E. Horn, Une nièce de Sainte Elisabeth. J j DiBLIQTHtCA
sabeth s'en trouva informée, de faire connaître son projet à ses vassaux.
Dès lors, toute son activité se porta sur les préparatifs de la Croisade ; il convoqua à Kreuzbourg tous les barons et chevaliers et leur communiqua les décisions qu'il avait prises pour l'administration de ses États pendant son absence. Il pourvut î\ tout avec une grande sollicitude et mit beaucoup de circonspection dans le choix des chevaliers et des hommes d'armes qui devaient l'accompagner. Ces mesures d'intérêt général étant prises, le landgrave songea à lui. Il visita les couvents d'Eisenach, notamment celui des Bénédictines, celui des Cisterciennes, celui des Franciscains, y fit de généreuses offrandes et se recommanda aux prières des religieux; à Reinhardsbrunn, sa retraite de prédilection, il assista aux offices; puis, quand les religieux quittèrent le chœur, il les embrassa et leur demanda de ne pas l'oublier dans leurs prières. Ensuite il se rendit auprès des enfants qu'élevaient les moines et prit tendrement congé de chacun d'eux, n'oubliant pas, au milieu de ses graves préoccupations, les plus petits et les plus humbles de ses sujets.
Le landgrave fit d'abondantes aumônes aux couvents et aux églises, ce qui était d'autant plus méritoire qu'il n'avait voulu prélever aucun impôt sur son peuple pour subvenir aux frais de la guerre sainte,
VIE CONJUGALE lOi
Pendant qu'il pourvoyait au règlement de toutes Icsallaires et qu'il poursuivait les préparatifs nécessaires à une si lointaine expédition, il fit représenter deux fois h Eisenach, par des membres du clergé, le mystère de la Passion et de la inort de Notre Seigneur. A l'impression que ressentent aujourd'hui encore les spectateurs qui assistent à ces représentations d'Oberammergau, où vibre la foi de toute une population, on peut se figurer ce qu'éprouvait alors l'âme simple et fervente de ces peuples croyants. En contemplant les souffrances du Christ, rendues visibles à leurs yeux, ces chrétiens se sentaient enflammés du désir d'aller arracher aux infidèles le tombeau du Sauveur, tous auraient voulu attacher sur leurs poitrines la croix sanglante, mais le landgrave mit un frein à leur zèle et ne choisit que des hommes capables de faire de bons combattants.
Lorsque tout fut bien réglé, Louis pensa qu'il pouvait partir; il lui semblait avoir tout prévu, même le cas où il ne reviendrait pas, car de funestes pressentiments attristaient son âme et les paroles adressées aux moines de Reinhardsbrunn avaient presque été un adieu. Accompagné de toute sa famille, il se rendit à Smakalde où devaient se réunir ses amis, ses conseillers et les croisés et d'où devait s'effectuer le départ officiel, fixé au 24 juin 1227.
C'était au landgrave de Thuringe et de Hcsse
i02 SAINTK ELISABETH DE HaiSGRIE
qu'avait été confié le commandement des troupes de l'Allemagne du Centre, aussi avait-il autour de lui un état-major formé des combattants allemands les plus braves. On y voyait Burkhard de Brandenberg, Meinhard de Mûhlberg, Henri de Stolberg, Rodolphe de Varilla, Henri d'Ebersberg, etc., et environ deux cents chevaliers. Plusieurs prêtres accompagnaient les croisés pour célébrer la messe et distribuer les sacrements aux combattants ; a la tête de ces prêtres se trouvait Berthold, le chapelain de Louis. Le landgrave recommanda à son frère Henri Raspon, régent en son absence, et à son frère Conrad de veiller sur son épouse et sur ses enfants, il s'exprima en termee si confiants et si touchants que les larmes coulèrent des yeux de Henri et de Conrad, semblant donner plus de force aux promesses qu'ils firent à leur frère et souverain.
Quand Louis eut terminé ses recommandations, il prit entre ses bras ses trois petits enfants et, les pressant contre son cœur, les tint longtemps embrassés; écoutant les tendres paroles qu'ils bégayaient, il répondait à leurs souhaits naïfs, songeant sans doute à l'enfant qu'Elisabeth espérait et qui viendrait au monde en son absence.
11 prit alors sa femme entre ses bras et incapable de maîtriser sa douleur, laissa couler ses larmes ; lorsqu'il eut repris un peu de calme, il embrassa tendrement sa mère et la pria iustam-
mciit (le veiller sur sa chère Elisabeth. Il ne pouvait non plus se détacher de la duchesse Sophie cl, longtemps, il confondit, dans une môme étreinte, les deux C'tres qui lui étaient peut-être les plus chors au monde. Les chroniqueurs rapportent que celle scène déchirante des adieux dura plus d'une demi-heure, les assistants ne le remarquèrent certes pas, car ils étaient nombreux, les pères et les maris, les fils et les frères, les fiancés qui prirent congé à Smakalde des êtres aimés qu'ils quittaient et que beaucoup ne devaient plus revoir. Dans tous les groupes, les mêmes sentiments se donnaient libre cours, les mêmes recommandations s'échangeaient et les mêmes larmes coulaient. Les pauvres gens qui ne partaient pas prenaient part à la tristesse générale et se pressaient autour de leur duc qu'ils voulaient voir une fois encore.
Pour mettre fin à ces démonstrations, quelques croisés plus fermes que les autres, ou peut-être ayant pris auparavant congé de leurs familles, entonnèrent un hymne religieux. Inspirés par la grandeur de l'œuvre qu'il leur était donné d'entreprendre, ils remerciaient Dieu de leur avoir permis d'aller combattre pour Lui. En entendant ces chants, Louis comprit qu'il était temps de partir, il s'arracha aux étreintes de sa mère et de sa femme, s'élança sur son cheval et donna le signal du départ. Les croisés se mirent en marche aux
accents de l'hymne sacré qu'ils devaient répéter plus d'une fois le long de la route.
Elisabeth, qui n'avait jamais hésité à faire de longues chevauchées à côté de son époux, le suivit à cheval et bientôt se retrouva auprès de lui; elle ne pouvait encore se résoudre à le quitter et finit par obtenir de l'accompagner jusqu'à la limite des Etats de la Thuringe.
Quand la troupe eut atteint la frontière du duché, Elisabeth supplia son époux de la laisser encore l'accompagner ; ce désir répondait trop à ses propres sentiments pour qu'il n'y consentît pas ; le lendemain, la même scène se renouvela et la duchesse manifesta son intention de suivre les pèlerins en Terre Sainte. Peut-être le duc n'aurait-il pas eu le courage de s'opposer à ce pieux désir si l'état de santé de la duchesse n'eût exigé les plus grands ménagements.
L'amour maternel triompha et Elisabeth renonça, pour la petite créature qui n'était pas encore née, au bonheur qu'elle eût éprouvé, non seulement à accompagner son époux, mais aussi à la joie spirituelle que lui eût procuré un pèlerinage aux lieux que son Sauveur avait sanctifiés par sa Passion ^
i. En allant en Palestine, Elisabeth n'eut fait que suivre l'exemple donné par une reine de Hongrie, Marguerite de France, fille de Louis VII. Devenue veuve de Bêla III, la vaillante reine s'était mise à la tête des troupes envoyées
Obéissant à la voix du devoir, Elisabeth ne résista donc plus quand le sire de Varilia donna le signal de la séparation. Avant de quitter sa chère Elisabeth, le duc lui montra une bague qu'il portait toujours au doigt et dont la pierre, un saphir, lui servait à caclieter les missives secrètes, il lui dit : « Vois, ma chère sœur, sur celte pierre est gravé l'Agneau de Dieu avec sa bannière, quiconque t'apportera celte bague, tu pourras le croire, qu'il t'annonce que je suis en vie ou que je suis mort. 0 ma chère Elisabeth, mon doux trésor ! que Dieu tout-puissant te bénisse et te donne bon courage. Ne m'oublie pas dans tes prières! Il faut que je parte, que Dieu te bénisse! »
En prononçant ces paroles, Louis se sépara d'Elisabeth, qui tomba entre les bras de ses dames d'honneur et n'eut plus que la force de regarder son cher époux s'éloigner. Quand, malgré tous ses efforts, elle ne put plus le voir, elle reprit la route qu'elle venait de parcourir avec lui et rentra tristement à la Wartbourg; elle quitta, comme elle l'avait fait pendant chacune des absences du landgrave, ses vêtements et ses ornements de duchesse pour revêtir de sombres habits, qu'elle ne
par Henri VI, empereur d'Allemagne; elle était parvenue en Terre Sainte et après quelques actes qui en font une héroïne de cette chevaleresque épopée, elle avait trouvé la mort à Saint-Jean-d'Acre.
devait plus quitter que pour la bure de François d'Assise.
Le trésorier du château, pour ne pas enfreindre les ordres donnés par le landgrave, ne mit d'abord pas d'obstacle aux aumônes d'Elisabeth; on peut se représenter ce qu'elles furent pendant ce court espace de temps, qui s'étendit du départ du landgrave à la naissance de l'enfant attendu. La prière et les bonnes œuvres remplirent les longues journées de la duchesse, qui fuyait plus que jamais les distractions que la cour eût pu lui offrir. Quand son enfant fut venue au monde, le jour de la Saint- Michel *, elle lui donna en souvenir de sa mère, le nom de Gertrude. Nous avons tout lieu de croire que souvent sa pensée se reportait vers la Hongrie ; les voyageurs qui venaient des bords du Danube lui parlaient de sa patrie et de sa famille. L'évêque Egbert, qui avait accompagné André II à la Croisade, avait dû, de retour à Bamberg, lui parler de son père, et ainsi Elisabeth trouvait un aliment à l'amour qu'elle conserva toute sa vie pour ses parents et surtout pour sa patrie dont l'ardente foi avait inspiré sa profonde piété.
Distrait par les incidents du voyage, le landgrave souffrit moins de la séparation que la duchesse; puis, en véritable guerrier, dès qu'il eut pris le commandement de la petite armée qu'il