‹ Sainte Jeanne d'ArcChapitre 4 sur 53 · De Launay. Jehanne la Pucelle, janvier-mars 1913, p. 8-g · texte numérisé non relu

De Launay. Jehanne la Pucelle, janvier-mars 1913, p. 8-g

i.) SAINTE JEANNE D'ARC

Et voici qu'allait comparaître devant lui celle qui se déclarait envoyée pour l'œuvre du salut : allait-il reconnaître en elle cet autre Moïse, que depuis dix-sept ans son espérance attendait ? Deux inquisiteurs, les Frères Prêcheurs Aimeri et Turelure, étaient mandés également : on avait besoin de tout leur flair1.

Le docte aréopage s'en fut chez maître Rabateau, avocat général au parlement, dont la « bonne femme ». avait la garde de Jeanne. Deux heures durant, sise au bout d'un banc, Jeanne écouta les « belles et douces raisons » par lesquelles on lui remontra qu'on ne la devait point croire. « Elle répondait avec beaucoup de sagesse, comme l'aurait fait un bon clerc, » déclarera plus tard l'avocat Barbin ; et les docteurs étaient « grandement ébahis, comme si une simple bergère, jeune fille, pouvait ainsi prudemment répondre. » Le dialogue dura trois semaines : un registre en fut tenu, que les juges de Rouen auront un jour entre les mains, et que nous voudrions tant, nous, tenir dans les nôtres ; il est, hélas ! disparu.

De ces colloques quelques réponses surnagent, dans les dépositions que firent, au tribunal de réhabilitation, vingt-sept ans après, certains examinateurs de Poitiers. Un d'eux, le Frère Prêcheur Seguin de Seguin, un « bien aigre homme, » ne garda cependant aucune aigreur d'une réponse que lui fit Jeanne. Dans son parler de Limousin, où les mots provençaux devaient .se

i. Mercier. Jea une cVArc à Poitiers : reconnaissance officielle de sa mission divine [Etudes, janvier et février 1896). — Ducoudray. Jeanne d'Arc et les Dominicains de Poitiers ; et: Le Père Guillaume Aimeri, note complémentaire (Ligugé. 1899 et 1900).

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mêler aux mots français, il demandait à Jeanne en quelle langue s'exprimaient ses voix. là la Pucelle de s'écrier : « Une langue

meilleure que la vôtre. - Un autre examinateur lui disait : « Qu'avez-vous besoin de gens d'armes? Le seul plaisir de Dieu peut déconfire les Anglais et les faire aller en leur pays. » — « Les gens d'armes combattront, expliquait-elle, et Dieu donnera la victoire. » Et l'on était déconcerté par tout ce qu'il y avait de bon sens chez cette illuminée. On savait par ailleurs — des enquêtes faites à Domrémy l'avaient appris — combien elle était pure et combien pieuse. Alors parmi ces juges qui d'abord, pour la tâter, avaient voulu la faire douter d'elle-même, il s'en trouva pour rechercher des prophéties qui d'avance la justifiassent, et ils en découvrirent. Maître Jean Erault révélait qu'une certaine recluse d'Avignon, Marie Robine, avait, à la fin du quatorzième siècle, prophétisé les exploits d'une Pucelle J. Et d'autres gens doctes remontaient plus haut encore, jusqu'au prophétisme breton "'. Ainsi se dessinait une sorte de préhistoire surnaturelle, taisant avenue vers la vocation de Jeanne.

Mais enfin, cette vocation, qu'était-elle et que valait-elle ? D'heure en heure le péril de la France s'aggravait; les théologiens devaient conclure. Ils conclurent qu' « attendue la nécessité de lui et de son royaume, » Charles VII ne devait point « débouter

i. Voir Noël Valois. Jeanne d'Arc et les prophéties de Marie Robine Mélanges Paul Fabre, p. 452-463, Paris, 1902).

2. Sur la thèse de M. Anatole France, induisant de ces évocations de prophéties, que Jeanne aurait été comme « suggestionnée » par des clercs, voir l'article de VI. Doumic dans la Reine des Deux Mondes du 15 avril 1908, et les discussions historiques d'Achille Luchaire [Grande Revue. 25 mars 1908).

ta SAINTE JEANNE D'ARC

ni déjeter la Pucelle. » L'Ecriture ordonnait qu'elle tût éprouvée par deux méthodes : que « par prudence humaine » on s'enquît de sa vie, et que « par dévote oraison » on requît des signes. Or il résultait des enquêtes, qu' « en elle, on ne trouvait point de mal, fors que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse : et de sa naissance et de sa vie, plusieurs choses merveilleuses étaient citées comme vraies1. » Quant aux signes, on lui en avait demandé, à elle ; et elle avait répondu qu'elle « démontrerait signe divin devant Orléans. » En conséquence, les théologiens décidaient : « Le roi ne la doit point empêcher d'aller à Orléans avec ses gens d'armes, mais la doit faire conduire honnêtement, en espérant en Dieu. Car le douter ou délaisser sans apparence de mal serait répugner au Saint-Esprit et se rendre indigne de l'aide de Dieu. » Pour la troisième fois en mille ans, la cité de Poitiers venait de jouer un rôle décisif dans l'histoire universelle. Au quatrième siècle, Poitiers, ville épiscopale de saint Hilaire, avait été le quartier général de l'orthodoxie occidentale contre Tarianisme ; et c'est parce que la croyance poitevine avait vaincu, que le monde chrétien avait continué de croire que Jésus était Dieu. Au huitième siècle, les campagnes avoisinant Poitiers avaient vu, devant le Martel, l'Arabe reculer; et c'est grâce à la victoire de Poitiers que l'Europe, barricadée contre l'Islam, avait pu s'ap-

i. Il s'agissait ici, non des légendes qu'allait bientôt raconter Perceval de Boulainvilliers (voir ci-dessous, chapitre iv), mais des prophéties annonçant la naissance d'une vierge libératrice près d'un Bois Chenu (Petitot. Revue pratique d'apologétique, 15 mai 1920, p. 155).

peler la chrétienté. Au quinzième siècle le tête à tête entre une

paysanne et quelques hommes d'Eglise, dans une maison de Poitiers, authentiquait la mission de la Pucelle : avec l'assentiment des théologiens, elle allait agir pour le roi de France, « de

par le roi du Ciel; » et ce fut en vertu de la décision ecclésiastique de Poitiers que Charles VII chargea Jeanne du salut de la France. Après la notion d'un Homme-Dieu, après la notion de chrétienté et l'existence même de la chrétienté, Poitiers, à la suite du témoignage rendu par quelques docteurs à la Pucelle. allait sauver la notion même de France et l'existence de la France. « D'azur à la colombe d'argent, tenant en son bec une banderole où étaient écrits ces mots : De par le roi du Ciel : » telles furent, d'après les informations consignées en son Livre noir par le greffier municipal de La Rochelle, les armes personnelles adoptées par Jeanne ' : elles exprimaient la merveilleuse investiture à laquelle venait d'adhérer la commission poitevine. Puisqu'elle marchait de par Dieu, elle voulait que devant elle Dieu marchât : tisserands et peintres, à Tours, furent vite au travail. Sur son pennon, qui ralliait l'état-major, l'Annonciation figura. Sur sa bannière, autour de laquelle accouraient, pour les exercices religieux, prêtres et soldats, apparaissait Jésus crucifié. Quant à l'étendard destiné à rallier l'armée tout entière, et dont Jeanne concerta les détails d'après les indications de ses voix, nous en avons désormais au Musée jolwinique d'Orléans, grâce aux

1. Quicherat. Revue H istorique, juillet-août 1877. p 327-344.

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scrupuleuses recherches de M. le docteur Garsonnin, une reconstitution sérieuse ; sur un lond de toile blanche, brodée de soie et décorée d'un semis de Heurs de lis, Jésus trône dans l'attitude de majesté ; à ses côtés des anges s'agenouillent ; à droite on lit l'inscription : Jhésus Maria: au revers, un semis de Heurs de lis1. Jésus annoncé, Jésus en croix, Jésus triomphant, conduisait ainsi la petite armée. Et dès le début de la chevauchée, pour se confesser presque chaque jour, pour communier souvent et se faire chanter la messe, Jeanne eut près d'elle un Hermite de Saint-Augustin, Jean Paqucrel ; il ne devait plus la quitter jusqu'au jour où elle tomba captive. Spectateur quotidien, il put lire, à l'œil nu, le beau livre qu'était son âme ; confesseur, elle l'aidait elle-même à lire plus avant, entre les lignes. Or, il déclarera plus tard, devant les juges de la réhabilitation, qu'elle pratiquait les bonnes œuvres et était pleine de toutes les vertus ; que, blessée à l'épaule, elle refusait, de crainte que ce ne fût une offense à Dieu, d'être guérie par incantation ; qu'elle avait une profonde compassion pour tous les hommes d'armes, fussent-ils Anglais ; et qu'elle était à ses yeux « envoyée de Dieu. » Ainsi déposera cet aumônier militaire, et sa parole justifiera les enquêteurs de Poitiers.

i. Garsonnin. Essai de reconstitution de V étendard de Jeanne dArc (Orléans. 1909).

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