‹ Sainte Elisabeth de HongrieChapitre 16 sur 58 · Mielke, Die heilige Elisabeth, p · texte numérisé non relu

Mielke, Die heilige Elisabeth, p

tous les seigneurs de la Thuringe qui répondirent à son invitation en se rendant à Eisenach avec leurs épouses. De la Hongrie, vinrent quelques magnats qui remirent des présents aux fiancés; mais ce furent Je comte Meinhard de Miihlberg et le sire de Varilla qui conduisirent la princesse à l'autel ; cet honneur leur revenait, car c'étaient eux qui avaient amené la petite Elisabeth hn Thuringe et, en la remettant aux mains de son époux, ils terminaient en quelque sorte leur mission.

De la Wartbourg, le cortège se rendit modestement à pied à l'église Saint-George d'Eisenach, 011 la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes fiancés au milieu d'un profond recueillement. « La joie pure qui rayonnait dans les regards des fiancés, dit un écrivain, faisait la confusion de tous les calomniateurs » ; les chroniqueurs mentionnent la ferveur avec laquelle pria Elisabeth, son attitude si touchante, son air angélique. La duchesse Sophie elle-même semblait prendre part à ce bonheur auquel elle avait mis tant d'obstacles.

Des fêtes magnifiques eurent lieu à la Wartbourg et à Eisenach, les tournois et les réjouissances durèrent trois jours ; les pauvres ne furent pas oubliés, il en était venu de tous les points du duché et, tant que durèrent les fêtes, ils furent hébergés aux frais du landgrave. Aussi, pour faire face à toutes les dépenses occasionnées par ces

VIE CONJUGALB 45

munificences, le landgrave dut-il plus tard engazor, aux religieux du couvent de Saint-Georgenlial, les revenus de la ferme de Noltleben et dix u jionts de terre.

Bientôt le bruit des fêtes s'évanouit, le calme ie rétablit et les deux jeunes époux purent jouir lu bonheur enfin conquis. Leur union fut le molèle de la vie conjugale, dans sa plus haute expression.

Les poètes ne firent plus retentir les échos de a Wartbourg de vers sonores en l'honneur du andgrave Louis, comme ils l'avaient fait pour son )ère, Hermann ; mais le peuple aimait à s'entre- .eiiir de son nouveau souverain et parlait avec •econnaissance de son courage, de sa bonté et .îurtout de son équité.

Esprit moins vif peut-être que son père, ne îherchant pas, comme lui, à développer son inluence au dehors, le landgrave Louis ne voulait )as voir au-delà de ses Etats, et rendre ses peuples leureux lui semblait une tâche suffisante.

Quelques chroniqueurs le comparent, non sans aison, au roi de France, saint Louis ; même amoar le Dieu, même ardeur à le servir, même passion »our la justice, qui est rendue avec cette équité [ue le peuple lui-même reconnaît et apprécie. ,*lêrae mort édifiante, reçue dans des conditions |)resque identiques, sur la terre étrangère. Mais, andis que saint Louis était élevé par Blanche

de Castille, le landgrave Louis, que le peuple qualifia de « saint », recevait sa première éducation de la duchesse Sophie, dont on connaît le caractère et les sentiments. Seulement l'attrait qu'exerça la douce influence d'Elisabeth sur celui qu'elle ne nommait encore que son frère ne fut pas sans conséquence sur Louis; tout en protégeant et en défendant la jeune enfant, il puisait dans les entretiens qu'il avait avec elle cette élévation de pensée, ce désir du beau et du bon, en un mot, cet idéal qui, sans cela, lui eût peutêtre fait défaut. Insensiblement Elisabeth l'amenait à envisager bien des choses au môme point de vue qu'elle ; elle admirait son courage guerrier, mais elle mettait dans l'âme du chevalier des pensées de pitié pour les vaincus et pour les prisonniers; aux sentiments innés de justice qu'il possédait, elle ajoutait la commisération et elle s'efforçait de développer sa charité*.

Pendant le règne du landgrave Hermann, plus occupé d'art et de poésie que de détails matériels, les seigneurs s'étaient arrogé certains droits, et leur bon plaisir était devenu leur seule règle de conduite h. l'égard de leurs vassaux. Des abus

1. Une jeune sœur d'Elisabeth, Yolande, qui épousa Jacques le Conquérant, exerça une influence analogue sur son époux qui, après avoir remporté de nombreuses victoires sur les Maurer-, éleva sur le sol de son royaume plus de deux mille églises.

^"t'tHient introduits et la raison du plus fort était 1. p souvent la meilleure. Louis voulut rétablir Ordre, et fit rendre justice à tous ses sujets. Sans -;ud ni ménagement, il obligea les grands, quels \iLL- fussent leurs situations et leur nom h se •oaduire selon l'équité et à restituer ce qu'ils k'tenaient injustement.

On cite, à ce sujet, l'histoire d'un petit marchand

le mercerie. Visitant un jour la foire d'Eisenach,

e landgrave remarqua un pauvre colporteur,

ayant interrogé, ses réponses lui plurent, il lui

it donner un sauf-conduit et déclara s'associer à

;on commerce. Les affaires du colporteur prospé-

("'lont grâce à la haute protection du landgrave;

nais, un jour que sa pacotille renfermait des

)bJGts de valeur, il fut attaqué près de Wiirtz-

jourg, en Franconie, et ses marchandises lui

urent enlevées avec l'âne qui les portait. Le col-

)orteur se rendit à la Wartbourg et raconta à son

issocié ce qui venait de se passer. Le landgrave

rotesta contre cet acte, mais ne recevant pas

iiuiédialement satisfaction, il envahit la Franconie,

quelques-uns de ses comtes et leurs hommes

mes. Un envoyé du prince-évêque vintà saren-

ontre devant Wurzbourg et, après un échange

l'explications, l'évêque lit opérer des recherches et

)ientôt, l'âne du colporteur et les marchandises

liaient retrouvés et restitués à leur propriétaire, à

ia grande satisfaction des vassaux qui voyaient que

leur duc savait prendre la défense des humbles.

La piété de Louis n'était pas moins grande que son amour de la justice, il aimait à se rendre h l'abbaye des Bénédictins de Reinhardsbrunn, située à six lieues d'Eisenach, et là, il s'entretenait avec les pieux religieux, non seulement de tout ce qui pouvait élever son âme, mais aussi de ce qui était nécessaire au bonheur de son peuple. Il visitait l'hôpital annexé à l'abbaye, causait avec les malades et leur laissait quelque aumône. De ces visites, il emportait une impression bienfaisante et souvent, en rentrant à la Wartbourg, il s'essayait à reproduire quelques-unes des vertus qu'il avait vu pratiquer par les religieux.

Dès sa jeunesse, il avait choisi comme devise : Piétés chasteté, justice; il conforma sa vie à ce beau programme qui résume presque toutes ses actions.

Le mariage donna à la jeune duchesse de Thuringe une liberté que sa soumission à la volonté de Dieu ne lui avait peut-être jamais fait désirer, mais qui ne lui permit pas moins de donner libre essor à toutes les apirations de son âme.

Elle avait en Louis de Thuringe un époux digne d'elle qui, sans pouvoir la suivre sur les sommets de la perfection que ses vertus devaient lui permettre d'atteindre, n'en était pas moins capable de comprendre ses sentiments et de lui rendre moins difficile la tâche qu'elle s'était assignée.

VIE CONJUGàLB 49

Doués tous deux d'une beauté remarquable, ces jeunes époux n'avaient pas basé l'union de leur cœur sur cet attrait humain, ce qui les unissait vraiment et indissolublement, ce qui fit d'eux le plus bel exemple d'amour conjugal, ce fut leur respect pour la religion et pour toutes les vortus qu'elle enseigne, pour tous les devoirs dont elle fait une loi. Malgré son extrême jeunesse, la louce Elisabeth avait compris tout ce que le lien lu mariage avait d'auguste et, lorsqu'elle en Rivait accepté les engagements irrévocables, elle l'avait fait avec l'intention de les tenir dans toute teur étendue.

A son amour se mêlait un tendre respect et aussi

m grand désir de ne pas déplaire à celui qui était

■e chef de la famille, et pourtant ce joug qu'elle

cceptait n'avait rien d'humiliant, car elle avait su

éserver toute la liberté et toute l'indépendance

écessaires à son âme et à son esprit; sa vie conju-

,ale ne devait porter nulle atteinte à sa vie spiri-

belle, pas plus que les obligations de sa haute si-

aation ne devaient mettre obstacle à ses exercices

e piété et à ses œuvres de charité.

Il est vrai que son époux n'y mettait aucune op-

osition, au contraire, il pratiquait avec elle l'art

iivin de la prière, il l'encourageait par de bonnes

aroles, et ne trouvait à redire aux mortifications

a'elle s'imposait que lorsqu'il craignait que sa

mté ne s'en ressentît. Il faisait alors ses observa-

tions, mais d'un ton si affectueux qu'Elisabeth les recevait avec reconnaissance; du reste, ce sentiment se fit toujours remarquer dans Taffection qu'elle témoignait à Louis, elle marquait ainsi la gratitude qu'elle avait éprouvée quand, autrefois, il s'intéressait à l'enfant que tous repoussaient.

Souventdes pèlerins hongrois se rendaient à Aixla-Chapelle pour y visiter le tombeau de Charlemagne; précisément peu de temps après le mariage d'Elisabeth et de Louis, quatre magnats se mirent en route pour Aix-la-Chapelle; le roi André II les chargea de passer par Eisenach et d'aller porter quelques présents à sa fille et à son gendre.

Arrivés à une certaine distance de la Thuringe, ils entendirent raconter que l'harmonie ne régnait pas dans la maison ducale, que le cœur de Louis s'était détaché de son épouse et que la fille de leur roi n'était pas heureuse. Ne sachant alors s'ils devaient continuer leur route et aller à la Wartbourg, ils en référèrent à x\ndré II qui leur intima l'ordre de se rendre auprès du jeune couple et de l'inviter, en son nom, à venir en Hongrie, lui faire visite afin qu'il apprit à connaître son gendre et surtout pour qu'il pût se rendre compte par lui-môme si ce que l'on racontait était exact. Les pèlerins, devenus ambassadeurs, continuèrent donc leur route vers la Thuringe et se firent annoncer à la Wartbourg : grand émoi au château, disent les chroniqueurs contemporains en racontant un fait qui

VIE CONJDGALE 5I

prouve à quel point la charité d'Elisabeth était (lôjà populaire. Quand l'argent lui faisait défaut, Il duchesse, pour ne pas différer d'un instant le '•ours que l'on attendait d'elle, donnait aux uvres ses vêtements, en leur recommandant de no pas les porter, mais de les vendre, ce qui leur jrocurerait beaucoup d'argent. 11 se trouva donc qu'au jour de l'arrivée des envoyés hongrois, Elisabeth, ayant donné une de ses plus riches toile I les, n'en avait pas d'assez belle au gré de son mari qui eût voulu la voir richement parée pour recev-r les magnats. Elisabeth le rassura et, quand il l quitté sa chambre, elle semit en prière. Louis lendit auprès de ses hôtes et, bientôt, il vit arriver Elisabeth que les Hongrois regardèrent avec •' 'rairation. Heureuse de recevoir les envoyés de a père, d'entendre parler de sa chère patrie dans sa langue maternelle, Elisabeth se montra si spinluclle, si aimable, si gaie, que les envoyés éblouis la trouvèrent admirable et racontèrent plus tard l'ie (( seule une reine de France oouvait être . richement habillée ». Elle les avait tenus sous -r charme de son esprit et de sa grâce; aussi inent-ils annoncer à André II que la duchesse ;t heureuse et que, du reste, il pourrait bientôt s'en convaincre, car son invitation avait été accepée par le landgrave et par son épouse.

Louis avait subi le même charme que ses hôtes, îar de retour au château, après les avoir accom-

pagnés au-delà d'Eisenach, il demanda à Elisabeth comment elle avait fait pour paraître si somptueusement habillée ; elle lui répondit en souriant : « C'est Dieu qui fait ces choses quand il lui convient. »

Au cours de l'année 1221, le landgrave de Thuringe et la duchesse Elisabeth se mirent en route pour la Hongrie, accompagnés du vieux sire de Varilla et de son fils Rodolphe, du comte de Kaefernbourg, du comte Godefroy de Ziegenhayn, du comte Henry de StoUberg, du comte de Schwarzbourg, de Frédéric de Beichlingen et de nombreux chevaliers. Pendant son absence, le landgrave confia le gouvernement de ses Etats au comte de Mûhlberg.

Le voyage fut long, mais fort agréable; Elisabeth, entourée des dames de la cour, le fit en partie à cheval, chevauchant à côté de son époux, et, après avoir traversé le duché d'Autriche, la brillante caravane arriva à Presbourg. Elisabeth revit avec bonheur ce château où s'étaient écoulées les premières années de son enfance. Sa famille Taccueillit avec des démonstrations de joie et lui témoigna beaucoup d'affection; les personnes qui l'avaient connue tout enfant étaient heureuses de la revoir ; mais que de changements étaient survenus! Elisabeth ne retrouvait plus sa mère dont le souvenir lui était toujours resté si cher, mais elle apprenait alors les tragiques circonstances qui

avaient accompagné la mort de Gertrude et ce récit lui suggérait de graves pensées. Elle se fit conduire au lieu de la sépulture de la reine et, là, j)ria Dieu pour le repos de son âme ; peut-être aussi implora-t-elle du Seigneur la force de pardonner à ceux qui l'avaient fait mourir.

Et ce fut au milieu de ces douloureux souvenirs, évoqués de si vive façon par les lieux mômes, que la jeune duchesse dut assister aux fêtes organisées par André II en son honneur. Le roi aimait trop le luxe et les magnificences pour ne pas profiter de la présence de sa fille et de son gendre pour organiser de grandes réjouissances. Festins, tournois, chasses, tout fut offert aux nombreux invités du roi qui les combla encore de cadeaux avant leur départ; l'on revit alors les ustensiles d'or et d'argent, les pierres précieuses, les étoffes tissées d'or, bref, toutce que la somptuosité orientale pouvait produire de luxueux, prendre, comme dix ans auparavant, le chemin de l'Allemagne, car pas un Allemand, depuis les seigneurs jusqu'aux derniers valets, ne retourna les mains vides dans son pays. Un chariot spécial dut être construit pour le transport des présents offerts par le roi André.

Ces objets précieux, tout en donnant à l'Allemagne l'idée d'un art et d'un luxe qu'elle ne connaissait guère, servirent encore à remplir les caisses du landgrave qui avait dû emprunter pour

54 SAINTE ELISABETH DE HONGRlt,

faire face aux dépenses de son voj'^agc en Hongrie ^

Pendant son si^jour au milieu des siens, Elisabetli avait appris à connaître son frère Bêla, qui devait succéder à André IF; le contraste entre le fils et le père était grand; tandis qu'André, souvent indécis, se laissait influencer par son entourage. Bêla avait le caractère ferme et énergique de sa mère; il déplorait la faiblesse de son père, surtout à l'égard des meurtriers de la reine qu'il eût voulu voir punir avec une inexorable rigueur. Elisabeth essaya de le détourner de ces pensées de vengeance; mais, malgré toute la persuasion qu'elle mit dans ses conseils et dans ses exhortations, elle n'y réussit pas complètement; cependant ce dut être alors que le frère et la sœur s'entendirent sur les dons qu'ils feraient aux couvents et aux églises en mémoire de leur mère.

Elisabeth avait pu constater que son frère Bêla était animé de vifs sentiments religieux ; mais elle dut éprouver une grande satisfaction en voyant à quel point ces sentiments étaient développés chez son jeune frère Kâlmân. La vie religieuse avait pour lui un grand attrait; mais la patrie avait besoin de défenseurs, et Kalmân mit son courage

i. Mielke, Die heilige Elimbeth, p. 21. 2. Bêla IV régna de 1235 à 1270.

VIE CONJUGILE 55

' ].i disposition du roi, son père ; il combattit les

1 tares ot les chassa de la Gallicic dont il avait

élaroi. Il avait épousé Salomé, lille du duc de

( jacovie ; seulement les jeunes époux avaient fait

vœu de chasteté et, quand Kalmân reçut une mort

: loricuse sur le champ de bataille, la princesse

ilomé fonda plusieurs couvents et se retira dans

celui des Clarisses dont la règle répondait sans

doute le mieux à ses aspiration*. Du reste, le sol

tK' la Hongrie se couvrait de monastères, et l'Ordre

(I 'S Paulistes, fondé en 1215, par le bienheureux

luisèbe de Strigonie, se développait et rendait

d'importants services'.

Mais ce qui devait faire une vive impression sur la tendre Elisabeth, ce fut l'admiration avec laquelle elle entendit parler des vertus de sa tante uiaternellc Iledwige. Il est peu probable qu'elle alla la voir et, cependant le désir ne dut pas lui

^ manquer de s'entretenir avec la sœur de sa mère, cette reine qui comprenait si bien les devoirs qu'impose la richesse. L'amour d'Hedwige pour

I les pauvres et les malades était aussi grand que celui d'Elisabeth, et l'on trouve, dans la vie de la tante et de la nièce, plus d'un trait analogue d'abnégation et de dévoiiment. Toutes deux possédèrent

I au plus haut degré l'humilité et la charité, ces

4. Ces religieux hongrois fondèrent à Eisenach, en 1268, d'après un document des Arcliives de cette ville, un monastère, probablement pour les pèlerins magyars que la gloire de sainte Elisabeth y attirait.

deux sœurs, filles de l'Evangile et mères de toutes les autres vertus. Hedwige, dont rÉgiise a reconnu la sainteté en l'offrant à la vénération des fidèles, perdit son fils qui fut tué dans un combat. Elle alla recueillir son corps sur le champ de bataille et, surmontant la douleur qu'elle ressentait, faisant appel à toute la résignation dont elle était capable, elle eut le courage de dire : « Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir faite mère d'un fils qui a su mourir en martyr de votre religion et de sa patrie 1 »

La séparation d'André II et d'Elisabeth fut triste, douloureuse, comme si le père et la fille, voyant à travers le voile qui cache l'avenir, avaient pressenti qu'ils ne se retrouveraient plus en ce monde ; cependant, le roi n'éprouvait plus d'inquiétude, il voyait sa fille heureuse et pouvait espérer que son bonheur serait de longue durée.

De retour en Allemagne, le jeune couple ne changea rien à la vie exemplaire dans laquelle il s'était complu jusqu'alors. Mais ce qu'Elisabeth avait vu et entendu en Hongrie lui avait suggéré de graves et profondes réflexions, dont les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir; si, d'une part, la mort tragique de sa mère lui avait fait voir d'une manière sensible l'inanité des biens de la terre, la fragilité des grandeurs; d'autre part, elle avait trouvé dans la générosité dont son père faisait preuve en toute occasion, un

I exemple à imiter et aussi un encouragement à sa

■ propre charité. Ces deux sentiments, en se développant dans l'âme d'une femme comme Elisa-

ibetli devaient aboutir à ces admirables vertus que beaucoup ne semblent pas vouloir admettre parce qu'elles dépassent leur compréhension de l'humanité.

Louis et Elisabeth aimaient à s'entretenir de choses qui pouvaient développer leur esprit et leur cœur; ils cherchaient réciproquement à s'élever plus haut dans la vertu et dans l'amour de Dieu. S'occuper des pauvres était alors pour les princes un devoir auquel nul n'eût essayé de se soustraire et, en agissant ainsi, ils n'obéissaient pas seulement à la sensibilité de leur cœur, ému par la vue d'un navrant tableau de la misère, ou par le récit apitoyant de quelque infortune imméritée ; mais, surtout, ils remplissaient l'obligation divine qui impose aux véritables chrétiens

t d'aimer et d'aider leur prochain, sous peine d'en répondre devant Dieu. Pour le landgrave et pour son épouse, c'était un devoir sacré et ils étaient vraiment les dispensateurs des biens que la Providence leur avait confiés; les pauvres pouvaient considérer leur fortune comme le spes pauperwn. Elisabeth ne se sentait pas heureuse tant qu'autour d'elle un pauvre souffrait; elle possédait, à un haut degré, ce sentiment de compassion qui ne nous permet pas de voir souffrir nos

semblables sans prendre part à leurs souffrances; et, pour elle, le plus grand bonheur consistait à faire des heureux. Aussi son zèle était-il infatigable ; cependant, le duc fut bientôt obligé d'y mettre un frein, car la prochaine maternité de la duchesse rendait quelques ménagements indispensables. Elisabeth comprit qu'en présence de la bénédiction que Dieu lui envoyait, elle devait prendre les soins que son mari et la prudence lui conseillaient.

Elle quitta même bientôt la Wartbourg oii la vie continuait à être souvent bruyante et se retira au château de Kreuzbourg, élevé dans un fort beau site et assez loin de Marbourg oii le duc allait précisément assister à une assemblée des Etats de la Hesse. Ce fut ainsi qu'Elisabeth donna le jour, à Kreuzbourg, le 28 mars 1222, à son premier enfant, en l'absence de son époux ; mais, dès que le landgrave apprit qu'un fils lui était né, il accourut au château. Il décida que l'enfant serait immédiatement baptisé et recevrait le nom de Hermann, en souvenir de son grand-père, et peut-être aussi parce que c'était le nom habituellement donné au premier-né de la famille ducale. En reconnaissance de la naissance de son fils, le landgrave fit construire un pont en pierre sur la Werra pour remplacer le pont en bois qui s'y trouvait.

On manque de données certaines sur l'église

Vip CONJUGALE 59

dans laquelle la jeune mère célébra alors ses relcvaillcs ; mais ses biographes sont plus explicites sur ce qui se passa après la naissance de sls autres enfants.

Dès que le jour des relevailles était arrivé, Elisabeth revêtait une toilette fort simple et, tenant son enfant dans ses bras, elle descendait à pied, sans hésiter, le rude chemin qui conduisait en ville et dont elle connaissait pourtant bien toutes les aspérités; elle se rendait à l'église Sainte-Catherine, située au-delà d'Eisenach; elle remerciait Dieu, lui offrait son enfant et faisait une généreuse offrande. De retour à la Wartbourg, elle donnait les vêtements qu'elle portait à une femme pauvre qui se trouvait dans les mêmes conditions qu'elle ; après la naissance de ses enfants, au lieu des réjouissances habituelles en pareille occasion, elle ne voulut jamais d'autres fêtes que celles de la charité, consistant en de généreuses distributions d'aumônes.

La maternité ne lit que développer les sentiments pieux et charitables d'Elisabeth, en leur 'ournissant un nouvel aliment. Elle ne cessa pas )ourcela de s'occuper des pauvres et des malades, nais elle témoigna une bienveillance toute pariculière aux mères et à leurs nouveau-nés ; elle cassait de longues heures auprès d'elles, les assisait et leur donnait tout ce qui leur manquait; luis, tournant alors sa sollicitude vers les en-

funts, elle les tenait sur les fonts baptismaux pour avoir, en raison de cette maternité spirituelle, un motif de plus de s'intéresser à leur avenir.

Le 20 mars 1224, la duchesse de Thuringe donna le jour à une fille qui fut nommée Sophie; cette enfant naquit à la Wartbourg.

Un an après, une seconde fille vint au monde, également à la Wartbourg, et reçut le même prénom de Sophie ; plus tard on la surnomma Sophie la Jeunet

Ce fut sans doute en prodiguant à ses enfants de tendres caresses que la duchesse de Thuringe conçut la pensée de fonder un asile pour les petits orphelins, elle y accueillit aussi les enfants malades, et ce fut au milieu de cette foule enfantine

1. Cette similitude de prénoms, due certainement aux deux duchesses de Thuringe, épouses du landgrave Hermann, et ayant porté toutes les deux le prénom de Sophie, a jeté quelque doute sur l'existence de Sophie la Jeune; cependant elle ne nousparaîtpascontestableet quelques auteurs, Rothe, Adam Ursinus, etc., la mentionnent de façon à ne laisser guère place au doute. L'auteur de Rythmicus de vita Sancte Elisabethe dit textuellement :

Zu wartpurg sy eine dochter gebaer

Ein kynd gar fein und klar

Die wurt ouch Sophia gênant

Der name wart ir darumb gesandt

Das sy sich gelobet dem Herren

Und seyner mutter zu Erenn

Ire Sch-wieger dy Sophia hyes

Irer beyder tochter sy darnach touffen lyes

Dyse dochter kam zu kytzingen ein

Und wolde ane man sein...

qu'elle passa bien des moments doux à son cœur. Elle soignait elle-môme les petits malades et les aidait, par une caresse ou par un jouet, à supporter leurs souiïrances; pour les autres, elle n'avait aussi que de douces paroles et, dès qu'elle paraissait, tous ces enfants sans mère couraient à sa rencontre en criant : Maman, Maman! Elle leur prodiguait alors tous ces témoignages d'un amour vraiment maternel qui avaient manqué à son enfance; dans ces enfants sans foyer, elle revoyait peut-être la petite exilée qu'elle avait été, et dans ses baisers passait toute la tendresse dont elle avait ressenti si douloureusement l'absence.

Elisabeth ne redoutait ni la fatigue, ni la peine, aussi portait-elle, sans l'aide de personne, les jouets qu'elle destinait à ses petits protégés. Une touchante légende nous apprend qu'une fois, au cœur de l'hiver, la bonne duchesse, chargée d'un volumineux paquet, descendait du château; la neige rendait la route difficile et Elisabeth, ayant glissé, laissa échapper son fardeau qui alla rouler au bas de la montagne. Quand on ouvrit le paquet, on vit, avec surprise, que rien n'était cassé; ni les pantins ni les poupées n'avaient subi le moindre dommage, et le peuple dit que Dieu avait fait un miracle pour récompenser la duchesse de son amour pour les petits^

Page 1