UN COLLABORATEUR DE LA PIÉTÉ ORLÉANA1SE : BONAPARTE
Orléans, sous la Révolution, connut une grande souffrance : l'administration départementale exigea qu'on fît disparaître la Déposition de Croix où figuraient Jeanne d'Arc et Charles VIL Comme les processions elles-mêmes, cette image devait succomber. Mais il n'y a « pas là un signe de féodalité, objectait douloureusement le conseil général de la commune ; ce n'est qu'un acte de reconnaissance envers l'Etre suprême. » Il n importait : on voulait des canons, et ce monument était de bronze. Un des canons fut baptisé du nom de Jeanne d'Arc, pour attester la ténacité des souvenirs.
Mais en 1802, dés que le Concordat eut rendu la paix à la France, Orléans voulut, sur une de ses places, revoir la Pucelle. Une souscription s'ouvrit, pour les frais du monument nouveau. « Quel moment plus propice, lisait-on dans l'appel, que celui où
le guerrier pacificateur a réuni les débris de nos autels disperses, rappelé des ministres errants et proscrits, et rétabli sur ses bases inébranlables le culte antique et sacré qui produisit tant d'hommes illustres et d'intrépides guerriers ? » On eut bientôt une réponse, dont l'instigateur avait nom Bonaparte. 11 ordonnait qu'on fît savoir au maire d'Orléans que ce projet de monument lui était très agréable : « L'illustre Jeanne d'Arc, déclarait-il, a prouvé qu'il n'est pas de miracle que le génie français ne puisse produire, dans les circonstances où l'indépendance nationale est menacée1. » L'heure approchait où l'on allait rompre la paix d'Amiens; Jeanne, qui avait humilié le nom anglais, devenait un auxiliaire pour les desseins de Bonaparte. L'évéque Bernier, qui avait aidé au Concordat, jugea l'instant propice pour le rétablissement des fêtes du 8 mai : il sonda Portalis, en lui présentant cette mesure comme la consécration de la nouvelle politique religieuse. Bernier se penchait sur l'ancienne liturgie de ces fêtes, il la remaniait ; il y mêlait des détails, des allusions, qui devaient plaire à Bonaparte. Tout cela est « bon et piquant, » jugeait Portalis. Chaptal, ministre de l'intérieur, eut mission d'arrêter un dispositif des solennités : le 8 mai 1803, Jeanne, dans Orléans, recommença d'être commémorée. Un an plus tard, le même cortège se renouvelait : on inaugurait, en cette année 1 804, la statue achevée par le sculpteur Gois, et l'Allemand Bertuch notait sur son carnet que des paysans s'agenouillaient devant elle
1. Correspondance de Napoléon /«p, VIII, p. 249. (Paris, 1861.)
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avec dévotion et priaient la Pucclle comme on prie une sainte. Tous les pouvoirs publics participaient à la résurrection de ces pompes : la France du régime moderne se mettait officiellement à la disposition de l'Église pour cheminer avec elle en l'honneur de Jeanne. Tandis que sous l'ancien régime c'étaient le maire et les échevins qui invitaient le chapitre à conduire la procession'2, des décisions gouvernementales, en 1803 et 1805, assurèrent à l'évêque, à rencontre des revendications du maire d'Orléans, la prérogative de convoquer les autorités, de régler la marche du cortège, de choisir l'orateur qui prêcherait sur la Pucelle. La France napoléonienne, estimant, selon le mot de Portalis, que « tout ce qui peut lier la religion à l'amour de la patrie » mérite d'être protégé, confiait à l'autorité épiscopale d'Orléans le soin de faire honorer Jeanne \
Ainsi se renouaient les traditions séculaires, avec la collaboration empressée de l'Etat. Bonaparte s intéressait a Jeanne comme jamais ne l'avait fait, avant lui, aucun des rois dont elle avait raffermi la dynastie : le caractère national de l'héroïne était sanctionné par la France officielle, dans les cérémonies mêmes qui, d'autre part, ratifiaient sa gloire religieuse.
D'aucuns étaient surpris, assurément, du rôle que la France officielle leur faisait jouer ; nous en avons le piquant témoignage
1. Bertuch, Beitrag \ur Geschichte der Johanna d'Arc. (Weimar, 1804.)
2. Doinel. Bulletin de la Société archéologique de l'Orléanais, VI, 1875, p. 279-283.
3. Sur le rétablissement des fêtes en 1803-1804, voir Bimbenet, Revue orlèanaise. 1848, et Dudon, Études, 5 mai 1907, p. 386-397.
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dans les Souvenirs du baron de Frénilly. Il assistait, un [808, aux fêtes d'Orléans, et méditait même d'écrire sur Jeanne une épopée en prose. « La chose qui me frappa le plus dans cette tête, notait-il, ce fut L'indifférence ou plutôt le cynisme moqueur du public. A une longue procession qu'escortaient en habits rouges galonnés tous les calicots, gardes d'honneur de Bonaparte, succéda dans la cathédrale un panégyrique fort ennuyeux, j'en conviens, mais que cette aimable jeunesse égayait par des citations de la Pucelle de Voltaire qu'elle se jetait à demi voix de l'un à l'autre ' . »
Frénilly, du haut de son intransigeante humeur d'opposant, toisait avec malveillance une fête à laquelle le régime napoléonien s'intéressait; ce qu'il faut retenir de ces lignes, surtout, c'est que les plaisanteries de la Pucelle traînaient longuement dans les mémoires, et qu'elles venaient troubler, jusque dans Sainte-Croix, le culte de Jeanne.
Mais à cette époque même, dans Orléans, on voyait éclore une « littérature » inconnue jusque-là, et qui circulait de lèvres en lèvres, pour honorer Jeanne et la venger : c'étaient les complaintes populaires2. En 1803, 1804, 181 7, un avoué, un chanoine, deux autres poètes anonymes, romancèrent de telles complaintes : première riposte aux sarcasmes des philosophes et de leurs tardifs disciples.
1. Souvenirs du baron de Frénilly, p. 31g. (Paris, 1908.) Je dois à l'érudition de M. de Lanzac de Laborie, si familier à l'histoire napoléonienne, cette curieuse citation.
2. Emile Huet. Les complaintes orlèanaises en V honneur de Jeanne d'Arc, p. 7-21. (Orléans, 1909.)
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Puis le romantisme survint, qui acheva de les taire taire. Il aimait, d'une passion quelquefois un peu brumeuse, les apparitions historiques où s'incarnait l'âme des peuples, les personnalités où des consciences collectives se résumaient et s'exprimaient : il fut séduit par Jeanne, et l'on vit éclore, en 1841, l'hymne de Michelct en l'honneur de la jeune fille qui avait « couvert de son sein le sein de la France. » Jules Quicherat, cette même année, commença la publication des Procès de condamnation et de réhabilitation \ qui devait s'achever en 1849 : 'es sources de l'histoire de Jeanne étaient dorénavant accessibles à la curiosité française. La France, pour savoir quelque chose de Jeanne, n'avait plus besoin de guetter les échos d'Orléans.
I. 11 s'en était fallu de peu — nous en avons donné les preuves dans notre opuscule : Jeanne d'Arc devant Vopinion allemande — que Guido Goerres, l'érudit catholique allemand, n'entreprît cette publication.
Pi Mil
La procession de Jeanne d'Arc à Orléans. M^ Touchet derrière la bannière de Jeanne, entouré de son clergé ^8 mai 192-'.
Sur la place, la Jeanne d'Arc de Foyatier, bénie par Mgr Dupanloup le 8 mai i855.