‹ Sainte IrénéeChapitre 73 sur 174 · DU DUALISME · texte numérisé non relu

DU DUALISME

Vous prétendez échapper à ces difficultés en recourant aux Anges*. — Votre espérance est vaine, et stérile votre manœuvre ; bien plus, vous aggravez votre cas. Car, de deux choses Tune : ou les Anges qui ont créé le monde ont obéi à Dieu, ou ils lui ont désobéi. S*ils ont désobéi à Dieu, ils sont donc plus puissants que Dieu, et Dieu bien faible, bitm négligent, bien indifférent; la matière dont ils ont fait le monde venait-elle de Dieu ? Dieu n'est donc pas maître chez lui; et si la matière ne vient pas de Dieu, nous retombons dans toutes les difBcu liés qu'on a dites tout à l'heure. — Examinons l'autre alternative : les Anges ont obéi à Dieu. Le créa te nr du monde, c'est donc la volonté de Dieu; vous abandonnez votre thèse, vous revenez à l'Eglise catholique. L'auteur du succès dans une guerre, c'est celui qui a préparé les causes d'où la victoire est sortie. On ne dit pas que c'est la hache qui coupe l'arbre, maïs l'homme. Le créateur du monde, ce n'est pas les Anges, c'est Dieu.

Ce n'est pas tout*. Pour cette raison encore, il est absurde de dire que la création n'est pas l'œuvre du Dieu suprême qui, par définition, contient tout dans son sein. Ce vide où le monde a trouvé place et pris forme, la suprême Plénitude en connaissaitelle ou en Ignorait-elle l'existence? Si elle en igno rait l'existence et ignorait en même temps que la

I, II, a (713-716).

a. II, 3 (716-717).

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création devait l'occuper un jour, votre Dieu, qui n'a ni science ni prescience, n'est plus Dieu. Si elle en connaissait l'existence et la destinée, comment expliquerez-vous qu'elle l'ait laissé si longtemps sans le remplir; et comment soutiendrez-vous qu'elle n'est pas l'auteur du monde, si sa pensée en a formé le modèle et créé l'idée ?

Ce Vide, du reste, d'où vient-il ? S'il vient du Dieu suprême, il est semblable au Dieu suprême, et donc, Dieu est semblable au Vide, et l'Etre au Néant ! Mais s'il ne vient pas de Dieu, c'est donc lui-même qui s'est formé et engendré : il est cause de soi {a se); il est égal à Dieu, frère de Dieu, il est Dieu, — S'ils veulent échapper à ces conséquences et prétendre que la création n'est pas extérieure au Père, qu'elle n'est en dehors, ni de son immensité spatiale, ni de sa connaissance consciente, comment expliquer que le Père accepte cette souillure, que le Parfait souffre l'imparfait, que la Lumière soit tachée d'ombre?

Comment les hommes pourraient-ils attendre quelque bienfait d'un Dieu pareil ? comment pourraient-ils accéder à la perfection si leurs auteurs sont imparfaits ^

Saint Irénée s'achemine ainsi à l'examen de l'autre

I. II, 4 (718-720). Quelques-uns de ces arguments pourraient plus ou moins directement se retourner contre la doctrine du christianisme. Tout à sa polémique, Irënëe n'en a cure : il sait que le système chrétien en

triomphe.

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hypothèse qu'il a d'abord énoncée : après avoir réfuté le dualisme, il arrive à la discussion de la théorie panthéiste suivant laquelle la création est un pur développement (éclosion basilidienne, émanatisme valentinien) de la substance divine. De deux choses Tune, dit-il : ou bien celte création sera aussi lumineuse et parfaite que le Dieu suprême, et alors, vous êtes contredits par les faits ; ou bien vous reconnaissez qu'elle est imparfaite, et c'est alors Dieu lui-même que vous chargez d'imperfection. Ou bien la création est à la fois corruptible, puisque terrestre, et incorruptible, puisque divine — ce qui est absurde — , ou bien c'est Dieu même que vous accusez*.

En vain voudrez-vous défendre le Dieu suprême et sauver son honneur en imaginant un ou des créateurs distincts, Anges ou démiurge'. Car, ou bien c'est avec l'assentiment de Dieu qu'ils émanent de son être, et dès lors il est responsable de leur œuvre, lui qui permet à la souillure de se propager, à Terreur, au temps, à la corruption de maculer rincorruptible, et l'éternel, et la vérité! Ou bien, c*est malgré Dieu qu'ils sortentde son sein: que devient alors sa puissance, ou que devient son honnêteté : ou bien il est faible, ou bien il est hypocrite et esclave de quelque nécessité. Or, « il est tout a fait contradictoire de dire que Dieu, dont la puissance et la liberté sont l'essence, pourrait être Tesclave

I. II, 5, i-a (721-724)' Freppel, op. cit., 349. a. II, 5, 3 et 4 (723-725),

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de la nécessité de telle sorte que plusieurs choses s'accompliraient contre son gré; cjb serait faire la nécessité plus forte que Dieu mêmey ce serait la mettre au-dessus de lui et avant lui. Si la nécessité devait devenir si puissante, il fallait l'extirper dès le principe et ne pas s'exposer à la subir par des concessions indignes du caractère de Dieu. Cette conduite eut été plus sage, plus logique, mieux appropriée à la puissance de Dieu que d'attendre plus tard, comme s'il venait à résipiscence et cherchait à détruire les conséquences issues de cette nécessité. Si le Père de l'univers lui est ainsi soumis, il tombera sous l'action de la fatalité : il sera comme le Jupiter d'Homère que la nécessité oblige à dire : a Je t'ai lait ce don, comme de plein gré, mais je ne voulais pas te le faire. »

Voici une autre difficulté de votre hypothèse : comment soutenir sérieusement que le démiurge ou les Anges, émanés de la substance du Dieu suprême, le puissent ignorer*? Ne sont-ils pas dans son domaine ? S'il est invisible, sa providence ne le manifeste-t-elle pas? Si la raison inhérente à l'esprit de l'homme lui révèle Dieu, l'unique maître de toutes choses, peut-on croire qu'elle ne le révèle pas aux Anges ? A-t-on besoin de voir l'empereur qui vit à Rome pour connaître son existence? A moins de les placer plus bas que les bétes

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