‹ Sainte Elisabeth de HongrieChapitre 36 sur 58 · Vil liebe tochter mein · texte numérisé non relu

Vil liebe tochter mein

Wy sali nue ewer leben sein

Wan ich scheide von dieser erden

Wer sal dan ewer vorinonde werden

Das ihr nicht werdet geleidigt

Ir seyt nu gar wol bereitet

Das mirs von ùch wol behaget

Sy sprach : Ir habt iimbsust gefraget

Ich sali ehir ersterben dan ir

Verwar das gleubet nu mir

Ich will keynen vormunden haben

Dan cuch dicweil mir da» Got gaen.

{Vita rylhmica, I).

220 SAIMIE ELISABETH DE HONGHIB

plus douces espérances, elle voyait en esprit ce monde meilleur dont elle portait la certitude en son cœur. Le voile séparant la terre du ciel, le temps de l'éternité, s'entr'ouvrait et lui permettait de voir les contrées idéales oii son âme allait bientôt se reposer, et d'entendre les voix qui la conviaient au bonheur éternel.

Un jour que, tournée vers le mur, Elisabeth paraissait dormir, une de ses compagnes entendit une voix douce et harmonieuse qui semblait venir de la bouche de la malade. Quelques instants plus tard, Elisabeth se retourna et sortant de son assoupissement, appela sa compagne qui répondit en disant : « Me voici, Madame, que vous avez doucement chanté I » « Toi aussi, tu as entendu chanter? » demanda Elisabeth qui, sur un signe affirmatif, continua ainsi : « Il y avait près de la muraille un bel oiseau qui chantait si suavement que j'ai dû chanter avec lui. Il m'a fait connaître que je mourrai dans trois jours. »

Ces trois jours que Dieu lui accordait, Elisabeth décida de les consacrer, dans la prière et le recueillement, à se préparer à comparaître devant son Juge. Elle pria les personnes qui la soignaient de ne plus laisser entrer auprès d'elle les visiteuses qui pourraient la distraire de ses graves préoccupations; elle ne fit pas d'exceptions pour ses amies, les femmes des seigneurs qui venaient souvent la voir. Elle prit tendrement congé des per-

sonnes qui l'entouraient et leur distribua quelques souvenirs. A une de ses compagnes, sans doute la plus chère, elle ofl'rit son manteau; on pense qu'il s'agit du manteau que saint François d'Assise lui avait envoyé, et, en montrant les traces d'usure qu'il portait, elle dit : « Ne t'inquiète pas de ces traces, c'est mon objet le plus précieux, je t'affirme que chaque fois que je m'en suis revêtue et que j'ai demandé une grâce spéciale à mon doux Jésus, il me l'a toujours accordée. »

Elle ne garda dans sa chambre que ses compagnes Guta et Ysentrude,et quelques religieuses qui la veillèrent nuit et jour ; comme on lui demandait pourquoi elle avait ainsi éloigné tout le monde, elle répondit : « Je veux être seule avec Dieu pour méditer sur ma fin, sur le jugement dernier et sur mon Juge. »

Après avoir célébré, le dimanche, la messe de l'octave de la saint Martin, Conrad, rétabli, vint voir sa pénitente et entendre sa dernière confession. Malgré les recherches les plus minutieuses et les scrupules les plus délicats, Elisabeth, lit-on dans un manuscrit contemporain, ne put trouver la moindre faute qu'une contrition sincère n'eût mille fois effacée. Conrad lui demanda si elle avait quelques dispositions à prendre pour ses biens, elle lui répondit avec un calme parfait : « Vous savez que le jour où je vous ai juré obéissance, j'ai renoncé à ma volonté, h. mes enfants, aux

plaisirs du monde et je n'ai gardé de mes biens, selon votre ordre, que ce qu'il fallait pour payer les dettes et faire des aumônes. J'aurais volontiers vécu pauvre, dans une cellule, et tout ce que je possède appartient aux pauvres. Partagez tous mes biens entre eux, mon seul héritier est le Christ. »

Elle s'entretint encore avec Conrad et, tout en refusant de faire un testament, comme il le lui proposait, elle prit néanmoins quelques dispositions ; elle décida la création de deux autels dans la chapelle de l'hôpital qu'elle avait fondé ; puis elle exprima le désir d'être inhumée dans la chapelle de son hôpital.

Une messe fut dite dans la chambre même de la duchesse; elle demanda l'Extrême-Onction qui lui fut donnée en présence des personnes qui l'entouraient et, pour la dernière fois, elle reçut la sainte Communion. On peut se représenter dans quels sentiments de foi et de gratitude, cette âme d'élite reçut le saint viatique; la joie céleste qui transfigurait son visage montrait à quel point la grâce divine animait son cœur. Absorbée dans une muette contemplation, Elisabeth resta calme et paisible jusqu'à l'heure où l'ombre vespérale envahit sa chambre. Mais à partir de ce moment, elle se mit à parler avec une sagesse et une clarté que l'on rencontre rarement chez les mourants. Contrairement h la réserve qu'on lui avait toujours vu

observer dans ses paroles, Elisabeth parla avec abondance, elle rdpéla d'abord l'évangile de la résurrection de Lazare et commenta avec autant de clarté que d'admiration la visite de Jésus à Marlho et à Marie. Ses paroles étaient si sages et si persuasives que les assistants ne pouvaient retenir leurs larmes.

Elisabeth avait-elle, à ce moment suprême, renoncé, pour un instant, à la modestie qui l'avait toujours empochée de montrer à quel point elle corapreiiail les mystères de la foi, ou éclairée déjà par les lumières de l'au-delà, les voyait-elle plus clairement? Toujours est-il qu'elle parla de ces choses avec une science et une éloquence qui confondirent ceux qui l'entendaient. Et cependant elle était bien présente à ce qui se passait autour d'elle, car voyant pleurer ses fidèles compagnes, elle leur répéta les paroles du Christ : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vousmômes. »

Elle parla longtemps sans paraître se lasser, puis elle se tut et sembla reposer; vers minuit son visage devint resplendissant ; au premier chant du coq, elle se remit à parler et les paroles qu'elle prononça ont été conservées*. « L'heure approche,

1. « Ecce instat hora in qua Virgo peperit Dominum, et intulit ad prœsepe. Modo loquamur de Deo et puero Jesu, quia instat média nox, quando... novamque stellam... créa* lit quam numquam aliquis prius vidit. »

dit-elle, où la Vierge Marie a mis au monde le Sauveur. Parlons de Dieu et de l'enfant Jésus. Il est minuit, c'est l'heure où Jésus naquit et reposa dans la crèche et où, dans sa toute-puissance, il créa une étoile nouvelle que nul n'avait jamais vue. Il est venu pour racheter le monde, l'heure de la résurrection viendra et il délivrera mon âme. » Elisabeth ne paraissait pas souffrir et, du reste, elle le dit elle-même : «Je suis faible, mais je ne souffre pas. » Elle se mit alors à prier à haute voix pour tous ceux qu'elle avait aimés. « 0 Marie, venez à mon secours, dit-elle. Le temps est venu où le Seigneur tout-puissant appelle ses amis, où le fiancé appelle la fiancée. Silence, i silence », ajouta-t-elle encore, puis elle inclina la tête et rendit le dernier soupir.

Ainsi mourut, le 19 novembre 1231 S à l'âge de vingt-quatre ans, la fille du roi de Hongrie, Elisabeth, duchesse de Thuringe.

En sa brève existence terrestre, elle offre comme la synthèse de la femme durant cette période du moyen âge; elle continue la tradition, commencée avec le christianisme même, des femmes pieuses et saintes, placées par la Providence auprès des

1. Mielke (p. 8), dans sa thèse sur sainte Élisalj- Ih, s'appuyant sur le Hess. Urkundenhuch {V' partie), puLliée par Arthur Wiss, à Leipzig, dit qu'Elisabeth mourut, non le 19 novembre comme l'indique la bulle de canonisation, mais le 17 novembre 1231.

princes et des rois. Au cours de cette période médiévale, autrefois si souvent calomniée et qui n'en fut pas moins une belle époque de foi de civilisation chrétienne, la femme comprenait sa mission et, si elle n'avait pas encore toute l'autorité dont elle jouira plus tard, elle exerçait incontestablement une grande influence. N'est-ce pas sous cette influence, corroborée par celle de l'Eglise, que naquit la chevalerie? Noble institution entre toutes où l'homme fort se consacre à la défense du faible, où la valeur se met au service de la loyauté, où l'idée du droit prime le droit de la force. Pour remplir son devoir, pour plaire à sa «dame», le chevalier est capable de vaincre ses passions, et celle qui inspire un tel respect, c'est la chrétienne, la femme qui a puisé dans son cœur et dans les enseignements de la foi, la conviction nécessaire pour persuader le seigneur féodal, pour changer sa dureté en pitié, pour tranformer son ardeur en piété, pour donner à son activité un but idéal, , pour l'amener à une telle confiance, que « pour être plus sûr de faire son devoir, il se donne, selon la belle expression d'un écrivain français i, deux consciences : la sienne et celle de la femme. » Pénétrée, dès son enfance, des vérités inflexibles qui donnent les certitudes éternelles, Elisabeth ne connut pas l'hésitation et jamais le doute n'effleura

i. E. Lamy, h Femme de demain, i vol., Perrin.

son âme. Convaincue de la bonté infinie de Dieu, elle marcha droit dans la vie, offrant un cœur paisible et un front calme aux orages de l'existence, ne leur opposant qu'une noble résignation et suivantavec une héroïque persévérance laroute tracée. Les qualités que la Providence lui avait accordées, étaient bientôt devenues des vertus et elles étincelèrent d'un éclat d'autant plus brillant qu'il avait falluà sainteÉlisabethvaincre plus d'obstacles pour les pratiquer. Humble, malgré sa haute naissance, simple et modeste, malgré sa grande beauté; dédaigneuse des plaisirs du monde, malgré sa situation; austère et grave, malgré sa jeunesse, la fille du roi de Hongrie a offert le plus beau et le plus touchant tableau de la dignité féminine.

La vie terrestre d'Elisabeth était à peine close que l'humilité qui en avait été le plus bel ornement allait recevoir sa récompense et justifier une fois de plus la parole du Christ : « Ceux qui s'abaissent seront élevés. » U fallait qu'elle mourût pour que le monde vit clairement ce qu'elle avait été, les railleries se changèrent en supplications, la calomnie se convertit en un concert de bénédictions et ceux qui avaient persécuté la douce en- I fant et la veuve affligée vinrent humblement se prosterner devant sa dépouille mortelle.

Pour se conformer au désir exprimé par Elisabeth, les compagnes qui la veillaient revêtirent son corps de la modeste robe de bure qu'elle affec-

tionnait tout particulièrement. Les Franciscains, accompagnés du clergé, vinrent alors chercher le corps de leur bienfaitrice pour le transporter dans la chapelle de l'hôpital; pendant quatre jours, il resta exposé aux regards attendris du peuple qui accourait en foule pourvoir, une fois encore, celle que déjà il appelait la « bienheureuse » Elisabeth. Son visage, sur lequel la mort avait mis sa majestueuse empreinte, était d'une idéale beauté que beaucoup semblaient n'avoir pas remarquée auparavant. Dans cette humble chapelle, lieu de prédilection d'Elisabeth, parce que comme tous les chrétiens, elle y trouvait au pied de l'autel la patrie de son âme, là où elle avait prié et médité, oii elle avait trouvé force et consolation, son cœur veillait encore, et intercédait pour ceux qui réclamaient son secours; car, parmi la foule se renouvelant sans cesse dans l'étroite chapelle de Saint- François, peu d'assistants peut-être prièrent pour le repos de l'âme d'Elisabeth, tandis que beaucoup, ne doutant pas qu'elle fût au ciel, la suppliaient d'intercéder pour eux et s'emparaient de quelques fragments de ses vêtements ou de sa personne', en se proposant de les garder comme des reliques.

1. « Indutum autem tunica grisea corpus ejus et faciem ejus pannis circumligatam plurimi devotione accensi, particulus pannorura incidebant et ungues. Quœdam autern ftures illius truncabat; etiam suromitatera inamillarura ejus quidam praecidebantl » (Picta lY ancill. Meacken 11 2032. Cité parEallaer,p. 121.)

Les funérailles eurent lieu au jour fixé, en présence d'une grande foule; on y voyait de nombreux religieux, des Cisterciens et des Franciscains. Parmi les assistants se trouvaient bon nombre de pauvres gens qui s'étaient mis en route lorsque Elisabeth vivait encore et qui espéraient bien obtenir de la bonne duchesse quelque secours. Leurs regrets d'arriver trop tard n'étaient pas moins grands que ceux des clients habituels de la Patronne des pauvres, car eux comprenaient que personne ne soulagerait plus leur misère avec autant de bonté, ne panserait leurs plaies avec autant de sollicitude.

Mais deux jours s'étaient à peine écoulés depuis que le corps d'Elisabeth reposait dans la tombe, ce monument placé sur la limite de deux mondes, que déjà la compassion de la pieuse défunte se faisait sentir à ceux qui venaient solliciter son intercession. Ce fut en faveur d'un moine cistercien que Dieu fit éclater pour la première fois sa puissance par l'intermédiaire d'Elisabeth. Depuis quarante ans, ce religieux était miné par une plaie du cœur contre laquelle tous les remèdes humains avaient échoué i. Il s'agenouilla sur la pierre, qui

i. « Proxima vero die postejus sepulturam statim Domi- Dus incepit operari per suam ancillam. Nam quidam Monachus ordinis Cisterciensis ad ejus sepulchrum a quodam morbo mentali, quem plusquam 40 annis habuerat, curatus est : et hoc juravit me praosenle et Plebano de Marburch. » (Ep. Conradi. Cité par Kaltner, p. 122.)

recouvrait le cercueil d'Elisabeth et après une ardente prière, il se sentit guéri. Il se présenta devant maître Conrad et fit le récit, sous la foi du serment, de la guérison miraculeuse dont il venait d'ôtre l'objet par l'intercession d'Elisabeth. Le curé de Marbourg reçut aussi sa déposition.

A partir de ce moment, la modeste chapelle de l'hôpital Saint-François devint le but d'innombrables pèlerinages; riches et pauvres venaient y chercher un allégement à leurs souffrances morales et physiques, et la tradition rapporte plus d'un cas de seigneurs ou de prélats venant chercher au tombeau d'Elisabeth l'aumône spirituelle qu'elle accordait volontiers en son vivant et qui maintenant les délivrait de maux cachés dont ils souffraient en silence. Les malades avaient pourtant encore toutes les prédilections de la « bienheureuse » Elisabeth; les infirmes, les paralytiques, les sourds, les lépreux, accouraient à Marbourg, priaient dans la chapelle de Saint-François, invoquaient la bonne duchesse et s'en retournaient guéris. Un homme dont la vue était faible depuis longtemps la perdit tout à fait; il se ht conduire au tombeau d'Elisabeth et l'invoqua en promettant, si elle le guérissait, d'être toujours son fidèle serviteur et de donner une offrande à son hôpital. L'aveugle fut exaucé et vit aussi clair que dans sa jeunesse.

Bien des miracles s'accomplissaient ainsi sur la tombe d'Elisabeth et par son intercession; un seul

ne s'était pas encore produit, le plus grand de tous, moins grand pourtant, dit-on, que la conversion d'un pécheur, la résurrection d'un mort. Ce miracle eut lieu et Dieu le renouvela si souvent que plus tard, lorsque le fils d'Elisabeth mourut, ses oncles refusèrent, malgré le désir formel qu'il en avait exprimé, de le faire inhumer auprès de sa mère, de crainte qu'elle ne le ressuscitât. Le corps du jeune landgrave Hermann fut donc transporté à Reinhardsbrunn etreposaauprès de celui de son père.

Conrad ne pouvait rester indifférent à ce qui se passait ; en présence des faits miraculeux qui s'accomplissaient sur la tombe de sa pénitente, il songea que la relation de sa vie devrait être rédigée par un écrivain compétent, il s'adressa, à cet effet, au moine Gésaire de Heisterbach qui ne se mit à l'œuvre que plus tard^. En même temps, il jugeait nécessaire de faire connaître au pape les prodiges qui se produisaient à Marbourg ; Grégoire IX, qui avait toujours témoigné à, la duchesse de Thuringe un sympathique intérêt, accueillit favorablement l'idée implicitement renfermée dans la lettre de Conrad et lui ordonna de rédiger une relation authentique des faits qu'il signalait.

Il n'avait pas paru nécessaire à la duchesse de

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