‹ Sainte GenevièveChapitre 34 sur 36 · I. Donne · texte numérisé non relu

I. Donne

a. Le savant jésuite Pétan, si célèbre par ses grands travaux théologiques, dut à sainte Geneviève le rétablissement de sa santé qu'un labeur excessif avait épuisée, en 1617. En reconnaissance, il composa en Thonneur de la sainte plusieurs éloges en vers latins et un panégyrique en vers grecs.

3. Ces différents sujets ont été traités en style gothique dans les trente-six tableaux des verrières qui ornent le pourtour du cloître de Notre-Dame. Les dessins en sont dus à VioUet-le-Duc. On en trouve une reproduction dans

yGoogk

Le plus souvent la sainte apparaissait seule avec son attribut caractéristique , le cierge allumé à la main. Pour mieux accuser la signification mystérieuse de, ce cierge, on aimait à placer au-dessus des épaules de la sainte un démon qui cherchait à en éteindre la flamme et un ange prêt a la rallumer. Cest ainsi notamment qu*elle était figurée au portail de Tancienne basilique ^ De l'autre main, elle tenait soit son livre de prières, soit, à Paris surtout dont elle est la patronne, les clefjs de la ville. Tels sont invariablement les attributs de sainte Geneviève dans les statues et les peintures antérieures au xvi* siècle.. Cest ce type que reproduisent les statues qui sont au porche de Notre-Dame, de Saint-Germain-FAuxerrois et de plusieurs autres églises. Parfois, soit pour rappeler les jeunes années de sainte Geneviève, soit pour symboliser le peuple dont elle a eu la garde, on mettait une brebis à ses pieds, comme dans la belle peinture du xiii® siècle de la cathédrale de Bayeux.

A partir du xvi® siècle, on commença à altérer le type traditionnel de la sainte. A cette époque, un aveugle de Bruges, Pierre du Pont, composa un

le livre de M. Delaumbsne, cure de Nanterre, Sainte Gène» viève de Nanterre^ i88a.

I. Cette statue fort ancienne est maintenant au Louvre. Celle de la chapelle de Sainte-Geneviève, à Saint-Etienne-, du-Mont, en est l'exacte reproduction.

poème en Thonneur de sainte Geneviève et jugea à propos de ne célébrer en elle, que la bergère. L'idée fit son chemin. Les artistes se plurent à traiter ce thème qui leur sembla sans doute plus pittoresque. Ils n'abandonnèrent pas tout d'un coup la donnée traditionnelle. Quelques-uns représentèrent la sainte en bergère qui garde son troupeau, mais qui a en main son cierge et son livre. Dans le beau tableau de Lebrun, tous les attributs sont reproduits, le cierge allumé, l'ange et le démon, le livre, les clefs de la ville, des moutons, une quenouille, puis, à l'arrière -plan, Paris et les ennemis qui s'enfuient foudroyés à la prière de la sainte. D'autres finirent par confondre le cierge allume avec une houlette et ne virent plus en sainte Geneviève qu'une simple bergère*. C'est sous cette forme que Vanloo l'a représentée. La légende réussit à s'accréditer à tel point qu'aujourd'hui encore, pour beaucoup d'esprits mal informés, elle tient lieu de l'histoire, et qu'on croit avoir tout dit quand on a appelé sainte Geneviève la a bergère de Nanterre ».

Une bergère peut devenir une sainte et couvrir de sa protection tout un pays : telles furent sainte Solange dans le Berri et sainte Germaine dans le Languedoc. Sainte Geneviève a pu garder le troupeau paternel pendant son enfance, nous l'avons dit. Mais

I. Cahier, Caractéristiques des saints, p. i36, iqS; Kohler, Étude critique^ p. xii-xvii.

yGoogk

de quinze à quatre-vingt-neuf ans, elle a mené à Paris la vie d'une religieuse et n'a jamais eu de brebis à surveiller. Qu'on la représente enfant, priant au pied d'un arbre, avec des moutons auprès d'elle, comme l'a fait Pu vis de Cfaavanne, rien de mieux. Mais qu'on la figure en bergère à l'âge de trente ou cinquante ans, qu'on ne veuille voir en elle que la a bergère de Nanterre » , c'est donner d'elle une idée tout aussi exacte que si, pour caractériser saint Vincent de Paul, on se contentait de l'appeler le « berger de Pouy » .

Ce qu'il y a de plus grave dans cette déviation de l'histoire, c'est qu'elle met de côté toute l'action sociale et patriotique de sainte Geneviève. Qu'une bergère soit la patronne de Paris, voilà une idée qui a fourni de champêtres inspirations aux artistes du XVIII® siècle, de piquantes antithèses à des écrivains et à des orateurs du xix*. Mais les vertus d'une bergère ne tirent pas à conséquence pour les habitants d'une grande capitale, et ces derniers peuvent aisément s'en désintéresser. L'exemple de la sainte sera d'une tout autre portée si, comme il en est grand temps, on revient à l'intelligence de son rôle historique, si Ton reconnaît en elle la femme aux héroïques vertus, dévouée à son peuple, comprenant les nécessités de son époque, ne reculant pas devant les grandes initiatives, payant toujours de sa personne et entourant de soins maternels une nation naissante.

yGoogk

Voilà un modèle d'abnégation et de dévouement bon à méditer, surtout en un temps où les tendances égoïstes s'accusent davantage et où le relèvement de la patrie dépend du travail, des sacrifices et des souffrances que chacun saura s'imposer.

La Révolution fît tout pour détruire à jamais la popularité et jusqu'au souvenir de sainte Geneviève; sa fureur fut celle d'une mer en courroux qui se précipite à l'assaut d'un rocher et ne réussit qu'à le couvrir un moment de son écume. Au début des troubles, il est vi-ai, le peuple put manifester son respect envers sa protectrice. Après la prise de la Bastille, il vint chanter le TeDeum devant la châsse. Les dames de la halle et les différentes corporations de Paris se rendirent tour à tour à la basilique et y apportèrent officiellement leurs hommages. Le 3 janvier 1790, jour de la fête de sainte Geneviève, le maire de Paris, Bailly, le commandant de la garde nationale, Lafayette, et les représentants de la Commune assistèrent en corps à la grand'messe de l'abbaye. A celte occasion, Bailly écrivit à l'abbé de Sainte-Geneviève : « Tout est également saint et antique dans ce lieu consacré par la piété. Ce temple est l'objet d'une longue et constante vénération, votre ordre depuis des siècles y reçoit Thommage des fidèles. J'ai conduit ici au contraire une Com-^ munequi s'y montre pour la première fois, une municipalité naissante, mais qui ne dégénérera pas de

lapîétëde ses ancêtres. Libre et franche, elle vient, suivant un usage qu'elle respecte et qu'elle veut conserver, offrir ses prières à la Patronne de Paris. »

Ces beaux sentiments eurent plus de sincérité que de durée. Le i4 août 1792, la châsse de la sainte fut transférée à Saint-Étienne-du-Mont. Parmi les nouveaux hôtes du Panthéon, il en était qui, comme Voltaire *, Rousseau et Marat, s'accommodaient assez mal de la compagnie de sainte Geneviève. Le peuple continuait cependant h venir prier sa Patronne. Le 26 novembre, pour la fête de sainte Geneviève des Ardents, Taffluence fut énorme à Saint-Étienne-du- Mont. Dès la veille, à six heures du soir, les fidèles arrivaient de tout Paris, de Nan terre et des campagnes environnantes. Beaucoup ne purent pénétrer dans Féglise et passèrent la nuit sur la place, malgré le froid très vil. A minuit fut célébrée une messe solennelle, puis, durant toute la journée, des milliers de pèlerins se succédèrent pour faire toucher des objets à la châsse.

Cet empressement était significatif, surtout à pareille date. Il exaspéra les ennemis de la religion.

I. On cite quelquefois, d'après les Souvenirs de la marquise de Créqui, des paroles de Voltaire à l'honneur de sainte Geneviève. Ces Souvenirs, -pubMés en i834ï par M. de Courchamps, sont de pure fantaisie et n'ont pas la moindre authenticité. L'insulteur de Jeanne d'Arc a épargné «es éloges à sainte Geneviève, et il n'a pas eu de grand-père parmi les porteurs de la châsse, comme on le lui fait dire.

Le 9 novembre 1 798, la chasse fut enlevée de Saînt- Étienne-(lu-Mont, par ordre de la Commune, et portée à la Monnaie. Le métal et les pierreries furent estimés à envîron vingt-quatre mille livres, somme fort inférieure a leur valeur réelle. On fit aussi l'inventaire des reliques et on trouva « les ossements d'un cadavre et une tête ». On dressa un procès -verbal de ce qui s'était fait et Ton eut le bon goût de voter qu'un exemplaire en serait envoyé au pnpe. Enfin, il fut arrêté que ces ossements seraient sur-Ie-cliamp brûlés en place de grève, « pour y expier le crime d'avoir servi à propager Terreur ». Deux commissaires, nommés à cet effet, se rendirent au lieu désigné et procédèrent à la sacrilège exécution. C'était le 21 novembre 1793, cinq jours avant l'anniversaire du miracle des Ardents.

Les cendres de sainte Geneviève, jetées dans la Seine, allèrent ainsi rejoindre celles de Jeanne d'Arc dans rimmense Océan, qui devait les enveloppera tout jamais de son mouvant linceul et en porter les glorieuses parcelles à toutes les plages de l'univers.

A la suite de celte impiété, le culte de sainte Geneviève fut pendant dix ans refoulé au fond des cœurs. Nous avons vu comment, le 3i décembre i8o3, le tombeau de la sainte fut retiré des décombres. Les Génovéfains avaient jadis distrait quelques parties des reliques de la châsse pour saiis-

yGoogk

faire à la dévotion de divers sanctuaires. Plusieurs d'entre elles furent restituées à Paris. L'église de Saint-Étienne-du-Mont en possède quatre. Celles qui avaient été attribuées au Panthéon ont été transportées à Notre-Dame après la profanation de i885.

Depuis le commencement du xix® siècle, le cuite de la sainte a repris en France quelque chose de son antique splendeur. Les anciennes confréries établies en l'honneur de la Patronne de Paris se sont reconstituées. L'Institut des Dames de Sainte-Geneviève a été fondé en i853 par l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, et béni par le Souverain Pontife, avec mission spéciale de prier chaque jour pour Paris et pour la France. La Compagnie des porteurs de la châsse a reparu et trois fois Fan, le 1 1 janvier, à la clôture de la neuvaine, le quatrième dimanche après Pâques, pour la fête de la Translation du tombeau, et le dernier dimanche après la Pentecôte, pour la fête de Sainte-Geneviève des Ardents, elle exerce ses fonctions si chères aux anciens bourgeois de Paris. Plusieurs œuvres se sont établies sous le patronage de la sainte, spécialement Toeuvre de Sainte- Geneviève dont les membres se dévouent au bien spirituel des habitants de la banlieue.

En dépit des brutalités de la Révolution, delà disparition des Génovéfains, des profanations périodiques du nouveau temple qu'on lui avait dédié, sainte Geneviève n'a pas cessé de voir afDuer à son tombeau

le courant toujours aussi inteuse de ses fidèles. C'est même une de» curiosités du Paris moderne que ce pèlerinage annuel, amenant pendant neuf jours, dans la saison la plus défavorable, les pèlerins par centaines de mille aux pieds de la sainte. L'ouvrier de la ville y coudoie le travailleur des champs; à Thabitant de la capitale vient s'unir dans une même prière celui des campagnes les plus éloignées. Rien de pittoresque et de touchant comme ce concours qui semble renouvelé d'un autre âge. On sent qu'il existe au cœur de tout ce peuple une dévotion vivace, qui ne se rattache à aucune institution contemporaine, n'obéit à aucun mot d'ordre et n'est que la suite ininterrompue du culte des ancêtres envers sainte Geneviève. L'amour de la sainte est dans le sang du peuple de toute la région parisienne, et cet amour est l'une des rares traditions nationales qui aient survécu à tous nos bouleversements.

Ce culte se continue, d'ailleurs, pendant tout le cours de l'année. Le mouvement est incessant au tombeau de la sainte. Les fidèles viennent, parfois de fort loin, pour lui adresser leurs supplications, solliciter une guérison, un succès temporel, une faveur spirituelle, acquitter un vœu, manifester leur reconnaissance. Que de fois l'action de grâces retentit près de ce tombeau ! C'est un mal qui a été conjuré, d'une manière inexplicable, à la suite d'une fervente neuvaine ; c'est un enfant arraché à la mort

yGoogk

par rattouchement de linges qui ont été posés sur la pierre du tombeau; c'est une âme sauvée du désespoir par l'assistance de la sainte ; c'est une vocation favorisée, un danger écarté^ Une faveur quelconque obtenue dans Tordre temporel ou dans Tordre spirituel. Assez souvent cette action de grâces vient de pays étrangers. Au delà même de TOcéan, la Patronne de Paris et de la France a été invoquée, son assistance s'est fait sentir, et une âme reconnaissante apporte ou envoie de plages lointaines Thommage de son amour envers la sainte..

De fait, le rayonnement de la sainteté et de la puissance de Geneviève ne s'est pas concentré sur Paris et sur Nan terre ; il s'est étendu bien au delà des limites de TIle-de-France et de la France ellemême.

Dans presque tous les diocèses français, on célèbre sa fête ou Ton fait mémoire d'elle. Son culte est plus particulièrement développé dans les pays qu'elle a visités, Meaux, Reims, Troyes et leurs environs, dans ceux qui ont été les dépositaires de la châsse pendant les invasions normandes, ou qui par la suite ont obtenu de ses reliques et les ont précieusement gardées, comme Diant, près de Meaux. En tous ces lieux, sainte Geneviève a des églises ou des autels. Dix communes de France portent son nom, quatre en Normandie, et les autres dans l'Ile-de-France, TOrléanais, la Picardie, la Champagne, la Lorraine

yGoogk

et l'Auvergne. Bon nombre de paroisses l'ont prise pour patronne : Sainte-Geneviève de la Plaine et Asnières, aux portes de Paris, Tranzault, au diocèse de Bourges, Bourg-Beaudoin, au diocèse d'Évreux, et beaucoup d'autres. Germigny, paroisse voisine de Saint -Benoît-sur-Loire, possède un de ses plus anciens sanctuaires. C'est une église bâtie par Théodulphe, évêque d'Orléans et abbé de Fleury. Elle a été consacrée le 3 janvier 806 sous le vocable de sainte Geneviève et de saint Germain*. En Bretagne, dont les habitants durent jadis leur préservation à l'intervention de saint Germain d'Auxerre, le culte de sainte Geneviève est très répandu, et il n'est pas rare de rencontrer dans les églises, jusque dans le Finistère, des statues anciennes o& la sainte est re-^ présentée avec son cierge et son livre.

En 1192, l'abbé de Sainte-Geneviève, Etienne, devenu évêque de Tournai, érigea une église à la sainte dans sa ville épiscopale. En Hollande, dans le Limbourg, non loin d'Aix-la-Chapelle, il existe à Holsetune église dédiée à sainte Geneviève et très gracieusement décorée. Chaque année, à l'époque de la fête, des milliers de pèlerins s'y rendent de Hollande et d'Allemagne ; bon nombre d'autres y

I. Saint Germain d*Auxerre, dont le nom a éié défiguré en Germinus^ a fourni son appellation au village. Sainte Geneviève 7 est nommée G'mevra* Un concile a été tenu dans Tëglise de Germigny en 843.

yGoogk

allluent en tout temps. La fondation de ce sanctuaire remonte à saint Falco, évêque de Maëstriclu, contemporain et ami de saint Remi\ A Rome, une statue de la sainte a été érigée et son culte établi en 1895 dans l'église de Sainte-Marie in Via, Enfin l'Amérique connaît aussi sainte Geneviève, la vénère et la prie dans divers sanctuaires de son vaste continent.

Ainsi se vérifient les paroles d'une ancienne hymne qui se dit encore aux matines de la fête de sainte Geneviève : « O vierge, assurez à votre patrie le salut que des peuples éloignés obtiennent par vos prières ».

I. En Pru6se rhénane, dans la région volcanique de TEifel, sur la rive gauche du Rhin, à Touest de Coblentz, il existe trois églises sous le vocable de sainte Geneviève, à Andernach, à Kruft et à Obermendig. L'église d'Andernach est un superbe monument, flanqué de quatre belles tours romanes et remontant au xii* et au xiii* siècle. Mais le personnage primitivement honoré dans ces sanctuaires n*a jamais existé que dans la légende ; c'est Geneviève de Brabant, qui aurait été mariée à un comte palatin du temps des croisades et serait devenue un modèle de fidélité conjugale. La légende a été rédigée au moyen âge dans le monastère bénédictin de Laacli, qui est au centre de cette région et la fabuleuse Geneviève de Brabant usurpa dans ce pajs la renommée qu'y possédait alors la Patronne de la France, sainte Geneviève de Paris. L'église d'Obermendig est revenue au culte de cette dernière. Voir F. BrûU, Die Maîfelder Genov^fa^ Andernach, 1897; Fr. Gœrres, Annalen des historîschen Vereins fur den Niederrhein, heft 66, Cologne, 1898, p. i5-38.

yGoogk

Et pourtant, ce salut de la patrie française auquel elle a travaillé pendant tant de siècles, qui songe aujourd'hui à l'implorer par rentremise de sainte Geneviève ? Qui voit encore en elle la Patronne de Paris et de la France? Qui l'invoque comme la première de nos saintes nationales ? On vient à elle et on la prie pour obtenir des grâces personnelles, pour lui confier des intérêts de famille. Mais s'agit-il des grandes causes qui font vibrer le cœur de la France, on oublie Geneviève, la mère de la patrie, la sainte à qui Dieu en a jadis confié la garde. Que la dévotion populaire se préoccupe surtout d'obtenir des faveurs particulières, cela se conçoit. Mais que la partie la plus intelligente de la nation oublie l'histoire de notre France, ne sache plus le rôle que Geneviève ajoué dans notre pays pendant de longs siècles et délaisse la Patronne nationale pour se choisir des protecteurs nouveaux et plusàlamode,voilàcequise comprend moins aisément.

Aux plus mauvais jours de la dernière guerre, en 1870, à la veille du bombardement, le gouverneur de Paris voulut en appeler officiellement à l'antique protection de sainte Geneviève, et il rédigea une proclamation en ce sens à la population assiégée. Les autres membres du gouvernement s'opposèrent à ce qu'elle fût affichée ^ Mieux valait, sans doute, la dé-

Page 1