Mantellier. Histoire du siège d'Orléans, p
2. Cochard. La mémoire de Jeanne d'Arc à Orléans, p. 7. (Orléans, 1892.)
3. L'Oratoire d'Orléans se flattait de conserver, depuis 1631, un « chapeau en satin » de Jeanne d'Arc, don de l'Oratorien Metezeau (Quicherat, V, p. 234).
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son siècle, qui est encore l'admiration de tous les peuples qui lisent nos histoires. » Ht Senault adressait aux Orléanais cet appel :
« Proclamons-la mille fois bienheureuse, adressons-lui nos prières, invoquons-la dans nos besoins. L Eglise, qui -permet que son nom soit écrit dans les martyrologes et qui veut bien que l'on appelle sa mort un véritable martyre, martyrium Joannae puellae (cest ainsi que cette mort est marquée dans le martyrologe de France), l'Eglise qui par son oracle a justifié la mémoire de Jeanne d'Arc et quia reconnu sa foi, sa pureté, son innocence, ce qui certes est une canonisation bien solennelle, l Église, dis-je, qui honore ainsi i admirable Pucelle d'Orléans, entend que nous la réclamions comme une sainte1. »
Les Oratoriens n'étaient pas seulement sermonnaires, ils étaient éducateurs, et l'un de leurs collèges, l'ancienne Académie royale de Juilly, conserve en sa bibliothèque, dans un précieux cahier d'élève, les leçons que donnait en 171 5 le Père Sauvage, supérieur de la maison, sur l'histoire de France depuis Philippe VI jusqu'à Henri IL Que disait donc de Jeanne d'Arc, au début de la Régence, ce maître de Juilly ? Huit ans plus tôt Boulainvilliers, écrivant deux volumes de Réflexions sur Vhis-
1. Henri Stein. Panégyrique de Jeanne d'Arc prononcé le 8 mai 1672, p. 23. Orléans, 1887.) Le P. Avroles, op. cit., V, p. 570-571, ramène à leur exacte portée certaines allégations de Senault : « L'orateur de 1672, écrit-il, attribue au Martyrologe gallican plus qu'il ne dit en affirmant que l'Église permettait que Ton inscrivît son nom parmi les martyrs reconnus par elle. Le Martyrologe gallican se compose de deux parties : les saints proprement dits, honorés comme tels, et à la suite, pour chaque jour de l'année, sous ce titre PU, les noms des personnages morts en odeur de sainteté. Or, au 29 juin — Ton ne sait pourquoi pareille date — dans le catalogue des PU, on lit : Martyrium Johannae puellae. »
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toire de France, consacrait cent pages au règne de Charles Vil
sans citer une seule lois le nom de Jeanne ; et pour le relèvement de la France, il glorifiait Agnès Sorel. Dans les Dialogues semi-païens, semi-chrétiens, où Fénelon taisait comparaître, pour instruire le duc de Bourgogne, les plus notables personnages de notre histoire, Jeanne demeurait absente. Même lorsqu'on la nommait, lorsqu'on l'évoquait, que de taches, encore, dans ses portraits! La légende ébruitée dès le quinzième siècle par le Bourguignon Monstrelet, et qui faisait d'elle une servante d'auberge, se retrouvait dans le résumé d'histoire, assez terne et troid, que Bossuet dictait au Grand Dauphin, et devait encore s'étaler dans Voltaire, et puis dans Y Encyclopédie. L'Oratorien qui déroulait devant le jeune public de Juilly les gloires de notre histoire fut à l'égard de Jeanne moins indifférent que M. de Cambrai, et plus exact, plus chaleureux aussi, que M. de Meaux. Ht puisque nous avons la bonne fortune, après plus de deux siècles, de pouvoir ressaisir les échos d'une classe de Juilly dans laquelle la Pucelle fut à l'honneur1, ouvrons le petit cahier, et lisons-le. Charles VII, tout d'abord, est mis par le P. Sauvage en belle posture : on le voit décidé à sauver Orléans, et, s'il y échouait, à résister en Berrv, en Touraine, au lieu de s'en aller aux extrémités du royaume ; et le prolesseur dessine à ses côtés, l'encourageant dans ce dessein, la silhouette de Marie d'Anjou, reine de
i. Nous devons cette bonne fortune à M. l'abbé Sabatier, supérieur du Collège de Juilly. Le P. Lallemand, Histoire de V éducation dans l'ancien Oratoire de France, p. 248-251 Paris, 1888; donne quelques détails sur renseignement du P. Sauvaee.
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Naples, et celle d'Agnès Sorel, « demoiselle de Touraine. » Cet hommage à Agnès Sorel ne laisse pas de nous surprendre; mais le P. Sauvage s'appuie sur une grande autorité, celle de François Ier, qui dans un quatrain sur la belle Agnès avait versifié :
Plus d'honneur et de louange tu mérites, La cause étant de France recouvrer, Que ce que peut dedans un cloître ouvrer Close nonain ou bien dévot lier mite.
Le P. Sauvage, après avoir cité ces vers, assez dédaigneux pour les oraisons des cloîtres, avait hâte, évidemment, de réintégrer dans l'esprit des élèves la pensée du Dieu qui conduit les empires, et tout de suite il continuait :
« Mais Dieu voulut que la France se reconnût redevable de sa conservation à la force de son bras tout-puissant, qui seul peut opérer les plus grands prodiges en se servant des instruments les plus faibles. Il sauva Orléans et puis ensuite tout TÉtat par un de ces coups extraordinaires dont on ne voit guère d'exemples si singuliers dans les Livres saints que celui qui éclata alors dans toute l'Europe.
« L'héroïne dont je veux parler était de Domrémy... Elle s" appelait Jeanne d'Arc : c était une jeune paysanne de près de dix-huit ans, bien faite, de bonne taille, de bon esprit et de bon sens, occupée dans le ménage de la campagne. »
La vilaine légende de la fille d'auberge n'avait donc pas cours
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à Juillv. Le P. Sauvage racontait la visite de Jeanne à Baudricourt : le gouverneur, à l'entendre, l'avait exposée, comme folle, à « la risée du peuple, qui ne laissa pas de sentir à son approche qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire et de divin dans son fait. » Et de cela, Baudricourt lui-même finissait par être persuadé. Alors, devant la classe de Juillv, se déroulait le récit du voyage en Touraine et des interrogatoires de Chinon ; ceux de Poitiers n'étaient pas mentionnés :
« La présence d'esprit avec laquelle Jeanne répondit à tout, sa sagesse, sa modestie, son air assuré, la révélation du combat de Rouvray, ce quelle dit au roi devant trois témoins et ce que le roi assura n'être connu que de Dieu seul, l'examen exact qu'on lui fit de ses lumières et de ses connaissances, tout cela forma une espèce de conviction à laquelle le roi se rendit, quoiqu'il craignît beaucoup de se rendre ridicule dans toute l'Europe par sa facilité à croire une folle : c'est le nom qu'on lui donnait d'abord. Tous les examinateurs, président, conseil- 1er s religieux, docteurs, tous lui tendaient des pièges pour la faire couper, et tous revenaient édifiés de sa piété et convaincus de sa sagesse et de son bon sens, tous convenaient quelle était conduite par l'esprit de Dieu. »
Sortant de ce prétoire où les théologiens, en regardant Jeanne, avaient su discerner l'Esprit, les imaginations écolières suivaient, jusque sous les murs d'Orléans, la victorieuse équipée :
« Elle parlait de la guerre comme les plus savants capitaines
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l'auraient pu faire et donnait déjà, pour le secours de la place assiégée, des ouvertures dont les plus expérimentés ne s'étaient pas avisés... Ce que Ion entreprit durant le siège sans son ordre et à son insu ne réussit pas, et la victoire la suivit dans toutes ses attaques, c'est ce qui lui donna une autorité à laquelle personne ne put plus résister. »
Après Orléans, la « marche vraiment miraculeuse de Reims, » et puis, dans la Brie, dans l'Ile-de-France, les jeux de guerre entre le duc de Bedford et l'armée de Charles et de la Pucelle. Et sur les lèvres du P. Sauvage, des noms retentissaient, bien familiers aux élèves : Dammartin, Mitry ; c'était tout proche de Juilly, ils y allaient en promenade ; et deux cent quatre-vingtcinq ans plus tôt, Bedford était retranché près de Mitry, et Charles VII et Jeanne étaient venus jusqu'à Dammartin. C'étaient de bons maîtres d'histoire nationale que ces professeurs de l'Oratoire : ils savaient animer par des évocations d'histoire locale, toute familière et toute voisine, le drame plus lointain, plus altier, qu'ils avaient à dérouler, le drame des destinées historiques de la France.
Mais déjà, au delà de l'horizon de Dammartin, Jeanne disparaissait. Le martyrologe allait bientôt commencer : Compiègne, Rouen. Le P. Sauvage flétrissait la « lâche vengeance anglaise, » et les « indignes juges. » Sa hâte de voir la justice triompher l'amenait à une erreur : il plaçait, quatre ans après le procès, la réhabilitation de Jeanne. « On découvrit, disait-il, bien des
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mystères d'iniquité qui crièrent vengeance contre les évéques français du parti des Anglais et contre les juges qui l'avaient condamnée. » Il montrait la ville même de Rouen lui élevant une croix « pour être un monument étemel de la réparation d'honneur qu'on faisait à Jeanne. » et il concluait :
c Ainsi Jeanne d'Arc a, non seulement à Orléans qui fut le premier lieu de son triomphe, des trophées qui conservent le souvenir de sa grande action, elle en a même dans le lieu de son supplice où Ion voit sa statue au-dessus d'une asse~ belle fontaine1. Les historiens et les poètes ont célébré à F envi cette illustre héroïne qui délivra sa patrie dun joug étranger et donna commencement à toutes les victoires de Charles VIL qui rendront son règne si glorieux. »
C'est ainsi qu'un membre du clergé, l'année même de la mort de Louis XIV, présentait aux petits Français, dont il était l'éducateur, la merveilleuse auxiliaire de la vieille royauté française. Les grandes lignes de l'histoire de Jeanne, les grands traits de sa physionomie, étaient familiers aux écoliers de Juilly, à l'approche de cet âge des philosophes où de nouveaux efforts allaient être tentés pour ternir sa gloire '.
1. Voir, sur cette fontaine de Rouen, Sarrazin. Jeanne d'Arc et la Normandie au XVà siècle, p. 563-569.
COMMENT ORLÉANS AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE ENTENDIT PRÊCHER SUR LA PU CELLE
Orléans, défiant les sourires des philosophes, persistait, à chaque printemps, à parler de Jeanne à la France. Il n'était pas toujours inutile de rappeler qu'elle avait existé : le silence de Boulainvilliers l'avait prouvé. Et ce n'était pas non plus chose oiseuse de remettre sans cesse en relief le caractère religieux de cette héroïque personnalité, puisque à Rouen le sculpteur Slodtz faisait d'elle une Bellone1, et puisque le sculpteur Pigalle, à qui les Orléanais avaient songé pour un monument de Jeanne, leur proposait de l'habiller en Pallas, ayant à ses pieds un léopard terrassé2. On ne donna pas suite au projet de Pigalle, et la gloire religieuse de Jeanne n'y perdit certainement rien.
Près de quarante ans durant, le dix-huitième siècle s'inté-
i. Sarrazin. Jeanne d'Arc et la Normandie au quinzième siècle, p. 585.
2. Soyer. Bulletin de la Société archéologique et historique de l'Orléanais,
1908, xv, p. 51-54-
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ressa fort à des copies clandestines, et puis à des éditions clandestines, et puis à l'édition définitivement avouée, d'un poème qui souillait Jeanne. Il fallut que ce siècle atteignit quatre-vingtneuf ans pour cesser d'aimer à rire : on eût dit qu'il se vengeait, par le sarcasme, de tout ce qui le dépassait. Voltaire fit rire aux dépens de la Pucelle le Paris d'alors. Il avouait en prose, dans YEssai sur les Mœurs, que « Jeanne aurait eu des autels dans les temps où les hommes en élevaient à leurs libérateurs1, » mais, en vers, il la traînait dans la boue. L'Encyclopédie, plus déférente, réservait ses moqueries pour les « auteurs pieusement imbéciles » qui parlaient des visions de Jeanne.
Ces mauvais courants d'ironie se heurtaient au loyalisme Orléanais : la cité d'Orléans demeurait la disciple de la chaire de Sainte-Croix. La municipalité, non contente de donner aux prédicateurs, pour leurs honoraires, vingt livres de sucre et vingt livres de bougie, leur faisait parfois l'honneur d'envoyer leurs discours à l'impression. Le Jésuite Claude de Marolles fut en 1759 le premier bénéficiaire de cette générosité, dont on eut six exemples au cours du dix-huitième siècle.
Parfois, chez ces prédicateurs, l'esprit de l'époque se faisait sentir : chez le Génovéfain De Géry, par exemple, déclarant en 1779 que pour « ménager la délicatesse du siècle, » il se tairait sur les révélations de Jeanne. Mais ce qu'il y avait, dans l'épopée de la Pucelle, de contraire aux prévisions du bon sens