‹ Sainte Jeanne d'ArcChapitre 3 sur 53 · LES EXAMINATEURS DE POITIERS · texte numérisé non relu

LES EXAMINATEURS DE POITIERS

Charles VII avait grand besoin qu'on priât. La situation du royaume était désespérée. Réglementant au Puy les fêtes du jubilé, les consuls gémissaient : « Sauf correction de ceux qui mieux savent, temps ne fut jamais si plein de périls ni d'alarmes1. » Et voilà qu'une pucelle survenait, avec cette consigne, avec cette certitude, de sauver la France : elle parlait à Charles VII de certains secrets que lui seul et Dieu savaient. Dieu m'envoie, insistait-elle ; et Charles, troublé, se tournait vers les théologiens, leur demandait : Est-ce vrai ?

Une curieuse tapisserie du quinzième siècle, conservée au Musée Johannique d'Orléans, représente Jeanne chevauchant avec ses compagnons vers le château de Chinon : Charles VII, à pied, sort pour l'accueillir. Un des pages de Jeanne tient une banderole, sur laquelle se lisent en vieil allemand ces mots triom-

i. Sur la coïncidence entre ce jubilé de la vierge angélique du Puy, où la mère de Jeanne se rendit, et le voyage de Chinon, voir Gabriel Hanotaux. Jeanne d'Arc, p. 48 et suiv. (Paris, 191 1).

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pliants : « Ici vient la vierge envoyée de Dieu au dauphin dans sa cour. » Sur le tond de la tapisserie, semé de Heurs, vingt-cinq soleils resplendissent, dont seize sont comme concentrés sur la tète de Jeanne. L'artiste, peut-être, voulait ainsi marquer que c'était par Jeanne, et après l'avoir elle-même inondée, que les lumières célestes parvenaient au roi1. Mais étaient-ce bien d'authentiques lumières célestes ? La parole était aux théologiens. Il fut arrêté, nous dit la Chronique de la Pucelle, « que quelques docteurs en théologie V entretiendraient et l'examineraient, etquil y aurait avec eux des canonistes et des légistes, et ainsi il fut fait... Quand elle parlait de ce dont elle était chargée de par Dieu, c était chose merveilleuse comme elle parlait grandement et notablement, vu qu'en autres choses elle était la plus simple bergère qu'on vît jamais. »

On l'observait dans toute sa vie : on la constatait sobre, dévote, tempérante. Et les théologiens flottaient entre la peur de refuser une aide divine et la peur d'encourager une illusion. L'écho de leurs perplexités parvint au loin, jusqu'à l'archevêché d'Embrun, qui avait alors pour titulaire Jacques Gelu.

C'était un personnage fort écouté. Depuis longtemps, la cour et l'Eglise lui confiaient des missions illustres. S'agissait-il d'avoir pour la France l'alliance de la Castille, ou de négocier de la part d'un concile l'abdication d'un pape : on expédiait

1. Mantellier. Notice sur une tapisserie et une peinture du quinzième siècle dans lesquelles on représente la Pucelle (Orléans, 1860). Le musée Johannique et sa bibliothèque nous ont été d'un grand secours pour la préparation de ce travail, et nous tenons à remercier pour l'hospitalité que nous y avons trouvée M. le Dr Garsonnin et M. Larcanger.

Gelu. Le professorat du droit canon, la carrière de magistrat, l'avaient achemine vers les plus hautes cimes d'Eglise et jusqu'en vue du faîte souverain, la chaire même de Pierre : car à Constance, lorsqu'on avait créé un pape, huit voix s'étaient portées sur Gelu. lin ce printemps de 1429, il regardait d'Embrun vers Chinon, vers le pauvre morceau de France qui restait au roi de France; et ce qu'on lui écrivait de là-bas l'embarrassait fort. Car il savait qu'une fille, une paysanne, nourrie dans la solitude, est susceptible d'illusions ; et puis il avait lu, dans les histoires, qu'une femme avait voulu empoisonner Alexandre. Gelu tremblait pour le prestige du roi, pour son orthodoxie, pour sa vie. Charles VII, en écoutant cette pucelle, n'allait-il pas se rendre ridicule aux nations étrangères ?Ouse laisser leurrer par la messagère de quelque hérésie nouvelle ? Gelu suppliait que le roi ne conversât pas seul avec elle. Mais ces précautions une fois conseillées, Gelu disait : « Il est autant aisé à Dieu de vous mettre en mains la victoire avec peu qu'avec beaucoup de forces, parle bras et l'exploit des filles et des femmes, non moins que par celui des hommes. » Trop bon théologien pour s'offusquer de ce qu'il peut y avoir d'imprévu dans les conseils divins et de paradoxal dans les miracles qui s'y concertent, Gelu concluait qu'il fallait que le roi jeûnât, et vaquât à ses exercices de piété, pour être éclairé du ciel et préservé d'erreurs. C'était un sage que l'archevêque d'Embrun, oh ! combien sage ! Mais sans doute, sous la mitre, avait-il assez médité sur la « folie de la croix, » pour admettre que Dieu pût ici-bas faire d'autres « folies. »

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Embrun, questionné, avait finalement répondu par un point d'interrogation1. Les théologiens deChinon furent d'avis qu'on

menât Jeanne à Poitiers, où avaient émigré les universitaires parisiens demeurés fidèles à Charles, et que, là, on l'examinât encore. « J'aimerais bien mieux être auprès de ma pauvre mère, disait-elle, car ce n'est pas mon état; mais il faut que j'aille parce que Messire veut que je fasse ainsi. » Messire, c'était le Christ, dont elle allait dire aux théologiens la volonté.

Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, les convoqua. C'était un politique : transplantée dans un monde supérieur à celui des intrigues humaines, son intelligence vacillait. Il y avait autour de lui, entre autres docteurs, les évêques de Poitiers et de Maguelonne ; Gérard Machet, confesseur du roi, futur évêque de Castres, et qui sera l'un des défenseurs de la Pragmatique Sanction ; le bénédictin Pierre de Versailles, futur évêque de Meaux, qui plus tard représentera le pape Eugène IV auprès des Grecs et du roi de France2. Curieuse destinée que celle de Pierre de Versailles! En 141 2 ou 141 3, séjournant à l'abbaye orléanaise de Micy, il avait, « pour remplir, disait-il, son devoir envers la patrie et le royaume, erga patriam et regnum, » prié l'ancien prévôt Juvénal des Ursins de faire comprendre au dauphin que Dieu sauverait un jour son peuple comme jadis, par l'envoi de Moïse, il avait sauvé Israël.

1. Ayroles. La vraie Jeanne d'Arc, I, p. 2-5 (Paris, 1890) (d'après le Manuscrit de YHistoire générale des Alpes Maritimes et Cottiennes, du P, Marcellin Fournier).

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