‹ Sainte Elisabeth de HongrieChapitre 22 sur 58 · Ibid., p. 29. — Wenck, Die heilige Elisabeth, p · texte numérisé non relu

Ibid., p. 29. — Wenck, Die heilige Elisabeth, p

ainsi aux pauvres, selon leurs besoins et ceux de leurs familles.

Cependant, un jour vint, oii les dernières réserves furent épuisées ; mais Elisabetii n'était pas pour cela à bout de ressources; elle puisa dans le trésor ducal, puis fit vendre ses bijoux, ses objets précieux, en y comprenant le berceau en argent dans lequel elle avait été apportée en Thuringe. Elle distribua de cette façon une somme de 64.000 florins, disent certains chroniqueurs, ce chiffre paraît peu vraisemblable ; il est dû, sans doute, à une appréciation exagérée de ceux qui ne voyaient que dissipation et folie dans la conduite si généreuse d'Elisabeth.

Si l'on songe aux victimes que fait encore de nos jours la famine, dans certains pays, si l'on a lu le récit des horribles souffrances qu'endurent ces malheureux affamés, ressemblant à des squelettes ambulants, on comprendra contre quelle calamité la duchesse de Thuringe avait àlutter. Alors on admettra que son cœur compatissant et son incommensurable charité lui aient fait trouver tout naturel, à la vue des ravages causés par le fléau, de donner tout ce qu'elle possédait pour adoucir, dans la mesure du possible, la misère de ces pauvres ôtres humains, errants à travers les campagnes, à la recherche de la moindre parcelle de nourriture.

Le peuple, lui, appréciait difl'éremment l'inépui-

sable charité d'ÉUsabelh; il y voyait une intervention divine. Un jour, raconte la légende, Elisabeth, chargée de provisions, allait les distribuer à quelques pauvres, et elle se demandait comment elle ferait pour les satisfaire tous ; recourant alors à un moyen suprême, elle invoqua Dieu, à voix basse, et commença la distribution; elle put donner à tous les pauvres ce qu'ils attendaient sans pour cela épuiser ses provisions. Reconnaissant, dans ce prodige, une intervention divine toute puissante, Elisabeth retourna à la Wartbourg en remerciant la Providence, tandis que le peuple rendait grâces à Dieu en disant qu'il venait de faire un miracle. Une autre fois, elle distribuait du vin aux pauvres réunis à la porte de la Wartbourg ; tous en eurent leur large part et, voyant qu'il en restait encore, ils crièrent au miracle et déclarèrent que la cruche, dont se servait la duchesse, était inépuisable.

Les calamités qui accablaient la Thuringe donnèrent à Elisabeth l'occasion de déployer tout le zèle dont elle était capable et, en pratiquant dans leur plus haute acception les vertus chrétiennes, de mériter, dès ce jour, le nom touchant de Patronne des pauvres, que les générations futures lui décernèrent.

A voir l'ardeur avec laquelle Elisabeth soulageait toutes les misères, on pourrait croire qu'elle le faisait sans discernement; il nen était rien.

elle agissait avec une prévoyance et un bon sens fort au-dessus de son âge; sa charité était prévoyante, judicieuse et méritoire. A ses aumônes, elle joignait toujours quelques bonnes paroles; mais, quand des gens plus ou moins valides se présentaient à elle pour solliciter un secours, elle leur donnait des vêtements, des instruments de travail, et elle leur recommandait de travailler, leur citant les paroles du Prophète : Tti ?nangeras du labeur de tes mains, ou encore la sentence de l'Apôtre : Qui ne travaille point ne doit point manger.

Les sentiments que la cour avait témoignés autrefois à Elisabeth n'étaient qu'assoupis; les fréquentes absences du duc, et surtout la dernière qui s'était prolongée davantage, avaient provoqué leur réveil. D'abord on blâma silencieusement la charité de la duchesse; plus tard, on lui fit des représentations, et l'on alla même jusqu'à vouloir s'opposer à ce que l'on nommait ses «folies». Elisabeth supportait les reproches avec une longanimité parfaite, ne ressentant pas même de colère contre ceux qui la persécutaient, mais aussi continuant avec la fermeté que donne la conviction du devoir à accomplir. Néanmoins, dès que le retour du landgrave fut annoncé, quelques courtisans, ayant à leur tête le maréchal de la cour, allèrent à sa rencontre pour lui faire connaître ce qui s'était passé en son absence, et le prévenir

qu'avant peu, il ne resterait plus assez d'argent dans les caisses ducales pour faire face aux dépenses les plus pressantes.

Les courtisans ne reçurent pas l'accueil sur lequel ils comptaient, et à toutes leurs feintes lamentations, le duc répondit : « Laissez mon Elisabeth faire toutle bien qu'il lui plaît pour Tamour de Dieu et l'intérêt des pauvres. Que personne ne s'y oppose. Pourvu qu'elle me laisse la Wartbourg, Eisenach et Naumbourg, je serai content. » Elisabeth aussi était allée à la rencontre de son époux et, après les premiers épanchements de joie, elle lui dit, répondant aux insinuations des courtisans : « J'ai rendu à Dieu ce qui était à Dieu, et il nous a laissé ce qui était à toi et à moi », faisant sans doute allusion à ses enfants qui lui semblaient le bien le plus précieux.

La présence du landgrave permit à son épouse de continuer ses libéralités auxquelles il s'associait, du reste, de bon cœur; cependant l'ardeur que mettait Elisabeth à soigner les malades, à veiller les morts et même à les ensevelir causait quelquefois des inquiétudes au duc Louis pour la santé de son épouse et il lui recommandait de prendre quelques ménagements.

Elisabeth se rendait aux raisons de son mari, mais sa soumission durait peu et bientôt elle reprenait ces œuvres de charité où son cœur se délectait ; cela, indépendamment des exercices

religieux auxquels elle se livrait avec une ferveur admirable : prières, mortifications, jeûnes ne lui paraissaient jamais suffisants pour témoigner à Dieu son amour et sa reconnaissance. La religion faisait le fond de son existence, avec les deux plus touchantes manifestations du sentiment religieux : la piété et la charité. Néanmoins, malgré le temps passé au service de Dieu et des malheureux, Elisabeth ne négligeait aucun de ses devoirs d'épouse et de mère, et c'est ce qui fait le charme de sa vie conjugale, elle se donnait à Dieu et se prêtait aux pauvres, mais elle n'en restait pas moins à sa famille, à qui elle réservait toute son affection'.

Aussi aimait-elle à observer les commandements de Dieu et ceux de l'Eglise ; elle assistait chaque jour à la messe, donnant à tous l'exemple ilu recueillement et de l'humilité. C'était là, au pied de l'autel, qu'elle puisait la force de pratiquer ces vertus qui devinrent bientôt héroïques; le saint sacrifice lui inspirait les plus profondes réflexions et en contemplant l'hostie offerte à l'adoration des fidèles, l'on vit, maintes fois, dit-on, son regard se perdre dans l'extase et son visage resplendir

1. Les auteurs protestants qui ont écrit sur sainte Elisabeth, et ils sont nombreux, reconnaissent que, pendant son mariage, la duchesse fut une épouse modèle, et Ch. Wenck dit : « La voix de la nature et de la vérité dominait encore en elle» (p. 231).

d'un éclat surnaturel. Ne pouvant, pour ne pas prêter à la critique, aller à l'église aussi modestement vêtue qu'elle l'eût désiré, Elisabeth revêtait les ornements que sa haute situation exigeait; mais, aux moments les plus solennels de l'office, elle retirait sa couronne, ses bijoux et se tenait humblement prosternée. Un jout', pourtant, il lui advint de se laisser distraire par une pensée toute profane, et le fait est si rare que tous ses biographes le mentionnent. Assistant à la messe à côté du duc, Elisabeth, à un moment, se retourna vers lui et le regarda avec plaisir, admirant cette beauté virile où se reflétait aussi la bonté, et elle se complut dans cette pensée, La distraction dura longtemps peut-être; cependant, lorsque le prêtre qui officiait éleva l'hostie sainte, Elisabeth était revenue à d'autres sentiments et, ses yeux se fixant alors sur l'hostie, il lui seinbla y voir le Sauveur crucifié et des gouttes de sang marquant les cinq plaies. Comprenant à cette vue qu'elle venait d'offenser Dieu, Elisabeth se prosterna et

1. C'était à l'occasion d'une saignée que le duc et la duchesse avaient subie ; au moyen âge cette opération était accompagnée de formalités et de réjouissances auxquelles on conviait de nombreux amis. Quand l'opération réussissait, on en remerciait Dieu. C'était ainsi que le duc et la duchesse de Thuringe s'étant fait saigner eu même temps, assistaient à une messe solennelle, en l'église Saint-George d'Eisenach, et avaient convié un grand nombre d'invités pour le repas qui devait suivre.

VIE CONJUOALE 83

plongt'o dans le remords, étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, versant d'abondantes larmes, elle resta ainsi jusqu'au moment où le duc Louis vint la chercher, l'heure du repas étant arrivée. Habitué à ses longues stations à l'église, il s'était pourtant inquiété de la voir prolonger si longtemps sa méditation. Il s'approcha d'elle et lui en demanda la cause : elle la lui narra en pleurant; ému par ce récit, le duc aussi versa des larmes, pria auprès de sa femrhe et liii dit : «Ayons confiance en Dieu, ma chère Elisabeth, je t'aiderai à faire pénitence et à devenir meilleure. »

Il lui sembla qu'Elisabeth n'était pas en état de paraître devant ses invités ; aussi n'insista-t-il pas et, la laissant prier, il se rendit seul auprès de ses hôtes qui l'attendaient.

Ce trait prouve que la jeune duchesse n'était pas absolument insensible aux attraits humains, du reste, elle savait à l'occasion tenir sa place dans le monde, et saint François de Sales dit : « Elle jouait et dansait parfois, se trouvant es assemblées de passe-temps sans intérêt de sa dévotion, laquelle était si bien enracinée dans son flme que comme les rochers qui sont autour du lac de Riette croissent étant battus des vagues, aiiisi sa dévotion croissait etiimi les pompes et vanités auxquelles sa condition l'exposait *. »

1. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, III" partie, chap. xxxiv.

Mais ce n'était là que plaisirs rares et de peu de durée. Elisabeth n'y consentait que pour ne pas offrir de prétexte à la médisance. Elle préférait employer son temps, comme la femme forte de l'Ecriture, à filer pour les pauvres; parmi ces pauvres, elle comprenait aussi les religieux et les pèlerins qui, allant en Terre Sainte ou en revenant, traversaient la Thuringe. Nous savons qu'en travaillant ainsi avec ses suivantes, elle aimait à les entretenir des graves sujets qui occupaient ses pensées; ils devaient être édifiants et convaincants ces entretiens, puisque, plus tard, les suivantes, ainsi instruites, renoncèrent atout pour suivre leur maîtresse dans sa vie de pauvreté et d'humilité.

Le ministère du F. Rodeger avait jeté de profondes racines dans l'âme de sa pénitente, mais le souvenir de son action s'est trouvé éclipsé par celui de son successeur, magister Conrad, de Marbourg. Quand le F. Rodeger eut été nommé prieur au couvent de Halberstadt, Elisabeth consulta son époux sur le choix d'un confesseur. Le duc, qui croyait avoir remarqué quelques lacunes dans l'instruction religieuse de son épouse, se proposa de chercher, en même temps qu'un confesseur, un prêtre assez savant pour l'instruire dans les grandes vérités de la foi. Il s'adressa à cet effet au cardinal Hugo qui l'avait connu enfant et lui exposa sa requête. Le cardinal ayant, sans

doute, conservé un bon souvenir de la cour de Thuringe, s'empressa de déférer au vœu du fils du landgrave Hermann, et il lui recommanda le prêtre Conrad qui était alors chargé d'une mission apostolique en Allemagne.

Ce prêtre à la figure d'ascète, au regard dur, à la parole entraînante n'était probablement pas un inconnu pour le landgrave qui avait eu l'occasion de le rencontrer une fois qu'il prêchait h, Strasbourg. Originaire de Marbourg^, il avait étudié à l'étranger, peut-être même à Paris-, et en était revenu avec le titre de magister équivalant à celui de docteur en théologie. Monté sur une mule, il parcourait le pays, prêchant partout avec cette conviction profonde qui entraînait les masses. Par une bulle du pape Innocent 111, du 8 janvier 1216, Conrad avait été envoyé pour prêcher la Croisade dans l'archidiocèse de Brème; deux ans plus tard, en 1218, il fut chargé par le pape Honorius 111 de mettre fin aux dissentiments existant entre les Ascaniens et le couvent de Nienbourg, sur laSaale. Il fut appelé d'autres fois encore à remplir l'office d'arbitre et les succès qu'il remporta dans ce rôle ne firent qu'augmenter la considération dont il

1. Quelques faits permettent de conclure que Conrad naquit à Marbourg, mais cependant on n'en a pas la preuve absolue. (Kaltner, Wenck).

2. Comme il n'existait pas d'Université en Allemagne au xni* siècle, il est probable que ce fut à l'Université de Paris que Conrad conquit son titre de docteur. (Kaltner, Wenck).

jouissait; il la devait aussi à sa vie austère, à la' fermeté de son caractère, à sa pauvreté contrastant avec la richesse de quelques évoques. Ce dernier point fut l'un de ceux qui exerça une grande influence sur la décision d'Elisabeth, il lui eût été loisible, disait-elle, de choisir un confesseur parmi les évoques ou les chanoines occupant une haute situation, mais elle aimait mieux ce simple prédicateur qui pratiquait la pauvreté, comme l'Évangile le prescrivait. Conrad eût pu, comme bien d'autres, obtenir des bénéfices ou des prébendes, mais à tout, il préférai^ son indépendance et sa pauvreté, aussi disait-on quelquefois, il prêche comme un Dominicain et vit comme un Fran-

cis cam

1. L'éloquence de Conrad et sa pauvreté l'ont fait souvent prendre soit pour un fils de saint Dominique, soit pour un disciple de saint François d'Assise ; les dernières recherches des écrivains allemands, notamment celles du D"" Mielke, établissent que Conrad fut bien un prêtre séculier ; il en donne les raisons suivantes : 1° Conrad, ayant été arbitre dans la discussion entre les Hospitaliers et les Franciscains, n'avait pu remplir cet office qu'en n'appartenant à aucun de ces Ordres; 2° Césaire de Heisterbach, un contemporain de Conrad, qui put être en rapport avec lui, dit : Qui Conradus, licet titeretur habitu clericorum seculariiim ; 3° la déposition des suivantes ne fait pas mention de Conrad comme d'un moine, mais le nomme simplement magistcr Conrad. Elisabeth elle-même dit qu'elle eût pu choisir parmi « les évêques ou les abbés qui possèdent des biens », cette comparaison avec les prêtres séculiers établit que Conrad appartenait bien à ce même clergé. Les auteurs contemporains ne lui donnent que le titre de magister ou de praedicalor verbi Dei, comme Conrad aimait à se nommer.

Précddé de cette réputution, niaîtro Conrad fat fort bien accueilli ù, la cour de Tluiringc; il sut inspirer une grande confiance au duc qui lui demanda de devenir le confesseur de la duchesse.

Il y consentit, et Elisabeth l'en remercia avec une grande humilité. Mais Conrad avait mis à son acceptation une condition que le landgrave finit par admettre. Le nouveau confesseur voulait que sa pénitente lui promit l'obéissance absolue, et ce fut ainsi que la fille du roi de Hongrie, la souveraine de Thuringe, fit entre les mains de magister Conrad vœu d'obéissance parfaite, tout en réservant les droits du duc Louis; et, au cas où elle deviendrait veuve, vœu de continence perpétuelle. Cette promesse fut faite avec une certaine solennité, à Eisenach, au couvent de Sainte-Catherine, dans la première partie de l'année 1223 '. Conrad lui imposa, de plus, un certain nombre de prescriptions qu'elle s'engageait à suivre fidèlement^.

\. W\Q\kQ, Ziir Biographie der heiligen Elisabeth, -p. b3; — Wenck, Die heilige Elisabeth, p. 228.

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