La Fontaine. Œuvres, édit. Régnier, IX, p
«démonstration très claire que Dieu a plus de providence, cure
et sollicitude de la France, qu'il n'a de tous les États temporel et il ajoutait, car c'était un excité : « Ses laits sont choses
nécessaires à maintenir autant que l'Evangile. - Il y eut ainsi, debonne heure, toute une lignée de féministes, qui, portes par leur désir même d'exalter Jeanne, servirent sa gloire religieuse.
« Si le Ciel Veut laissée dans la maison de son père, il ne posséderait pas une des plus belles lumières de son firmament, et l Eglise serait privée de V intercession et des prières d'une sainte et de V exemple dune héroïne. »
Vous trouverez cette phrase dans un livre de l'année 1665, qui s'intitule : Les dames illustres, où par bonnes et fortes raisons il se prouve que le sexe féminin surpasse en toutes sortes de genres le sexe masculin'. Et la bonne et forte raisonneuse s'appelle Damoiselle Jacquette Guillaume. Son féminisme induit cette demoiselle, deux cent cinquante ans avant l'Eglise, à canoniser Jeanne d'Arc
D'une façon moins pétulante, mais plus efficace, un certain nombre d'auteurs religieux commençaient à trouver, dans la contemplation de l'âme de Jeanne ou dans le récit de sa vie, un sujet d'édifiantes leçons : ils appartenaient en général à la Compagnie de Jésus. Dès 1580, le goût même des Jésuites pour les représentations dramatiques avait appelé leurs regards sur l'héroïne: un de leurs tout jeunes Pères, Fronton du Duc, avait cette année-
1. Ces curieuses pages de Jacquette Guillaume ont été réimprimées avec d'érudits commentaires par M. l'abbé jouin dans les numéros de février et mars 1914 de Jehannc la Pucellc.
là, à Pont-à-Mousson, fait jouer devant le duc de Lorraine une Histoire tragique de lu Pucelle, en cinq actes. Sans l'aveu de l'auteur, qui allait consacrer sa vie à d'importants travaux sur les docteurs de l'Église, cette pièce fut imprimée : la première indiscrétion qui dérobait à l'ombre des collèges le théâtre scolaire des Jésuites fut ainsi un hommage à la gloire de Jeanne d'Arc. L'hommage, quelle qu'en fût la médiocrité littéraire, nimbait déjà d'une ébauche d'auréole les vertus chrétiennes de Jeanne. Le portrait que traçait d'elle un gentilhomme de sa garde était comme un sommaire de sa sainteté. Le chœur — c'était, en l'espèce, le menu peuple des élèves, — s'emportait contre Cauchon.
Est-ce ainsi, ô pasteur lâche, Qui dois souffrir qu'on te hache Et tue pour ton troupeau, Que cette brebis tu donnes Au gré des bouches félonnes Des loups, craintif de ta peau !
Mais las ! ce n est pas merveille Si tout pasteur point ne veille, Car même le roi des deux Eut pour disciple le traître Qui livra son propre maître Es mains des Juifs envieux.
On estimait, au collège de Pont-à-Mousson, que, même devant des écoliers, il n'y avait pas de voile à jeter sur les méfaits
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d'un évêque : la tragédie de ce Jésuite ignorait l'art de biaiser'. Sur une autre scène scolaire,' en 1629, la mission religieuse de Jeanne fut glorifiée. Les acteurs, cette fois, étaient les étudiants de l'université de Louvain ; et l'auteur de la tragédie latine, Nicolas de Vernulz, professait l'histoire au collège des Trois Langues et tut trois fois recteur de la glorieuse université. La prière suprême qu'il mettait sur les lèvres de Jeanne attestait qu'il l'avait comprise :
« Cest ta force qui a poussé ce bras : je nai rien pu par moi-même. Accorde à la Pucelle le prix quelle attend de toi : toi-même, mon Dieu, et ton paradis. Accorde encore dans ta bonté, à mon dernier vœu, que les Français recouvrent toute la France. Si les Anglais ont à se reprocher quelque chose envers moi, je leur pardonne en mourant, et je meurs avec joie1. »
Tandis que Jeanne, sur les tréteaux, était ainsi proposée à l'admiration d'un auditoire chrétien, des écrivains de spiritualité transformaient sa vie en une leçon de choses. Elle avait aimé la Vierge, et la Vierge l'avait aimée : cela suffisait pour qu'en 1630 le P. Poiré s'occupât longuement d'elle, dans sa Triple couronne delà bienheureux Vierge Mère de Dieu, véritable encyclopédie dévote en l'honneur de Marie. Le P. de Ceriziers, aumônier de Louis XIII,
1. Voir l'article du P. Delaporte dans les Etudes, octobre 1890, p. 235-244. Une réimpression de Y Histoire tragique a été donnée à Pont-à-Mousson, en 1859, par Durand de Lançon.
2. La tragédie de Vernulz a été traduite par Antoine de Latour. [Orléans, 1880/ Voir le livre du comte de Puymdigre, Jeanne cl' Arc au théâtre. (Paris. 1890. ï
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écrivant en 1639 son livre des Trois états de l'innocence, élisait Jeanne comme type de l'innocence opprimée; le P. François Lahier lui réservait une niche, en 164 5 , dans son Grand Ménologe des Vierges ; le P. Pierre Lemoyne l'introduisait, en 1648, dans l'imposante Galerie des femmes fortes; et dans le volume de sa Cour sainte consacré aux reines et dames, le P.Caussin, en 1664, avant d'énuméreravec des traits d'âpre satire « les neuf catégories de femmes qui ne sont ni plaisantes ni louables, » portraiturait Jeanne et s'inclinait devant elle. Ainsi les Jésuites introduisaientils Jeanne dans ces galeries d'âmes triomphantes à travers lesquelles ils promenaient les âmes terrestres, militantes encore. On sentait à vrai dire, dans l'aménagement de ces architectures, quelque chose d'un peu conventionnel, où la nature primesautière de Jeanne, et tout ce qu'il y avait d'étincelant dans l'ardente jeunesse de son âme, risquait de s'éteindre. Mais ces écrivains eurent l'incontestable mérite de faire de la Pucelle un thème de littérature spirituelle ; et pour le développement de sa gloire religieuse, c'était là chose capitale. « Nous regarderons son envoi, déclarait le P. de Ceriziers, comme un des plus illustres miracles dont le ciel mérite notre reconnaissance. » C'est « un coup de Dieu admirable, » reprenait le P. Caussin, et il le prouvait1. Hors de France, même, la vie religieuse de la Pucelle devenait une leçon de choses : nous en avons la preuve dans le sermon
1. De même, à Rouen, le bénédictin Dom Pommeraye, en 1668, dans son Histoire de Vèglise cathédrale de Rouen, attestait 1' « inspiration divine » de Jeanne et s'attardait sur cette « vie consommée pour le service de son Dieu et de sa patrie ». (J. Loth, Semaine religieuse du diocèse de Rouen, 29 mai 1886.)
l'i. XI
SIMON VOUET. — Puella Aureliaca xvn siècle'
Gravé par C. .
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qu'un Jésuite bavarois, Michel Pexenfelder, proposait un [680 aux cures de l'Allemagne. Il accumulait dans son Discoureur historique (Contioiuttor historiens) des sujets de prêches, qui visaient à « charmer et à instruire, par des exemples d'événements rares, expliqués pour la vie morale. » De Munich, il regarda vers Jeanne d'Orléans, « l'Amazone gauloise, pieuse, brave, victorieuse, vierge. » Il transportait ses auditeurs dans un solennel portique, où Débora, Jahel et Judith faisaient face à Penthésilée, Sémiramis, Clélie et Cléopâtre. Son désir d'installer Jeanne en cette illustre compagnie lui voilait, semble-t-il, la douce et compatissante pitié de la Pucelle : il la montrait « s'élançant parmi les escadrons ennemis, faisant des cadavres, les piétinant. » A peine même était-elle une femme, puisqu'il entendre Pexenfelder, le mot femme, mulier, dérivait de mollities, mollesse. Il n'y avait assurément, à l'origine de son admiration pour Jeanne, aucun engouement féministe.
Il est vraisemblable que cet Allemand se serait complu dans l'évocation d'une Pucelle extrêmement brutale, s'il n'avait eu sous les yeux les pages nuancées, attendries, de ses confrères français, un Poiré, un Caussin ; il les citait tous deux, au sujet de ce « vase d'élection dans lequel l'Esprit Saint répandait abondamment ses dons, surtout celui de Force... » A leur suite, il concluait :
« Mandée par Dieu pour arracher à l'extrême ruine le royaume des Gaules. Jeanne mérite d'être comptée parmi les
tout premiers exemples des femmes illustres : Vierge, et admirable de beauté, chaste parmi les soldats, sainte dans la vie des armes, demeurée pure parmi les dangers, inébranlée parmi les après mêlées, porte-drapeau des soldats, victorieuse parmi les calomnies, pleine de vie au milieu des flammes. »
Et Jeanne, par sa vie, donnait, en trois points, trois leçons. Elle attestait la puissance de Dieu, qui se sert des brebis pour terroriser les lions. Elle témoignait, par sa bonté pour les pauvres, que « les palmes de gloire se cueillent sur l'arbre de la miséricorde. » Elle remontrait aux jeunes gens, par son exemple, qu'il fallait haïr lits de plumes et coussins.
Par sa mort, aussi, Jeanne prêchait, et Pexenfelder interprétait son langage. « Malheur aux juges, s'écriait-il, lorsque, préoccupés de la faveur des grands et des princes, ils condamnent des innocents comme coupables ! Que de fois les tribunaux défaillent en faveur du riche, du noble, du puissant, de qui l'on espère un office ou un bénéfice !... »
Le Jésuite, avant de descendre de chaire, voulait laisser à ses auditeurs une impression visuelle ; derechef, les ramenant sous le beau portique, il y faisait surgir Jeanne, casquée, cuirassée, drapée dans un manteau militaire, sa houlette dans une main, son épée dans l'autre. Un piédestal grandissait sa stature; et Pexenfelder, pieusement agenouillé, y gravait une inscription, sur laquelle Jeanne elle-même parlait. Jeanne disait aux passagers du portique :
a Protection de la Gaule, terreur de f Angleterre, soldat dans
SAINTE JEANNE DAK» qq
un corps Je pucelle. homme dans un corps Je femme, sur l <>) dre de Dieu, je quittai les bergeries pour les camps ; je tombai Je cheval dans un fosse, et ma chute prit place parmi les catas trophes éclatantes ; les ennemis en désordre étaient tailles en pièces, lorsque la fortune, sans flèche, me précipita, et jusqu'à la fin, f attestai dans le feu la foi jurée à Dieu et au roi de France. Les Anglais tant de fois vaincus eurent honte de devoir une palme à une femme ; parce que par mes victoires je leur faisais du mal, je fus condamnée comme sorcière ; par un faux jugement, ils m attachèrent au bûcher , pour étouffer mon nom sous une cendre infâme ; la flamme épargna mon cœur ; devenue plus lumineuse par le feu, je resplendis pour la postérité. »
La physionomie de Jeanne s'exhibait ainsi comme un exemple, sous la plume des moralistes de la Compagnie de Jésus ; et les historiens appartenant à la Compagnie, un Mariana en Espagne à la fin du seizième siècle1, un Père Daniel, en France, à la fin du dix-septième, lui prêtaient un relief et des couleurs qui justifiaient cet enseignement moral, en attendant que le Père Buffier, dans ses cours d'histoire destinés aux écoliers du Collège Louis le Grand, présentât en Jeanne d'Arc une « fille suscitée de Dieu comme par un miracle en faveur de la France 2. »
i. Richer. Op. cit., II, p. 339-340.
2. Buffier. Nouveaux éléments d'histoire et de géographie à l'usage des pensionnaires du Collège Louis le Grand, p. 57 (Paris, 1752).
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