CE QUE DUT LA GLOIRE DE JEANNE AUX FÉMINISTES ET AUX JÉSUITES
On se faisait volontiers de Jeanne, aux seizième et dix-septième siècles, l'image d'une amazone qui avait tout à la fois dérogé aux lois de son sexe et fait à ce sexe beaucoup d'honneur; et sans informations sérieuses, onépiloguait sur cette histoire. En 1600, dans le poème du sieur de Graviers, Jeanne était une façon de bouchère, qui, brandissant un couteau, criait : « Empourprons, empourprons ce coutelas de sang. » Malherbe voyait en elle un Hercule féminin, et se consolait ainsi du bûcher :
Celle qui vivait comme Alcide Devait mourir comme il est mort.
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Le prêtre rouennais Grisel, en [631, chantait en vers latins
cette lemme « digne de commander l'armée des Amazones1. » L'abbé d'Aubignac, dans une tragédie en prose, lui donnait un Anglais pour amoureux. Il y avait plus d'intelligence chez l'honnête Chapelain; lorsque dans son poème Jeanne disait :
...Exaltci moins une simple bergère ; Je n'agis point par moi, qui ne suis que faiblesse. J'agis par V Eternel ; c'est lui qui par mon bras Apporte aux uns la pie, aux autres le trépas,
elle se présentait, bien nettement, comme l'instrument de Dieu. Mais elle pâtissait de l'insuccès même de Chapelain.
Un soir de 1663, La Fontaine traversait Orléans : l'idée lui vint de passer le pont, pour voir le soleil se coucher sur la ville. Jeanne agenouillée devant le Christ, là-bas au bout du pont, détourna ses regards, mais pas pour longtemps. Il racontait à sa femme :
« Je vis la Pucelle, mais, ma foi, ce fut sans plaisir : je ne lui trouvai ni l'air ni la taille ni le visage d'une amazone : l'infante Gradafilée en vaut dix comme elle, et si ce n'était que M. Chapelain est son chroniqueur, je ne sais si f en ferais mention. Je la regardai, par amour de lui, plus longtemps que je n'aurais fait. Elle est à genoux, devant une croix, et le roi Charles en même posture vis-à-vis d'elle, le tout fort chétifet de
1. Fasti Rotliomagenses (1631), cité dans Sarrazin, Jeanne d'Arc et la Normandie au XVe siècle, p. 577.
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petite apparence. C'est un monument qui se sent de la pauvreté de son siècle ■. »
La Pucelle, pour La Fontaine, c'était une cousine historique des femmes de YAmadis, une demi-sœur de la demi-géante Gradafilée, une héroïne de roman plantée par hasard dans l'histoire. Les Orléanais la lui montraient à genoux; il ne comprenait pas. La vie de Jeanne, ainsi conçue, devenait une anecdote en marge de l'histoire de France ; elle cessait d'être une page, et la plus belle, de toute notre histoire.
Jeanne, depuis le milieu du seizième siècle, offrait argument aux galants auteurs qui voulaient entreprendre l'éloge de la femme : elle figurait dans le Miroir des femmes vertueuses que publiait en 1546 Alain Bouchard ; elle se dressait en belle armure dans ce Fort inexpugnable de T honneur du sexe féminin, que maçonnait en 1555 François de Billon ; et quand Jean de Marconville, gentilhomme percheron, devisait en 1564 « de la bonté et mauvaistié des femmes, » Jeanne lui servait à prouver leur bonté. Elle opérait même ce miracle, de rendre quelque bon sens à Guillaume Postel, un pauvre détraqué, qui cherchait « le Messie propre au sexe féminin. » Dans le fol écrit qu'il intitulait en 1 5 5 3 : Les très merveilleuses histoires des femmes du nouveau monde, Postel devenait presque équilibré lorsqu'il parlait de Jeanne : « Quiconque ne croit pas en elle, déclarait-il, mérite d'être excommunié comme destructeur de la patrie. » Il voyait dans son histoire la