‹ Sainte Jeanne-Françoise de ChantalChapitre 10 sur 24 · DE DIEU · texte numérisé non relu

DE DIEU

l'apprenant trop tard pour tenter d'y mettre obstacle. Ce dépit ne pouvait rester infructueux ; mais, pour donner satisfaction au désir de vengeance qui la dévorait, Gertrude dut le contenir et attendre le moment de frapper avec certitude de succès.

Le baron de Chantai avait plus de quatre-vingts ans, il était infirme, très-affaibli de corps et d'esprit, et, dans ces conditionson arrivait aisémentàlui persuader l'impossible. Quand tout le monde fut parti, et que le manoir eut repris son train habituel, Gertrude, choisissant le moment où Jeanne allait visiter les malades de la paroisse, se rendit près du châtelain, et, de l'air mystérieux et dévoué qu'elle savait si bien prendre au besoin, elle lui fit entendre sur le compte de notre sainte toutes les calomnies que l'enfer avait pu lui suggérer. Le vieillard se refusa d'abord à croire ce que Genrude lui assurait, mais bientôt, dominé par la fâcheuse influence de cette femme, il s'irrita au point d écrire au président Frémiot pour lui faire connaître tous ses griefs contre la sainte baronne ; il le fit dans les termes les plus amers, et un courrier fut aussitôt expédié pour porter cette lettre à Dijon.

C'était la première fois que le président recevait une plainte de sa fille bien aimée. Jamais il n'avait entendu blâmer que l'héroïsme de ses vertus. Ne comprenant rien à cette énigme, il écrivit à sa chère Jeanne pour lui en demander l'explication, et se contenta de répondre au baron qu'il ne pouvait condamner sa fille avant de l'entendre. La sainte veuve se vit forcée d'avouer alors à son père ce qu'elle lui avait caché jusque-là : la haine dont elle était l'objet de la part de Gertrude, et la position humiliante que cette haine lui avait faite dans la maison de son beau-père,depuis plus de six ansqu'elley

habitait. En apprenant tout ce que son héroïque fille souffrait depuis longtemps, sansqu'il l'eût jamais soupçonné, le président fat pénétré d'une douleur égale à son admiration. Il lui écrivit dans les termes les plus tendres, se plaignit d'avoir ignoré tant de souffrance, et la pressa vivement de quitter Monthelon, pour venir se fixer à Dijon, auprès de son père toujours heureux et fier de la posséder. Jeanne n'accepta pas cette arrangement, mais elle se servit adroitement du désir exprimé par son père, en le communiquant au baron de Chantai. Celui-ci jeta les hauts cris, s'empressa de reconnaître qu'il avait été trompé, et remercia sa bellefille d'avoir répondu par un refus.

Jeanne, le voyant si bien disposé en sa faveur, en profita pour lui demander la permission d'aller passer le carême à Annecy, avec sa fille aînée que madame de Boisssy désirait beaucoup revoir, et Françoise, la seconde, trpp grande maintenant pour être si longtemps séparée de sa mère. Monsieur de Chantai consentit volontiers à ce voyage, que le président approuva également, et Jeanne partit avec ses deux filles aussitôt après avoir reçu cette dernière approbation d'autant plus désirée, que saint François de Sales devait prêcher lui-même la station à Annecy.

Tel était alors le respect pour l'autorité paternelle, que la baronne de Chantai, mère de famille, veuve, âgée de trente-sept ans, ne se serait pas permis d'entreprendre un voyage aussi long sans en demander la permission, non-seulement à son beau-père avec lequel elle vivait, mais encore à son père dont elle était éloignée de douze à quatorze lieues. Et qu'on ne croie pas que notre sainte fût une exception, et que cet esprit de dépendance fût seulement l'effet de son éminente

sainteté ; il était dans les mœurs de l'époque. Un père et une mère conservaient leurs droits sur leurs enfants aussi longtemps qu'ils conservaient la vie, parce que les commandements de Dieu étaient encore regardés, à cette époque, comme obligatoires pour tous les âges et dans toutes les positions.

Notre sainte fit l'admiration de toute la ville d'Annecy, par l'édification qu'elle y apporta, et s'entendit avec le saint évoque pour tout ce qui regardait leur plan de fondation religieuse. Lorsque tout fut réglé entre eux, ils fixèrent le jour de la célébration du mariage d'Aimée de Chantai, et Jeanne revint en France, et s'arrêta à Dijon où son père la reçut avec plus de joie que jamais, et la retint plusieurs mois. Elle en profita, ainsi qu'elle faisait toujours pour lui faire examiner quelques affaires dans l'intérêt de ses vassaux et de ceux de son beau-père. Le bon président s'y dévouait volontiers ; il savait toujours trouver le temps nécessaire pour obliger les pauvres, et surtout ceux que sa fille protégeait et lui recommandait. Il aimait à l'entendre parler du séjour qu'elle venait de faire à Annecy et des sermons de l'évêque de Genève qu'il affectionnait singulièrement, et qu'il vénérait de toute son âme. « C'est ma délicieuse suavité, — écrivait-il à l'illustre prélat, — de m'entretenir avec ma fille de Chantai, car elle ne nourrit mon âme que du miel céleste qu'elle a recueilli auprès de vous. »

Madame de Chantai avait trente-sept ans, nous l'avons dit, mais elle n'en était pas moins recherchée par plusieurs seigneurs qui, tous, pressaient le président de leur obtenir la préférence. Elle les avait également refusés ; néanmoins, l'un» d'eux avait si bien pris ses mesures, que notre sainte eut à lutter, non-

seulement contre son père, mais contre tous ses parents et tous ceux de son mari. Le gentilhomme qui la désirait si ardemment avait aussi des enfants et une fortune considérable ; il proposait de faire épouser à ses deux fils les deux plus jeunes filles de Jeanne, et sa fille à Bénigne, ce qui eût réuni les deux fortunes, et satisfait toutes les familles, Mais la fermeté de la noble veuve triompha de tous les moyens qu'on employa pour la vaincre, même de la tendresse de [son père :

« Je souffrais un vrai martyre, — disait-elle un jour à propos de cette recherche, — car ce seigneur était grand ami de mon père, qui s'offensait du moindre rebutque je lui faisais. J'eusse bien voulu êtrechez mon beau-père ; toutes les persécutions que j'y avais souffertes me semblaient des roses auprès de ces épines. Je me tenais serrée à l'arbre de la sainte croix, crainte que tant de voix charmeresses ne fissent endormir mon cœur en quelques complaisances mondaines. »

Cette épreuve, on le voit par le naïf aveu de notre sainte, fut une des plus difficiles qu'elle eût à surmonter. Son amour pour ses enfants, dont on lui faisait entrevoirie brillant avenir; sa tendresse pour son père, qui désirait beaucoup ce mariage ; son affection pour des parents qui l'accablaient d'instances, tous ces sentiments humains, en un mot, criaient dans son cœur avec une telle force, qu'elle dut craindre un moment d'être ébranlée. Or, elle avait faitvœu d'être à Dieu sans réserve ; ce vœu elle l'avait souvent et librement renouvelé, et elle aurait donné mille fois sa vie plutôt que d'y être infidèle. Dans ces moments de lutte contre le désir de son père, voulant témoigner à Dieu tout son amour et toute sa volonté de ne plus vivre que pour

ÉLUE DE DIEU. ioî)

lui, elle grava profondément sur son cœur le saint nom de Jésus. On ignora toujours l'instrument dont elle se servit pour cela ; mais, ce qu'on a su certainement, c'est que le sang coula si abondamment, qu'elle put le recueillir et en écrire un renouvellement de ses vœux. Ce qu'on a su après sa mort, c'est que l'empreinte sacrée était restée, et que les cicatrices en étaient d'une profondeur effrayante. Dieu, touché de tant d'amour, permit enfin que la famille de notre admirable Jeanne acceptât ses refus, et lui laissât la paix.

Cependant, le temps s'écoulait ; Jeanne n'avait pas encore avoué à son père son désir de se retirer du monde, et il était important de le préparera ce grand sacrifice. La veille de la fête de saint Jean-Baptiste, 23 juin, toute la maison du président étant aux feux de joie, la noble femme, tremblante d'émotion à la pensée de la douleur qu'elle allait jeter dans l'âme de son père, se présenta dans son cabinet, après une fervente prière, et lui dit tout d'abord :

— Je suis préoccupée de mes filles, Monsieur mon bon père ! J'ai besoin de prendre un parti pour leur éducation, car de les laisser plus longtemps à Monthelon, ce serait leur nuire ; la maison de monsieur mon beau-père est trop mal tenue...

— Je ne vois pas que vous ayez à vous inquiéter làdessus, lui répondit le président. Aimée sera bientôt entre les mains de madame de Boissy qui ne cesse de la demander ; Françoise et Charlotte sont d'âge à être mises dans un couvent, nous les donnerons aux Ursulines. Quant à Bénigne, il est chez moi, son éducation me regarde.

— Ehbien ! lui ditf Jeanne avec un [battement de

cœur qui semblait briser sa poitrine, ne trouvez pas mauvais, Monsieur mon très-bon père, si je vous dis que, par cette disposition, je me vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu qui m'appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde, et à me consacrer entièrement à son divin service.

A cette parole le président fondit en larmes, et exprima sa douleur avec une telle tendresse pour sa fille, que Jeanne eut besoin d'appeler à elle le secours de Dieu pour ne pas faiblir ; l'affliction de son père la déchirait :

— Consolez-vous, je vous en conjure, Monsieur mon très-cher père, lui dit-elle, c'est simplement une inspiration que je vous communique en toute confiance ; il n'y a rien de fait encore, mais j'ai cru ma conscience engagée à vous en parler, afin de recevoir votre avis. J'en ai conféré avec Monseigneur de Genève, car je ne veux pas résister à la vocation divine...

— Je dois confesser, ma chère fille, reprit le président, que Monseigneur de Genève a l'esprit de Dieu, mais je vous demande seulement une chose : c'est de ne rien décider avant que je ne lui aie parlé.

— Bien volontiers, lui répondit Jeanne.... J'ai une telle confiance que Dieu manifestera par cette voix sa sainte volonté sur moi, que je m'en rapporterai bien plus à la décision du saint prélat qu'à mes propres sentiments et à mon faible jugement auquel je n'ai nulle attache.

Il n'en fallait pas davantage pour calmer le bon président, et lui donner l'espoir d'amener l'évêque de Genève à prononcer la décision qu'il désirait. Mais Jeanne, sachant à quoi s'en tenir là-dessus, remerciait Dieu du résultat de cette première ouverture, d'abord si pé-

nible à son cœur de fille. Quelques jours après, elle retournait à Monthelon.

Dès son arrivée au manoir, elle s'occupa des comptes qu'elle avait à rendre de la fortune de ses enfants. Tous les procès étaient terminés, toutes les dettes étaient acquittées, et la fortune, accrue par son intelligence et son habileté d'administration, était dans le plus parfait état ; ses comptes étaient donc faciles, et furent bientôt en mesure d'être présentés.

Cependant, plusieurs personnes du voisinage qu'elle voyait souvent, et avec lesquelles elle s'était liée, venaient passer des semaines entières avec elle, et elles s'exerçaient ensemble à la vie religieuse, récitant le petit office, gardant le silence, faisant l'oraison, se servant elles-mêmes, vivant enfin comme elles avaient le désir de vivre un jour. Surtout elles priaient et faisaient prier pour obtenir que Dieu daignât disposer les volontés en faveur de la vocation de madame de Chantai, car le moment approchait où le sacrifice que Dieu demandait d'elle devait s'accomplir entièrement.

Le 25 août de cette même année 1609, notre sainte était dans le salon de son beau-père, après le dîner, travaillant à l'aiguille, ainsi que sa fille aînée, et surveillant en même temps Françoise et Charlotte que l'aïeul aimait à voir jouer autour de lui, lorsque l'élévation de la température ne permettait pas de les laisser s'ébattrejoyeusementsur la terrasse. L'heure à laquelle

madame de Chantai se retirait d'ordinaire avec ses enfants était près de sonner, et déjà elle prévenait les petites filles qu'elles allaient avoir à cesser le jeu pour le travail de leur âge, quand un domestique, entrant dans le salon, lui présente, sur un plat d'argent, un pli qu'un messager de Dijon vient d'apporter de la'part de messire Frémiot, avec ordre d'en attendre la réponse. Jeanne prit la lettre et la posa sur le vide-poche placé devant elle, en faisant une inclination respectueuse à son beau-père. Celui-ci, l'œil flamboyant, lui dit aussitôt de sa voix la plus rude :

— Monsieur Frémiot vous mande-t-il encore auprès de lui, Madame ?

— Je l'ignore, Monsieur, lui répondit Jeanne ; j'aurai l'honneur de vous le dire après avoir lu sa missive.

— Lisez-la céans, Madame ; je veux savoir si vous allez encore m'abandonner et emmener ces enfants qui sont autant* miens que siens. Lisez 1

Jeanne se leva, fit une profonde révérence au baron et, brisant le cachet, prit lecture de la lettre :

— Monsieur, lui dit-elle ensuite, mon père va passer le mois de septembre dans sa terre de Totes avec Monseigneur de Bourges, et il m'ordonne de m'y rendre pour conférer avec eux d'affaires qui les intéressent.

Lebaronne répliquapas, sa physionomie s'assombrit, son mécontentement était évident, et madame de Chantai, jugeant ne devoir pas pousser plus loin dans le moment, serra son ouvrage et se leva pour prendre congé de son beau-père.

— Un instant ! lui dit-il du ton le plus impératif. Jeanne s'arrêta et attendit :

— Quel jour partirez-vous ? le plus tôt possible sans doute ? vous devez être pressée de m'abandonner, moi,

le père de feu votre mari et l'aïeul de vos enfants.

— Je ne suis point pressée, Monsieur ; mais si vous voulez bien me donner licence d'obéir à mon père, je partirai un des premiers jours du mois prochain.

— Je le permets, en vous ordonnant de dire à monsieur Frémiot, de ma part, que s'il est l'aïeul de vos enfants, je le suis aussi. Entendez-vous, Madame ?

— Je le ferai, Monsieur.

Jeanne se retira enfin, emmenant ses enfants, et alla répondre à son père par le retour du messager.

Elle partit, le 1er septembre, pour se rendre au château de Totes, où son père l'appelait dans l'espoir que l'archevêque de Bourges parviendrait à la détourner de son projet de retraite. En la voyant, le prélat, fort de l'autorité de son caractère, l'accueillit avec un regard sévère et lui dit:

— Eh bien ! Madame ma sœur, j'apprends que vous avez l'intention de nous abandonner tous, même vos enfants ? Aimée comme vous l'êtes dans votre famille et dans celle du défunt monsieur votre mari, d'où vous peut venir un tel désir ?

— Monseigneur mon frère, ce désir me vient de Dieu, lui répondit-elle ; c'est lui qui a daigné me l'inspirer, du moins je le crois.

— Et vous vous trompez, chère sœur, je vous déclare que ce n'est pas là une vocation divine, et que vous devez renoncer à tout jamais au projet d'abandonner monsieur notre père qui a plus de soixantedix ans, et vos chers enfants qui sont encore bien loin de l'âge où ils pourront se passer de vos soins. C'est une illusion dont il vous faut déprendre, Madame !

Jeanne s'inclina respectueusement devant l'archevêque et ne répondit pas ; mais le président étant venu

les joindre en ce moment, le prélat reprit l'entretien sur un ton moins décisif, et le vénérable président témoigna à sa fille bien-aimée plus de tendresse encore que de coutume.

« L'amour que mon père me portait, disait plus tardàce sujet madame de Chantai, melivrait de grands assauts, et le soin où je le voyais de m'éprouver par des raisons de l'Ecriture qu'il ajustait à son désir, me travaillait fort. Cela fut cause que de plus grande affection je priais Notre-Seigneur. Un matin, il plut à sa bonté de me faire connaître par une lumière surnaturelle, que la malice du démon se servait beaucoup de la bonté paternelle, et se mêlait bien avant dans ce jeu, donnant à mon père des tendresses sensibles et des paroles affectives pour moi, plus qu'il n'en avait jamais eu, et à moi de même, de grandes tendretés d'amour pour mon père et pour mes enfants. En même temps ce bon Dheu me donna, pour armes défensives, ces paroles : Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas la servante de Jésus-Christ. Or, plutôt que de ne pas servir Jésus-Christ, j'eusse voulu perdre le ciel, la terre, les hommes, les anges, moi-même et toutes choses, tant je voulais ardemment Dieu ! Ce désir de Dieu et de sa volonté tenait mon âme de si près, que je ne pouvais plus dissimuler. Mon père, qui s'en aperçut, commanda à Monseigneur de Bourges1 de me

1 Qu'od veuille bien remarquer l'expression dont se sert labaronne de Chantai : « Mon père commanda Monseigneur deBour- « ges. » Cette expression dit toute une époque, dont, hélas! nous sommes bien éloignés. Le président Frémiot commande à son fils qui a trente-six ans, qui est revêtu d'un caractèr et d'une dignité imposante, et ce fils obéit. Dans notre siècle de progrès, de civilisation et de rationalisme, on sait comment serait accueilli le père qui se croirait le droit de commander a un fils en âge d employer le rasoir pour la première fois. On

divertir de mes desseins, ce qu'il entreprit de bon cœur ; mais, comme j'osais lui parler en sœur et non en fille, je lui dis nettement que je ne pouvais pas trahir mon âme, en lui laissant croire que ce que je sentais venir deDieun'était qu'une imagination; que je ne pouvais pas prendre la voix du Pasteur pour celle du mercenaire ; enfin, que je ne cherchais que Dieu. Je lui dis encore que, malgré mon désir de retraite, si Monseigneur de Genève m'ordonnait de demeurer dans le monde, je leferais, voire même s'il me commandait de me planter sur une colonne pour le reste de mes jours, comme saint Siméon le stylite, je serais contente ; que je ne cherchais ni condition ni genre de vie, mais l'obéissance à la volonté de Dieu. Cette manière de parler toucha fort le bon Monseigneur de Bourges ; il en fit le récit à mon père qui le prit en considération, et ils ne me parlèrent plus sur ce sujet-là, ni l'un ni l'autre, ni moi à eux ; chacun de son côté attendait Monseigneur de Genève qui devait bientôt arriver. »

A la fin de septembre, sainte Chantai, son père et son frère partirent ensemble de Totes pour se rendre à Monthelon où peu de jours après nous trouvons réunis tous ses proches parents : les Frémiot, les des Francs, les Berbisy ; et, du côté de son mari, les Rabutin, les Cosse, les Chazelles, les d'Anlezy, et plusieurs amis. Le château était envahi depuis le rezde-chaussée jusqu'aux combles. Saint François de Sales y fut reçu par cette brillante compagnie lorsqu'il y arriva, dans les premiers jours d'octobre, avec

sait où en est aujourd'hui le respect pour l'autorité paternelle de toutes la plus naturelle, la plus sainte, la plus sacrée!...

ses deux frères Louis et Bernard, et le 13 du même mois, il eut la consolation de bénir le mariage d'Aimée de Chantai avec le baron Bernard de Thorens. Aimée n'avait que onze ans, mais elle devait rester encore avec sa mère, Bernard devait retouner en Savoie.

Le lendemain 14, l'archevêque de Bourges demanda un entretien particulier au saint évêquede Genève ; ils se rendirent l'un et l'autre dans la chambre du président, et aussitôt fut agitée la question de la vocation de Jeanne. Après une conférence d'une heure, le président fit appeler sa fille, et lui adressa, ainsi que l'archevêque de Bourges, de nombreuses questions sur les motifs de son désir de retraite.

Notre sainte, qui était demeurée en oraison pendant l'entretien de ses juges, et qui n'avait cessé de demander à Dieu de les éclairer et de lui donner àelle-même les inspirations dont elle avait besoin, notre sainte répondit à "tout avec une sagesse admirable. Voyant qu'elle était écoutée favorablement, elle ouvrit son âme tout entière, rendit compte de ce qu'elle éprouvait depuis la mort de son mari, et convainquit son père et son frère de la certitude de sa vocation. Elle dit ensuite le bon état dans lequel elle laissait la fortune de ses enfants, ayant terminé les procès et acquitté toutes les dettes, àl'exception de la dot de sa fille aînée mariée de la veille. Le président, ne pouvant contenir son admiration, s'écria : « En vérité, cette /'< mme a considéré tous les sentiers de sa maison, et n a point mangé son pain en oisiveté. »

L'archevêque de Bourges, ne trouvant plus d'objections, se joignit à son père pour reconnaître que tout ce qu'ils venaient d'entendre était bien évidemment l'œuvre de Dieu. L'évêque de Genève n'avait pas dit

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une parole depuis que l'héroïque femme s'était présentée ; il était resté recueilli, priant et remerciant Dieu de faire ainsi pencher les esprits et les cœurs du côté de son adorable volonté.

Tout le monde était d'accord maintenant, il ne restait plus qu'une question à débattre : le lieu où serait établie la première maison de l'ordre que sainte Chantai allait fonder de concert avec saint François de Sales. Le président demandait que ce fût à Dijon, afin de n'être pas entièrement séparé de sa fille ; l'archevêque de Bourges préférait que ce fût dans sa ville métropolitaine, où il pourrait aider au développement de la nouvelle congrégation, ou à Autun afin que sa sœur pût continuer à veiller sur le bien de ses enfants ; l'évêque de Genève ne témoignait aucun désir et comptait sur la Providence pour la manifestation de ses desseins :

— Il me semble, leur dit madame de Chantai, par une inspiration divine, — il me semble que je vois un moyen de concilier les vraisintérêtsdemes chersenfantsetceux de notre Institut. Ma petite baronne de Thorens est trop jeune pour se passerdemessoinsetde mesconseilsdans la tenue de sa maison, aussi bien que pour sa tenue personnelledanslemonde;ilestnécessairequej'aillepasser quelque temps avec elle. Françoise et Charlotte me suivront.je finirai leur éducation, moi-même, et si Dieu les appelle au mariage, rien ne m'empêchera d'y pourvoir. Notre Congrégation n'ayant pas de clôture, je pourrai, s'il est nécessaire, faire quelques voyages dans leurs terres et surveiller leurs intérêts. Quant à mon cher Bénigne, il ne saurait être nulle part aussi bien que sous la direction de monsieur mon très-bon père, qui a bien voulu se charger de le faire élever chez lui. Ainsi, tout

peut s'arranger au mieux pour mes enfants, en suivant ma fille aînée, et en fondant la première maison à Annecy. J'y vois en outre l'avantage de l'Institut, qui, dans ses commencements surtout, aura un besoin continuel de l'assistance et des lumières de son fondateur. Du reste, je m'en remets à la volonté de Dieu.

Le président et son fils approuvèrent le plan de Jeanne, et saint François de Sales, ravi de la manière dont elle les avait amenés au point le plus difficile, appuya tous ses motifs, promit qu'elle ferait de temps à autre un voyage en Bourgogne, et demanda qu'elle résidât à Annecy, ce qui fut convenu.

Le lendemain notre sainte alla trouver le président dans sa chambre :

— Monsieur mon très-cher père, lui dit-elle, trouvez bon que je vous prie de fixer l'époque de ma retraite du monde afin que je prenne mes arrangements.

— Ma chère fille, lui répondit-il, je ne puis ni ne dois résister à la volonté de Dieu ; et puisqu'il vous appelle, comme il est prouvé, je vous permets de partir quand vous le voudrez ; néanmoins laissez-moi encore six semaines pour me préparera cette cruelle séparation !...

— Oh ! bien volontiers je vous obéirai et ne partirai que quand j'aurai congé de vous, dit la noble femme en baisant affectueusement la main de son père.

— Encore faut-il ce temps-là, ajouta le président, pour préparer aussi monsieur de Chantai.

— Youlez-vous prendre le soin de lui en faire la première ouverture, Monsieur mon très-bon père ?

— Volontiers le ferai-je, ma très-chère fille ; et dès à présent je vais l'aller trouver.

Le président se rendit aussitôt chez le vieux baron, avec l'archevêque de Bourges et l'évoque de Genève.

A la première parole, le vieillard fondit en larmes et jura de ne pas laisser partir sa belle-fille :

— J'ai qualre-vingt-six ans, s'écriait-il, qu'elle attende ma mort ! J'ai besoin de ses soins, j'ai besoin de sa compagnie, je lui défends de me quitter jamais !

Le président, ne pouvant rien gagner sur son esprit, pria l'évoque de Genève de l'appuyer, mais ni le saint prélat, ni l'archevêque de Bourges n'amenèrent le consentement désiré. Jeanne, à qui ils rendirent compte de l'insuccès de leurs démarches, se refusa à attendre sa mort, ainsi que le proposait son père :

— Les résolutions prises pour le service de la gloire de Dieu ne peuvent souffrir de délais, mon très-cher père, lui dit-elle ; j'aurai soin de gagner monsieur mon beau-père.

Le dimanche suivant, à la prière de notre sainte, saint François de Sales célébra la messe paroissiale du village, et fit ensuite une exhortation à laquelle un jeune athée dut sa conversion. Le même jour mademoiselle de Bréchard, une des amies les plus intimes de madame de Chantai, et marraine de sa troisième fille, demanda au saint prélat de l'entendre en confession, lui exprima son désir d'entrer dans un ordre religieux, et conclut pour celui qu'il allait fonder. Le lendemain, le saint évêque quittait Monthelon, ne recommandant à madame de Chantai qu'une seule chose : la pratique de l'humilité. Quelquesjours après, le président Frémiotordonnaità sa fille de retarder son départ pour la Savoie jusqu'au printemps de l'année suivante, 1G10. C'était l'époque où Bernard de Thorens devait venir chercher sa femme, il était plusnaturel que Jeannel'attendîtet partît aveclui. Elle promit à son père tout ce qu'il désirait, manda ce retard à saint François de Sales, et travailla doucement

et activement à disposer son beau-père à l'inévitable séparation qu'il se refusait à accepter.

Une seule amie de sainte Chantai, mademoiselle de Bréchard, était résolue à la suivre dans sa retraite;c'était peu pour former le noyau de la futureCongrégation, mais saintFrançois de Sales ne doutait pas que la Providence n'y pourvût en lui en voyant bientô t quelques âmes d'élite propres à seconder la sainte fondatrice queDieu lui-même s'était choisie. Le prélat n'avait encore qu'une fille du peuple, bonne à exercer les fonctions de tourière, lorsqu'un jour, le comte Louis de Sales, son frère, saisissant l'occasion de lui parler sans témoins, lui dit :

— Monseigneur mon frère, vous êtes lié d'une étroite amitié avec le baron Favre de Péroue 4, vous estimez et aimez sa famille, qui est d'ailleurs de bonne lignée de robe, et vous devez connaître sa lille, damoiselle Jaqueline ?

— Oui, vraiment, mon très-cher frère, je la connais, pourquoi cette question ?

— Monseigneur, sauf l'avis de madame notre mère, trouveriez-vous son alliance convenable pour moi?

— Oui, certes, mon très-cher frère, et de grand cœur vous y aiderai-je. M'est avis que mademoiselle Favre est

1 Messire Antoine Favre (ou Faure), baron de Péroue, conseiller à la graud'chambre du parlement de Chanibéry.

des plus vertueuses et des plus accomplies, et je ne vous cacherai pas que c'est aussi le désir de ma mère et le mien qu'on vous veuille donner une telle femme.

Le saint évoque ne tarda pas à exprimer le vœu le plus cher de son frère au baron de Pérouequi, heureux et fier d'une telle alliance, promit sa fille avec empressement. Le comte Louis était un des gentilshommes les plus pieux et les plus distingués ; Marie-Jacqueline Favre était digne de lui ; l'un et l'autre se désiraient, et les deux familles, ravies de l'arrangement de ce mariage, en pressèrent activement les préparatifs. Cette union tant désirée étant sur le point de se conclure, saint François de Sales dit un jour à son frère, pendant le dîner :

— Mon cher Louis, vous ne savez pas que vous avez un rival bien redoutable, et que vous serez obligé de lui céder votre fiancée ?

— Si ce n'est Monseigneur le duc de Savoie mon souverain, répondit vivement le comte de Sales, je ne vois pas quel pourrait-être le gentilhomme assez téméraire pour vouloir l'emporter sur moi.

— C'est pourtant, ajouta le saint prélat, un rival devant qui, tout brave que vous êtes, vous tremblerez vous-même quand je vous l'aurai nommé.

— De grâce, Monseigneur, expliquez-vous, dit le comte singulièrement ému.

Alors saint François de Sales lui raconta que Jacqueline de Péroue, pendant qu'elle dansait dans un bal donné chez une de ses parentes, à Chambéry, avait été frappée tout à coup de la vanité du inonde, de l'état de l'âme qui se trouve arrivée aux portes de la mort après une vie perdue en futiles plaisirs ou en occupations d'intérêts matériels, et du bonheur de celle qui n'a

vécu que pour la vie à venir. Ces pensées avaient dominé l'esprit et le cœur de la jeune fille ; elle n'avait pu prendre sur elle de danser de nouveau, et avant de sortir du bal, elle avait promis à Dieu de se consacrer à lui, sans réserve, dans la vie religieuse. Son père avait d'abord refusé son consentement, mais, de retour à Annecy, elle en avait appelé au jugement de l'évêque, et le prélat ayant décidé que cette vocation venait de Dieu, s'était chargé de plaider sa cause ; elle était gagnée du côté du baron de Péroue, il espérait avoir le même succès près du comte de Sales.

Il ne se trompait pas. D'abord profondément affligé de perdre l'avenir qu'il avait tant désiré, le j eune comte, dont la vertu et la piété ne s'étaient jamais démenties, fit généreusement à Dieu le sacrifice de ses espérances, et disait, quelques jours après, à Marie-Jacqueline :

— Je vous avoue que je serais inconsolable, Mademoiselle,^! vous m'aviez retiré votre promesse pour épouser un autre gentilhomme, quel qu'il fût. Mais il est si beau de renoncer à tout pour s'attacher à Dieu seul, que je suis forcé de vous admirer en vous regrettant.

Il alla plus loin ; il contribua à l'établissement de la première maison de l'Ordre de la Visitation, dans lequel Marie-Jacqueline allait entrer.

La divine Providence préparait ainsi le noyau de ce nouvel Institut, qui devait produire les fruits les plus abondants et les plus durables. Bientôt le bruit de la future fondation se répandit au loin, et Péronne-Marie de Ghâtel, d'une famille noble de la Savoie, ayant demandé à Notre-Dame-des-Hermites, où elle était allée en pèlerinage, la faveur d'entrer dans un ordre qui lui fût consacré, apprit à son retour les projets de l'évêque de

Genève, et sollicita l'honneur d'être admise dans sa Congrégation. Marie-Adrienne Fichet, y fut appelée d'une manière merveilleuse. Dieu lui montra, dans une vision, trois étoiles, « dont celle qui faisait le dessus du triangle, nous dit la Mère de Ghaugy, était beaucoup plus grosse et beaucoup plus éclatante que les deux autres, et toutes trois étaient arrêtées sur la ville d'Annecy, d'où il lui semblait voir un chemin tout étoile qui venait jusqu'à elle pour la convier de venir se joindre à celles qui étaient arrêtées sur la ville d'Annecy. Dès qu'elle eut ouï parler du commencement de notre Congrégation, elle connut ce que Dieu lui avait fait voir, et où il voulait être servi d'elle. »

Marie-Aimée de Blonay, d'une famille deChablais,et dirigée depuis quelques années par l'évêque de Genève, fut également appelée dans ce nouvel Ordre. Enfin, une sainte fille, Anne-Jacqueline Goste, en service à Annecy et pénitente du prélat, fut acceptée en qualité de sœur tourière. On comptait donc six religieuses et une sœur pour le service ; c'est assez pour commencer un établissement. Saint François de Sales manda ces bonnes nouvelles à la baronne de Chantai, qui soupirait si ardemment après le jour où elle pourrait enfin tout quitter pour n'être plus qu'à Dieu seul.

La Providence, en lui envoyant une épreuve de plus, sembla lui faciliter la voie par laquelle elle l'appelait. Dans les derniers jours de janvier, 1610, Charlotte sa plus jeune fille, enfant de la plus belle et de la plus douce espérance, dont la piété faisait l'admiration de tous, que ses deux grands-pères chérissaient à l'envi, tomba malade et fut enlevée en peu de jours à la famille qui l'aimait si tendrement. Sainte Chantai fut profondément affligée de cette perte 1 La tendre piété

de cette enfant lui avait fait espérer qu'elle ne serait jamais forcée de s'en séparer, et que Dieu l'appellerait unjouràla vie religieuse dans l'Ordre de la Visitation.... Cette espérance, Dieu la détruisit en un instant ! elle était le fruit d'un sentiment humain, bien légitime assurément, mais Dieu ne voulait plus rien d'humain dans le cœur de notre sainte ; il n'y voulait que lui seul.

Le monde qui, n'écoutant pas la voix de Dieu, ne peut l'entendre, ignore la puissance de cette voix, et voulant juger toujours à son point de vue, il jette le blâme aveuglément sur toutes les âmes qu'il ne comprend pas. Il admirait les vertus, la sagesse, l'habileté, la grande capacité de la baronne de Chantai ; mais il voulait jouir de tout ce qu'il admirait en elle, et lorsque le bruit de sa retraite s'était répandu en Bourgogne, un cri général s'était élevé contre la mère qui sacrifiait ses enfants ', contre la fille qui sacrifiait son père et son beau-père. De l'appel de Dieu nul n'en tenait compte ; du sacrifice immense de cette mère, de cette fille, il n'en était pas question, on n'y croyait même pas. On se demandait seulement comment cette madamedeChantal, d'une nature siaimante, si tendre, si expansive, pouvait être changée au point de méconnaître tous les sentiments de la nature. Et les parents, les amis de la sainte femme, l'accablaient de reproches

1 L'esprit de société a toujours eu la prétention de faire du sentiment au risque de briser la raison, dont il s'inquiète assez peu. Madame de Chantai ne sacrifiait aucun de ses trois eufauts. Bénigne n était plus avec elle depuis longtemps, son éducation s'achevait à Dijon chez son aïeul maternel, qu'il allait quitter prochainement pour faire ses premières armes dans l'armée royale. Aimée et Françoise suivaient leur mère. On le savait,on le voyait, mais on ne voulait pas comprendre.

et se refusaient à accepter ses motifs dont ils ne pouvaient apprécier la portée.

Ce fut là encore une bien cuisante épine pour le cœur de la noble femme ! Elle avait grandement besoin du secours de Dieu pour l'aider dans cette lutte. La Providence en lui enlevant une autre affection, aplanit d'autant plus les difficultés. Jeanne pleurait encore sa chère petite Charlotte, lorsqu'elle apprit la mort de la comtesse de Boissy, mère de saint François de Sales, femme d'un mérite éminent et à laquelle elle s'était tendrement attachée. Cette mort rendait la présence de notre sainte indispensable à sa fille aînée, qui allait avoir à tenir une maison considérable au château de Thorens, voisin d'Annecy, et qui n'avait encore que onze ans.

Enfin le moment du dernier sacrifice était arrivé. Le baron de Thorens était de retour à Monthelon, venant chercher sa femme ; Jeanne devait l'accompagner et s'arracher aux affections quine devaient pas la suivre. Son départ fut fixé au premier dimanche de carême, qu'on appelait alors dimanche des brandons i.

Tout le village se porta au manoir pour voir une dernière fois la sainte de Monthelon, l'ange de la paroisse, la mère des pauvres, car les bonnes gens du pays lui donnaient tous ces noms Quelques Pères Franciscains, venus d'Autun pour assister à cette pénible séparation, étaient au château depuis la veille,et cherchaient à consoler tous les cœurs désolés. Les gens de service fondaient en larmes, les pauvres et les vassaux éclataient en sanglots, répétant qu'ils perdaient tout en

1 Ce nom lui venait des feux qu'on allumait ce jour-là sur les places publiques.

perdant la sainte tfarae.C'était une douleur générale et déchirante.

Cependant les chevaux étaient mis, le carrosse était avancé, Bernard de Thorens vient s'incliner devant sa belle-mère et lui présente sa main... Le vieux baron a compris, etjetant des cris de désolation, il prodigue les noms les plus tendres à celle qui fut si longtemps persécutée sous son toit. La sainte femme se met à genoux à ses pieds, lui demande pardon de la peine qu'elle a pu lui causer sans le vouloir depuis qu'elle a l'honneur de lui appartenir, lui recommande de conserver sa tendresse à ses chers enfants, et le prie de lui donner sa bénédiction paternelle, ainsi qu'à la jeune madame de Thorens et à Françoise, qu'elle emmenait. Le vieillard les bénit, les embrasse, et donne l'ordre qu'on le conduise sur le perron,car il veut voir sa bellefille jusqu'au dernier instant. Ses cris redoublaient les sanglots de$ bons paysans et de tous les pauvres réunis dans la cour d'honneur.

Jeanne parla à tous avec sa bonté ordinaire et embrassa tous ses pauvres en se recommandant à leurs prières ; enfin, élevant la voix, elle dit un dernier adieu à son beau-père, et ajouta du ton le plus soumis et le plus affectueux :

— Souvenez-vous, Monsieur mon très-cher beaupère, que mon bien-aimé fils,le jeune baron de Chantai, est vôtre ! je vous le recommande comme à son trèsbon père ! Adieu 1

Et elle monta dans son carrosse avec ses deux filles et Bernard de Thorens. Lepeuple la suivit en foule jusqu'à Autun où elle s'arrôla. Voyant, parmi ceux qui l'avaient suivie en si grand nombre, un Père Franciscain trèsdévoué à sa famille et auquel elle était fort attachée,

elle le supplia de retourner à Monthelon, de consoler son beau-père, et de demeurer près de lui, pour le bien de son âme, jusqu'à sa mort. Le saint religieux le lui promit et fut fidèle à sa parole. Les habitants de Monthelon se séparèrent alors de leur bonne dame et retournèrent en silence dans leur village.

Dame Gertrude les attendait avec impatience :

— Eh bien! leur dit-elle, en les revoyant, la dame est-elle bien partie pour toujours ?

Des cris déchirants répondirent seuls à cette satanique interpellation :

— Je le savais bien, moi, qu'elle n'y tiendrait pas toujours !

Un affreux ricanement accompagna ces derniers mots, auxquels personne ne répondit.

Notre sainte avait des pauvres à Autun ; elle voulut les revoir et leur distribuer des aumônes une dernière fois. Elle alla servir une fois encore les malades de l'hôpital ; elle fit une visite à l'église et au couvent des Franciscains, et elle se remit en route. Deux jours après elle était à Dijon.

La baronne des Francs n'était pas retournée en Poitou, elle était chez son père qu'elle voulait consoler et soigner dans les premiers temps qui suivraient la séparation tant redoutée ; Jeanne lui en avait d'ailleurs témoigné le désir. Pendant le peu de jours que la sainte veuve donna à sa famille, elle eut besoin d'un surcroît de grâces pour se maintenir au-dessus des sentiments de la nature, qui criaient à briser son cœur. Elle fit un pèlerinage àNotre-Dame-de-1'Étang, et un autre à l'église de Saint-Bernard, afin d'y puiser la force et le courage de soutenir cette pénible et déchirante lutte, et, le 29 mars 1610, tous les membres

de la pieuse famille se réunirent à l'hôtel Frémiot où elle leur avait donné rendez-vous. Tout le monde était si vivement ému, que le bon président ne put tenir devant cette affliction de famille, et se retira dans son cabinet, fondant en larmes. La généreuse femme souffrait un martyre que Dieu seul jugeait, mais ses yeux pleins de larmes trahissaient malgré elle une partie de ses douleurs.

Bénigne de Chantai, son fils, s'apercevant de son émotion, se jette à ses pieds et la conjure de se laisser vaincre par tant d'affliction et tant de larmes ; elle lui répond qu'elle est tenue de sacrifier à Dieu tout ce qu'elle aime en ce monde. Et, prenant ce cher fils dans ses bras, elle le presse sur son cœur de mère, elle l'embrasse avec amour, elle l'offre à Dieu en répandant des larmes qui font espérer un instant que sa fermeté va s'ébranler...

L'heure était sonnée cependant, et Jeanne, plus forts que jamais, par l'effet de la grâce qui la soutient, fait un pas en avant pour sortir du salon et aller embrasser son père. En ce moment, Bénigne, emporté par la douleur, se jette au-devant d'elle en s'écriant d'une voix entrecoupée par ses sanglots :

— Eh bien ! ma mère, je suis trop faible et trop malheureux pour pouvoir vous retenir, mais au moins sera-t-il dit que vous aurez foulé aux pieds votre enfant !

Et il s'étend à terre, sur le seuil de la porte, en poussant des cris désespérés.

La pauvre mère s'arrête un instant, lève les yeux au ciel, pleure abondamment, et laissant échapper un cri de douleur qui retentit dans tous les cœurs, elle passe par-dessus le corps de son fils et s'arrête ensuite un moment, comme étourdie de son courage. Ses larmes

inondaient son visage, au point qu'un saint prêtre *, précepteur de ses neveux des Francs, et qui l'avait admirée jusque-là, lui dit:

— Eh quoi! Madame, les larmes d'un jeune homme pourraient-elles faire brèche à votre constance ?

— Nullement ! Monsieur, lui répondit-elle ; mais que voulez-vous? je suis mère !...

Elle appelait intérieurement le secours d'en haut, brisée qu'elle était par tant et de si violentes émotions lorsqu'elle vit son vénérable père revenant à elle pour lui faire ses derniers adieux; ils s'entretinrent assez longtemps à voix basse, puis, notre sainte se mit à genoux et lui demanda sa bénédiction. Le président, levant alors les mains et les yeux vers le ciel, dit à haute voix :

— Il ne m'appartient pas, ô mon Dieu ! de trouver à redire à ce que votre Providence a décidé dans ses décrets éternels; j'y acquiesce de tout mon cœur et consacre de mes propres mains, sur l'autel de votre volonté, cette fille qui m'est aussi chère qu'Isaac l'était à votre serviteur Abraham !

11 bénit cette fille bien-aimée, et la fit relever; il l'embrassa avec une tendresse infinie et lui dit :

— Allez donc, ma bien chère fille, où Dieu vous appelle et arrêtons, l'un et l'autre, le cours de nos justes larmes, pour faire un hommage plus complet à la divine volonté, et aussi afin que le monde ne puisse pas penser que notre constance est ébranlée.

Après ces dernières paroles, l'héroïque femme, accompagnée de ses filles, de son gendre et de made-

1 M Robert, depuis grand- vicaire de Jacques de Neuchèzc son élève, évoque de Châlons.

moiselle de Bréchard, quitta sa famille, ses amis, sa patrie, et se dirigea vers la Savoie où Dieu l'appelait. Le sacrifice était accompli de part et d'autre. Le président Frémiot, à l'âge de soixante et onze ans, et la baronne de Chantai, à l'âge de trente-huit ans, venaient de donner au monde un exemple sublime de la puissance de la foi sur le cœur véritablement chrétien ; ils avaient porté l'abnégation et la soumission à la volonté de Dieu jusqu'à l'héroïsme : la nature était vaincue, la grâce triomphait.

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