Kaltner, Konrad von Marburg, p
à être faites avec moins de rigueur. Ce fut après que la paix avait été conclue entre le pape et l'empereur Frédéric qu'il se livra avec ardeur à la recherche des hérétiques. La lettre de Grégoire IX, du 11 octobre 1231, par laquelle des indulgences étaient accordées aux personnes qui assisteraient aux sermons de magister Conrad, encourageait aussi l'inquisiteur à persévérer dans la répression de l'hérésie. Mais bientôt Conrad alla si loin dans cette répression que Sigefroy, archevêque de Mayence le fit appeler, et en secret, lui recommanda d'user de ménagements ; cet avis n'ayant pas été écouté, les archevêques de Cologne et de Trêves lui ordonnèrent d'agir avec plus de mesure et de raison K Conrad ne céda pas davantage et rien qu'à Marbourg, quatre-vingts personnes périrent sur le bûcher*.
L'application de ces doctrines d'intolérance devait plaire au caractère autocratique de Conrad, malheureusement elle eut une influence désastreuse sur tous ses agissements, et l'amena à oublier, surtout envers sa pénitente dont le pape l'avait institué le défenseur, les préceptes de douceur et de mansuétude recommandés par l'Evangile. Aussi Elisabeth eut-elle maintes fois à souffrir de l'in-
i. Kaltner : Konrad von Marburg.
2. Leurs cendres étaient jetées dans un ruisseau coulant à Marbourg, et qui prit dès lors le nom de Ketzerbach qu'il porte encore aujourd'hui.
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exorable sévérité avec laquelle son confesseur lui lit gravir le chemin qui devait la conduire au salut et à la sainteté.
Il ne faudrait pourtant pas juger avec notre état d'esprit actuel ces actes, qui répondaient alors sinon aux nécessités, tout au moins à l'idéal de cette époque médiévale où la religion occupait la première place et la plus importante, dans les préoccupations de la vie, oii les manifestations publiques de la foi étaient choses toutes naturelles. Cependant, en lisant les récits que les auteurs contemporains nous ont laissés sur la façon dont Conrad remplissait son rôle de directeur, on ne peut qu'éprouver un sentiment de commisération pour la douce Elisabeth qui subissait sans se plaindre les châtiments corporels ^ que lui infligeait son confesseur pour le moindre manquement à des conventions que l'inquisiteur allemand interprétait toujours dans le sens le plus étroit.
Mais, en môme temps, on ne peut qu'admirer la patience avec laquelle Elisabeth supportait ces humiliations que sa foi transformait en mérites devant Dieu. Elle eût pu choisir un autre directeur et se soustraire au joug de maître Conrad, mais une pensée la retint vraisemblablement ; Conrad avait été agréé par son époux, c'était lui
i. Malgré sa conception sur la nécessité des mortifications, Conrad n'avait infligé, dit Wegele, aucun châtiment corporel à sa pénitente, tant que le landgrave avait vécu.
qui avait confié sa chère Elisabeth à la direction du savant magister, s'y soustraire eût été pour elle manquer de respect à la volonté de celui à qui elle avait juré de rester toujours fidèle, c'eût été aussi manquer d'obéissance au souverain pontife qui s'était préoccupé de ses intérêts spirituels et temporels. Elisabeth voyait, dans toutes ces circonstances, la volonté de Dieu et ne cherchait qu'à y conformer sa propre volonté. Aussi, en rapportant quelques traits que les chroniqueurs nous ont transmis sur Elisabeth et sur Conrad, essaieronsnous de les voir à la lumière delà foi auxni' siècle. Néanmoins, en présence de certains faits, il est permis de se demander si le fanatique inquisiteur qui trouvait à satisfaire ses instincts dominateurs dans l'exercice même de ses fonctions, ne se laissait pas guider, en présence de la duchesse, par l'espèce d'animosité qu'il témoignait aux riches et aux puissants depuis que sa situation en avait fait ses justiciables, et, si ce sentiment, que rien ne laissait soupçonner au début de sa carrière, ne le guidait pas dans ses procédés rigoureux à l'égard de sa pénitente qui, malgré son humilité, ne conservait pas moins dans ses attitudes et dans ses sentiments toutes les traces de sa royale origine. Un épisode que mentionnent tous les chroniqueurs le prouverait, tout en montrant que Conrad ne se bornait pas à exercer son autorité, mais qu'il mettait dans cet exercice une malicieuse mé-
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chancetd dont rintcntion ne peut être contesWe. H se trouvait un jour au monaslt're des Prémontréos d'Aldenbergoù la petite Geiirude était pensionnaire; il avait le projet d'y faire entrer Elisabeth comme religieuse et lui ordonna de venir l'y rojoihdre.
Pour la seconde fois, la première c'était peu après Ifl mort du landgrave, il est question pour Elisabeth d'entrer dans un couvent, et ce projet est abandonné chaque fois, sans que l'on en donne les raisons, ce qui permettrait de conclure, avec quelque vraisemblance, que la vie contemplative du cloître avait peu d'attraits pour la jeune veuve.
Heureuse de pouvoir embrasser sa fille, la duchesse se hâta d'obéir à cet ordre ; mais, arrivée au monastère, elle ne voulut pas y pénétrer avant que les religieuses eussent demandé, pour elle, à magister Conrad, l'aulorisalion de franchir la clôture. « Qu'elle entre si elle veut^ », fut la réponse ambiguë qu'il fit auxreligieuses. Elisabeth ne pouvait guère l'interpréter autrement que dans un sens affirmatif, Conrad n'était-il pas comme « visiteur des couvents » à même d'accorder cette autorisation ? Mais à peiiie Elisabeth eut-elle fait quelques pas, après avoir franchi la clôture, que magister Conrad la fit revenir, et lui rappelant le vœu d'obéissance qu'elle avait fait autrefois, la menaça des
i. Intret si vult {Libelltis).
foudres que l'Eglise réserve à ceux qui ont violé la clôture d'un couvent. Ses deux suivantes, qui n'avaient qu'ouvert la porte, durent se prosterner et recevoir trente coups d'un long bâton noueux, appliqués par F. Gérard ; Elisabeth reçut le même châtiment, pendant que Conrad récitait le Miserere.
Quelques jours plus tard, Elisabeth s'entretenant avec Ysentrude de cet incident lui disait : « Il est opportun de supporter avec patience de pareils châtiments, car nous sommes comme le roseau qui croît au bord delà rivière ; quand l'eau monte et que la rivière déborde, le roseau s'incline et ploie, aussi l'inondation passe sans l'endommager. Quand l'eau se retire, le roseau se redresse et, joyeux, continue à croître avec vigueur. Nous aussi, nous devons quelquefois nous incliner et nous humilier pour nous redresser ensuite avec joie et confiance. »
Cette confiance, c'était en Dieu qu'Elisabeth la mettait ; car son confesseur, ce représentant sur la terre de la justice et de la miséricorde de Dieu, ne lui inspirait guère que de la crainte; crainte toute spirituelle, il est vrai, comme elle s'en expliqua avec ses compagnes : « Si je crains à ce point un homme, leur dit-elle, combien ne dois-je pas craindre davantage Dieu qui est notre Maître et qui juge tous les hommes? »
Aussi Elisabeth recherchait-elle les lumières
d'autres ecclésiastiques, c'est ainsi que nous la voyons, lors d'un séjour du moine Rodeger à Marbourg, s'entretenir avec lui de quelques questions religieuses et lui demander son avis sur l'affection du Créateur pour ses créatures. « Une chose me tourmente, dit-elle, à ce confident de ses premières aspirations vers une vie plus parfaite, je doute de l'affection du Créateur envers moi, non qu'il ne soit infiniment bon et infiniment prodigue de son amour, mais parce que mes nombreux démérites me repoussent loin de lui quand mon cœur brûle d'amour pour lui. » Le P. Rodeger la rassura et lui prouva que la bonté et la miséricorde de Dieu sont infinies. Il eût pu lui dire, comme Calderon l'écrivit si bien plus tard : « Le ciel a moins d'étoiles, la mer, moins de grains de sable, le feu moins d'étincelles et la lumière moins d'atomes que Dieu ne pardonne de péchés. » Un miracle, dit la légende, vint confirmer les paroles du religieux, et Elisabeth se jeta à genoux pour confesser au P. Rodeger le péché qu'elle avait commis en doutant de la bonté divine.
D'autres fois, elle allait s'entretenir avec un moine vivant en ermite dans la petite chapelle qu'elle avait fait ériger au-dessus d'une source coulant à quelque distance de Schrœck^; ce fut
i. Dans son opuscule Die Kreuzkapelle der hl. Elisabeth am Lahnberg, l'abbé Jùngst dit que le village de Schrœck est l'un des plus anciens de la Hesse ; au iiu* siècle, s'y dres-
lors d'une de ces excursions que Conrad la fit brusquement rappeler. Sans le moindre mouvement de révolte, Elisabeth revint sur ses pas et dit à l'envoyé de Conrad : « Pour être sage, nous devons faire comme la limace qui par les temps de pluie rentre dans sa maison ; obéissons et retournons sur nos pas. »
Souvent, Elisabeth se rendait au village de Schrœck, situé à quelque distance de Marbourg ; la route, aujourd'hui fort belle, n'existait guère alors et la duchesse fit établir une chaussée pavée. En cheminant à travers les bois qui recouvrent les collines, Elisabeth se livrait à la méditation, le Pater en faisait souvent l'unique sujet; mais ce qu'elle voyait autour d'elle, depuis l'humble fleur cachée dans l'herbe, jusqu'à l'arbre majestueux, tout lui était prétexte pour admirer la nature et pour louer Dieu. Elle allait aipsi, le corps sur la terre et l'esprit dans le cieH, se livrant à la contemplation qui avait pour elle un vif attrait, elle y trouvait le charme du mystère
sait déjà le château héréditaire des chevaliers de Schrœck. L'endroit où s'élevait la chapelle de la Croix était connu dès l'antiquité, la source claire et abondante qui y coule attirait le peuple; le duc saxon Widukind, dit la légende, aurait établi son cartip dans les environs. Non loin de là, se voit une pierre d'une dimension et dune forme singulières qui aurait servi d'aulel des sacrifices aux païens.
1. La légende raconte que, quand il pleuvait, Elisabeth n'avait pas besoin de chercher un abri, l'eau du ciel ne la mouillait pas.
OÙ l'àme s'enferme avec d(5liccs pour entendre la voix divine, silencieuse et subtile comme la brise qui traverse l'air.
Avant de descendre au fond de la vallée où se blottit le village de Schrœck, Elisabeth faisait volontiers une balte auprès de la source, à cet endroit du versant du Lahnbcrg, où le paysage, déployant toute sa magnificence, avait pour elle un attrait particulier, car il évoquait, par son aspect, le souvenir de la Thuringe ; la vue pouvait embrasserun cercle de montagnes, aux pittoresques contours, s'arrêter sur le village de Schrœck et se reposer ensuite sur la petite oasis où coulait la source qu'abritaient les chênes et les hêtres; cet endroit formait de plus la limite des domaines de la duchesse de Thuringe.
Les pauvres de Schrœck et des villages environnants avaient pris l'habitude de se rendre auprès de la chapelle et d'y altcndre la duchesse, qui y venait toujours munie d'abondantes aumônes^ ; la légende, qui a tissé un voile d'or sur les sentiers parcourus par Elisabeth est riche en
1. Une tradition veut qu'Elisabeth ait promis aux habitants de Schrœck qu'ils ne connaîtraient pas, pour leurs demeures, le danger du feu et, effectivement, on ne se souvient pas d'un incendie dans le village, aux maisons à pans de bois apparent; aussi les habitants attribuent-ils ce fait à la protection de leur patronne, sainte Elisabeth, doutla statue surmonte le portail de l'église.
touchants épisodes' qui se seraient produits sur les coteaux du Lahnberg et aux environs de la source; la duchesse lavait les plaies des malades dans l'eau claire de la source ^ et bientôt on attribua des qualités miraculeuses à cette eau qu'elle savait rendre si efficace. Les générations qui se sont succédé à Schrœck n'ont pas laissé s'effacer le souvenir des bienfaits de la duchesse de Thuringe, c'est à cette mémoire fidèle et reconnaissante que le village doit d'être demeuré catholique. Le nom de la sainte y est resté en grande vénération, il n'y a guère de famille, à Schrœck, oii l'une des filles ne porte le doux nom d'Elisabeth.
La chapelle que la duchesse avait fait ériger audessus de la source, probablement en souvenir de son époux, était une chapelle de « la sainte Croix » comme en édifiaient alors les chrétiens qui ne pouvaient partir pour la Terre Sainte; là,
1. Un peu au-dessus de la fontaine, on montre une grosse pierre dans laquelle se trouve une petite cavité toujours remplie d'eau claire ; suivant la tradition, cette cavité ne serait autre chose que l'empreinte du pied de la duchesse de Thuringe; poursuivie un jour par un loup, elle aurait mis le pied sur la pierre pour atteindre un arbre dans les branches duquel elle se réfugia. Le peuple attribue à l'eau claire de cette cavité des vertus curatives pour les maux d'yeux.
2. La source porte encore le nom de Fontaine Sainte-Elisabeth, mais la chapelle n'existe plus ; en 1596, un landgrave protestant la fit remplacer par un temple grec où se lit une emphatique inscription.
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agenouillés, devant l'autel ou au pied de la croix, ils suivaient en esprit leurs frères privilégiés et conibatlaient pour eux par d'ardentes prières. On alUibue à saint Doiiiface l'érection d'une église de la Croix à Kreuzbourg ; en 1223, le landgrave Louis et Elisabeth, qui résidaient alternativement à la Wartbourg et à Kreuzbourg, avaient fait ériger une chapelle de la Croix, près du pont de la Werra, contre la paroi du rocher.
Les visites d'Elisabeth au village de Schrœck, n'avaient pas que la charité pour but; Marbourg alors ne possédait pas encore de cure et quand magister Conrad était absent soit pour prêcher, soit pour remplir une mission, la duchesse allait chercher auprès du curé de Schrœck quelques conseils spirituels. C'était alors un prêtre nommé Wiegand, fort réputé pour sa science et sa vertu ; son influence s'exerçait bien au-delà des limites de sa paroisse ; l'archevêque de Mayence et l'abbé de Fulda s'adressaient à lui pour des missions de confiance. On comprend que la duchesse pouvait éprouver quelque bien des entretiens avec ce prêtre dont la douceur et la mansuétude devaient lui inspirer des pensées plus consolantes et plus reconfortantes que la sévérité du magister Conf«d.
Plus tard, quand sa fille, la duchesse Sophie de Brabant, se trouva à Marbourg, elle s'entretint avec le curé de Schrœck et le décida à quitter son paisible village pour devenir chapelain de la
cour*. Que de traits touchants ne dut-il pas porter à sa connaissance, lui qui avait si bien connu sainte Elisabeth et qui l'avait vue tant de fois à l'œuvre. La vie à la cour ne lui convint sans doute pas, car quelques années plus tard, il entrait dans l'Ordre Teutonique et, en 1254, on trouve un achat de biens fait pour l'Ordre et signé : Frater Wigandus de Schreckede.
Ainsi s'écoulait la vie d'Elisabeth à Marbourg ; par son incessante charité, elle -avait appris à retrancher chaque jour quelque chose sur ses besoins. « C'est, en effet, la vraie grâce de l'aumône, en soulageant les besoins des pauvres, de diminuer en nous d'autres besoins qu'y fait naître la seule délicatesse. » Aux yeux d'un étranger, la duchesse de Thuringe pouvait, par la modestie de ses vêtements, paraître une femme bien peu fortunée; cette pauvreté apparente fut probablement la seule chose qui frappa quelques pèlerins hongrois traversant la Thuringe pour se rendre à Aix-la- Chapelle, et, de retour en Hongrie, ils firent un dramatique récit de la misère dans laquelle vivait la fille de leur roi. André II, indigné, décida d'envoyer un ambassadeur en Thuringe pour prier sa fille de rervenir à la cour royale, où elle serait reçue avec tous les honneurs dus à son rang. Le sei-
1. Jungsl, Die Kreuzkapelle der hl. Elisabeth am Lahnberg. Fulda, 1893.
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giu'ur Bânlly 1 fut chargé de cette mission; accompn^né (l'une suite nombreuse, il se rendit tout d'abord à Eisenach et fut reçu à la Wartbourg par Henri Huspon qui se considérait comme landgrave. Donnant libre cours à ses sentiments peu fraternels, il rt^ponditaux questions de l'ambassadeur, que sa bolle-sœur, la folle Elisabeth, avait quitté le château pour aller vivre au milieu des pauvres et des lépreux, que sa pauvreté était volontaire et du reste, conclut-il, tout le monde sait ce que je viens de vous dire, vous n'avez qu'à aller à Marbourpour vous en convaincre personnellement.
Indécis et incrédule, Bânffy suivit pourtant le conseil de Henri Raspon et se rendît à Marbourg. Là, pour mieux se renseigner, il descendit à l'auberge et interrogea l'aubergiste, lui demandant qui était cette dame Elisabeth, venue de la Hongrie et pourquoi elle avait quitté sa famille L'aubergiste ne se fit pas prier et, heureux peut-être de faire connaître à un étranger celle qu'il considérait comme la bienfaitrice de la ville, il dit : « Madame Elisabeth est une personne très pieuse et très vertueuse, elle est fort riche, car toute la ville et les environs lui appartiennent, il ne dépendrait que d'elle de changer son sort; des