassent la pause et finissent ensemble. *
Dans ses « avis » elle revient encore sur ce sujet en disant : Il faut réciter l'office « non pas avec
tiédeur, ou paresse, ou épargnant sa voix, mais de toute sa force et puissance » . Et elle ajoute : « Le temps de l'office, où Notre-Seigneur est présent, et où ses bons Anges assistent, où la pauvre âme doit recevoir les saintes inspirations de la grâce divine et la propitiation. »
Aussi, même lorsque dans le monastère elle se trouva seule avec a trois ou quatre aultres moult débilitées, néantmoins, rapporte Sœur Perrine, elles disoient tout l'office canonial, aussy dévotement et solennellement que on fist oneques en quelconque de ses couvents et sembloit véritablement que les benoistsangels du Paradis fussent descendus du Ciel pour leur faire ayde et confort, tant mélodieusement faisoient ledict service ». La même historiographe ajoute : « Et de si grand courage le faisoit (psalmodiait) que par-dessus toutes les aultres sa belle voix estoit oye. »
Aussi, malheur aux sœurs négligentes ou distraites; les vues surnaturelles de l'abbesse découvraient bien vite leur faute. Un jour, elle arracha le bréviaire des mains d'une religieuse peu attentive, et ne le lui rendit que quand elle la vit « remise en attention ». Mère Guillemette a rapporté que « aulcunes fois elle luy faisoit signe, et à d'aultres aussi, quand elle les cognoissoit emportées par quelques pensées distrayantes. »
C'est dans ce but qu'elle résume ses avis dans ce
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passage de ses ordonnances : « Chascune se préparera si diligemment que ce qu'elles diront ou feront à l'église, dans la présence du Souverain Roy, soit sans faute et si bien faict qu'il en soit loué et que les assistants n'aient aucune occasion de se scandaliser. »
Après l'Office Divin, sa principale dévotion était le chapelet. « Elle l'avoit très cher, dit sœur Perrine, et jour et nuit le portoit avecques elle. » Certains auteurs ajoutent même, mais le fait est contesté par la tradition des Claristes de Poligny, « que dans les tourments que lui suscitait parfois l'esprit du mal, elle n'avait qu'à porter la main à son chapelet pour éprouver un soulagement *. Les contemporains disent seulement que ses douleurs se calmaient lorsque la charité l'obligeait à se rendre au parloir.
Elle y ajoutait chaque jour l'Office des morts, la lecture du psautier, et fort souvent la prière qui lui avait été apportée du Ciel, le verset de la Passion : Christus factus est, avec l'oraison Respice et les suffrages de l'Annonciation et de la Toussaint : Gabriel angélus et Angeli^ Archangeli.
Lorsqu'elle assistait au Saint-Sacrifice et surtout lorsqu'elle communiait, ce qui lui arrivait souvent, elle avait de longues extases si elle se trouvait seule dans son oratoire. Mais Dieu accordait à son humilité que rien de surnaturel ne se pro-
« duisît lorsqu'elle assistait à la messe en vue du
public, comme il lui arriva parfois dans ses voyages. Sœur Périne nous dit en ce cas que son mouchoir, qu'elle nomme si justement un « plouroir », semblait après telle cérémonie « nouvellement tiré de la rivière ». A ce propos, l'analogie entre les élans eucharistiques de notre sainte et ceux d'un autre membre illustre de la famille séraphique, saint Pierre d'Alcantara, est si frappante, que je ne crois pas devoir la passer sous silence.
Les jours de communion, qu'elle indique dans ses « sentiments », outre ceux de la règle, sont l'Epiphanie, l'Ascension, la Fête-Dieu, la Purification, l'Annonciation, la Nativité et l'Immaculée Conception, la fête de saint Jean-Baptiste et celle des saints Pierre et Paul.
Lorsque, comme il lui arriva souvent, elle dut voyager et sortir de son cloître, elle ne manqua jamais d'observer toutes ses pratiques de dévotion et les règles du monastère. Le dimanche, en quelque lieu qu'elle se trouvât, elle s'arrêtait, ne voufant point voyager ce saint jour, mais le consacrer tout entier à louer Dieu et à le servir. En un mot, elle pratiquait à la lettre ce sublime conseil de ses « statuts » : « Il faudra toujours avoir Noire-Seigneur dans le cœur, et ne proférer que des paroles convenables et utiles, comme il convient à des servantes du Christ, qui font profession d'observer le
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saint Évangile. » Et encore, dans ses « Avis » : « Il n'y a pas de temps, ni d'heure, ni de moment, s'il est possible, que nous dussions avoir au moins cordiale mémoire et souvenance de Nostre Seigneur. »
C'est dans ce but qu'elle prescrit dans ses « statuts » le silence plus sévèrement encore que dans la règle primitive de sainte Claire, et en particulier au cloître. Si, en effet, la règle de sainte Claire ne parle pas du cloître, parmi les lieux où Ton doit observer le silence, il faut remarquer que c'est parce qu'à Saint-Damien, premier couvent de la fondatrice, la pauvreté du bâtiment était telle qu'il n'y avait même pas de cloître.
Les « statuts de sainte Colette » prescrivent le port de vêtements grossiers, de vil prix et de couleur commune; les sœurs portent une robe brune, avec la corde et un manteau ; en dessous elles ont deux vêtements « pour le bien et la chaleur et l'honnesteté du corps » . Tous ces vêtements sont en drap. L'abbesse peut, à raison de la rigueur du froid ou de la faiblesse des santés, accorder des vêtements supplémentaires. Sur cette législation, l'austère Colette saura encore renchérir pour ellemême. Elle ne portait que les vêtements usés déjà par quelques-unes de ses filles et raccommodés de toutes parts.
Le régime de la nourriture n'est pas moins se-
vère : les Coletines jeûnent toute Tannée, excepté les dimanches, et observent l'abstinence perpétuelle. Les dispenses peuvent être, il est vrai, accordées par l'abbesse afin t qu'on voie qu'il y a juste dispense plutôt que cruelle condescendance, car souvent de telles dispenses accordées sans discrétion donnent occasion à de grands relâchements ».
Cette table si mortifiée semble encore un festin à côté des repas auxquels se condamne la Petite Ancelle : sa nourriture quotidienne se bornait d'ordinaire à un peu de pain auquel elle joignait parfois un petit poisson, les gros n'étant pas jugés par elle assez dénués de saveur. Ce qu'on lui offrait d'autre, elle l'envoyait aux pauvres. Le plus souvent elle ne buvait que de l'eau. Ses forces déclinant, et comme elle se trouvait dans des pays vignobles ou le vin était alors chose fort vulgaire et peu coûteuse, elle consentit à en boire, mais elle eut toujours soin d'annihiler par une grande quantité d'eau le goût de celui qu'on lui imposait d'accepter.
Et si vous voulez voir résumée dans une admirable brièveté la cause de toutes ces austérités, vous la trouverez dans une lettre de la sainte à une dame que Ton ne connaît malheureusement point : « comme especialement les ennemys, le monde et la char, qui nuyt et jour nous font guerre en di* verses manières contre lesquels se faut armer et
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s'en défendre, car de nécessité nous faut vaincre, se ne volons estre vaincus », ce que nous ne pouvons que par la prière et la mortification.
L'amour de la pauvreté est poussé chez Colette aux extrêmes limites. Elle la veut non seulement pour elle-même, non seulement pour ses filles, mais, ce qui est bien plus rare, pour ses communautés elles-mêmes.
Témoin cet article de ses « statuts » où, après avoir ordonné qu'avant sa profession la future clariste ait fait distribution complète de ses biens, la sainte abbesse conclut: « L'abbesse ne doit point se mêler, ni les sœurs, de cette distribution ; mais la sœur nouvelle consultera des hommes pieux et sages. Si le désistement immédiat est impossible, elle devra renoncer dans son âme et confier ces biens à un honnête homme qui les administrera et les distribuera dès qu'il sera possible. »
L'étroit esse de la clôture est aussi une des grandes préoccupations de la réformatrice. Elle supprime les messes à l'intérieur du monastère que permettait la règle de sainte Claire. On dira la messe seulement à l'église ; et on ne pourra la dire à l'intérieur de la grille que lorsqu'une sœur sera en danger de mort ou lorsqu'une sœur sera atteinte de maladie contagieuse ou prolongée, à l'occasion des sept communions annuelles prescrites par la règle.
La règle primitive admettait dans l'intérieur du
monastère des sœurs qui pouvaient sortir pour les besoins extérieurs. Colette les remplaça par des femmes pieuses ou des tertiaires régulières qui porteraient l'habit du Tiers Ordre, feraient les démarches extérieures nécessaires, et communiqueraient par le tour sans pouvoir pénétrer dans la clôture.
Pour éviter les conversations mutiles au tour, il fut ordonné de n'avoir qu'un tour et qu'une grille, l'abbesse ayant la clef de la salle où se trouvent le tour et cette grille, et, en outre, que la grille, sorte de plaque de fer percée de quelques petits trous, serait munie des deux côtés de broches de fer. Mais si les sœurs doivent être séparées du monde, elles ne doivent point non plus s'attacher à leur couvent, à leur abbesse ou à autre chose. Ainsi la sainte Mère l'écrit à sœur Louise Dassande, qui était au couvent d'Auxonne et regrettait d'être séparée d'elle, alors à Gand : « Car nous, qui avons laissiez ce monde, ne nous doit point jamais chaloir des parents ni des amis sinon pour prier Dieu pour leur salut. »
Aussi la charité très grande qui anime notre sainte réformatrice lui fait prendre toutes les mesures pour éviter des vocations douteuses qui seraient plus tard une cause de vives souffrances pour la religieuse comme pour la communauté. Elle interdit de donner l'habit avant l'âge de douze ans, et d'admettre à la profession avant dix-huit ans ;
elle veut « que Ton dise aux postulantes des choses dures et pénibles par lesquelles on va à Dieu et qu'il convient nécessairement de garder en cette Religion (ordre), enfin qu'étant entrées elles ne s'excusent pas sur leur ignorance en disant : « Nous « ne connaissions pas l'état » .
Il faudra s'assurer aussi que leur âge et leur
santé leur laissent possible l'observance de la règle,
Cette charité extrême de la sainte nous apparaît
bien dans les recommandations de ses « statuts »
au sujet des sœurs malades :
« Qu'autant que possible il n'arrive pas que par négligence les soeurs malades manquent de quelque chose dans leur infirmerie. » Chaque jour l'abbesse devra s'en assurer par une visite aux malades.
Écoutez encore cette prescription tirée des Sentiments de sainte Colette , écrits en i43o au couvent d'Orbe :
L'abbesse doit être familière, bonne et comme la servante des sœurs, « tellement que elles puissent agir avec elle comme des maîtresses avec des servantes. Par ces paroles on n'entend pas dire que les sœurs puissent faire à l'abbesse par paroles, par signes, des injures, lui montrer du mépris, comme font quelquefois les maîtres à leurs servantes. »
Mais cette bonté n'est pas la faiblesse. Voici en effet ce que nous trouvons encore dans ses Senti-
ments : « Comme dans toutes les institutions bien réglées et où règne le bon ordre, les supérieurs sont la lumière et le guide de leurs sujets, tant pour l'honneur de Dieu qu'ils représentent dans leurs fonctions que pour le bien qui en résulte pour eux et pour les autres ; ils doivent être !e? premiers à bien faire, à se porter aux bonnes œuvres et à s'acquitter des devoirs de la religion, afin de donner bons exemples à leurs sujets, et afin d'exciter ceux qui sont paresseux et négligents, de fortifier ceux qui sont diligents et fervents et d'animer à bien faire ceux qui sont vicieux et sujets à des fautes, et généralement afin que tous sans exception accomplissent plus volontiers et avec plus de soin les devoirs qui leur sont imposés. »
L'humilité était aussi une des vertus les plus chères à la sainte abbesse. Elle la recommandait fortement et souvent à ses filles. Un jour, au réfectoire, alors que dans la lecture on vint à citer le nom d'Isabeau de Bavière, reine de France, sœur Agnès de Visemal eut la faiblesse de se pencher à l'oreille de sa voisine et de dire tout bas : « Cest ma tante ». L'abbesse devina plutôt qu'elle n'entendit cette parole et sœur Agnès fut reprise vertement, avec ordre de se taire désormais a tout jamais sur sa famille.
D'ailleurs l'humilité, elle en donnait elle-même le plus éclatant exemple : « Pauvre et inutile reli-
gieuse », se nomme-t-elle dans ses ordonnances ; à Poligny, elle abdique par humilité l'abbatiat et se livre aux plus grossiers travaux, « faisant la cuisine, lavant les escuetles » et disant les psaumes de la pénitence avec les converses, pour qui cet exercice remplace l'office canonial, auquel cependant la sainte ne manquaitpoint. Voyez, d'ailleurs, comme elle se juge elle-même dans cette lettre au P. Henry : « Hélas ! que ferai-je, que deviendrai-je devant le Souverain Juge ? Certes je n'ose penser à mes horribles offenses, car je aroye cause de toute désespérance. Nostre-Seigneur a plus grand pitié de moy que je ne suis digne. »
Ayant appris que le P. Henry avait composé secrètement un petit livre dans lequel il avait « consigné, dit sœurPérine, lesgrans grâces queNostre Seigneur avoit faict et faisoit de jour en jour à la glorieuse Mère, quand elle le sçut, elle appela le bon Père, et le reprint très asprement de ce qu'il avoit ainsy escript à sa louange, et protesta en se disant grande pécheresse, toute défectueuse et plus digne de confusion que aultrement ». Puis, s'étant fait remettre le livre « incontinent le jetta et l'ardist ».
Mais il est probable que le P. Henry refit plus secrètement son mémoire, puisque l'abbé de Saint- Laurent connut un texte de ce saint religieux, quoique ce texte ne se trouve plus aujourd'hui.
Telle était la vie des Claristes de Poligny lorsque leur Mère, qui avait séjourné parmi elles sans aucune interruption depuis le mois d'octobre i4i8, dut s'absenter pour se rendre au couvent de Besançon.
Des particuliers, en effet, prétextant la renonciation des Coletines aux biens des Urbanistes, s'en étaient emparés, au détriment des chapellenies instituées sur ces biens. Il fallut recourir au pape qui accorda à l'abbé de Saint-Paul, de Besançon, les pouvoirs nécessaires, et bientôt tout rentra dans l'ordre. Ces négociations appelèrent la petite Ancelle à Besançon au mois de mars i/fao. C'est durant ce séjour que s'accomplit un des plus célèbres miracles de sainte Colette.
Une religieuse de Poligny, dont le nom n'est point connu, étant morte, Colette, à Besançon, eut révélation qu'elle était morte sans avoir confessé un péché mortel, mais que toutefois le jugement de Dieu avait été suspendu en faveur de cette malheureuse, et que la Mère de Dieu avait obtenu de son Divin Fils qu'on renvoyât cette âme dans ce corps pour obtenir le pardon et faire pénitence en présence de Colette.
Colette part aussitôt pour Poligny, envoyant en avant-coureur un cavalier qui prévient sœur Périne de suspendre l'enterrement. Le bruit du renvoi des funérailles et de l'arrivée prochaine de l'abbesse fit
sensation. On comprit qu'il allait se passer quelque chose d'extraordinaire.
Colette cependant approchait sur son chariot couvert en compagnie des sœurs de Toulongeon et Chevalier. Il y avait tant de monde dans les rues que les magistrats durent se rendre à la porte de la ville pour permettre au chariot de fendre la foule. L'abbé de Saint-Laurent ajoute même, et sans doute il tire ce détail du récit perdu du P. Henry, que Colette et ses compagnes ne purent entrer dans l'église à cause de l'affluence et durent y pénétrer à l'aide d'une échelle par une fenêtre de la sacristie. Tous ces gens avaient vu la morte exposée à découvert, mais à cette heure les dominicains, le clergé paroissial, les magistrats et les personnes notables, seuls, avaient pu pénétrer dans la chapelle. Colette, retirée dans sa cellule, priait. Avertie par sœur Périne que l'office funèbre allait commencer, elle descendit à l'église, et, prosternée devant le maître-autel, s'approcha du cercueil. Alors elle prend de sa main gauche la main droite de la morte, et, d'une voix forte, lui ordonne, au nom de Jésus- Christ, de se lever. Et la morte, se dressant dans son cercueil, en sort, et va se jeter à genoux devant le tabernacle. La foule ne peut contenir son enthousiasme. La morte, cependant, toujours à genoux, est invitée par la sainte à se présenter au confesseur et à avouer le péché mortel qu'elle a tu avant sa
mort. Elle obéit, conGe sa faute au prêtre qui l'attend au saint Tribunal, et, de nouveau à genoux devant l'autel, accomplit sa pénitence. Puis, debout elle remercie sa Mère, elle déclare qu'elle a été aux portes de l'abîme, mais que des anges envoyés par la Mère de Dieu ont mis en fuite les démons qui s'apprêtaient à l'emporter. Elle se recommande aux prières de ses sœurs et de la foule, demande des messes aux prêtres présents, reçoit une dernière bénédiction de l'abbesse et, se recouchant dans son cercueil, elle expire doucement.
Colette, cependant, avait disparu. Retirée dans sa cellule, elle y demeura trois jours seule, dans une sorte d'extase et sans prendre aucun aliment. Les obsèques de la ressuscitée eurent lieu le jour même, sous la présidence du P. Henry. Lorsqu'on demanda à Colette pourquoi elle n'avait point profité de cette occasion si touchante pour faire donner à la foule un sermon sur le salut éternel, elle répondit : « Un mort ressuscité est un grand prédicateur, et il n'en faut point d'autre » ; et, comme en insistant, ses compagnes l'interrogeaient sur la raison de la retraite où elle s'était enfermée : « C'est que je suis confuse que Dieu se serve de la plus chétive créature qui soit sur la terre pour faire ainsi paraître sa puissance et sa bonté. »
On conservait autrefois au couvent de Poligny une ancienne peinture de ce miracle qui a plusieurs
fois inspiré les artistes. Cette précieuse image, « fort vieille et antique », fut détruite, dans l'incendie de Poligny par les troupes françaises durant la Guerre de Dix Ans 1 .
Durant ce même temps, la réforme des Frères mineurs ne demeurait point stationnaire.
Le P. Claret et le P. Henry la prêchaient un peu partout.
Gardien à Dôle, puis maître des novices, le premier avait été ensuite envoyé comme gardien à Lons-le-Saulnier, couvent non encore réformé. En même temps qu'il cherchait à introduire la réforme dans son couvent, le P. Claret évangélisait par des missions tous les pays circonvoisins de Lons-le- Saulnier. Sa santé ne put résister à la fatigue, et après une longue maladie il mourut épuisé, malgré les prières de la Petite Ancelle. C'était vers l'an 1420. Mais voilà que, pendant l'office funèbre, le mort s'assied sur son catafalque, puis après avoir rassuré les assistants effrayés, il fait d'une voix forte un touchant sermon.
Complètement guéri le P. Claret reprit dès lors ses courses apostoliques et ne mourut que bien longtemps après, au couvent de Dôle, puisqu'il était
1. C'est le nom que Ton donne d'ordinaire à la lutte que la Francbe-Comté soutint contre la France et, qui débutant par le siège infructueux de Dôle, en 1 636, ne s'acheva guère que par une trêve préliminaire de la paix de Westphalie.
encore vivant lorsque mourut sainte Colette, qu'il assista à ses derniers moment, au couvent deGand.
Des auteurs, que nous ne connaisons point, ont mis en doute cette résurrection et la vérité de la mort du P. Glaret ; le P. Sellier a recueilli leur avis, et sans donner leurs noms, il a cru devoir faire des réserves. Les témoignages de sœur Périne et de Pierre de Vaux semblent cependant bien irrécusables dans tous leurs détails sur la maladie et la mort du P. Jean Claret. Il n'est pas question d'une prétendue mort subite, qui auraitpû induire en erreur les contemporains, mais d'une mort à la suite d'une maladie d'épuisement. Et si l'épuisement avait conduit le malade jusqu'à la mort apparente, il serait bien aussi extraordinaire, ce qu'on serait cependant obligé d'admettre, que cette mort apparente cessant, le malade se soit soudain retrouvé fort et vigoureux comme avant sa maladie.
Il convient de remarquer que le couvent deLonsle-Saulnier ne fut officiellement admis dans la réforme coletine que quatre-vingts ans plus tard, en l'an i5oo.
Les années 1419 et i4^o virent disparaître trois personnages qui avaient joué un grand rôle dans la vie de Colette : Blanche de Savoye, comtesse de Genève, qui, morte en son château de Rumilly, voulut être inhumée chez les claristes de Poligny.
Saint Vincent Ferrier, lui aussi, suivant la pré-
diction que sainte Colette lui avait faite lors de leur entretien à Besançon, mourut le 5 avril i4 x 9*
Et peu après lui, Jean, duc de Bourgogne, dont nous avons vu la femme, Marguerite de Bavière, protéger si puissamment la réforme.
Peu auparavant, Colette avait écrit à la duchesse pour Tin viter à presser le duc de mettre sa conscience en repos. Mais Jean qui, jadis, sur l'avis de la Petite Ancelle, avait, un jour, comme nous le rapporte sœur Périne, renoncé à livrer bataille et conclu une trêve avec les Armagnacs, n'écouta point cette fois les avis célestes que lui faisait parvenir la sainte abbesse. On sait ce qui arriva : fin tragique d'une existence tragique, le duc fut assassiné à Montereau le 10 septembre i4 x 9*
Marguerite de Bavière, désolée de cette fin si subite et à laquelle le duc était si mal préparé, résolut de fournir, autant qu'elle le pourrait, par ses prières et ses bonnes œuvres, à ce que la justice divine était en droit d'exiger du malheureux prince.
Elle voulut donc établir un quatrième couvent de claristes réformées et choisit pour cette fondation la ville de Seurre, non loin de sa résidence favorite, le château de Rouvres. Plusieurs habitants de Seurre firent don des emplacements et édifices nécessaires. C'est dans l'automne de l'an 1422 que la sainte abbesse se rendit à Seurre pour y installer la
communauté. Le P. Henry et sept religieuses quittèrent Poligny en sa compagnie. Au château de Neublans, la sainte passa la nuit en prières, mais elle ne voulut point attendre, comme on le lui conseillait, que le Doubs débordé fût traversable, car elle savait que l'archevêque de Besançon et la duchesse l'attendaient. Lorsque les voyageurs arrivèrent sur le bord du Doubs, qui jusque-là leur était masqué par des arbres, Colette fit le signe de la croix et, suivie et imitée par ses compagnons, elle continua sa marche en avant.
Aucun d'eux n'eut conscience de fouler les flots tumultueux, et lorsque, après avoir traversé la rivière, fort large à cet endroit, ils arrivèrent à l'autre rive, tous virent avec surprise le singulier et surnaturel voyage qu'ils venaient d'accomplir.
Les habitants de Petit-Noir, qui avaient assisté de loin a cette traversée miraculeuse, accueillirent la pieuse troupe avec de grandes marques de respect et l'accompagnèrent assez loin. Pierre de Vaux rapporte que des marchands, eux aussi, témoins de ce prodige, s'imaginèrent dans leur incrédulité que les religieuses avaient, malgré la crue, trouvé un gué ; mais ils périrent misérablement noyés lorsqu'ils se furent engagés sur leurs traces.
Le témoignage du P. Henry, qui était du voyage, nous est conservé dans le manuscrit de l'abbé de
Saint-Laurent, qui eut encore sous les yeux son récit, aujourd'hui perdu.
Le 24 octobre 1422, Thiébaut de Rouge mont bénissait la première pierre de l'église et, en i4s3, on la consacrait sous le vocable des saints François, Claire et Anne et de la bienheureuse Vierge Marie. Par hasard il se trouva que l'église occupant la place d'une ancienne étable, l'autel se trouva précisément au lieu où jadis était une crèche de brebis.
Colette vit une mystérieuse signification et voulut que le sceau du monastère représentât la crèche de Notre-Seigneur.
Tous les couvents fondés ou réformés jusqu'ici se trouvaient dans le diocèse de Besançon ; Seurre et Auxonne en faisaient en effet partie, quoiqu'appartenant politiquement à la Bourgogne française ou ducale, séparée par la Saône de la Franche- Comté de Bourgogne, terre impériale, malgré son union temporaire, à la suite de mariage, avec le duché 1 . C'est après la fondation du couvent de Seurre seulement que l'œuvre de Colette se répandit hors
1. L'union des deux Bourgognes se fit eu i38a, à la mort de Louis de Malain dont la fille et héritière Marguerite avait épousé le duc Philippe le Hardy; elle cessa en droit à la mort de Charle le Téméraire, et en fait seulement lorsqu'après sa victoire de Dournon l'empereur Maximilien I er eut complètement chassé de Franche-Comté les troupes du roi Charles VIII.
des États bourguignons et du diocèse de Besançon en pénétrant presque à la fois en France et en Suisse, où nous allons maintenant suivre l'infatigable réformatrice.