‹ Sainte Elisabeth de HongrieChapitre 32 sur 58 · Quelques auteurs l'évaluent à 12.000 personnes · texte numérisé non relu

Quelques auteurs l'évaluent à 12.000 personnes

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larmes couler, les assistants pensèrent qu'ils ne pouvaient mieux faire que de la mener à lu duchesse. Toujours compatissante, mais toujours clairvoyante aussi, Elisabeth sut voir jusqu'au fond de l'àme de la jolie Hildegonde et lui demanda si elle n'avait jamais songé à mener une autre vie. (( Oh ! oui, répondit la jeune fille, depuis longtemps même, j'aurais pris l'habit religieux et je me serais consacrée h. Dieu, mais il m'en coûtait trop de sacrifier ma belle chevelure... En entendant ces paroles qui répondaient si bien à ce qu'elle avait pressenti, Elisabeth s'écria avec satisfaction : « Je suis plus heureuse qu'on t'ait coupé les cheveux que si mon fils était empereur! » Les choses n'en restèrent pas là, Elisabeth prit avec elle la jeune Hildegonde qui bientôt se consacra à Dieu et servit les pauvres à l'hôpital de Marbourg.

Après cette interruption, la distribution continua toute la journée ; Elisabeth circulait, calme et joyeuse, au milieu de cette assemblée où l'on eût dit que toutes les misères humaines s'étaient donné rendez-vous. Pour tous ces pauvres êtres que la maladie ou la pauvreté avaient accablés, la veuve trouvait une parole de consolation ; malgré ses vêtements sombres et modestes, elle semblait à tous une reine resplendissante, reine elle l'était, en effet, par sa royale générosité, ignorant la parcimonie et ne pratiquant pas l'économie qui, du reste, n'était pas encore rangée au nombre des

vertus, triste vertu qui mal pratiquée risque d'atténuer l'élan du cœur et fait thésauriser ces biens qu'il faut abandonner en partant pour ce monde où l'on n'emporte que ce qu'on a donné.

Avant le crépuscule, les pauvres se remirent en route ; mais les moins valides, les plus âgés, les femmes, les enfapits hésitant à repartir pour voyager à l'obscurité, cherchèrent un abri au village. Elisabeth les fit encore une fois réunir, ordonna qu'on pourvût à tous leurs besoins et qu'on leur allumât un grand feu auquel ils pourraient se chauffer; elle leur distribua encore elle-même à chacun un denier de Cologne et n'excepta aucun enfant de sa distribution. Satisfaits de se voir si bien traités, les pauvres gens exprimèrent leur contentement par des chants, et la duchesse, les entendant, sortit de sa demeure pour aller contempler ce bonheur simple et naïf; s'adressant à ses suivantes et leur montrant ces malheureux dont le visage exprimait la joie, elle leur dit : « Je vous l'ai maintes fois montré, il faut rendre les hommes aussi heureux que possible. >;

Quelque temps après son arrivée en Hesse, Elisabeth voulut resserrer les liens qui l'attachaient à la famille franciscaine et, dans l'humble chapelle des Franciscains, de Marbourg, elle prit l'habit pour se rapprocher, par la pauvreté de so^ costume, des disciples de François d'Assise. En présence de magister Conrad disant la messe, le

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F. BurkarJ lui donna, en môme temps qu'à sa lidèle suivante Guta, la tunique et la corde des membres du Tiers-Ordre. Sainte Elisabeth est considérée, à juste titre, comme la première Tertiaire en Allemagne.

Sur le désir exprimé par le pape, la chapelle du nouvel hôpital avait été consacrée à saint François d'Assise, admis au nombre des saints, en octobre 1228. Grégoire IX s'intéressa toujours à la veuve du landgrave et lui écrivit plusieurs lettres pour l'encourager à supporter ses épreuves'.

Sur ce domaine qu'elle s'était créé, Elisabeth allait pouvoir développer toute son activité, elle le fit avec l'ardeur et la persévérance qu'elle mettait à toutes choses ; deux fois par jour et souvent davantage, quand il le fallait, elle allait, avec ses suivantes, à l'hôpital et là, vraie lîlle de la Charité avant les Filles de saint Vincent de Paul, elle s'arrêtait auprès de chaque malade, lui donnait tous les soins qu'exigeait son état et ne le quittait qu'après l'avoir réconforté par de bonnes paroles, murmure suave de la vérité qui pénétrait jusqu'à son cœur. La compassion qu'elle avait montrée comme jeune femme pour les gens atteints des maux les plus repoussants, ne fit qu'augmenter-

1. Ch. Wenck publie {Hochland, novembre 1907), une lettre inédite de Grégoire IX à Elisabeth, commençant ainsi : c Gregorius episcopus, serons servorum dei. Dilecte in Christo filie Lantgravie Thuringie. Salutem et apostolicam benedictio-

les lépreux, ces tristes épaves de rhumanité, avaient toute sa pitié ; elle leur témoignait cette compassion que l'on éprouve pour tous les maux qui ne peuvent être guéris ; elle ne voulait voir dans leurs plaies hideuses et repoussantes que des membres souffrants de Jésus-Christ. La nature, quelquefois, reprenait ses droits, et Elisabeth ne pouvait réprimer un mouvement de répulsion, à la vue ou au contact de certains ulcères ayant causé d'affreux ravages dans ces cadavres ambulants, mais alors, faisant appel à tout son courage, elle surmontait ce qu'elle considérait comme une défaillance, et prodiguait au pauvre malade, qu'elle craignait d'avoir humilié, les soins les plus tendres ; elle ne voulait pas qu'il pût lire dans son regard l'effroi et le dégoût qu'il inspirait à tous les hommes.

Son entourage croyait devoir mettre un frein à son zèle, mais son ingéniosité était grande pour déjouer les obstacles, elle semblait écouter les conseils que la prudence dictait : seulement, dès qu'une occasion s'en présentait, elle passait outre, et, tandis qu'autour d'elle, comme autrefois déjà, tous redoutaient la contagion, confiante en la divine Providence qui veillait sur elle, la royale infirmière allait toujours, et toujours sortait pure des contacts les plus impurs.

Elle ne pouvait guérir tous les malades qu'elle soignait, mais à tous elle procurait un soulage-

ment appréciable, car, après les avoir soumis à ces soins de propreté dont l'absence avait été, dans bien des cas, la cause même de leur mal, elle les pansait avec une délicatesse qui leur évitait toute sensation douloureuse et elle donnait ses soins avec une si grande expérience qu'on l'eût crue puisée dans la science si la charité ne suffisait pour produire de ces prodiges.

Mais quelle qu'ait été la pitié de la duchesse pour les maux physiques des pauvres malades, elle n'oubliait pas le soulagement moral qu'elle devait aussi à leurs âmes; elle cherchait d'abord, par de persuasives paroles, à les amener à la réconciliation avec Dieu et les décidait à recevoir les sacrements. Quelquefois, elle rencontrait chez des malheureux que la détresse de longues et cruelles souffrances avait aigris, une vive résistance, et ses pieux biographes nous racontent qu'alors elle faisait violence à sa douceur habituelle et savait contraindre, même par la force, ces malades à songer à leurs âmes. Plus le mal d'un grabataire était horrible, plus Elisabeth lui prodiguait ses soins les plus empressés, et plus son cœur souffrait, plus elle s'efforçait d'apaiser ses alarmes, en lui parlant des éternelles espérances qui seraient le prix de ses souffrances temporelles.

En allant visiter les malades, en assistant les mourants, en les ensevelissant de ses propres mains,

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dans les toiles qu'elle apportait, où même dans ses vêtements, Elisabeth accomplissait le plus p*^nible des devoirs de la miséricorde. Les malheureux de la Thuringe qui voyaient cette jeune femme, d'une resplendissante beauté, s'asseoir à leurs chevets, leur prodiguer ses soins et qui l'entendaient leur parler de là magnificence qui les attendait dès qu'ils seraient auprès de Dieu, devaient croire qu'un ange était descendu du ciel pour les y conduire. Il est vrai que l'on n'avait encore guère vu une fille de roi s'adonner ainsi à ces œuvres si humbles et si grandes.

Quel contraste avec ce qui se passe aujourd'hui dans les hôpitaux, hélas, si nombreux d'oii le Christ est banni! Le corps est, certes, mieux soigné qu'autrefois, mais qui songe à l'àme des malades dans ces immenses agglomérations oîi de tant de gémissements qui s'exhalent, pas un peut-être n'est un appel à la pitié divine? Et, quand la mort approche, l'agonisant lutte contre ses douloureuses étreintes et, s'il pense encore, l'effroi envahit son âme; personne ne lui murmure une parole d'encouragement, personne ne lui tend le crucifix qui lui eût fait espérer la miséricorde, il quitte le monde, le regard perdu sur le plafond blanc de la salle, et son âme passe

sans guide et sans flambeau

De la nuit d'ici-bas dans la nuit du tombeau.

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Elisabeth n'oubliait pas les autres infortunés; los pauvres, les souffrants avaient une grande part à sa sollicitude. Ses beaux-frères ne s'étaient pas trompés, en prévoyant qu'elle donnerait tout l'argent dont elle disposerait, sa charité était inépuisable et jamais peut-être ne se réalisa plus coiriplètement le véritable rôle du riche, intermédiaire naturel placé par Dieu sur la terre pour être le dispensateur de ses bienfaits aux pauvres.

Elisabeth donnait largement, car elle ne voulait pas seulement soulager la misère du pauvre qui s'adressait à elle, elle voulait encore que, ses besoins les plus pressants satisfaits, il lui restât quelque chose pouvant lui procurer de la joie ; comme elle aimait à le répéter avec une touchante simplicité : « Il faut rendre les gens aussi heureux que possible», et elle s'y efforçait. Ses largesses attiraient naturellement les pauvres gens en masse à Marbourg et, dans le nombre, devaient bien se trouver quelques créatures dont la pauvreté était feinte et qui exploitaient la charité de la bonne duchesse. Sa perspicacité était assez vive et ne dut pas être souvent trompée ; cependant Elisabeth devait penser que, « devant la main qu'on tend, l'enquête est sacrilège ». Quelques écrivains lui ont reproché avec acrimonie les erreurs que sa générosité avait pu commettre, et ils ont été jusqu'à dire que, par ses larges aumônes, elle encourageait id paresse et la fainéantise. 11 se peut que, parfois,

elle ait laissé tomber son aumône dans une main indigne, mais il est bien permis à la charité de fermer de temps en temps les yeux, ne serait-ce que pour ne pas être confondue avec la justice. « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous», a dit le divin Sauveur, et cette parole n'est que trop vraie, car il y a toujours eu, il y a encore et il y aura toujours, malgré tous les efforts des philanthropes, une foule de pauvres gens à qui des malheurs mérités, ou immérités, des maladies, des infirmités ne permettront pas de vivre sans l'aide d'autrui , le secours, accordé par une administration, peut les empêcher de mourir de faim, la charité chrétienne seule peut les aider à vivre et à souffrir; elle a là un vaste domaine où elle trouvera toujours à s'exercer, car on ne peut pas plus limiter son action que l'on ne peut arrêter les élans du cœur.

Du reste, autant que possible, Elisabeth n'accordait ses aumônes qu'à ceux qui en étaient vraiment dignes ; aux gens valides, elle recommandait le travail et, dans les outils, les vêtements qu'elle leur donnait pour leur permettre de travailler, dans le secours qu'elle leur accordait en attendant qu'ils aient pu gagner un salaire, dans les paroles qu'elle leur adressait, ne voit-on pas en germe ce qui fut donné à la fin du xix* siècle de réaliser : l'assistance par le travail?

On trouvera une autre preuve de la sagacité de ses appréciations sur l'emploi de l'argent dans ces

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deux traits que citent ses biographes. Elisabeth aimait, dans ses promenades, à s'arrêter quelquefois dans un couvent et à faire une pieuse station à la chapelle; ce fut ainsi qu'elle entra, un jour, dans un couvent de moines, vivant d'aumônes; les religieux, au nombre de vingt-quatre, lui montrèrent leur éghse d.5corée de sculptures et de statues dorées. Lom d'admirer ces riches peintures, Elisabeth, avec sa franchise habituelle, dit aux moines • « Vous auriez mieux fait d'employer cet argent à vous vetir et à vous nourrir convenablement, qu'à couvrir les murs d'images que vous devriez avoir dans le cœur. »

Une autre fois, on lui offrait une image de sainteté fort bien exécutée et d'un prix élevé I a duchesse refusa et expliqua la cause de son refus en disant : « Cette image ne m'est pas nécessaire, car elle est dans mon cœur. »

Maître Conrad, toujours sévère, voulut-il soumettre l'obéissance de sa pénitente à une rude épreuve, ou bien craignit-il vraiment que ses aumônes ne devinssent plus grandes que ses ressources? Quoi qu'il en soit, il enjoignit à Elisabeth le ne plus donner qu'une pièce de monnaie, à la •OIS, a chaque pauvre qui se présenterait. La douce princesse ne songea pas à se soustraire à cet ordre îui lui parut probablement fort pénible; mais a nécessité rend ingénieux, et Elisabeth fit frapper les deniers en argent qu'elle distribua à la place

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des pièces de cuivre. Malgré ce subterfuge, les clients de la patronne des pauvres n'y trouvèren plus leur compte et avec simplicité le lui firent remarquer. « 11 m'est interdit, leur dit-elle, de vous donner plus d'un denier à la fois, seulement il ne m'est pas interdit de vous en donner un chaque fois que vous le demanderez « Les pauvres gens comprirent ce que leur bienfaitrice voulait dire et, après avoir reçu un premier denier, ils allaient faire quelques pas au dehors, le tour de 1 hôpital, ou quelque autre promenade et revenaient ensuite recevoir une nouvelle pièce d'argent.

Ce procédé fut bientôt connu, et maître Conrad apprit comment Elisabeth obéissant à la lettre de son ordre n'en avait guère observé l'esprit. U était trop autoritaire pour admettre même cette apparence d'insoumission et il défendit dès lors à sa pénitente de donner de l'argent aux pauvres. Ainsi limitée, la charité d'Elisabeth ne s'en exerça pas moins avec ardeur, les dons en nature remp acerent les dons en argent et ce fut du pain qu Elisabe h distribua; mais elle donnait de gros pains suthsants pour nourrir des familles entières; bientôt encore on la taxa de prodigalité et magistcr Conrad lui défendit de donner des pains entiers, il ne lui, laissa la liberté que de donner à chaque pauvre ua morceau de pain.

De telles restrictions eussent pu sembler excessives à toute autre qu'^îlis^lipth, mais toujours

prête à accepter les épreuves, elle reçut avec soumission celle que lui infligeait son confesseur; du reste, sa générosité n'était pas à bout de ressoii4*ccs et môme dans les limites restreintes où l'on voulait l'enfermer, elle trouvait encore une sphère où s'exercer et qui, du reste, épuisa ses forces en peu de temps. Aux soins des malades de son hôpital, Elisabeth joignait la visite des malheureux dans tous les environs; elle allait à travers ces pittoresques, mais sauvages montagnes qui enserrent Marbourg, elle entrait dans les huttes les plus misérables et, là, prodiguait aux malades ses soins ; aux malheureux, ses secours; aux affligés, ses consolations ; aux petits enfants, ses caresses. Là, pas plus que dans son hôpital, elle n'hésitait à se charger des besognes les plus rebutantes, elle acquiesçait, avec un tendre empressement, aux caprices des malades, et de pieux contemporains nous ont laissé le récit de faits vraiment touchants où la Providence vint visiblement en aide à la bonne volonté de l'infirmière improvisée.

Rencontrait-elle sur sa route (juelque pauvre malade sans abri ou trop soufl'rant pour regagner ?on domicile, elle le faisait conduire dans son hôpital ou encore l'emmenait chez elle, dans son humble demeure, l'installait dans sa propre chambre et le soignait avec tant de dévoùment qu'elle provoquait les délations haineuses des servantes mises auprès d'elle par Conrad. Elle prit ainsi un jeune

garçon atteint de la lèpre; plus tard, elle recueillit une jeune fille couverte d'ulcères si affreux que nul ne voulait s'approcher de cette malheureuse, dont la maladie avait presque fait un monstre. Son confesseur lui ordonna de renvoyer la pauvre lépreuse, mais, pour avoir enfreint ses ordres, il punit si cruellement sa douce pénitente que plus tard, il trouva nécessaire de s'en excuser auprès du pape.

Une autre fois, Elisabeth rencontra une pauvre femme, à la démarche alourdie par une prochaine maternité, elle la fit admettre à l'hôpital et fut la marraine de l'enfant a qui elle donna son nom; chaque jour elle allait voir la mère et la petite Elisabeth; quand, au bout d'un mois, la mère complètement rétablie put quitter l'hôpital, Elisabeth lui donna son propre manteau et des chaussures; pour préserver l'enfant du froid, elle le fit envelopper dans la fourrure d'une de ses suivantes et, aux provisions qu'elle remit à la mère pour la route, elle ajouta douze pièces d'argent. La femme remercia Elisabeth le soir môme pour partir le lendemain, de bon matin, avec son mari qui était venu la chercher.

Tout en assistant, le lendemain à la messe, Elisabeth ne cessait de penser à la mère et à l'enfant, à un moment son regret de n'avoir pas fait davantage fut si vif, qu'elle dit à sa suivante : « J'ai encore quelque argent, porte-le à cette

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pauvre femme, cela lui servira pour son enfant, » Inutile préoccupation, la femme était partie en abandonnant son enfant. « Apporte-le-moi tout de suite pour qu'il ne souffre pas », dit Elisabeth à la suivante qui venait de lui annoncer cette nouvelle. L'inquiétude toute maternelle d'Elisabeth s'étant calmée lorsqu'elle vit sa filleule à l'abri, elle songea que la justice devait avoir son cours, elle fit mander le juge et lui ordonna d'envoyer des gens d'armes à la recherche des fugitifs. Une de de ses suivantes l'engageait à prier Dieu pour que l'on retrouvât la mère, mais Elisabeth lui répondit : « Je ne puis rien demander à Dieu, sinon que sa volonté s'accomplisse. » L'homme et la femme furent d'autant plus vite rejoints qu'à partir d'un certain moment, racontèrent-ils, une force irrésistible les avait empêchés d'avancer; les assistants conclurent que ce dut être au moment où Elisabeth s'était mise en prière. L'homme fut sévèrement admonesté et la femme dut rendre tout ce qu'elle avait reçu, pour être distribué à d'autres pauvres. Mais, comme l'on s'attache aux malheureux en raison du bien qu'on leur fait, la compatissante duchesse ne pouvait laisser partir sa protégée dépouillée, elle lui fit donc donner d'autres vêtements et lui remit de l'argent.

Dans une autre occasion, ce fut une pauvre malade que la duchesse avait recueillie et soignée dans sa propre demeure, qui s'enfuit un matin en

emportant tous les vêtements de sa bienfaitrice. Cette ingratitude ne provoqua nul ressentiment chez Elisabeth, qui dit seulement : « Seigneur, je vous rends grâce de m'avoir faite semblable à vous, car vous êtes venu au monde pauvre et nu et vous avez été cloué ainsi sur la croix. » Nulle mésaventure, nulle ingratitude ne pouvait empêcher Elisabeth de faire le bien, c'était pour elle une satisfaction du cœur et aussi un devoir ; cette conviction lui donnait une force invincible.

« L'altruisme, a-t-on dit de nos jours, est une force où la plus haute intelligence et la volonté la plus opiniâtre trouvent un développement aussi fécond que dans la science ou dans l'art. » En remplaçant le mot altruisme parce qu'il veut remplacer lui-même, par ce beau et noble mot de charité, on voit qu'Elisabeth possédait une force véritable, mais, à sa haute intelligence, ellejoignait, nonune volonté opiniâtre, mais un profond amour pour le Sauveur et pour les pauvres. C'était dans cet amour qu'elle puisait la force de ce développement fécond qui, à travers les siècles, rayonne dans la science de la bienfaisance et dans l'art divin de la charité.

Magister Conrad est regardé comme le premier inquisiteur, en Allemagne. A cette époque du moyen âge, l'unité catholique était considérée comme une loi fondamentale des Etats de l'Occi-

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(iont; essayer d'y porter atteinte, c'était une révolte contre les lois existantes. « Autrefois, ditM.deFalloux, en dehors du vrai, tout était, môme socialement, caractérisé comme erreur et comme crime. Le premier pas hors de l'unité entraînait dans la révolte manifeste. La société tout entière était religieuse et religieusement constituée. Aujourd'hui, la société vit sur une autre base. Elle ne se réserve que la tutelle de l'individu physique, la protection de la vie matérielle; mais dans le domaine, dont elle se réserve la direction, elle agit exactement comme agissait la société ancienne. Le temps présent lui-même justifie le passé. »

Appuyésur des raisons d'ordre politique presque autant que religieux, l'inquisiteur trouvait à exercer son autorité sur un domaine fort étendu, et nul n'était à l'abri de ses soupçons ou de ses investigations, de ses poursuites ou de ses condamnations. Car, a ditBalmès, « l'inquisition n'est qu'une application, à un cas particulier, de la doctrine d'intolérance qui, avec plus ou moins d'exlension, forme la doctrine de tout pouvoir existant. »

A peine en possession des titres qui lui assuraient un pouvoir que la bienveillance du pape augmentait encore, magister Conrad se mit à l'œuvre^; il visita les couvents et les monastères, y introduisit des réformes qui n'auraient rien perdu

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