K. Wenck.Dte heilige Elisabeth, ^àiburg, 1892, p
un reproche pour leur dureté, son humilité contrastait trop vivement avec leur orgueil, sa condescendance à l'égard des humbles faisait ressortir leur arrogance envers leurs inférieurs et sa piété surtout leur paraissait condamner la tiédeur de leurs pratiques religieuses.
En lisant dans les vieilles chroniques les récits, abondants en détails, de la vie qui fut faite dès lors à la jeune duchesse, on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment d'indignation à l'égard de la duchesse Sophie, rendant l'existence si cruelle à une enfant, qu'une mère avait cru pouvoir confier à son cœur maternel. Une sévérité, môme inflexible, ne suffirait pas à expliquer cette attitude, car le caractère si doux de la mignonne fillette rendait toute rigueur inutile. Les gens de la cour, toujours courtisans, imitaient la duchesse et ne se gênaient pas pour lancer maintes railleries et faire sentir leur mépris à la fiancée dédaignée.
Agnès elle-même se moquait souvent d'Elisabeth et lui disait ; « Vous vous trompez bien si vous croyez que monseigneur mon frère vous épousera, ou alors il faudrait que vous deveniez tout autre. »
Un jour de grande fête, l'Eglise célébrait l'Assomption de la Vierge, la duchesse Sophie décida d'assister aux offices à l'église de Notre-Dame, h Eisenach; elle dit donc à sa fille Agnès et à Élisa-
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I)oth de revêtir leurs toilettes de cérémonie et de illettré leurs couronnes d'or. Les petites duchesses obéirent et arrivèrent au milieu de la foule des paysans déjà réunis pour assister à l'office. A peine Elisabeth avait-elle pris place que ses regards se portèrent sur un grand crucifix, son cœur fut pénétré de douleur à la vue du divin Crucifié et son esprit se représenta si vivement les souffrances que Jésus avait endurées qu'elle enleva sa couronne et se prosterna sur le sol, le visage dans les mains, et versa d'abondantes larmes. La duchesse Sophie ne comprenant rien à cette scène releva l'enfant et sur un ton d'une excessive dureté lui dit : « Que signifie cela, mademoiselle Elisabeth? Voulez-vous introduire de nouvelles manières, voulez-vous que tout le monde rie de vous? Les demoiselles doivent se tenir droites et ne pas se jeter à terre comme des folles ou de vieilles nonnes qui se laissent tomber comme des rosses fatiguées. Ne pouvez-vous faire comme nous? Votre couronne vous semble-t-elle trop lourde? Que signifie tout cela et pourquoi restez-vous ployée comme un vieux paysan? » Elisabeth se releva et répondit avec une grande humilité : « Chère Madame, ne vous fâchez pas, mais en voyant ici mon Sauveur, couronné d'épines, je ne puis garder une couronne d'or et de pierreries sur ma tête, cela semblerait une dérision de la sienne. » Et ses larmes continuèrent à couler, non pas à
cause des reproches qu'on venait de lui adresser, car elle les supportait sans murmure, mais à cause des souffrances du Christ qui avaient pénétré son âme. En lisant ce trait que mentionnent les chroniqueurs contemporains, on ne peut qu'admirer ce profond sentiment d'humilité et de réparation qui pousse une jeune enfant à ne pas vouloir porter une couronne d'or en présence de son Sauveur, couronné d'épines, et l'on songe au vaillant Gudefroy de Bouillon refusant, pour la même raison, la couronne du royaume de Jérusalem.
Seule en un pays étranger, loin de tous les siens, abandonnée moralement par ceux qui lui avaient promis affection et protection, elle eût semblé une épave perdue au milieu des flots si un fil conducteur, sa confiance en Dieu, ne l'eût guidée vers le port; au milieu de ses tribulations et de ses humiliations, pas une fois, l'espérance ne l'abandonna, et, pendant tout le cours de son existence, elle fit preuve de cette patience dont saint Grégoire a dit « qu'elle fait de nous des martyrs sans avoir besoin du glaive des bourreaux ».
Elle avait compris que ce qui se passait autour d'elle était l'accomplissement de la volonté de Dieu, aussi l'avait-elle accepté avec toute la soumission que sa foi lui enseignait, sentant sans doute déjà que tout acte de vertu l'enracine plus avant dans le cœur.
Quelquefois, mais seulement quand il pouvait
le faire sans crainte de déplaire à sa mère, le jeune landgrave Louis témoignait à Elisabeth quelque affection. Animé des mêmes sentiments chevaleresques que son père, il avait su apprécier toute la noblesse de l'intelligence et la tendresse du cœur (le la fiancée que lui avait donnée la mort de son frère aîné. Bientôt, il l'avait aimée et quelques chroniqueurs disent qu'il fut le consolateur secret ed l'enfant abandonnée. L'appelant « ma chère sœur », il lui disait de douces paroles et essayait de compenser, par quelque témoignage d'affection, le chagrin qu'elle éprouvait de ne sentir autour d'elle qu'hostilité et haine; de cette sympathie naquit un amour réciproque qui donna au jeune landgrave la force de vaincre toutes les résistances et qui, chez Elisabeth, fut plus fort que la mort.
Quand Louis s'éloignait pour faire une excursion un peu lointaine, il ne manquait jamais de rapporter à sa fiancée quelque petit souvenir pour lui montrer que, même loin d'elle, il ne l'avait pas oubliée.
Plus d'une fois, malgré les projets arrêtés par le feu landgrave, la duchesse Sophie avait essayé de détourner son fils de l'accomplissement de la volonté paternelle * ; peut-être espérait-elle que les sentiments religieux d'Elisabeth se dévelop-