‹ Sainte Jeanne-Françoise de ChantalChapitre 11 sur 24 · SAINT FRANÇOIS DE SALES AU R. P. , DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DE SALES AU R. P. , DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Mon Révérend Père,

« L'inviolable affection que j'ai vouée à votre Compagnie et l'honneur particulier que je dois à votre personne me feront satisfaire à votre pieux désir, nonseulement sans peine, mais avec suavité.

« Sachez donc que quelques âmes dévotes me proposèrent, il y a un an, l'établissement d'une religion de lilles, avec offre d'une bonne somme d'argent pour faire le bâtiment ; et moi, sachant combien de filles désiraient la retraite du monde, qui ne la pouvaient trouver aux religions déjà établies, j'acceptai l'offre et promis toute mon assistance pour ce projet, lequel n'est autre que de dresser une petite Congre-

gation de filles et de femmes vivant ensemble par manière d'essai, sous de petites constitutions pieuses, afin que cet Institut soit un doux refuge aux infirmes, et que, sans beaucoup d'austérités corporelles, l'on y pratique toutes les vertus essentielles de la religion.

« Nous commencerons avec la pauvreté, parce que notre Congrégation ne prétendra s'enrichir que de bonnes œuvres.

« Leur clôture sera telle pour le commencement : aucun homme n'entrera chez elles que pour les occurrences es quelles ils peuvent entrer es monastères réformés. Les femmes aussi n'y entreront point sans la licence du supérieur ; j'entends de l'évêque ou de son commis.

« Quant aux sœurs, elles ne sortiront que pour le service des malades, après Tannée de leur noviciat, pendant lequel elles ne porteront point d'habit différent de celui des femmes du monde ; mais il sera noir et elles le rendront à l'extrémité de la modestie et de l'humilité chrétienne.

« Elles chanteront le petit office de Notre-Dame, pour avoir en cela une sainte et divine vocation ; au surplus, elles vaqueront à toutes sortes de bons exercices, notamment à celui de la sainte et cordiale oraison.

« J'espère que Notre-Seigneur sera glorifié en ce petit dessein, et, comme vous a dit le P. Recteur, la pierre fondamentale que Dieu nous, donne pour icelui, est une âme d'excellente vertu et pitié ; ce qui me fait tant plus croire que la chose réussira heureusement »

Le dimanche des Rameaux de l'année 1610, après

la célébration des divins offices, on voyait sortir de la ville d'Annecy vingt-cinq personnes à cheval, toutes de la plus haute distinction. Dans le nombre, et à leur tête, chevauchaient l'illustre évêque de Genève et deux de ses frères, le comte de Sales et le comte de Boissy f ; parmi les femmes on remarquait la belle mademoiselle Favre de Péroue, dont le mariage venait d'être rompu, par la main même de Dieu, d'une manière aussi merveilleuse qu'inattendue. Au recueillement de tous, on aurait pu croire qu'ils partaient pour un pieux pèlerinage. Ils se dirigèrent vers le nord, prirent la route qui conduisait à Genève, et disparurent bientôt aux yeux du peuple qui les suivait du regard avec un vif intérêt.

Deux heures plus tard environ, le bruit des pas de plusieurs chevaux, auquel se mêlait celui des roues d'un carrosse, attira de nouveau l'attention des habitants d'Annecy. Chacun se précipita à sa fenêtre ou sur le "seuil de sa porte; on accourait des rues voisines :

— Les voilà ! les voilà ! criait le peuple ; ils amènent la sainte dame qui doit visiter nos pauvres et soigner nos malades 1

— Et la petite madame la baronne de Thorens aussi , disait un autre, elle y est !

— Ah ! que défunte madame la comtesse de Boissy serait heureuse de la recevoir !

— Devant Dieu soit son âme ! murmura une vieille femme ; elle était si bénigne au malheureux !

— Monseigneur doit-il être content, dit une jeune femme ; des baronnes qui vont tout laisser là, pa-

1 Alors chantre à la cathédrale, et depuis successeur de saint François de Sales à l'évêché de Genève.

rures, bijoux, dentelles, tout, pour s'habiller de laine et soigner les pauvres malades !

Les exclamations populaires se succédaient ainsi sur le passage de notre sainte ; car c'était elle en effet qui entrait triomphalement dans cette ville d'Annecy, où elle allait mourir au monde et à elle-même, pour ne plus vivre qu'en Dieu seul et pour Dieu seul.

Le saint évoque, accompagné de plusieurs personnes de la noblesse, était allé au-devant d'elle ; il l'avait rencontrée à deux lieues d'Annecy, et il avait voulu que ses amis lui fissent cortège à son entrée dans la ville, car, disait-il : « Elle vient réellement au nom du Seigneur, »

La noble et sainte femme descendit à l'évêché, où toutes les filles spirituelles du saint prélat s'empressèrent de la venir voir , elle y passa toute la semaine sainte, et, après les fêles de Pâques, elle accompagna sa fille aînée au château de Thorens, plaça près d'elle des personnes d'une capacité reconnue, lui donna tous les avis nécessaires pour la tenue et le bon ordre de sa maison, et mit toutes choses sur le pied où elles devaient être maintenues.

« Mon frère de Thorens, écrivait saint François de Sales à un de ses amis, a été quérir en Bourgogne sa petite femme, et a amené avec lui une belle-mère qu'il ne mérita jamais d'avoir, ni moi de servir. Vous savez déjà quelque chose, comme Dieu l'a rendue ma fille : or, sachez que cette fille est venue à son chétif père, afin qu'il la fît mourir au monde, selon le dessein que je vous ai communiqué à notre dernière entrevue. Pressée du désir de jouir de Dieu, elle a tout quitté avec une prudence et une force non communes à son sexe fragile.... »

Nous avons vu dans la lettre de saint François de Sales citée plus haut, qu'on lui avait promis des fonds pour établir l'œuvre qu'il médilait. Cette somme devait être employée à acheter une maison dans le faubourg de la Perrière. Au moment de conclure celte acquisition, les personnes engagées retirèrent leur parole , le saint évêque, comptant sur la Providence, n'hésita pas à prendre cette dette sur son compte, bien qu'il n'eût aucun moyen de l'acquitter :

— Je ne fus jamais plus heureux que maintenant, disait-il, car j'ai trouvé une ruche pour mes pauvres abeilles, ou plutôt une cage pour mes colombes. »

C'était le dimanche de la Très-Sainte Trinité, 6 juin, fête de Saint-Claude, que madame de Chantai devait entrer dans la maison où elle allait vivre désormais d'après les statuts dressés par saint François de Sales pour les Filles de la Visitation-Sainte-Marie. Elle s'était séparée de sa fille de Thorens après les fêtes de la Pentecôte", et elle attendait à Tévêché le moment après lequel elle soupirait depuis si longtemps, lorsqu'elle fut assaillie tout à coup par la plus violente tentation qu'elle eût jamais éprouvée. Le 5 juin, veille de ce jour tant désiré, au milieu de la nuit, le démon, jaloux des sacrifices héroïques de notre sainte, lui représenta si vivement la douleur de son fils, de son père et de son beau-père, que son cœur lui semblait être dans les convulsions du désespoir, et qu'elle craignit de succomber. Si la raison ne l'eût retenue, elle eût fait réveiller le saint prélat l :

— Mon âme, disait-elle en rappelant ce souvenir, était comme dans la détresse de la mort , je me sen-

1 Mém. de la Mère de Chaugy.

tais environnée do toutes paris, et ne savais par où sortir. Je fus dépouillée en un instant de la joie cordiale de ma retraite, qui avait toujours été mon soulagement parmi mes autres travaux intérieurs. Cette colonne de constance, qui avait coutume de tenir toujours ferme en ma partie supérieure, était, ce me semblait, tombée à bas en cent pièces. Je croyais voir mon père et mon beau-père, chargés de douleurs et d'années, crier vengeance devant Dieu contre moi: et, d'un autre côté, mes enfants qui faisaient de même. Il m'était avis que multitude de voix parlaient à mon esprit, me remontrant que j'avais fait une grande faute : et, ee qui m'était plus douloureux, ce fut un reproche tiré des saintes Lettres, que dans l'Église de Dieu je passerais pour une infidèle, d'avoir quitté mes enfants, et que sans doute j'avais déçu l'esprit du saint évoque, et que, par conséquent, le conseil qu'il m'avait donné de quitter mes proches était contre la volonté de Dieu. Si j'eusse cru cela, j'eusse voulu boire la confusion de la part de. tout le monde, et m'en retourner trouver mes père et beaupere. »

Cette cruelle épreuve durait depuis trois heures, lorsque la sainte femme, oppressée par ce douloureux

martyre, porte la main sur son cœur Elle y sent

l'empreinte du nom béni que son amour y a gravé.... « Mon Dieu! —dit-elle aussitôt, — jetez les yeux de votre miséricorde sur ce néant ! Je m'abandonne à jamais à votre Providence ! Que mes parents, mes enfants et moi périssions, si vous l'avez ainsi ordonné ; mon seul intérêt, au temps et en l'éternité, est de vous obéir et de servir votre divine Majesté ! »

La lumière s'était faite dans le cœur et dans l'esprit

de notre sainte ; le calme renaissait dans son âme, et de ce calme jaillit une joie céleste qui la dédommagea des tortures qu'elle venait de subir, et ne lui laissa plus le moindre doute sur sa sublime vocation.

Les reproches que l'esprit des ténèbres faisait entendre alors à notre sainte, ne sont-ils pas ceux que l'esprit du monde n'a cessé de lui prodiguer, même depuis que l'Église l'a élevée sur ses autels ? Tant il est vrai que l'esprit du monde ne fut jamais l'esprit de Dieu !

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