Ces prescriptions étaient les suivantes
{° Dans la pauvreté volontaire, supportez patiemment le mépris; — 2» Que votre cœur s'attache à l'humilité; — 3° Renoncez aux consolations humaines et aux voluptés de la chair; — 4° En tout, soyez miséricordieuse envers le prochain; — 5* Ayez toujours Dieu dans votre cœur et pensez à lui; — 6° Rendez grâces à Dieu qui, par sa mort, vous a délivrée de l'enfer et de la mort éternelle ; — 7° Portez patiemment votre croix, car Dieu a beaucoup souffert pour vous; — 8» Consacrez-vous complètement à Dieu, de corps
Ainsi armé, le confesseur allait pouvoir exercer une grande influence sur la jeune duchesse. Il trouvait en elle une âme d'élite, prête à tous les sacrifices pour arriver à cette perfection dont il lui fit atteindre les sommets par les plus rudes sentiers. Dès son enfance, Elisabeth avait manifesté cette piété profonde qui régnait dans la famille des Arpâd et en faisait une « pépinière de saints », la compassion pour les pauvres lui était tout aussi naturelle que son amour pour Dieu et l'expliquait, en quelque sorte, car il ne lui aurait pas été possible d'aimer son prochain de cette façon si ce sentiment n'avait eu ses racines dans un incommensurable amour de Dieu. Son humilité n'avait fait que croître, et Elisabeth y avait d'autant plus de mérite que sa haute situation dans le monde lui rendait l'exercice de cette vertu fort difficile, mais, il est vrai, d'autant plus méritoire.
et d'âme; — 9° Rappelez-vous souvent que vous êtes l'œuvre des mains de Dieu, et travaillez pour être réunie à Dieu dans l'éternité; — 10° Pardonnez et remettez à autrui ce que vous voulez qu'il vous pardonne et vous remette ; faites pour votre prochain ce que vous voudriez qu'il fit pour vous ; — il" Pensez toujours que la vie terrestre est courte, que les jeunes meurent comme les vieux. Aussi aspirez toujours à la vie éternelle; — 12» Déplorez toujours vos péchés et priez Dieu de vous les pardonner. — Henke ne cite que onze règles (en ne mentionnant pas la dixième et la première partie de la onzième) et encore émet-il quelque doute sur leur authenticité. Kaltner mentionne les douze règles, tout eu n'allirmaut pas leur authenticité.
L'une des premières, sinon la première prescription que le nouveau confesseur imposa à laducliessc (le Thuringe fut de ne pas se nourrir de mets achet('S avec l'argent provenant de certains revenus, par exemple ceux tirés des biens ecclésiastiques confisqués ou d'églises pillées pendant le règne du landgrave Louis, frère du landgrave Hcrmann, ou encore des impôts excessifs sous lesquels le peuple d'alors aurait été écrasé.
Elisabeth se soumit à cette défense et l'observa avec la fidélité et les scrupules dont elle était coutumière. Les chroniqueurs contemporains ont laissé des récils fort développés sur les difficultés suscitées par cette prescription et aussi sur les privations qui en résultèrent, au début, pour la duchesse. 11 lui arrivait quelquefois, au cours de tout unrepas, de ne rien trouver qu'elle pût manger sans enfreindre la défense qui lui était faite; souvent, elle était obligée de se contenter d'un simple morceau de pain, mais elle supportait ces privations avec bonne humeur. Ses dames d'honneur avaient demandé à suivre la même règle que leur maîtresse, Elisabeth y avait consenti, seulement elle le regretta quand elle vit que les privations ainsi supportées par ses suivantes risquaient d'altérer leur santé ; lorsque des mets servis sur la table ducale, quelques-uns étaient, au point de vue de maître Conrad, d'origine irréprochable, Elisabeth laissait éclater une joie naïve et
disait : « Aujourd'hui, nous allons pouvoir manger. »
Le duc lui-même se préoccupait de faciliter à son épouse Tobservation de cette dure prohibition il lui indiquait les mets dont l'origine ne devait lui causer aucun scrupule ; cependant il ne pouvait rien pour changer quelque chose à la source de ses revenus. Avec son habituelle équité, il avait restitué aux couvents et aux églises ce qui lui avait semblé indûment acquis par ses prédécesseurs, et il n'eût pu faire davantage sans risquer de compromettre toutes ses ressources. Et, cependant, telle était l'influence exercée par Conrad que le landgrave se fût presque soumis à la prescription imposée à son épouse s'il n'eût craint de voir sa conduite, mal interprétée, jeter le blâme sur les actes de ses ancêtres. Il ne faudrait pourtant pas voir dans celte défense, qui mit plus d'une fois la duchesse dans de cruelles alternatives, une mesure dictée par des raisons d'ascétisme ou par quelque mesquin esprit de réglementation, mais plutôt une sorte de revendication en faveur des droits du peuple opprimé.
C'était surtout lorsque les deux époux étaient conviés au dehors que les difficultés étaient grandes pour Elisabeth ; car son confesseur avait étendu sa défense à tous les biens dont l'origine n'était pas absolument loyale. Ne voulant pas faire connaître à tous la règle qu'elle observait et
VIE CONJUGALE 9i
qui eût pu paraître un Llàuie à l'adresse de l>v.aiicoup, Elisabeth faisait .semblant de manger et essayait, par la çopversation, de distraire l'attention des autres convives. Ce fut ainsi qu'un jour, c'était, il est vrai, jour de jeûne, elle dut se contenter d'un morceau de pain noir si dur qu'il fallut le tremper dans l'ea» chaude pour le rendre mangeable. Après ce sobre repas, digne d'un ascète, Elisabeth n'en fit pas moins huit lieues à cheval avec son époux, se tourmentant seulement à cause de ses suivantes qui n'avaient guère mieux mangé qu'elle.
Plus tard, ces difficultés furent écarte'es, car Elisabeth décida de pourvoir à sa nourriture et à celle ^e ses suivantes sur les revenus de sa dot; cette solution, fort simple, nous montre que Conrad n'avait rien a reprocher à ces revenus. Peutêtre faut-il voir, dans les récits des pieux chroniqueurs 4e l'époque, le désir de nous montrer à quel point Elisabeth savait o^)éir et de nous édifier par la vue de cette soumission absolue avec laquelle une femme, dans toute la force de l'âge, sur le poipt d'être mère pour la troisième fois, acceptait des prescriptions comportant pour elle de pénibles privations.
D'autre part, lesscrupules d'Elisabeth nedoivent pas étonner, sa nature droite ne pouvait supporter la moindre injustice, et le tort causé à autrui lui semblait chose trop grave pour ne pas exiger
réparation; elle tenait sans doute de son père cet esprit de justice à Tégard de tous^.
Bientôt la jeune duchesse eut une nouvelle occasion de voir jusqu'à quel point maître Conrad entendait exercer les droits que lui donnait la promesse qu'elle avait faite. Un jour qu'il prêchait, Elisabeth, qu'il avait fait prévenir qu'elle eût à assister à son sermon, reçut la visite de sa bellesœur, la comtesse de Misnie; obéissant aux devoirs qui lui prescrivait l'hospitalité, Elisabeth ne voulut pas quitter sa belle-sœur et n'assista pas au sermon. Conrad, irrité de ce qu'il considérait comme un manquement à l'obéissance, fit savoir à la duchesse que, désormais, il ne s'occuperait plus d'elle. Dès le lendemain, Elisabeth se rendit auprès de son confesseur et le pria humblement de revenir sur sa décision; il ne voulut rien entendre et ce fut seulement lorsqu'elle l'eut supplié à genoux de lui pardonner sa désobéissance, qu'il consentit à la reprendre en grâce. Mais, pour la punir de ce manquement, il fit donner rudement la discipline à ses suivantes qu'il accusait d'avoir contribué à la faute de leur maîtresse. Pour la tendre
1. On cite à ce sujet un trait touchant du roi de Hongrie, sous son règne, les fils des Magyars allaient volontiers étudier à Paris, un jeune étudiant vint à y succomber; le roi l'apprit et envoya un messager payer toutes les dettes que le défunt avait pu contracter, « pour que nul ne pût dire qu'un Hongrois était mort sans avoir réparé le dommage causé à autrui »,
Elisabeth, le châtiment subi par ses suivantes, à cause d'elle, dut être plus douloureux que si ellemônie avait reçu la discipline, et maître Conrad le savait bien.
Malgré son détachement des biens de la terre, le commissaire du pape n'en recherchait pas moins les bonnes grâces des puissants et, quoique le landgrave eût un confesseur, le chapelain Berthold , qui plus tard écrivit sa vie, Conrad essayait de lui donner des conseils et surtout d'obtenir des concessions. Ce fut ainsi qu'il lui démontra que l'attribution des bénéfices ecclésiastiques exigeait un soin et des aptitudes exceptionnels. « En conférant, lui disait-il, une église ou un autel à un prêtre indigne ou incapable, vous commettez un plus grand péché que si, dans une bataille, vous mettiez à mort, de votre propre main, cinquante ou soixante hommes. » Le duc se rendait compte de l'importance du privilège que Conrad voulait se faire accorder; il hésita longtemps, et ce fut seulement au momentde partir pour la Croisade que, d'un commun accord avec ses frères, il attribua le droit de collation des bénéfices ecclésiastiques et aussi le droit de visiter les couvents à magister Conrad, mais à titre temporaire, et seulement pour la durée de son absence '. C'était de la part du landgrave une grande preuve de confiance ou de
i, Wegele, Die heilige Elisabeth von Thiainijen, p. 89.
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faiblesse; pour le prédicateur, c'était une source plus grande encore d'autorité ; ce que l'on connaît de l'austérité de ses mœurs permet de conclure qu'il n'abusa pas de la puissance qu'il venait d'acquérir et qu'il n'attribua les cures et les autels qu'à des prêtres méritants. En homme prudent et avisé, il ne se contenta pas de la promesse des trois frères, et les décida à faire approuver leur décision par Rome.
Chargé de prêcher la Croisade en Allemagne, le prédicateur ne s'était point soustrait à ce devoir; i cependant aucun de ses biographes ne dit qu'il ait exercé une influence quelconque sur la décision que prit plus tard le landgrave de partir pour la Palestine, car ce fut des mains de l'évêque de Hildesheim qu'il reçut la croix.
Conrad réservait toute la puissance de son éloquence pour prêcher contre les sectaires et les hérétiques, et toute la fermeté de son caractère, à les poursuivre. « Ses contemporains, dit un auteur allemand ^ regardaient, moitié avec respect, moitié avec horreur, l'inquisiteur elle juge des hérétiques qui, par son action néfaste, fut un fléau allemand. »
Ses prédications n'eussent certes pas suffi, malgré l'invincible attrait qu'exerçait la Terre Sainte sur les âmes pieuses, pour déterminer la