‹ Sainte Jeanne-Françoise de ChantalChapitre 9 sur 24 · SAINT FRANÇOIS DE SALES A SAINTE JEANNE DE CHANTAL · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DE SALES A SAINTE JEANNE DE CHANTAL

Annecy, 1607.

« Vous trouvant plongée dans l'espérance d'entrer en religion, vous avez eu peur, ma chère fille, d'avoir contrevenu à l'obéissance ; non, je ne vous avais pas dit que vous n'en eussiez nulle espérance, mais que vous ne vous y amusassiez pas, n'y ayant rien qui nous empêche tant de nous perfectionner en notre vocation que d'aspirerji une autre. Les enfants d'Israël ne purent chanter en Babylone, parce qu'ils n'étaient pas dans leur pays ; je voudrais que nous puissions chanter partout. Je vois votre désir d'être religieuse toujours plus grand. 0 doux Jésus ! que vous dirai je, ma très-chère fille ? Sa bonlé sait que j'ai souvent imploré sa grâce au saint sacrifice et ailleurs, et que j'ai employé la dévotion et les prières des autres meilleurs que moi ; et qu'ai -je appris jusqu'à présent ? qu'un jour, ma fille, vous devez tout quitter: c'est-à-dire, afin que vous n'entendiez pas autrement que moi, j'ai appris que je vous dois conseiller un jour de tout quitter. Je dis tout. Mais que ce soit pour entrer dans un ordre religieux, il ne m'est point encore arrivé d'en être d'avis et je ne vois rien qui me convie à le désirer. Sachez qu'en cette enquête, je me suis tellement mis en indifférence de ma

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propre inclination pour chercher la volonté de Dieu, que jamais je ne le fis si fort. Néanmoins jamais le oui ne s'est pu arrêter dans mon cœur, et le non s'y trouve avec beaucoup de fermeté. Mais la chose étant fort importante, donnez-moi encore un peu de loisir pourprier et faire prier : encore faudra-t-il, avant que de résoudre, nous entretenir à souhait ; et, pour cela, que vous fassiez un voyage à Annecy et y venir passer les fêtes de Pentecôte, sauf empêchement. »

La baronne de Chantai se rendit en effet à Annecy, sans obstacle, cette fois, de la part de son père ni de son beau-père, et y arriva avec sa fille aînée la veille de la Pentecôte 1607, dans une parfaite indifférence sur ce qu'il plairait à la divine volonté de décider pour son avenir, mais avec le désir le plus vif de tout quitter pour aller cù elle l'appellerait. Le lundi suivant le saint évoque, après sa messe, la fait prier de le venir trouver à la sacristie ; elle s'y rend aussitôt, le prélat l'accueille avec une gravité toute céleste, et se tenant debout à une assez grande distance :

— Hé bien ! ma fille, lui dit-il,. je suis résolu sur ce que je dois faire de vous.

— Et, moi, Monseigneur et mon Père, répondit Jeanne en se mettant à genoux, je suis résolue à obéir.

— Oui dà? ajouta-t-il. Or sus, il faut entrer à Sainte-Glaire.

— Mon Père, je suis toute prête.

— Non, vous n'êtes pas assez robuste ; il faut être sœur de l'hôpital de Beaune.

— Tout ce qu'il vous plaira, mon Père.

— Ce n'est pas encore ce que je veux, ma fille ; il faut être carmélite.

— Je suis prête à obéir, Monseigneur.

Le saint évêque avait laissé madame Chantai sur ses genoux, et il était resté debout devant elle, l'éprouvant ainsi pour s'assurer davantage de sa parfaite soumission. Il reprit :

— Non, ce n'est point cela que Dieu demande de vous. Ce qu'il veut, je vais vous le faire connaître.

Alors seulement il lui fit part du plan que Dieu lui avait inspiré pour la fondation d'un ordre religieux, il ajouta :

— Courage, ma fille ; toutes choses concourent à affermir ce projet en mon âme. J'y vois de grandes difficultés pour l'exécution et je n'y vois goutte pour les démêler ; mais la divine Providence fera le reste par des moyens inconnus aux créatures.

Il paraissait presque impossible, en effet, que madame de Chantai, désignée par Dieu lui-même au vénérable prélat, pût obtenir le consentement de sa famille et abandonner quatre enfants qu'elle aimait avec une incomparable tendresse, et qu'elle élevait avec autant d'intelligence que de dévouement. Il paraissait tout aussi impossible d'établir la première maison du nouvel institut dans la ville d'Annecy ; et pourtant c'était le lieu que Dieu avait choisi pour servir de berceau à l'ordre de la Visitation. Mais saint François de Sales, sachant que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu, se reposait sur la Providence du soin de vaincre toutes les difficultés, et il netarda pas à lavoir en œuvre.

Le jour de la Fête-Dieu, après la procession, notre sainte, très-fatiguée, rentrait à l'évêché ; quelques gentilshommes s'empressèrent de lui offrir la main pour monter le perron ; elle remercia avec la grâce qu'elle mettait à tout, et, apercevant parmi eux le baron de Thorens, frère de saint François de Sales :

— Je veux bien celui-ci pour mon partage », dit-elle en acceptant son appui.

Le jeune Bernard de Thorens s'empressa de dire à madame de Boissy sa mère, la préférence dont il venait d'être l'objet,et cette cireonstance,insignifiante en apparence, eut un résultat inattendu. Depuis longtemps déjà, la comtesse de Boissy nourrissait le désir d'obtenir pour Bernard la main d'Aimée de Chantai, fille aînée de notre sainte ; l'honneur que son fils venait de recevoir lui paraissant une occasion favorable, elle pressa l'évêque de Genève de faire les premières ouvertures de ce projet d'alliance pendant le séjour de madame de Chantai à Annecy :

— Mon désir est que vous lui en parliez aujourd'hui même, ajouta-t-elle, car vous ne sauriez m'assurer trop tôt le bonheur d'avoir cette incomparable fille.

— Bien volontiers le ferai-je pour votre contentement, lui répondit-il, quoiqu'à vrai dire, je n'y vois qu'empêchement du côté des grands-pères ; m'est avis que s'ils y donnent consentement, la bonne Providence s'en sera bien mêlée.

Le jour même, le prélat exprima le désir de sa mère à madame de Chantai :

— Une telle alliance me remplirait de joie, Monseigneur, lui répondit-elle, et pour ce qui est de moi, ma fille est toute vôtre; mais, hélas ! puis-je répondre du consentement de monsieur mon père et de celui de monsieur de Chantai? L'un et l'autre aiment passionnément cette enfant, et si Dieu ne met la main à cette affaire, jamais ils ne consentiront à marier cette chère petite en Savoie.

1 Mère de Chaugy.

— C'est aussi ce que je pense ; mais il est possible que la bonne Providence arrange toutes choses à notre satisfaction, si tel est le bon plaisir du Maître.

— Je ferai de mon mieux, Monseigneur, je le promets de grand cœur.

— Ma chère fille, ajouta le saint évêque, cette alliance n'est pas la seule ambition de madame de Boissy ; elle en a une autre que je partage, et je vous le dis en simplicité, si vous voulez nous satisfaire en ce point, vous réjouirez mon cœur grandement.

— Je suis toute prête, Monseigneur, et me trouverai, certes, des plus heureuses si je puis vous être agréable en ce qui dépend de moi.

— Eh bien! ma chère fille?Dieu veuille nous entendre et que la chose se puisse faire. Vous savez que ma sœur,qui est à l'abbaye du Puy-d'Orbe pour son éducation, est loin d'être aussi accomplie que notre petite Aimée,*laquelle n'a que neuf ans, tandis que ma sœur en a quinze. Vous feriez une chose agréable à Dieu et à nous, si vous la vouliez prendre, diriger et former en tout comme votre enfant, afin qu'elle ressemble un jour, si faire se peut, à notre chère Aimée.

— Oui, certes, Monseigneur, je la prendrai et soignerai comme mienne, bien volontiers, et je l'aimerai comme telle, répondit madame de Chantai avec empressement.

Le même entretien se renouvela avec madame de Boissy, et tous les arrangements furent pris pour l'exécution de ces deux plans, si chers à tous les intéressés d'Annecy.

Le séjour de Jeanne dans cette ville produisit des effets merveilleux pour la gloire de Dieu. Plusieurs femmes de qualité étant venues la voir chez la com-

tesse de Boissy, elle leur parla avec tant de force de son mépris des choses de la terre et de son désir de ne vivre que pour Dieu, elle leur fit sentir si vivement la vanité des parures excessives et des plaisirs frivoles, que la plupart réformèrent leur vie, et ne se montrèrent dans le monde qu'avec la plus grande simplicité et la plus parfaite modestie.

Après l'octave du Saint-Sacrement, sainte Chantai reprit la route de Bourgogne ; elle s'arrêta à l'abbaye du Puy-d'Orbe, prit la sœur de l'évêque de Genève, comme il était convenu, et l'emmena à Monthelon où dès son arrivée, elle fut attaquée par une violente dyssenterie qui l'enleva en peu de jours, malgré les soins empressés de madame de Chantai, et malgré ses prières les plus ferventes. Cette enfant était un objet de prédilection pour son saint frère, elle était la seule fille de madame de Boissy; il est aisé de comprendre quelle dut être la douleur de notre sainte baronne, et dans quels termes elle l'exprima à celui pour qui elle s'était chargée de ce précieux dépôt. Saint François de Sales était en visite pastorale dans son diocèse lorsqu'il reçut cette accablante nouvelle ; il partit aussitôt pour Sales-Thorens, afin de l'annoncer à sa vénérable mère, que lui seul pouvait consoler dans une telle douleur, et il écrivit à madame de Chantai :

« ..... Il ne faut pas seulement agréer, ma fille, que Dieu nous frappe ; mais il faut acquiescer que ce soit sur l'endroit qui lui plaira

« Je vous vois avec votre cœur vigoureux, qui

aime et qui veut puissamment, et je lui en sais bon gré, car ces cœurs à demi morts, à quoi sont-ils bons? Mais il faut que vous fassiez toutes les semaines, au moins une fois, un exercice particulier d'aimer la vo-

lonté de Dieu plus que nulle autre chose ; et cela, nonseulement dans les occasions supportables, mais encore dans les plus insupportables »

Notre sainte, après avoir lu cette lettre, écrivit sur son livret, qu'elle relisait tous les jours :

« t) Seigneur Jésus ! je ne veux plus de choix ; touchez telle corde de mon luth qu'il vous plaira, à jamais et pour jamais, il ne fera entendre que cette harmonie : oui, Seigneur Jésus, sans si, sans mais, sans exception, votre volonté soit faite sur père, sur enfants, sur toutes choses et sur moi-même. »

Jeanne avait connu, au moment où Dieu rappelait a lui la sœur chérie du saint évêque de Genève, que la volonté divine était qu'elle donnât une de ses filles à la maison de Sales, et elle avait fait vœu d'obéir à cet ordre du Ciel. L'opposition fut vive dans les deux familles paternelle et maternelle ; mais la noble mère fit si bien comprendre à tous qu'elle n'avait à offrir d'autre consolation à la maison de Sales, qu'ils consentirent à lui donner une fille en échange de celle qui venait de mourir dans le château de Monthelon. Le président Frémiot mandait à saint François de Sales en lui envoyant son consentement :

« Il faut que je confesse, Monseigneur, que jamais d'autres forces que celles que Dieu a données à la baronne de Chantai, ma fille, n'eussent su tirer cette petite de mes genoux, d'entre mes bras ni de devant mes yeux. »

Cependant, l'enfant n'avait que neuf ans, et le mariage ne pouvant se conclure de longtemps, la comtesse de Boissy craignit tous ces retards, et pressa la saint évêque de hâter la conclusion :

« Je vous assure, écrivait-il à l'illustre baronne de

Chantai, que ma mère est dans une telle impatience d'être mère d'une fille que vous lui devez donner, que les continuelles presses qu'elle m'en fait me donneraient de l'inquiétude avec elle, si je ne me souvenais de l'édifice auquel je travaille, qui est de bien établir mon âme dans une constante paix. Dieu m'est témoin combien je désire cette belle-sœur, et comme elle me sera chère : elle me sera plus que sœur et plus que fille; mais, pour cela, se faut-il empresser »

Un des premiers jours de février i609, vers le soir, le son du cor retentissait à la grille du vieux manoir de Monthelon, et, peu d'instants après, quatre carrosses et plusieurs gentilshommes à cheval s'arrêtaient successivement devant le perron de la cour d'honneur, où madame de Chantai, le grand évoque de Genève et le baron de Thorens son frère, étaient venus recevoir 1 s visiteurs. Bientôt le châtelain, déjà entouré de sa famille, vit entrer dans son vaste salon l'archevêque de Bourges, le président Frémiot, le premier président du Parlement, et les plus proches parents de Jeanne du côté des Berbisy comme de celui des Frémiot, ainsi que quelques amis intimes du bon président. La satisfaction était générale dans les deux familles de la baronne de Chantai ; la joie était dans tous les cœurs, et le châtelain lui-même, oubliant sa maussaderie habituelle, n'avait que de gracieux sourires et d'aimables paroles pour chacun.

A la fin du mois d'octobre 4608, saint François de Sales, que notre sainte attendait à Dijon, y était arrivé avec son frère Bernard, afin de le présenter à tous les membres de la famille dans laquelle il devait entrer. Tous, enchantés d'ailleurs de s'allier à la maison de Sales, avaient été ravis du jeune baron de Thorens; les deux frères avaient été retenus jusqu'à la fin de Tannée, et, lorsqu'on les laissa partir pour le château de Monthelon, avec madame de Chantai qui allait les présenter à son beau-père, on était convenu de les y rejoindre le jour où nous venons de les y voir arriver.

Dès le lendemain, les nobles familles signaient le contrat de mariage de damoiselle Marie Aimée de Rabutin-Ghantal, avec très-haut et très-puissant seigneur Bernard de Boissy, baron de Sales-Thorens. C'était là le motif de cette grande réunion au château de Monthelon.

Dame Gertrude n'avait pas été consultée sur ce projet d'union, et môme, il faut le dire, elle en avait eu connaissance un peu tard, et seulement après l'arrivée des parents de son maître. Or, dame Gertrude désapprouvait d'autant plus cette alliance, qu'elle avait d'autres vues pour l'avenir de damoiselle Aimée. Elle s'était même engagée à disposer l'esprit du baron en faveur d'un gentilhomme du voisinage qui désirait fort payer ses dettes au moyen d'un riche mariage, et l'aînée de la maison de Chantai lui paraissant fort à sa convenance, il s'était adressé à dame Gertrude, lui avait demandé de lui préparer les voies, et l'avait assurée qu'elle pouvait compter sur sa générosité. On comprend dès lors le zèle qu'elle aurait mis à le servir, si elle se fût doutée qu'on s'occupât déj:\ du mariage d'une si jeune enfant, et on devine son dépit en

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