FONDATRICE DE L'ORDRE DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE
Il y avait grande agitation dans la ville d'Annecy le soir du 6 juin 1610, dimanche de la Très-Sainte Trinité et fête de Saint-Claude '. Des six heures, la noblesse, la bourgeoisie, le peuple : tout était en mouvement ? la foule se portait à flots dans les rues qui séparaient l'éveché de la maison où allait être établi le nouvel Ordre religieux si impatiemment attendu.
Le malin, notre héroïque baronne de Chantai, mademoiselle deBréchard, et mademoiselle Favre avaient reçu la sainte communion de la main de saint François de Sales. Le Prélat leur avait dit ensuite :
1 Qu'on se rappelle le songe de sainte Chanta], dans lequel il lui fut dit : « Vous n'entrerez dans le repos des enfants d<> Dieu que par la porte de Saint-Claude. »
« C'est aujourd'hui le jour de votre délivrance, mes chères Filles ; cette journée doit donc être employée à remercier Dieu qui veut bien vous retirer du monde et vous faire vivre uniquement pour lui. »
Les saintes femmes avaient visité toutes les églises de la ville, en manière d'actions de grâces, et à l'heure où la foule les attend dans les rues, nous les retrouvons, à genoux, aux pieds de l'illustre évoque de Genève, lui demandant sa bénédiction et les statuts qui doivent être désormais la règle de leur nouvelle vie. Saint François de Sales les bénit et leur dit :
« Vous êtes bien heureuses, mes chères Filles, vous que le Seigneur a sauvées ; ayez un grand et très-humble courage, Dieu sera votre Dieu, et en sa divine force, vous marcherez victorieuses sur le cou de vos ennemis.»
Il remit à madame de Chantai un abrégé des constitutions qu'il avait écrites pour elle en lui disant :
« Suivez ce chemin, ma très-chère Fille, et le faites suivre à toutes celles que le Ciel a destinées pour marcher sur vos traces. » Et levant les yeux au ciel, il ajouta : « Je vous bénis de rechef : au nom du Père tout-puissant qui vous attire, du Fils, éternelle sagesse qui vous régit, et du Saint-Esprit qui vous anime de ses amoureuses flammes ! »
Les trois premières Filles de la Visitation s'étant relevées, Bernard de Thorens offrit son bras à sa bellemère, le comte de Sales présenta le sien à mademoiselle Favre qu'il avait sacrifiée si généreusement pour la gloire de Dieu. Ainsi conduites par les trois frères du prélat, les saintes femmes se rendirent, à travers la multitude qui remplissait les rues, dans la demeure d'où elles ne devaient plus sortir avant la fin de leur | noviciat. Elles y furent reçues par la sœur tourière qu1
les attendait et par plusieurs dames qui désiraient les embrasser une dernière fois.
Après leur visite à la chapelle, notre sainte donna lecture des constitutions à ses compagnes, elles promirent d'être fidèles à les observer, et, à partir de ce moment, madame de Chantai porta ce livre sur elle et ne s'en sépara jamais. Elle avait une très-grande difficulté à prononcer le latin ; pressée de chanter correctement le petit office prescrit par les constitutions, elle <it un exercice particulier de cette prononciation et l'acquit en très-peu de temps. Ce fut le comte de Boissy, chantre à la cathédrale, qui enseigna à ces premières Mères de l'Ordre la manière de chanter l'office tel qu'il se chante encore aujourd'hui dans tous les monastères de la Visitation.
L'Evêque de Genève n'ignorait pas que ses chères Filles manquaient de tout, mais il voulait si bien qu'elles fussent pauvres, qu'il avait exigé que notre sainte renonçât à tout ce qu'elle possédait et ne le fît valoir que pour ses enfants ; il ne lui permit de recevoir autre chose de sa famille qu'une pension viagère de la part de l'archevêque de Bourges. Dieu, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, vint au secours de celles qui avaient tout quitté pour lui. On cite d'admirables traits de sa paternelle Providence, dans les premiers temps de cette fondation, et si les bornes que nous nous sommes prescrites nous le permettaient, nous dirions combien notre héroïne vit se renouveler souvent le prodige du tonneau de farine de Bourbilly.
Il n'y avait que six semaines que notre sainte fondatrice vivait de sa vie de novice, lorsqu'elle \it s'augmenter le nombre de ses Filles. Mesdemoiselles Roger, de Châtel, Milletot, Fichet, Thîollier, de La Roche, de
Blonay, accoururent à elle pour solliciter leur admission. Toutes étaient d'une faible santé, et on se demandait ce' que ferait le saint fondateur de toutes les pauvres valétudinaires qu'il recevait. On allait jusqu'à lui faire de sérieuses observations à cet égard :
— Que voulez-vous ? répondait-il, je suis partisan des infirmes.
Cependant la Mère de Chantai, car on ne la désignait plus autrement, fut attaquée d'une maladie dont on ignora la cause, à laquelle on ne put donner de nom, et qui la laissa sujette à des accidents graves. Sa ferveur, loin d'en être altérée, semblait en devenir plus ardente ; elle ne soupirait qu'après le moment de sa profession et écrivait un j our à saint François de Sales :
« Quand viendra ce jour heureux où je ferai et referai l'irrévocable offrande de moi-même à mon Dieu ? Sa bonté m'a remplie d'un sentiment si extraordinaire et si puissant de la grâce qu'il y a d'être toute sienne, que si le sentiment dure dans toute sa vigueur, il me consumera. Jamais je n'eus des affections et des désirs si ardents de la perfection évangélique ; il m'est impossible d'exprimer ce que je sens ni la grandeur de la perfection où Dieu nous appelle. Hélas ! à mesure que je me résous à être bien fidèle à l'amour du divin Sauveur, il me semble qu'il est impossible de pouvoir correspondre à toute la grandeur de l'attrait de ce même amour. Oh ! que c'est chose pénible, en l'amour de Dieu, que cette barrière de notre impuissance ! Mais, qu'est-ce que je dis ? J'abaisse, ce me semble, le don de Dieu par mes paroles, et ne saurais exprimer ce sentiment d'amour qui me sollicite à vivre en pauvreté parfaite, en humble obéissance et en très-pure pureté. » L'année du noviciat était près de sa fin ; saint Fran-
çois de Sales, jugeant qu'on pouvait procéder à la cérémonie de la profession, consulta la Mère de Chantai sur l'étoffe qu'il conviendrait d'employer pour le voile, La Mère en appela à ses deux Filles Favre et de Bréchard :
— Si on les faisait en crêpe ? dit la Sœur Favre.
— Du crêpe ! nenni, ma chère Fille, répondit le prélat, le crêpe est trop riche et trop délicat pour les Filles de la Visitation, lesquelles doivent faire profession de si grande simplicité et pauvreté ; il faut prendre l'étamine.
Aussitôt, on décousit la robe que portait la Mère de Chantai avant d'entrer dans son petit monastère, le saint évoque et la sainte fondatrice, prenant l'étoffe, la placèrent eux-mêmes sur la tête des Sœurs pour essayer la forme qui conviendrait le mieux, en laissant la liberté des mouvements, et ils adoptèrent celle que nous connaissons.
On aime à voir l'illustre évoque donner ses soins à ses chères Filles jusque dans ce détail.
Enfin, le jour tant désiré était arrivé, notre sainte fit solennellement sa profession, ainsi que ses deux premières compagnes, leGjuin, fête de saint Claude, 1611; mais à cette immense joie vint bientôt se joindre une vive et profonde douleur. Saint François de Sales vint lavoir dans un moment où elle était loin de l'attendre :
— Ma fille, lui dit-il, Dieu veut être votre unique père, car il a retiré à lui celui qu'il vous avait donné sur la terre. Vous perdez un bon père, je perds un bon ami : Dieu l'a ^ulu, Dieu soit béni !
— Dieu soit béni ! répéta notre sainte comme un fidèle écho '. Monseigneur, ajouta-t-elle, en refoulant
1 Eloge historique de madame de Chantai (Anonyme).
ses larmes,' savez-vous comment ce cher père a terminé sa belle vie ?
— Très-dévotement, ma chère Fille : Monseigneur de Bourges, son fils, a été son père spirituel à ce moment, et sa fin a été digne de sa vie.
— Dieu soit béni ! répéta-t-elle; et ce fut tout.
Mais dès que le prélat l'eut quittée, la nature réclama ses droits avec une telle force, que la sainte femme fondit en larmes. Elle se sentit en même temps agitée par une tempête intérieure des plus violentes ; elle se reprochait la mort de son père bien-aimé ; elle se reprochait l'isolement dans lequel cette mortlaissait son fils qu'elle chérissait avec une tendresse incomparable, et dont le sacrifice lui avait été si déchirant... Mais bientôt la voix de Dieu se fit entendre, la victime s'immola de nouveau tout entière avec toutes les affections dç son cœur, elle remit toutes choses entre les mains de Notre-Seigneur avec toute la confiance de son âme, et le calme se fit, la tentation fut dissipée, elle ne douta plus de la volonté de Dieu.
Saint François de Sales lui conseilla de se rendre en Bourgogne pour le partage des biens de son père, dans l'intérêt de ses enfants. Elle partit à la fin d'août, après avoir reçu la profession de trois novices ; la Mère Favre et le baron de Thorens l'accompagnèrent. Son arrivée à Dijon causa une si grande joie dans toute la ville, que son humilité eut plus d'une fois à souffrir des honneurs qu'elle se vit contrainte de recevoir et de l'admiration que chacun témoignait pour sa sainteté. De là, elle se rendit à Monthelon, où elle fut accueillie par les transports de joie de tous les habitants; son beau-père ne put exprimer la sienne que par l'abondance de ses larmes, et le départ de la
sainte femme renouvela tous les déchirements de la première séparation. ABourbilly, elle reçut les mêmes témoignages ; partout on se réjouissait de la revoir, et partout on déplorait le malheur de la perdre sitôt, car elle était partout également chérie, également regrettée.
Les parents de son beau-père, ne pouvant accepter le sacrifice qu'elle leur imposait, avec la même générosité que la famille Frémiot, tinrent conseil, afin d'aviser au moyen de la retenir ; ils appelèrent même plusieurs religieux à qui il demandèrent un avis conforme à leurs sentiments ; mais tous les efforts humains se brisèrent contre l'énergique persévérance de la sainte. L'archevêque de Bourges s'était chargé du jeune baron de Chantai, qu'il avait déjà présenté à la cour, les affaires d'intérêt étaient réglées, la Mère de Chantai n'avait plus rien à faire dans le monde, elle tint ferme contre toutes les instances :
— N'est-ce pas une honte pour nous, lui dit une parente de ses enfants, de vous voir cachée sous deux aunes d'étamine ? Nous devrions vous arracher ce voile et le mettre en mille pièces !
— Qui aime mieux sa couronne que sa tête, répondit notre sainte en souriant, ne perdra point, s'il se peut, l'une sans l'autre.
— Au moins restez plus longtemps avec nous, chère cousine ! Donnez-nous une année entière !
— Je n'en ai point licence, ma bonne cousine, et ne la veux point solliciter, afin de ne mettre aucun retard aux progrès de notre petite Congrégation ; le moment de mon départ est arrivé, je retourne en Savoie.
Et elle partit au milieu des larmes et des sanglots de sa famille, de ses amis et de ses pauvres. Elle était
venue à cheval, par esprit de pauvreté, elle s'en retournait de la même manière, malgré la rigueur de la saison, car le mois de décembre était commencé.
La Mère de Chantai, pendant ses voyages, assistait à la sainte messe chaque jour, avant de se remettre en route. A la seconde journée, la messe à laquelle elle avait assisté étant finie, le baron de Thorens va faire préparer le dîner, et, voyant que sa belle-mère ne rentrait pas, il retourne à l'église pour l'avertir qu'il est plus que temps de se mettre en mesure pour le départ. Il trouve notre sainte absolument dans la position où il l'avait laissée. S'approchant alors de la Mère Favre :
— Notre chère mère va-t-elle prier encore longtemps ? lui demanda-t-il.
— Elle n'a nullement bougé depuis qu'elle est entrée dans l'église, répondit-elle, et je n'ose lui rien dire.
Le baron va droit à sa belle-mère :
— Chère mère, lui dit-il, il est tard, il faut dîner et partir.
La Mère de Chantai semble se réveiller en sursau :
— Quoi donc ! mon cher fils, ne voulez-vous point que j'entende la sainte messe ?
— Elle est dite depuis longtemps, chère mère, lui répondit son gendre en souriant.
Notre sainte ne répliqua pas, elle sortit de l'église et alla se mettre à table, mais elle demeura absorbée en Dieu de telle manière, qu'elle ne put manger. Dieu, voulant, sans doute, récompenser les derniers sacrifices qu'elle venait de faire pour lui, dans celte seconde séparation, lui avait envoyé un ravissement, dans lequel il lui avait fait connaître « le plaisir qu'il
prend dans l'âme pure et parfaite i », et il lui avait donné en même temps l'inspiration de s'engager, par un vœu spécial, à faire toujours ce qui serait le plus parfait.
La sainte fondatrice était de retour à Annecy pour les fêtes de Noël.
En arrivant, elle fit part de ce ravissement au saint évêque de Genève, qui lui permit de faire le vœu qu'elle désirait et auquel elle fut fidèle jusqu'à sa mort. Les saintes Filles, réunies sous sa direction, n'avaient pas encore commencé l'œuvre qui était le but de leur fondation. Le dernier jour de l'année, la Mère Favre se mettant à genoux devant la fondatrice, lui dit :
— Ma Mère, nous demandons l'obédience pour visiter les Malades.
Et à partir du lendemain, premier jour de janvier, 1612, notre sainte, accompagnée de la Mère Favre, remplit sa mission de charité avec le zèle héroïque qu'elle apportait dans tous ses actes de vertu. Elle renouvela, dans la ville d'Annecy, tous les prodiges de compassion, de mortification, de dévouement, d'abnégation que nous avons admirés à Monthelon. Ce serait nous répéter que d'entrer dans le détail des miracles de sa douce, patiente et consolante charité pour les malheureux, dont les hideuses maladies inspiraient, à leurs proches mêmes, la plus invincible répulsion. Nous dirons seulement que la noble baronne de Chantai, devenue la plus humble servante des pauvres et des malades, se faisait un honneur de parcourir les rues de la ville chargée de paquets de
1 La Mère de Changy.
linge, de médicaments, de potages, d'oreillers, de tous les objets nécessaires à ceux qu'elle allait visiter, panser, nettoyer et consoler :
— Ma Mère, lui dit un jour la religieuse qui l'accompagnait, comment faites-vous pour ne laisser rien paraître du dégoût qu'inspirent ces pauvres lépreux?
— Ma chère Fille, lui répondit sainte Chantai, il ne m'est point venu en pensée que je serve les créatures; j'ai toujours cru, qu'en la personne de ces pauvres, j'essuie les plaies de Jesus-Christ lorsqu'on le vit navré pour nos péchés, et couvert d'autant de plaies que s'il eût été atteint d'une lèpre universelle.
Sôint François de Salesvoulant maintenir ses Filles dans l'humilité, avait ordonné qu'elles fussent employées, à tour de rôle, à la cuisine, à la porte, à tous les offices domestiques, même à soigner et garder la vache c[ui donnaitle lait pour les pauvres malades. Notre sainte témoignait le plus grand empressement pour ces bas emplois, et appelait sa bonne semaine celle qu'elle consacrait à ce genre de service dans la maison.
Il fallait la capacité et l'habileté remarquables de sainte Chantai pour suffire à tout ce qu'elle faisait Elle était tout à la fois supérieure, maîtresse des no vices et première économe de la petite communauté elle administrait le temporel aussi parfaitement que le spirituel de cette maison dont elle était l'âme. Tout cela ne l'empêchait pas de tenir une correspondance considérable et de s'occuper activement des intérêts de ses enfants, dont les propriétés étaient nombreuses et disséminées. De plus, elle dirigeait l'éducation de sa fille Françoise qui,toutenfant qu'elle était encore, attirait déjà l'admiration générale.
Notre sainte, portée à la mortification volontaire et aux macérations corporelles, voyait avec peine la douceur des règles données à l'Institut par le saint fondateur, dont le but, elle le savait pourtant, était de faciliter aux infirmes et aux santés débiles le bonbeur de se consacrer à Dieu dans la vie religieuse. Mais sainte Chantai, douée d'une forte constitution, ne se rendait pas compte des souffrances d'un tempérament faible et maladif ; Dieu voulut l'éclairer par l'expérience. De violentes maladies détruisirent sa robuste santé et fortifièrent encore sa vertu ; elle comprit alors la pensée de saint François de Sales et apprécia sa compassion. Dans une des premières maladies qui l'ébranlèrent si profondément, on l'entendit répéter au milieu de ses vives souffrances, et pendant qu'elle se croyait seule :
« Oui, mon Dieu, faites souffrir, faites souffrir cette nature trop vive, afin qu'elle apprenne s'il faut avoir tant d'ardeur aux rigueurs extérieures pour soi et pour les autres ! »
Dans ces occasions où sa vie était en danger, le saint évêque l'entourait de sa touchante sollicitude :
— Oh ! soignez-vous bien, lui disait-il, car, en cette besogne, vous êtes le courage de mon cœur et le cœur de mon courage !
Cependant, la communauté s'était accrue si rapidement qu'il n'était plus possible de recevoir de nouvelles aspirantes, bien qu'il s'en présentât chaque jour; on se vit obligé de lui procurer un plus vaste local, dont elle prit possession le 31 octobre 1612.
Bientôt après notre sainte apprenait la mort de son beau-père, et Bénigne de Chantai, après avoir rendu
les derniers devoirs à son aïeul, accourait à Annecy pour consulter sa mère et s'entendre avec son beaufrère de Thorens. L'évêque de Genève, jugeant nécessaire que la Mère de Chantai se rendît à Monthelon avec son fils et son gendre, pour régler les affaires d'une succession dont on savait l'effrayant désordre, la sainte fondatrice partit avec eux ; mais voulant se conformer de tout point à l'esprit de son Institut, elle se fit accompagner par la Mère de Ghâtel. Un courrier, avait pris les devants pour annoncer au château de Monthelon la prochaine arrivée de Madame la sainte baronne.
Le Père André, à qui madame de Chantai avait recommandé son beau-père en quittant la ville d'Autun, avait tenu fidèlement sa promesse ; il avait consolé le vieillard dans sa douleur, lui avait procuré de douces distractions dans son isolement, l'avait entretenu de saintes pensées, et l'avait aidé à mourir chrétiennement. Nous le trouvons encore au château où il est resté, à la prière de Bénigne, offrant chaque jour le saint sacrifice pour Guy de Rabutin, et attendant les membres de la famille qui vont venir prendre possession de l'héritage du seigneur de Monthelon, lorsque le courrier se présente, lui apportant un pli de madame la sainte baronne. Le bon franciscain ouvre sa dépêche, la lit avec empressement, et fait appeler l'intendant :
— Monsieur Laflèche, lui dit-il, voilà une lettre pour vous que j'ai trouvée dans la mienne ; je pense que ce sont les ordres de madame notre sainte baronne, car, Dieu soit béni ! elle me fait l'honneur de me mander qu'elle arrivera jeudi s'il plaît à Dieu.
— - Ah ! oui, mon révérend Père, Dieu soit béni ! Nous verrons enfin le bout de toutes les méchancetés de dame Gertrude I
— Il faut pardonner, mon bon monsieur Laflèche; madame notre sainte baronne vous a laissé de si beaux exemples à cet égard !
— Il faut pardonner, c'est vrai, mon Père, et votre révérence sait bien que c'est précisément parce que madame la baronne l'a défendu, que les gens n'ont pas fait justice de cette fille de Satan, aussitôt que feu monseigneur le baron eut fermé les yeux.
— Oui, je sais que vous prîtes alors sa défense, et Dieu vous en tiendra compte, mais il ne faut pas gâter maintenant cette bonne action.
— Mon Père, je ne répondrai pas de moi, si je l'entends manquer de respect à madame notre sainte baronne ! Et elle est capable de tout, si défunt Monseigneur lui a laissé tout ce qu'elle dit.
— Soyez tranquille, monsieur Laflèche, feu monsieur le baron est mort dans de trop bons sentiments pour donner à penser qu'il ait déshérité ses petitsenfants.
— Dieu vous entende, mon Père !
Et l'intendant, après avoir pris connaissance des ordres qu'il venait de recevoir, alla faire part à tous de la prochaine arrivée de celle que tout le monde chérissait au manoir, à l'exception de Gertrude, qu'on avait surnommée, à Monthelon, la fille de Satan,
Le jeudi suivant, Jeanne fut reçue avec bonheur par ceux qui l'avaient vue partir avec tant de regret. Le testament si redouté par les gens du service, et si désiré par dame Gertrude, fut ouvert dès le lendemain, et on apprit bientôt que le baron laissait à chacun de ses domestiques une récompense proportionnée au nombre d'années qu'il avait passées à son service. De Gertrude, il n'en était pas question. Le vieillard n'ignorait pas qu'elle avait pris les devants, et que l'avenir des enfants de cette femme était assuré depuis longtemps à ses dépens. Qu'on se figure la fureur de Gertrude à cette nouvelle. Elle s'emporta comme une furie, en présence de notre sainte qui, disait-elle, avait provoqué cette criante injustice. Le baron de Thorens voulait renvoyer, sur l'heure, cette mégère, et se disposait à la châtier sévèrement :
— Non, mon bien cher fils, lui dit l'humble Mère de Chantai ; cette pauvre femme a l'habitude de me parler sur ce ton, et c'était même bien pis du temps de feu mon beau-père. Rendons toujours le bien pour le mal.
Le désordre était si grand dans les affaires, que notre sainte passa plusieurs jours à se rendre compte des dettes et des créances. Elle commença par payer les dettes peu considérables ; mais elle trouva de grandes difficultés pour recouvrer les créances. Plusieurs tenanciers n'avaient rendu aucun compte, et n'avaient rien payé depuis très-longtemps; et à chacun, madame de Chantai faisait observer qu'elle était tenue de réclamer, parce que c'était le bien de ses enfants. Un des débiteurs, favorisé de dame Gertrude qui lui avait promis de faire reconnaître et signer par le baron l'acquit de son arriéré, furieux de s'entendre
réclamer ce qu'il avait espéré ne jamais payer, s'emporte jusqu'à oser dire à la sainte baronne qu'elle avait soustrait la feuille du terrier qui apportait son acquit. Bernard de Thorens, indigné d'une telle insolence, prend un bâton, et veut frapper le misérable :
— Arrêtez! cher fils, s'écrie la sainte femme en saisissant le bras de son gendre, ce pauvre homme ne sent pas ce qu'il dit ; il ne sait pas ce qu'il fait.
Et, s'approchant du fermier, elle lui fait, avec son pouce; une croix sur le front, en lui disant :
— Allons, mon ami, un peu de bonne foi !
Au même instant, cet homme tombe à genoux devant elle, et, fondant en larmes, il avoue la promesse que Gertrude lui avait faite et sur laquelle il avait compté ; il reconnaît sa faute, et en sollicite humblement le pardon :
— Bien volontiers, je vous pardonne, mon ami, lui dit notre sainte, et je vous laisse tout le temps nécessaire pour vous acquitter de ces arrérages. Relevezvous, mon enfant.
Après avoir mis l'ordre le plus parfait partout où elle avait trouvé le plus complet désordre, notre sainte récompensa tous les domestiques conformément aux intentions de son beau-père, et se vengea de Gertrude en la comblant de témoignages de bonté et d'affection. Les jours où Bénigne et son beau-frère allaient au loin pour visiter les terres dépendantes du fief de Monthelon, la Mère de Chantai admettait Gertrude à sa table, la servait la première, et lui donnait les morceaux les plus délicats. Ces procédés adoucirent un peu l'esprit de cette furie, mais ne la changèrent pas. Embarrassée de se voir remise au niveau de tous les domestiques par le testament de son maître, et n'osant
plus renouveler ses accusations contre celle que tout le monde vénérait si profondément, elle ne trouvait plus qu'un moyen de justifier la position qui l'humiliait :
— Si on n'avait pas ouvert ce testament un vendredi, disait-elle, j'aurais eu ma bague au doigt pour le reste de mes jours ! mais c'est connu que le vendredi porte malheur.
Lorsque notre sainte eut tout réglé à Monthelon, que Gertrude fut sortie du château pour n'y plus rentrer, que les nouveaux receveurs, employés et domestiques y furent installés, elle se rendit àBourbilly où elle revit tous les intérêts de cette importante châtellenie ; elle fit ensuite une pause indispensable à Dijon, puis, regagna la Savoie, et rentra dans sa chère communauté d'Annecy, après une absence de six semaines seulement.
Le Père Matthias, gardien des Franciscains d'Autun, avait beaucoup connu madame de Chantai, et Fallait voir souvent lorsqu'elle était à Monthelon. Profondément édifié de sa grande sainteté, il écrivait à saint François de Sales, après ce dernier voyage de notre sainte:
« Ce n'est plus une Judith que notre madame de Chantai, c'est une sainte Paule ; toutes ses actions font voir l'opération de Dieu dans son âme, et les traces de votre direction. Ce n'est plus une baronne, c'est une sunamite ; toute cette contrée reste pleine de la douce odeur de ses célestes verlus. Nos religieuses de Dijon, comme les filles de Sion, l'annoncent bienheureuse, et toutes nos dames la louent hautement. »
La réputation de notre sainte, aussi bien que celle de l'Institut qu'elle avait fondé, s'étendait au loin ; il
arrivait tous les jours des aspirantes nouvelles et, la maison qu'on habitait depuis un an seulement étant déjà insuffisante, il fallut bâtir un monastère dont les proportions fussent en rapport avec le succès de la Congrégation. Les difficultés à vaincre auraient pu effrayer un courage ordinaire, mais saint François de Sales et sainte Chantai, certains de la volonté de Dieu, confiants dans sa Providence et ne doutant pas de son secours, n'hésitèrent pas à tenter l'entreprise ; et, malgré des obstacles sans cesse renaissants, la conduisirent avec tant de patience, de sagesse et d'habileté, qu'ils la terminèrent heureusement.
(( Mais, qui ne s'étonnera, mon cher lecteur, — « s'écrie à ce sujet le premier historien de sainte « Chantai, — qui ne s'étonnera de l'inconstance de « l'esprit humain, ou plutôt qui n'adorera profon- « démentla conduite particulière de Dieu sur ses saints, (( permettant que cette dévote congrégation, qui en « sa naissance, avait été si bien reçue, et accueillie « avec tant de joie et de bénédictions de tous les ordres « de la ville, comme nous avons vu, ressentît dans son « progrès et plus ferme établissement, des effets tout « contraires, car il semblait que l'enfer eût conspiré « sa ruine ? Il n'est presque pas croyable combien de <( contradictions, d'insolences et d'indignités ces « saintes âmes eurent â souffrir, jusqu'à voir que l'on « faisait coutume de chasser leurs ouvriers à coups de h pierres. Et certes, il serait encore mal aisé de dire « avec combien de douceur et de patience ils endu- « rèrent ces cruels persécuteurs K »
1 Maupas du Tour, évoque et comte du Puv, aumônier de la reine. Edition de Paris, 1658.)
Saint François de Sales écrivait à un ami, à propos de cette persécution :
« Nos bonnes Sœurs de la Visitation ont été bien traversées pour leurs places et bâtiments, ô mon très-cher Frère ; Notre-Seigneur est le refuge de leurs esprits ; ne sont-elles pas trop heureuses ? Et comme notre Mère, toute vigoureusement languissante, me dit hier : « Si les Sœurs de notre Congrégation sont fort humbles et fidèles à Dieu, elles auront le cœur de Jésus, leur époux crucifié, pour demeure et séjour en ce monde, et son palais céleste pour habitation éternelle. » Et de vrai, quand je considère notre Mère, à laquelle ces bonnes gens donnent de si fréquents sujets de mortification, qu'elle boit insatiablement, je rends grâce à Celui qui m'a armé de sa force, au Seigneur Jésus- Christ, de ce que, comptant sur ma fidélité, il m'a confié une portion de son ministère. »
Cependant plusieurs villes de France demandaient à saint François de Sales des religieuses pour fonder des maisons de son Institut. Le prélat avait refusé d'abord, mais son ami, le cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon, lui fit de si vives instances, qu'une fondation dans cette ville fut décidée.
Au moment où la Mère de Chantai allait partir dans ce but, le cardinal écrit de nouveau à Tévêque de Genève ; il lui mande qu'un parti violent s'est élevé contre ce projet; que la ville veut fonder une congrégation distincte de celle d'Annecy bien qu'ayant les mêmes bases, et qu'on lui donnera le nom d'Institut de la Présentation. Madame d'Auxerre, qui devait faire les premiers frais de l'établissement de la Visitation, con-
sentait à les faire en faveur de la Présentation, et les lettres patentes du roi étaient môme obtenues:
— Dieu soit béni ! dit notre sainte à ses Filles en recevant cette nouvelle, cela nous doit apprendre, à toutes, qu'il faut jeter de profondes racines en la sainte humilité, et qu'ensuite Dieu aura soin de faire jeter, çà et là, les branches de notre Institut.
La volonté divine n'avait pas été consultée sur l'érection de la Congrégation de la Présentation ; les volontés humaines l'avaient seules fondée, elle ne put se soutenir au delà de six semaines. On reconnut qu'on s'était trompé ; on supplia le cardinal-archevêque d'adresser de nouvelles instances à saint François de Sales, pour obtenir une fondation de la Visitation et solliciter ia Mère de Chantai de venir la faire en personne, le plus tôt qu'il serait possible.
Le 25 janvier 1615, la Mère de Chantai partit pour Lyon, dans le carrosse du cardinal, qui le lui avait envoyé avec son aumônier ; elle emmenait les Mères Favre, de Châtel et de Blonay. Elle était près d'arriver à Lyon, lorsque le cardinal, en présence de plusieurs autorités de la ville, proposa d'ouvrir les patentes royales, afin de faire changer le nom de Présentation en celui de Visitation. Plusieurs démarches étant indispensables pour cela, il fallait aviser de suite. Le cardinal enlève le sceau royal, donne lecture des lettres... Il s'arrête tout à coup, n'en croyant pas ses yeux... Le nom se trouvait changé miraculeusement! Nulle main d'homme n'aurait pu le faire ainsi ; car il était impossible de se douter qu'il y eût jamais eu un autre nom que celui de Visitation, il ne restait pas la moindre trace du nom précédent. Ce fut un cri unanime dans toute la ville lorsqu'on apprit ce miracle :
«La main de Dieu travaille pour la Visitation! disait le peuple ; Dieu bénira cette fondation. »
Malgré cet enthousiasme et les dons de plusieurs familles riches, les premiers temps furent si pénibles à passer pour la petite communauté de Lyon, que souvent les saintes Filles manquèrent de nourriture. Un jour, la Mère de Chantai, n'ayant rien à leur donner pour la journée, remettait à la divine Providence le soin de les nourrir, lui disant que, pour elle, elle ne savait plus ce qu'elle pourrait faire, dénuée qu'elle était de toute ressource. Au même instant, un inconnu sonne à la porte, demande à parler à la Mère de Chantai, lui remet un paquet, et lui dit seulement :
— Madame, celui qui vous envoie cette aumône, vous demande de prier pour lui.
Et il se retira sans vouloir répondre à une seule des questions qui lui furent adressées. Le paquet contenait quatre-vingts écus. Toute la communauté en rendit, sur l'heure, les plus humbles actions de grâces à la Providence, toujours si admirable en toutes choses. Notre sainte avait si bien reconnu la main de Dieu, dans ce secours inattendu, qu'elle n'hésita pas à lui exposer une autre misère. Dans son extrême pauvreté, la maison n'avait pu donner à Notre-Seigneur qu'un ciboire en étain ! Le cœur de la Mère de Chantai, trop plein de foi pour n'en être pas sensiblement affligé, supplia le divin Sauveur de prendre au moins autant de soin de lui-même, qu'il en prenait de ses Épouses, et de se donner un ciboire d'argent ! La prière de notre sainte toucha le cœur de Celui à qui elle s'adressait avec tant de confiance. Le lendemain un nouvel inconnu se présente, remet un ciboire en argent doré, refuse de se nommer, et se retire en demandant qu'on
vc au plus loi de l'objet qu'il vient d'apporter.
Après un séjour de neuf mois à Lyon, sainte Chantai revint à son cher monastère d'Annecy, dont le noviciat s'était considérablement augmenté pendant son absence. L'évoque de Genève lui communiqua, dès son arrivée, les lettres par lesquelles on le pressait, de plusieurs points à la fois, d'envoyer des sœurs de la Visitation pour établir des monastères de cet Institut, si fort apprécié partout dans son but principal, celui d'offrir une retraite aux santés trop faibles pour être accueillies ailleurs. Cette pensée semblait répondre à un besoin général, à un désir universel en France, et on la sentait descendue du ciel :
— Vraiment, — disait le saint fondateur à la Mère de Chantai en lui parlant des instances qu'il recevait de la part de plusieurs prélats, — vraiment la moisson est bien grande; il se faut confier que Dieu donnera des ouvriers. Ma très-chère Mère, que nous avons d'obligations à Notre-Seigneur, et combien de conliance devons-nous avoir que sa miséricorde achèvera ce qu'elle a commencé en nous, et donnera un tel accroissement à ce peu d'huile de bonne volonté que nous avons, que tous nos vaisseaux s'en rempliront, et plusieurs autres de ceux de nos voisins, par diverses fondations.
La ville de Moulins fit écrire à saint François de Sales, par le cardinal de Marquemont et par le maréchal deSaint-Géran, gouverneur du Bourbonnais, pour le conjurer d'envoyer la Mère de Chantai faire sa fondation comme elle avait fait celle de Lyon. Mais notre sainte, dès les premiers jours de l'année, avait subi
une maladie dont les suites se faisaient sentir trop douloureusement pour lui permettre ce long voyage et ces grandes fatigues : révoque de Genève envoya la Mère de Bréchard et quatre religieuses ; elles partirent le 6 juillet 1616.
Cependant, le cardinal de Marquemont, voyant l'édification apportée à Lyon par les Filles de la Visitation, et prévoyant l'extension que leur Institut ne pouvait tarder à prendre, écrivit au saint fondateur, et lui représenta le bien qui résulterait de cette institution, s'il la faisait constituer en ordre religieux, et s'il lui donnait la clôture, bornant son but à recevoir les infirmes et les tempéraments trop faibles pour suivre une autre règle. Saint François de Sales, après avoir mûrement pesé les motifs présentés par le cardinal, se rendit à son avis ; et, écrivant à la Mère Favre, supérieure de la maison de Lyon, il lui mandait ces lignes, où on Reconnaît si bien la simplicité, la douceur et l'humilité de l'illustre Prélat :
«Ma chère fille, si monseigneur l'archevêque vous dit qu'il m'a écrit de votre affaire, vous lui répondrez, qu'en quelque façon que Dieu soit servi en l'assemblée où vous êtes maintenant, vous serez satisfaite, et en effet, ma très-chère fille, il faut avoir cet esprit-là en notre congrégation, car c'est l'esprit parfait et apostolique. Que si elle pouvait être utile à établir pîusieu-s autres congrégations de bonnes servantes de Dieu, sans jamais s'établir elle-même, elle n'en serait que plus agréable à ses yeux divins, car elle aurait moins de sujet d'amour-propre, bien que j'eusse une spéciale suavité au titre de simple congrégation, où la seule charité et la crainte de l'Époux serviraient de clôture.
J'acquiesce donc que nous fassions une religion formelle, et fais cet acquiescement avec douceur et tranquillité, ains avec une suavité nonpareille, et nonseulement ma volonté, mais mon jugement a été bien aise de rendre l'hommage qu'il doit à celui de ce grand et digne prélat; car, ma Fille, que prétends-je en tout ceci, sinon que Dieu soit glorifié, et que son saint amour soit répandu plus abondamment dans le cœur de ces âmes qui sont si heureuses que de se dédier toutes à Dieu? J'espère en la grâce de Notre-Seigneur, que sa main souveraine fera plus pour ce petit Institut que les hommes ne peuvent penser. »
Les Filles de saint François de Sales prirent définitivement la clôture le 9 octobre 1618.
ni
La jeune baronne de Thorens donnait l'espoir de la voir bientôt mère; c'était une douce joie pour notre sainte qui l'aimait avec une tendresse infinie, et pour le saint évoque de Genève qui portait à sa belle-sœur une affection toute paternelle ; il était d'ailleurs son père spirituel, car il la confessait et la dirigeait depuis qu'elle avait épousé Bernard qui, lui-même, se confessait à son saint frère. La jeune femme avait plus de dix-huit ans. Belle, gracieuse, aimable, d'un esprit distingué, d'un caractère doux et attachant, elle était aimée de tous et tendrement chérie dans sa famille ; mais ce qui lui donnait surtout une incontestable
supériorité, c'était son éminente vertu et son ardente piété. Saint François de Sales disait souvent en parlant de cette belle-sœur qui lui était si chère :
— Cette petite baronne est déjà une madame de Chantai ! Je n'ai jamais vu tant de vertu et de solide piété à son âge.
L'esprit de conduite le plus remarquable était la conséquence de toutes les perfections de madame de Thorens, et toute la société d'Annecy ne s'expliquait tant de sagesse et de prudence, unies à tant de grâce et de charmes, que par l'éducation qu'une mère comme la sienne avait seule pu lui donner. La jeune baronne avait sa petite chambre dans le couvent de la Visitation, à côté de celle de Françoise, sa sœur, pour qui elle avait toujours eu la plus vive affection, et lorsque son mari s'absentait, elle accourait au monastère et se réfugiait auprès de son incomparable mère dont les saints avis lui devenaient chaque jour plus précieux. Là, elle partageait la douce vie de Françoise, se livrait davantage au recueillement et à la méditation, et demandait à sa mère de la faire avancer rapidement dans la voie de la perfection :
— J'aime tendrement M. de Thorens, lui disait-elle un jour, mais si votre chère Congrégation eût été fondée avant mon mariage, je serais maintenant religieuse de la Visitation et je ne vous aurais jamais quittée.
Bernard de Thorens allait tous les ans à la cour de Savoie, et tous les ans cette séparation était une douleur nouvelle et pour lui et pour sa jeune femme; car ils s'aimaient profondément. Au commencement de Tannée 1617, Bernard reçoit l'ordre de conduire son
régiment en Piémont où la guerre l'appelait. Il fait aussitôt ses adieux à sa famille et à ses amis, il va recevoir la bénédiction de son saint frère et celle de sa sainte belle-mère qu'il vénérait autant qu'il la chérissait ; puis s'arrachant des bras de sa femme, i^ s'élance à cheval, fondant en larmes, et disparaît en un instant.
Notre sainte prend dans ses bras et serre sur son cœur sa chère Aimée dont elle avait connu la douleur ; elle la console, mais en pleurant avec elle, car le baron de Thorens n'était plus un gendre pour madame de Chantai, il était un fils et le fils le plus respectueux et le plus tendre. Après ces premiers moments, la jeune femme reprit sa vie accoutumée dans le couvent, et pria plus que jamais pour celui auquel Dieu l'avait unie, dont il venait de la séparer pour le livrer à tous les dangers de la guerre, et qu'elle craignait de ne jamais revoir en cette vie. Les songes de la nuit, les pressentiments du jour, tout contribuait à la maintenir dans l'appréhension du plus redoutable malheur.
Un jour, saint François de Sales fait prévenir sa belle-sœur qu'il viendra la confesser le lendemain, avant la messe qu'il doit célébrer au monastère. La chose étant dans les habitudes du prélat, la jeune femme ne put s'en étonner et se prépara dans toute la ferveur de son âme. Le lendemain, après sa confession, le saint évoque lui dit :
— Eh bien ! ma chère Fille, ne sommes-nous pas toute a Dieu ?
— Oui, Monseigneur, répondit-elle, absolument.
— Et ne sommes-nous pas prèle, ajouta le saint, à recevoir de sa sainte et bénite main tout ce qu'il lui plaira de nous envoyer ?
— Oui, Monseigneur et mon Père !... Mais, hélas ! reprit-elle en poussant un profond. soupir, vous voulez me dire que mon cher mari est mort !
— Oui, ma très-chère Fille !
— Ah ! mon Seigneur et mon Dieu ! murmura la jeune baronne à travers les sanglots qu'elle s'efforçait de contenir. Est-il bien vrai ? m'avez-vous enlevé mon cher mari? Hélas ! que vous plaît-il que je fasse? Le prélat, dont la douleur était vive et profonde, ajouta quelques douces paroles, et laissa la pauvre veuve aux pieds de Notre-Seigneur, en lui disant qu'il allait offrir le saint sacrifice pour leur cher Bernard, et qu'elle allait y communier à la même intention. Mais laissons parler maintenant la Mère de Chaugy, qui nous a fourni les détails qui précèdent :
« L'heure de la communion étant proche, on la conduisit au chœur des Religieuses *, où elle fit en secret vœu de chasteté perpétuelle, et reçut le Saint-Sacrement comme un divin cachet sur son cœur consacré dès ce moment à Jésus, son unique époux, et fermé à l'amour de toutes les créatures. Dès qu'elle eut reçu la sainte communion, ses soupirs et ses sanglots furent arrêtés en un moment: elle demeura les mains jointes, levant les yeux doucement vers le ciel, et laissant couler de ses yeux des ruisseaux continuels de larmes.
« Elle prit un deuil tout simple et très-austère, et ne voulut plus porter ni gants, ni masque, disant qu'elle n'avait besoin désormais que de la beauté intérieure, et qu'elle ne voulait avoir aucun soin de l'extérieure que pour la mépriser ; elle commença de
1 Elle avait entendu la me??e dans la sacristie où elle s'était confessée.
s'habiller toute seule, ne voulant même pas souffrir que les religieuses lui fissent le moindre service.
« On la voyait aller au chœur, avec un saint empressement, aux heures qui lui étaient marquées, pour faire ses prières et son oraison; et elle se rendait si ponctuelle à tous ses exercices, qu'il ne lui restait plus que de prononcer les vœux solennels pour être vraiment religieuse. »
Bernard de Thorens, atteint, à son arrivée en Piémont, par la maladie épidémique qui y régnait, avait été enlevé en peu de jours, et il était mort chrétiennement comme il avait vécu, assisté par un religieux barnabite qu'il laissa profondément édifié de la vivacité de sa foi et de sa piété.
Cinq mois après la jeune veuve mettait au monde avant terme, un enfant qui vécut seulement le temps nécessaire pour recevoir la grâce du baptême. C'était au milieu de la nuit, la Mère de Chantai, à cause de l'urgence, baptisa elle-même son cher petit-fils qui s'envola aussitôt parmi les anges. La baronne de Thorens était dans le plus grand danger et ne s'illusionnait pas; elle demanda à faire son testament, se confessa, reçut les sacrements avec une ferveur angélique, et sollicita le bonheur de prendre l'habit de la Visitation et de faire les vœux des religieuses avant de mourir. Cette consolation lui ayant été accordée, elle alla paisiblement rejoindre son mari et son enfant le 6 septembre 1617, à l'âge de dix-neuf ans, deux mois et six jours.
La douleur de notre sainte peut être comprise seulement par les mères qui ont été déchirées par le même glaive, éprouvées par la même affliction. Encore, dans
cette cruelle circonstance, l'héroïque Mère de Chantai se vit-elle privée des consolations de son saint directeur. L'évêque de Genève aimait si tendrement sa belle-sœur, qu'après l'avoir administrée et exhortée, après avoir reçu ses vœux et son dernjer soupir, il se sentit abattu par la plus profonde affliction, et eut à peine la force de lui rendre le dernier de tous les devoirs. Aussitôt après, il monta dans son carrosse et donna l'ordre de le conduire àBelley :
— Madame de Chantai, lui dit son aumônier, sera donc privée des consolations de Monseigneur, dans un moment si douloureux pour elle ?
— Vous faites tort à mon cœur, répondit saint François de Sales, de l'estimer plus affligée que moi ! Je connais la force de son âme et la faiblesse de la mienne. Comment lui donnerais-je des consolations, moi qui en ai plus besoin qu'elle ? Ne trouvez pas mauvais*que j'aille en chercher là où je pense en pouvoir trouver.
Et il se rendit auprès de son ami Pierre Camus, évêque de Belley, laissant notre sainte seule avec Dieu. Peu de jours après, la Mère de Chantai écrivait à une supérieure de la Visitation :
« Ma très'-chère Fille, je bénis, j'adore, j'admire et me soumets de toutes les forces de mon âme à la trèssainte volonté et Providence céleste qui m'a ravi ma très-chère fille de Thorens, uniquement bien-aimée. Oui, ma Fille, c'était non sans vrai raison, l'âme de notre cœur, du très-cher père et de moi, misérable, qui n'ai pas mérité la grâce de jouir plus longtemps d'une vertu si complète à un si jeune âge. Je ine fonds, ma Fille, car cette privation m'a touchée vive-
ment, et je ne puis vous en dire autre chose. 0 Dieu ! qui blesses mon cœur avec un mélange de si grande miséricorde et de suavité que je ne puis ni ne dois faire autre chose que vous bénir, faites moi la grâce de suivre la vie et la mort de cette mienne vraie fiile ! Je ne puis vous parler de cette vie ni de cette mort heureuse ; je crois que mon très-cher père, duquel c'était la fille, et mon très-cher neveu *, vous en écriront au long. Enfin, nous la croyons au ciel où elle règne avec le cher époux de son âme, auquel elle a voulu, avant sa fin, se lier si étroitement. Voilà ma Fille, un échantillon de ma douleur qui me fait replier mon esprit plus fortement du côté du ciel et crier de toutes mes forces: Seigneur ! que voulez-vous que je fasse? voici mon âme qui se répand devant vous et ne veut plus jamais respirer ni aspirer que pour vous et en vous ! Accomplissez en moi très-parfaitement votre très-sainte volonté I Faites faire une communion à cette intention, afin que désormais je ne vive plus en moi-même et que mon Sauveur vive en moi. Je sais que vous ferez beaucoup prier pour ma chère défunte... Sachez que ma misère est si grande que, depuis ce coup, je n'ai su me remettre en ma joie ordinaire, quoique, grâce à Dieu, j'aie mon esprit en repos et content en la divine volonté que j'aime chèrement en cette douleur et privation de ma pauvre petite ! 0 ma chère Fille ! qu'il faut bien élargir notre cœur pour recevoir tout ce que cette divine bonté y voudra mettre ! J'embrasse tendrement votre cœur et
^Jacques de Neuehèze, fils de la baronne des Francs, et évoque de Châlons. 11 était alors à Annecy, où il était venu partager la douleur de *a vénérable taute.
ceux de toutes vos Sœurs, que je souhaite purs, simples, humbles et doux. Je suis en Jésus toute vôtre. »
Tel était le cœur de cette mère, à qui le monde a tant reproché de n'avoir pas aimé ses enfants. Citons encore un fragment d'une de ses lettres à une autre supérieure :
«... il est vrai, la divine bonté a percé et outre-percé mon cœur d'une extrême douleur, à la mort de ma fille de Thorens ! Mais que puis-je faire, que baiser amoureusement la chère main qui m'a donné ce grand coup ? Bénie soit-elle éternellement ! Il est vrai, cette fille était la plus aimable et la plus parfaite qui se puisse trouver en son âge ; j'admirais son extrême vertu, et j'avais une consolation incroyable de la voir résolue, avec tant de fermeté, de se dédier entièrement à Dieu. 0 bon Jésus ! je ne méritais pas une telle compagne ! et peut-être qu'il n'étaitpas expédient pour elle et pour moi, que nous jouissions, en cette vie, de tant de douceur et contentement que nous en eussions pris l'une avec l'autre. Enfin, elle jouit du souverain bien que je lui ai toujours souhaité, et Dieu a environné cette affliction de tant de miséricordes et de faveurs, que,m'oubliant tant que je puis, de ma juste douleur, je le bénis et remercie de ce bénéfice que je tiens très-cher... »
De son côté, saint François de Sales écrivait à un ami ces paroles remarquables :
« Il faut que je dise à votre cœur, si aimé du mien, que j'ai une suavité inexprimable de voir la mode-
ration de notre chère Mère et le dégagement total qu'elle témoigne des choses de la terre parmi toutes ses traverses. Quoique rien n'ait manqué à sa douleur, elle a été entière, ni à sa résignation, elle a été parfaite : je dis ceci à votre cœur seulement, car j'ai fait résolution de ne rien dire de celle qui a ouï, comme Abraham, cette voix de Dieu : Sortez de votre pays, de votre parenté, de la maison de votre père, et venez dans la terre que je vous montrerai. En vérité, elle l'a fait comme ce saint patriarche, et plus que cela. »
La santé de madame de Chantai, moins forte que son courage, succomba sous le poids de son immense douleur. Une violente maladie la mit aux portes du tombeau, et saint François de Sales, accouru près d'elle, craignit de perdre celle qu'il appelait le courage de son cœur et le cœur de son courage, dans l'œuvre de fondation qu'ils avaient entreprise avec tant de succès jusqu'alors. Après avoir administré les derniers sacrements à la sainte fondatrice, le prélat eut la pensée de lui faire avaler ' une relique de saint Charles Borromée, auquel il venait de faire un vœu. Au même instant, la sainte malade se trouva guérie, et le prélat, ravi de joie, entonna un cantique diction de grâces, auquel s'unit avec empressement toute la communauté.
Peu après, pendant le carême de l'année suivante 1818, saint François de Sales, prêchant la station à Grenoble, et sollicité d'établir une maison de Visitation dans cette ville, ordonna à la Mère de Chantai de venir avec quelques Sœurs pour faire elle-même cette
1 C'était une dévotion de ce temps. On ne se contentait pas de faire toucher les reliques des saints aux malades, on eu pulvérisait une parcelle qu'on lui faisait avaler.
fondation ; elle s'y rendit sans délai, et y arma îe samedi de la Passion, 7 avril. Après avoir installé ses Filles, reçu quelques aspirantes et établi la Mère de Châtel supérieure de cette nouvelle communauté elle reprit la route d'Annecy.
Elle était à peine remise des fatigues qu'elle venait de subir, que la voix de l'obéissance l'envoyait fonder ailleurs. Le saint évêque de Genève, ne pouvant résister aux instances réitérées de l'archevêque de Bourges, donna l'ordre à notre sainte de se rendre à ses désirs en allant elle-même établir un monastère dans sa ville métropolitaine. La Mère de Chantai prit donc quelques-unes de ses Filles, visita, sur sa route, les monastères de Lyon et de Moulins, et arriva le 15 novembre à Bourges, où elle fut reçue avec les témoignages de la plus grande joie.
Nous ne parlerons pas de la pénurie dans laquelle se trouva* cette petite communauté pendant les premiers mois ; il en était toujours ainsi pour les maisons qui commençaient ; elles manquaient des objets les plus nécessaires et souvent même elles n'avaient pas de pain pour suffire à la nourriture de la journée. Mais la Providence après avoir éprouvé leur foi et leur vertu, venait toujours à leur aide, à l'ardente prière de leur sainte fondatrice, qui ne doutait jamais de son puissant secours.
Bien que l'archevêque de Bourges eût donné l'ordre à ses gens de porter chaque jour les provisions nécessaires à la petite communauté, Dieu permettait que cet ordre fût assez mal exécuté, et la Mère de Chantai ne souffrit jamais que son frère fût instruit de cette négligence. Son amour pour la sainte pauvreté, sa confiance dans la divine Providence et son désir des
souffrances lui faisaient apprécier et chérir ces épreuves et pour elle et pour ses Filles dont elle ne cessait d'admirer la vertu.
Elle était à Bourges depuis cinq mois, lorsqu'une lettre de saint François de Sales, alors à Paris, l'appela dans cette ville pour y foncier un monastère, en lui promettant que les tribulations ne lui manqueraient pas. L'archevêque de Bourges, qui avait espéré posséder sa sœur pendant quelques années, se récrie vivement contre cet ordre :
— Je suis votre supérieur, dit-il à notre sainte, et, à ce titre, je vous défends de partir; écrivez à Monseigneur de Genève que je m'oppose à votre départ et que vous le priez de désigner une autre de vos JMères pour aller faire la fondation de Paris.
— Monseigneur mon frère, lui répondit-elle, comme archevêque de Bourges, vous êtes, il est vrai, premier supérieur de notre monastère de cette ville et avez tout droit d'exiger obéissance de nos Sœurs ; mais je ne fais point partie de la communauté de céans et suis sous l'obéissance directe de Monseigneur de Genève, notre fondateur : souffrez donc que j'exécute ses ordres, puisque j'ai fait vœu de lui obéir aveuglément jusqu'à la mort.
— Du tout, ma sœur, reprit le prélat, tant que vous êtes dans mon diocèse, c'est à moi que vous devez obéissance et je ne vous donnerai de longtemps licence de partir.
La sainte fondatrice n'en fit pas moins ses préparatifs, espérant que le bon archevêque se résignerait enfin à cette séparation ; mais apprenant le jour fixé pour son départ, son frère se présente au monastère et fait appeler la Mère de Chantai :
— Vous voulez donc partir absolument, ma chère sœur? — lui dit-il d'une voix émue. — Eh bien ! vous n'en aurez pas les moyens ! Je vous déclare que j'ai donné des ordres tels, que vous ne trouverez pas dans toute l'étendue de mon diocèse une seule voiture pour entreprendre ce voyage.
— A cela ne tienne, mon cher seigneur, lui répondit l'aimable sainte en souriant, — l'obéissance a de bonnes jambes, nous irons à pied.
L'archevêque, profondément édifié d'une telle réponse, céda aussitôt et prêta son carrosse à sa sœur pour la conduire jusqu'à Paris. Avant départir, sainte Chantai écrivit à sa fille Françoise, restée au monastère d'Annecy :
« Tenez, ma chère fille, voilà monsieur de Toulongeon, qui, se voyant huit ou dix jours de libres, s'en va vous trouver en poste, pour savoir de vous, dit-il, si vous ne le trouverez point trop noir ; car, pour son humeur, il espère qu'elle ne vous déplaira pas. Pour moi,jevous le dis, en véritémon-seulement je ne trouve rien à redire àceparti, mais je n'y trouve rien à désirer ; et Notre-Seigneur me donne une telle satisfaction en cette affaire, que je ne me souviens pas d'en avoir eu de ma vie une pareille pour les choses de la terre. La naissance et le bien que nous trouvons en sa personne n'est pas ce qui me touche le plus ; mais son esprit,son humeur, sa franchise, sa sagesse, sa probité, sa réputation, enfin, ma chère Françon, bénissons Dieu de tout cela. Mais, mon enfant, disposez-vous, par reconnaissance, à aimer et servir Dieu mieux que vous n'avez jamais fait, et que chose quelconque ne vous empêche de continuer la fréquentation des sacre-
ments et de vous exercer dans la pratique de l'humilité et de la douceur. Ayez pour guide le livre de Philothée \ il vous conduira bien.
« Ne vous amusez point à ces petites vanités de bagues et d'habits. Vous allez être dans l'abondance ; niais, ma chère fille, souvenez-vous toujours qu'il faut user des biens que Dieu nous donne sans s'y affectionner ; et c'esl ainsi qu'il faut regarder tout ce que le monde estime. Que, désormais, votre ambition soit d'être parée d'honneur et de modestie, et d'une sage conduite dans la condition où vous allez entrer.
« Certes, je suis bien contente que vos parents et moi ayons fait ce mariage sans vous ; c'est ainsi que se gouvernent les sages, et que je veux, ma chère fille, être toujours de votre conseil. Au reste, votre frère, qui a bon jugement, est ravi de cette alliance. Monsieur de Toulongeon, il est vrai, a quinze ans de plus que vous, mais, mon enfant, vous serez bien plus heureuse avec lui que d'avoir un jeune fou, étourdi, désordonné dans sa conduite comme sont les jeunes gens d'aujourd'hui. Vous épouserez un homme qui n'est rien de tout cela, qui n'est point joueur, qui a passé sa vie avec honneur à la cour et à la guerre, et qui a de grands appointements du roi. Vous n'auriez pas le bon jugement que je vous crois si vous ne le receviez avec cordialité et franchise. Je vous en prie, ma fille, faites-le de bonne grâce, et soyez assurée que Dieu a pensé à vous et y pensera encore, si vous vous jetez tendrement entre ses bras, car il conduit ceux qui se contient en lui. »
Sainte Chantai avait arrangé ce mariage avec l'arche-
1 L'Introduction à la Vie dévote, par saint François de Sale9.
ZÎ1 CINQUIEME PARTIE,
vêque son frère et les membres de sa famille, réunis à Bourges, pour jouir de sa présence. Françoise était restée au monastère d'Annecy, où le comte Antoine de Toulongeon lui avait porté la lettre qu'on vient de lire, et, mademoiselle de Chantai ayant accepté le choix de sa famille, l'époque du mariage avait été fixée, et la sainte fondatrice, vouée à l'obéissance, ayant reçu l'ordre de se rendre à Paris, comme nous l'avons vu, partit sans différer ; le mariage de sa fille fut célébré quelques mois après \
Notre sainte, arrivée à Paris le 6 avril 1619, y trouva toutes lestribulatiens promises par l'évêque de Genève. La maison qu'on lui avait préparée étant trop petite, elle dut s'occuper aussitôt d'en chercher une plus vaste, et, trois semaines après, elle conduisit ses Filles
1 M. de Saint-Surin,, dans ses notes aux Lettres de madame de Scvigné, dit que Françoise de Rabutin-Chanlal épousa Antoine de Toulongeon en 1622. Cette date est celle qui1 lui avait fournie la Généalogie manuscrite de la maison de Rabutin, par le comte de Bussy-Rabutin. Nous préférons nous on rapporter à la Mère de Chaugy, secrétaire de sainte Chantai et ii lie de Claudine de Toulongeon, sœur du gendre de la sainte fondatrice. Témoin des faits, puisqu'elle n'entra dans l'Ordre de la Visitation qu'en 1629, son témoignage est irrécusable. Or. nous lisons dans ses Mémoires ([n'en février 1622, sa tante, madame de Toulongeon, « mariée quelques années auparavant. » était grosse de huit mois, et « c'était sa troisième grossesse. » Sainte Chantai, arrivée à Paris le 6 avril 1610, en était partie le 21 février 1622, et s'arrêta chez sa fille, au château d'Allonne, en quittant le monastère d'Autan, comme on le verra plus loin.
dans le faubourg Saint-Michel. Elle y était à peine établie, que plusieurs aspirantes sollicitaient leur admission, attirées par la douceur de la règle, par le charme de la fondatrice, et surtout par la volonté de Dieu, qui se manifestait chaque jour en faveur de l'Ordre de la Visitation.
Alors s'éleva une opposition générale des religieux, du clergé séculier, même des grands vicaires, de tous ceux enfin qui auraient dû appuyer le nouvel Institut. On craignait, disait-on, que les anciens monastères fussent délaissés pour celui de madame de Chantai, où les austérités corporelles étaient jugées inutiles, et qui, par là même, devait plaire à toutes les âmes d'une vocation douteuse. On ne voulait permettre à la sainte fondatrice de rester à Paris qu'autant qu'elle se chargerait de réformer une Congrégation tombée dans le plus déplorable relâchement.
La Mère de Chantai soutint héroïquement cette épreuve, et ne lutta contre ses adversaires qu'avec ses armes accoutumées : l'humilité, la patience et la douceur. Au sujet de cette tempête, elle mandait à une de ses filles d'Annecy, qui la remplaçait comme supérieure :
« Ma toute chère Fille, croyez qu'il y a eu bien ici de quoi se mortifier, souffrir et se résigner en cette nouvelle persécution. Mais" il faut s'assurer que notre bon Dieu tirera sa gloire de tout, et sortira son serviteur, notre cher et unique Père et cher seigneur de cette fournaise, plus reluisant qu'un soleil. Je confesse à ma très-chère Fille que j'ai un peu de douleur contre ceux qui avec trop d'ardeur et passion, se sont portés à cette affaire, et n'ont pas su prévoir ce qui en pouvait arriver ; cependant, l'on ne parle point d'eux ; et leur
coulpe est jetée sur l'innocent. Dieu soit béni ; j'ai néanmoins, ma Fille, conservé la sainte paix parmi tout ceci, grâce au bon Dieu. Je sens vivement le trait que l'on jette contre cette renommée plus blanche que la neige, mais je ne laisse d'aimer la livrée du grand Sauveur sur les épaules de son digne serviteur, qui en est paré et honoré avec plus de gloire que les rois ne le sont avec leur manteau de pourpre.
« Écrivez-moi, je vous prie, des nouvelles de cet unique Père ; je reçois si peu des vôtres et de celles d'Annecy, que je crains qu'il ne soit arrivé quelque chose à Françoise, laquelle je veux envoyer prendre le plus promptement qu'il sera possible, pour la faire conduire droit à Dijon ; car je ne veux point qu'elle vienne à Paris, puisque monseigneur l'archevêque s'en va, et que ni mon fils, ni mes neveux n'y sont. Je vous supplie de la conjurer fort, cette très-chère fille, qu'elle ne laisse point dissiper son cœur à la vanité. Je*ne désire rien tant, sinon qu'elle excède en humilité et affabilité, et surtout en la crainte de Dieu : si elle a soin de cela, la divine Bonté la conduira bien. Tous nos parents se réjouissent fort de la voir, et c'est à qui l'aura.
« Au reste, ma Fille, les règles de notre Institut sont attendues impatiemment. Je vous prie de nous en envoyer par ce messager, et nous mander si vous en avez envoyé à Monseigneur. Nous avons grande consolation du jugement que tous les vrais serviteurs de Dieu en portent. Le Saint-Esprit les a composées, diton. 0 Dieu ! quand j'entends cela, je me voudrais fondre. Ma Fille, quelle fidélité devons-nous apporter à les observer, puisque c'est Dieu lui-même qui, de toute éternité, nous a marquées et appelées pour cela ! Quelle
bonté ! et combien la devons-nous aimer et servir Gdèlement! Je vous conjure, vous et toutes vos chères Filles, de correspondre à cette miséricorde. Oh ! qu'elles viennent donc ces bénites règles de notre Institut et que je puisse mourir, si je n'en embrasse la ponctuelle observance de tout mon pouvoir. Mon Dieu me veuille bien aider pour cela ; je l'en supplie très-humblement pour l'amour infini qui l'a fait mourir en la croix ! Et ce souhait, je le fais pour toutes, de tout mon cœur; dites-le à vos Filles, et mandez-le aux autres encore.
« Certes, je trouve ici de bonnes et poignantes épines, et elles me poindront longuement parce que je suis mère. Il est vrai que, tant que je puis, je détourne mes pensées des choses à venir, et même des présentes, les remettant au soin et à la providence de notre bon Dieu, auquel je me repose et confie. Je vous assure qu'en ce nouvel établissement, rien ne s'était encore commencé de plus appuyé sur la divine Providence. L'on dit votre parloir fort fréquenté ; ainsi est celui-ci ; mais je crois que c'est sans préjudice du recueillement et des justes devoirs; autrement, là où il y a tant de gens, et de toutes sortes, nous ne subsisterions pas. Certes, j'ai un désir ardent de préférer Dieu et l'observance à tout respect humain.
ce Ma vraie Fille, je vous conjure de prier pour nous et pour mes nécessités particulières. Nous sommes grandement obligées, nous autres anciennes, qui devons montrer le chemin à celles qui commencent. Nous voici à la fin de notre neuvième année 1 Eh ! mon Dieu ! je n'ai pas commencé ! quel compte rendrai-je! quelle confusion recevrai-je si je ne fais pas mieux ! Certes, je veux prendre un peu de courage, et ne m'en
veux jamais dédire, moyennant la grâce de mon Dieu. Prions fort l'une pour l'autre, afin que nous lui puissions être agréables. Que vous dirai-je encore, ma chère Fille ? sinon que, bienheureuses sont les âmes qui se contentent de Dieu seul, et qui ne désirent rien des choses créées, que ce que la Providence et les supérieurs voudront. Je vous proteste que voilà l'unique prétention que je veux donner à mon cœur. Que si je ne le fais pas, je prie Dieu qu'il fasse miséricordre à ma faiblesse, et qu'il me tire de cette vie pour me loger en purgatoire, et là y purifier mes misérables imperfections.
« L'on ne change rien ici à la supérieure, au bout de l'an ; c'est pourquoi, n'ayant rien de plus cher, je vous envoie pour étrenne mon chapelet avec le congé de notre Congrégation ; et sans son congé je veux dire sans l'avoir demandé, je vous envoie mon cœur qui est tout vôtre. »
La Mère de Chantai parvint à gagner à la cause de sa chère Visitation les volontés les plus opposées à son établissement à Paris. Mais ce n'était pas la seule épreuve que Dieu lui avait ménagée dans cette pénible fondation. Indépendamment de ces difficultés extérieures, elle eut à supporter les plus douloureuses privations dans l'intérieur de son monastère. Point de vêtements, point de linge, point de pain... et point d'argent. Plusieurs novices s'asseyaient à terre, faute de mieux, et passaient la nuit sur quelques bottes de paille. Celles qui étaient forcées de dormir ainsi dans les combles, dont le toit et la charpente étaient à jour, se trouvaient couvertes de neige au réveil, car l'hiver avait surpris la petite commu-
nauté dans ce complet dénûment. Il est aisé d'apprécier tout ce que le cœur de noire sainte eut à souffrir pour ses chères Filles. Les Sœurs qu'elle avait amenées, ne pouvant résister à cet excès de privations et de misère, tombèrent malades, ainsi que les novices, et la sainte fondatrice se trouva seule avec deux postulantes, pour suffire à l'infirmerie, à la cuisine, à l'ordre delà maison, aux affaires du dehors. Toujours héroïque en toutes circonstances, on la vit se livrer à toutes ces occupations avec le même zèle, la même douceur, la même sérénité que si elle eût été dans les conditions les plus satisfaisantes. Pendant trois mois entiers que dura cette épreuve, elle soutint le courage de ses Filles, espérant que la divine Providence ne tarderait pas à y mettre un terme, et la remerciant de ses détails pour le bien spirituel qui en revenait à sa chère communauté et à elle-même.
Le moment de cette paternelle Providence arriva enfin : il vint un secours d'argent assez considérable pour pouvoir aviser aux premières nécessités, et bientôt des postulantes de grande naissance s'étant présentées, leurs familles pourvurent abondamment la maison, et voulurent fournir les sommes nécessaires pour bâtir un monastère proportionné au grand nombrevde personnes qui désiraient y ôtre reçues. Ce monastère fut élevé dans le faubourg Saint-Antoine.
Dès que la petite communauté eut pris possession de son nouveau monastère, sainte Chantai s'empressa d'en donner la nouvelle à saint François de Sales :
m Enfin, mon très-cher Père, nous voici dans notre nouveau ménage avec un applaudissement et contentement de tout le quartier, grâce à. Dieu ; mais croyez q;:c ce changement de lieu n'a pas été sans d'extrêmes
difficultés de la part de ceux dont nous n'en attendions nullement. Trois ou quatre heures avant que de partir, nous ne savions où nous en étions, quoique Notre-Seigneur me donnât toujours confiance que tout s'apaiserait, comme il arriva par sa grâce ; car toutes les passions n'avaient pas de fondement, Messieurs les grands vicaires ne nous connaissaient point ; il fallut montrer notre établissement et le pouvoir de monsieur de Saint-Jacques, lequel, par bonne fortune, nous avions par écrit et en bonne forme ; car, ici, il faut faire ses affaires d'une autre façon qu'ailleurs. Véritablement, je n'avais jamais trouvé un tel monde. Grâce à Notre-Seigneur et à sa très -sainte Mère, nous voici en paix avec tous, notre maison payée, accommodée ; et nos affaires toutes heureusement faites. Dans quinze jours, j'espère remettre le gouvernement à l'assistante, afin de la voir un peu cheminer. Certes, la gloire en soit à Dieji, cette maison va bien pour le spirituel et pour le temporel : elle est animée et estimée grandement
« Je vous ai déjà mandé les dispositions de
notre établissement à Orléans et à Nevers ; mais, mon vrai Père, j'oubliai de vous demander l'obédience pour traiter de ces fondations, car la mienne ne porte que pour Paris, Bourges et Dijon ; et quoique je puisse dire, sans scrupule, que je ne fais rien sans votre ordre, je suis pourtant bien aise de le montrer par écrit.
« J'appris hier, par monsieur Vincent l, qui vous estime et vous honore plus qu'il ne peut penser, tout le dessein que l'on a de vous attirer en France ; tous les plus pieux et les plus solides esprits d'ici, considé-
1 Saint Vincent de Paul.
rant cette proposition, et pesant toutes les raisons, de part et d'autre, sont en grand suspend de ce qui sera à la plus grande gloire de Dieu. Monsieur Vincent me le disait hier, ajoutant que Dieu vous avait mis comme un boulevard contre cette misérable Genève, et comme un mur inexpugnable, entre la France et l'Italie, pour empêcher l'hérésie d'y entrer, que l'on ne savait aussi si Dieu vous avait destiné pour être ici, comme sur le théâtre du monde, pour servir d'exemple et de lumière à tous les prélats de France ; qu'en une si grande vigne, un tel ouvrier profiterait grandement, et plus qu'en un petit coin du monde. On dit que vous devez peser vous-même cette affaire, et sentir ce que Dieu désire de vous. On loue extrêmement que vous vous en rapportiez au Pape, pourvu, dit-on, que vous lui exposiez largement toute l'affaipe. Enfin, mon trèsunique Père, les jugements des hommes veulent tout ménager. Dites-moi si je devais vous celer ceci, ou si je fais bien de vous le dire; j'aurais, ce me semble, la conscience chargée de vous taire quelque chose. Il faut que je vous dise, une fois pour toutes, que, quand je regarde du côté où vous êtes, je me sens fort inclinée que vous y demeuriez ; mais si je regarde en deçà, et que je pense que, peut-être, Dieu vous y appelle pour sa plus grande gloire, je demeure en indifférence, désirant infiniment que Notre-Seigneur accomplisse sa très-sainte volonté.... » y
Sainte Chantai remerciait Dieu des succès de son monastère de Paris, lorsqu'une épidémie contagieuse vint tout à coup s'abattre sur cette ville et en décimer les habitants. La cour s'éloigna, les grands l'imitèrent, « en sorte — nous dit la Mère de Ghaugy — que cette « ville-monde pensa devenir un petit désert, et, en ce effet, l'herbe crût fort haut dans les rues. »
La peste s'arrêta à la porte du monastère de la Visitation, et n'alla pas plus loin; les prières de la sainte fondatrice avaient préservé sa maison. Disons aussi que sa sainteté avait semblé grandir avec le fléau, et que jamais on ne la vit plus humble et plus mortifiée que pendant ces jours de si douloureuse calamité. On raconte qu'un jour où le Saint-Sacrement était exposé dans l'église du couvent, elle entendit un léger bruit causé par le mouvement des Sœurs converses faisant le service de la maison, et se crut obligée d'expier ce qu'elle appelait une irrévérence. Pour cela, elle attendit le moment du repas, se mit à genoux au milieu du réfectoire, demanda pardon à la communauté du scandale occasionné par ce bruit, et dîna à terre.
Le fléau ayant cessé ses cruels ravages, la cour et les grands revinrent à Paris, et dès lors on accourut en foule au monastère de la Visitation. Tous les personnages de la plus haute distinction voulaient connaître cette baronne de Chantai dont le fils et les neveux étaient à la cour, et qui avait tout quitté, tout sacri-
fié pour vivre d'obéissance, d'humilité, de pauvreté et d'oraison continuelle au milieu de ses immenses occupations. Comme toujours, on la quittait ravi de la connaître et désireux de la revoir et de recueillir ses avis.
La réputation de sainteté que ses héroïques vertus lui avaient acquise commençait à troubler son humilité ; et elle allait quitter Paris lorsqu'elle y fut retenue par une grave maladie. Dieu voulait que ses nouvelles Filles eussent l'occasion de l'admirer dans la maladie, aussi bien que dans les exercices de sa vie habituelle ; il voulait que la sainte fondatrice leur laissât des exemples de toutes les vertus dont elle leur demandait la pratique pour la vie religieuse à laquelle elles avaient le bonheur d'être appelées.
Aussitôt après son rétablissement, la Mère de Chantai fit procéder à l'élection d'une supérieure ; le choix de la communauté se porta, selon ses désirs, sur la Mère de Beaumont qu'elle jugeai! propre à cette grande charge. Elle donna pour supérieur général à ce monastère, qui comptait déjà trente-cinq religieuses, saint Vincent de Paul, supérieur des prêtres de la Mission, avec lequel elle s'était m'se en rapport, comme nous l'avons vu, à qui elle se confessait, et dont elle avait promptement apprécié réminente sainteté, et, malgré les instances de ceux qui cherchaient à la retenir à Paris quelques années encore, elle quitta cette ville le 21 février 1622.
Au moment de son départ, elle réunit la communauté pour lui faire ses adieux et lui donner ses derniers avis, qui furent pieusement recueillis et que ses historiens nous ont conservés ; nous les reproduisons en entier, ils feront mieux connaître notre sainte,
et on verra jusqu'à quel point l'esprit de saint Fran çois de Sales se reflétait dans l'âme de sainte Chantai
« Au moment de vous quitter, mes chères Filles leur dit-elle, je vous prie encore, soyez humbles basses et petites à vos yeux, étant bien aises que l'on vous tienne pour telles et que Ton vous traite ainsi Oui, mes Sœurs, nous sommes très-petites en nous mêmes, et les dernières venues en l'Église de Dieu Gardez-vous bien de perdre l'amour du mépris, car vous perdriez votre esprit et rendriez inutile le dessein que Dieu a eu de toute éternité sur vous, qui est de faire des religieuses très -humbles et très-petites, à l'exemple de sa très-sainte Mère que nous servons.
« Ne soyez donc jamais si aises que lorsqu'on vous méprisera, qu'on dira du mal de vous, qu'on n'en fera nul état ; recevez ces mépris comme un gage trèsaimable de l'amour de notre divin Sauveur, et comme chose très-rjropre et très-convenable à votre indignité. Aimez-les, dis-je, chèrement pour vous en particulier, et pour votre Institut en général ; car notre éclat est de n'avoir point d'éclat, notre grandeur de n'avoir point de grandeur, et notre excellence de n'avoir point d'excellence. Prenez courage, mes chères Sœurs, au service de Celui qui s'est fait si petit pour notre amour, lui qui était si grand, cachant toujours l'éclat de sa grandeur pour paraître abject sur notre petitesse ; et nous, qui sommes ses servantes, ne voudrionsnous pas nous rendre humbles pour le glorifier, mais de l'humilité qui produit la parfaite obéissance?
« Je vous exhorte donc, mes chères Filles, d'obéir en toutes choses à Dieu par l'obéissance à vos supérieurs ; à Dieu par l'obéissance aux règles de votre Institut ; à Dieu par le tranquille acquiescement aux
événements que sa Providence ordonne. Soyez Ireshumbles, très-souples, très- maniables, très-dépouillées et abandonnées à son bon plaisir. Sa bonté se veut servir de nous en divers lieux; n'y résistons pas, je vous prie; mais disons-lui plusieurs fois le jour : Je suis prête, Seigneur ; que vous plaît-il que je fasse?
« Bref, supportez-vous les unes les autres courageusement, et lorsque vous sentirez des répugnances et des contradictions en votre chemin , ne vous étonnez point, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité, dans les contradictions et les répugnances d'un naturel hautain et orgueilleux. Oui, l'humilité, la soumission et la souplesse de l'esprit, nonobstant sa nature, est une vertu très-solide et très-forte ; une seule action, pratiquée en cette manière vaut le ciel... que dis-jet le ciel? Elle vaut le Dieu du ciel. Je vous prie, mes chères Filles, de retenir ces dernières paroles : Les enfants du monde observent si exactement celles qu'ils entendent dire à leurs pères et mères qui meurent; je ne meurs pas, mais la pratique de ces documents me fera mourir, et vous aussi, si nous y sommes exactes, d'une mort qui nous donnera la vie éternelle. »
La vénérable Mère de Chantai joignit les mains, leva les yeux vers le ciel et ajouta :
« Mon cher Sauveur, je vous recommande ces âmes que vous m'avez commises et demande très-humblement pardon à votre Majesté des fautes que j'ai faites à leur service et de mon mauvais exemple. Je vous supplie aussi, mes chères Sœurs, de me pardonner de prier sa bonté pour mon amendement. Seigneur, elles sont vôtres, bénissez-les de votre bénédiction éternelle; je les remets entre vos mains, conduisez-
les, mon Dieu, selon Tordre de votre divine Providence... Rendez-les très- obéissantes à votre bon plaisir, aux règles de leur Institut et aux ordres de leurs supérieurs ; très-souples et très-condescendantes à leurs égaux et inférieurs; très-empressées pour les mépris. Faites, mon cher Sauveur, qu'en tout ce qu'elles feront elles cherchent à s'anéantir elles-mêmes pour vous glorifier. Sainte Vierge, mère de mon Sauveur et Maître, ces Filles sont vôtres, prenez-les donc en votre protection, présentez -les à votre cher Fils, protégez leurs cœurs afin de les lui rendre agréables !
« Adieu, mes chères Filles, je vous laisse sans vous laisser ; demeurez fermes et fortes entre les bras de Dieu, et conformes à son bon plaisir. Soulagez vos cœurs que je prie Notre-Seigneur de combler de ses grâces par la bénédiction du Père, du Fils et du Saint- Esprit. Amen.
Après ces touchantes paroles, sainte Chantai embrassa toutes ses Filles, et, les laissant pénétrées de douleur par cette séparation, elle monta dans le carrosse qui l'attendait et partit avec une de ses Filles qui devait l'accompagner jusqu'à Annecy, et avec la nouvelle abbesse de Port-Royal qui l'avait suppliée de venir l'aider à réformer cette abbaye dans laquelle elle était envoyée par les supérieurs ecclésiastiques. La Mère de Chantai, ne pouvant lui accorder ce qu'elle désirait, lui promit seulement quelques jours.
L'abbesse qui emmenait sainte Cbantal comptait sur la bénédiction qu'apportait sa présence et sur la puissance de ses exemples pour lui faciliter l'œuvre de réforme qu'elle allait entreprendre. Mais, en arrivant à Port-Royal, notre sainte se trouva prise de fièvre et de fortes souffrances, et il fallut la saigner. L'abbesse voulut lui rendre ce service elle-même, et recueillit son sang, dont elle imbiba des linges, afin de les conserver comme une précieuse relique. Pendant ces quelques jours, la Mère de Cbantal fut entourée de toutes les religieuses, qui se relevaient auprès d'elle, d'abord par curiosité, puis par un invincible attrait; et Dieu, parlant par notre sainte, toucha si bien les cœurs des plus récalcitrantes, que toutes s'empressèrent d'accepter la réforme. L'abbesse insista vainement pour retenir celle qui venait de l'aider si puissamment dans l'œuvre la plus délicate et la plus difficile, sainte Chantai, pressée par l'obéissance, quitta la communauté qu'elle avait si profondément édifiée et se rendit à Pontoise, où elle visita les Carmélites et vénéra le tombeau de madame Acarie, leur fondatrice.
L'évoque de Genève avait envoyé des religieuses de la Visitation fonder une maison à Orléans ; notre sainte les visita, puis alla revoir et encourager celles de Bourges et celles de Moulins. De cette dernière ville, elle écrivit à la supérieure de Paris, dont elle venait
de recevoir un message ; nous citerons deux fragments de cette lettre, où on voit si bien la tendresse de la sainte fondatrice pour ses Filles et les détails dans lesquels elle entrait pour l'administration des maisons qu'elle établissait.
« Ma très-chère Sœur, il me semble déjà qu'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, car véritablement mon esprit retourne incessamment vers cette même troupe, qui est parfaitement chérie de mon cœur ; je la regarde en gros, et puis en détail, et toutes les pièces m'en sont chères. Mais, ma chère Sœur, mes yeux s'arrêtent particulièrement sur vous, qui m'êtes si intime, puis sur ma petite Angélique, que j'aime si cordialement ; sur mes pauvres anciennes, que j'embrasse tendrement; sur notre aimable jeunesse, qui est chèrement logée dans mon cœur. Dieu bénisse toute cette troupe ; tenez-vous bien saintement joyeuse avec ces chères Filles, ouvrez-leur maternellement votre cœur, afin qu'elles vous ouvrent ûlialement les leurs.
« Oui, ma très-chère fille, vous ferez très-bien de commettre une Sœur qui ait la charge des affaires et commissions des autres maisons qui s'adressent à vous. Il faut que ce soit une fille cordiale et vigilante. Je vous sais bon gré d'être ainsi affectionnée à servir ma maison ; mais il faut être soigneuse de retirer l'argent des commissions, cela donnera plus de liberté aux monastères de s'adresser à vous ; ce que je ne dis pas pour forclore certains petits présents de cordialité» pour preuve de quoi je vous supplie de m'envoyer votre petit livre de l'Abnégation intérieure.
« Il est certes vrai, ma très-chère Fille, notre Sœur
N'est une âme vraiment bonne et sainte ; mais, comme m'écrit Monseigneur notre Père, elle est toute propre à donner grande édification dans une communauté, et néanmoins n'a aucun talent pour le gouvernement, ce qui ne déroge en rien à sa vertu, car tous ne sont pas apôtres ni prophètes ; le Saint-Esprit a diversité de dons
« Quant à notre très-bonne madame la marquise de Dampierre, je crois que c'est la volonté de Dieu que son dessein de faire une seconde maison dans Paris réussisse, mais il ne faut pas presser; la somme qu'elle offre est petite pour Paris. Monseigneur et unique Père à qui j'en ai écrit, m'a fait réponse que la vertu de cette dame est grande et riche, qu'il chéritparfaitement cette âme, et qu'il sera très-aise que, pour son bonheur éternel, elle fasse une si bonne œuvre
« Véritablement, c'est un trésor pour vous que les prédications du R. P. Binet1. Envoyez-moi quelques extraits de son sermon de la Passion ; je n'ai jamais ouï un esprit plus conforme, en solide dévotion, à celui de Monseigneur dans la conférence particulière des choses de l'âme.
« Ne suivez pas tant ce désir d'austérité outre-passant Je ; ce n'est pas là que Dieu vous veut : souffrez ce qui lui plaira et voustenez en l'union de sa volonté. Découvrez votre cœur au R. P. Binet, lui faisant connaître votre nouveau combat, il vous confortera. Regardez le moins que vous pourrez vos maux et vos allégements , mais regardez Dieu, qui veut que vous lui soyez une grande servante. Nos chères Sœurs de céans le servent fort fidèlement; elles sont pauvres
1 De la Compagnie de Jésus.
mais de grande observance ; la gloire en soit à Dieu, en qui je suis toute vôtre »
En quittant Nevers, sainte Chantai se rendit à Moulins, où ses Filles la reçurent avec une grande joie et un grand désir de la retenir quelque temps ; mais Dijon voulait aussi un monastère de la Visitation, et saint François de Sales lui avait promis de lui envoyer la sainte fondatrice à son retour de Paris. La réponse du prélat avait circulé en peu de jours dans toute la ville et dans les environs, et grands et petits, riches et pauvres, tout le monde se réjouissait du bonheur de revoir la baronne de Chantai, la sainte de Monthelon, l'ange du duché.
Notre sainte avait trouvé à Moulins une lettre de Tévêque de Genève qui lui ordonnait d'aller au château d'Allonne l, chez la comtesse de Toulongeon,sa fille, et d'y attendre l'arrivée des religieuses qu'il lui enverrait pour la fondation de Dijon. On reconnaît là le cœur du saint prélat ; il savait que notre sainte était arrivée à un degré de mortification et de renoncement qui ne lui aurait pas permis de se détourner pour donner un moment de satisfaction à son cœur de mère et il lui ordonnait d'aller passer quelques jours près de la seule fille qui lui restait, qu'elle n'avait pas vue depuis son mariage et dont elle se savait aimée avec une tendresse infinie.
La comtesse de Toulongeon avait pour sa sainte mère une vénération si grande qu'elle ne voulut la recevoir qu'à genoux ; et, bien qu'elle fût grosse de huit mois, elle se traîna ainsi plusieurs pas au-devant d'elle, et lui dit, avant de se relever :
1 Dans les environs d'Aulun.
ÎDATRICE DE LA VISITAT! 239
— Ma mère vénérée, Dieu m'a retiré mes deux premiers enfants, bénissez celui que je porte, afin qu'il vive ! et bénissez aussi votre fille !
La sainte bénit sa bien-aimée Françon, et lui dit ensuite avec une douce émotion dans la voix :
Ayez confiance en Dieu, ma chère fille, il conservera votre enfant.
Et elle releva la jeune comtesse, qui se jeta dans ses bras, et les larmes de la fille se mêlèrent aux larmes de la mère... ; mais c'étaient des larmes de bonheur et de joie.
Nous le demandons aux personnes du monde qui prétendent que sainte Chantai n'aimait pas ses enfants, une mère peut-elle inspirer autant d'amour, de confiance et de vénération à des enfants qu'elle n'aurait pas aimés, à des enfants qui l'auraient jugée comme le monde la juge ? Non ! Les enfants de sainte Chantai avaient assez de foi pour croire à l'appel de Dieu et à l'obligation d'y répondre, et à leurs yeux comme à ceux de l'Eglise, elle était une sainte.
L'entrée de madame de Chantai à Dijon fut un véritable triomphe. Les boutiques et les ateliers étaient fermés comme en un jour de fête, le peuple attendait la sainte dans les rues, les fenêtres étaient remplies de spectateurs, chacun voulait voir la sainte baronne et l'empressement du peuple des campagnes égalant celui des habitants de la ville, la foule devint si compacte sur le passage de l'humble fondatrice, que son carrosse ne pouvait avancer qu'avec la plus grande difficulté. Les acclamations et la foule étaient telles « que l'on n'entendait ni sentait rou- « 1er le carrosse ; il semblait que ces bonnes gens « le portassent a bras ; aussi demeura-t-on beau-
«: coup de temps à faire bien peu de chemin *. » Ce n'était pas encore assez pour les bons paysans des campagnes environnantes ; ils voulaient voir la sainte bonne dame, et ils voulaient « lui parler et lui souhaiter la « bien venue ». Ils se portèrent, le soir, au nombre de deux cents, dans la cour de la petite communauté, appelant à grands cris leur bonne protectrice, leur sainte baronne, qui les avait toujours aimés, disaient-ils. Et notre aimable sainte, charmée de leur affection, vint leur témoigner sa joie de les revoir, fit appeler ses religieuses, qu'elle leur présenta et leur fit relever leur voile pour recevoir ces bonnes gens « plus cordialement ». Elle exhorta ensuite ces bons paysans à « travailler pour le ciel en travaillant « à la terre », et, au moment où elle les congédiait, ils se mirent tous à genoux, lui disant qu'ils ne la quitteraient qu'après avoir reçu sa bénédiction. La Mère de Chantai ies bénit avec une douceur de voix et une onction de parole qui les émut jusqu'aux larmes.
Notre sainte demeura six mois à Dijon, y reçut un grand nombre de novices, établit la Mère Favre supérieure de ce nouveau monastère, réforma une abbaye de Bernardines, et partit pour Lyon, où l'appelait saint François de Sales. Elle y arriva vers la fin du mois d'octobre ; mais le saint évêque, obligé d'accompagner le cardinal de Savoie, et ne pouvant s'entretenir avec elle, l'envoya visiter deux nouvelles fondations dans la province, lui ordonnant de revenir ensuite à Lyon. Elle obéit. De retour au mois de décembre, elle écrivait à une supérieure :
1 La Mère de Chaugy.
FONDATRICE bE LA VISITATION. 241
« ..;. Dites et annoncez continuellement à vos Filles combien Dieu est bon, suave et abondant en ses miséricordes à l'endroit des âmes qui s'abandonnent et se confient entièrement en lui. Je suis ravie de voir comme il départ ses grâces en abondance sur nos maisons, et combien de faveurs intérieures il fait à plusieurs de nos Sœurs. Nous avons laissé Dijon en bon état, grâce à Dieu, et avons vu nos Sœurs de Montferrand et de Saint-Étienne, et nous voici à Lyon ; tout va bien en ces chères maisons, mais trèsparticulièrement ici. Madame la duchesse deChevreuse et madame de Courtambaud veulent faire chacune une fondation de notre Institut. Préparez, je vous prie, de bonnes Filles ; cultivez et exercez celles qui sont propres au gouvernement ; mais surtout fondezles bien en humilité et dévotion. L'on nous demande à Besançon et à Chambéry ; il semble que Dieu veuille beaucoup employer ce petit Institut pour le salut de plusieurs âmes ; mais il faut donner des pierres bien solides pour les fondements. Je vous supplie dérégler vos Filles pour leurs pénitences et mortifications ; que leur ferveur s'ajuste à la règle.... Envoyez, je vous prie, quelques aumônes au monastère de Saint-Bernard, afin que notre Institut témoigne à ce saint sa spéciale dévotion ; je délire que nos Sœurs aient une particulière affection à le réclamer. Priez-le pour moi, qui suis toute vôtre... »
Le roi, les deux reines et le cardinal de Savoie étaient a Lyon ; tous les moments de saint François de Sales étaient enlevés par les grands personnages qui venaient le consulter; il ne pouvait trouver un instant pour traiter avec la Mère de Chantai des inté-
rets de son Institut. Un jour cependant, il parvient à se soustraire aux importuns et se rend au parloir du monastère. En voyant notre sainte :
— Ma Mère, lui dit-il, nous aurons aujourd'hui quelques heures libres ; qui commencera à parler de nous deux ?
— Moi, s'il vous plaît, mon Père, mon cœur a grand besoin d'être revu de vous.
— Eh quoi ! ma Mère, reprit le saint prélat, avezvous encore des désirs empressés et du choix ! Je croyais vous trouver tout angélique. Ma Mère, nous parlerons de nous-mêmes à Annecy ; maintenant, achevons les affaires de notre Congrégation. Oh! que je l'aime, notre petit Institut ! parce que Dieu est beaucoup aimé en icelui !
La saintene répliqua pas un mot, elle serra le papier sur lequel elle avait écrit ce qui concernait sa conscience, et déplia le mémoire relatif à l'Institut. La conférence de ces deux saintes âmes dura quatre heures ; il n'y fut question que des intérêts de l'Ordre de la Visitation ; en la terminant, saint François de Sales ordonna à sainte Chantai d'aller voir la maison de Grenoble et celle de Yalence, et de revenir par Belley et Chambéry, afin que toutes leurs communautés fussent visitées par elle avant son retour à Annecy.
Toutes les affaires de l'Institut étant réglées, ils remirent à leur première entrevue en Savoie celles qui les concernaient personnellement ; sainte Chantai se mit à genoux, le saint évêque la bénit, et ils se séparèrent.
Le lendemain, notre sainte partait pour Grenoble.
Sainte Chantai, nous l'avons vu, avait ordre de visiter le monastère de Grenoble ; elle y arriva peu de jours avant les fêtes de Noël et fit une retraite avec la communauté pour se préparer à les célébrer. Le jour des saints Innocents, pendant son oraison, elle priait pour saint François de Sales, lorsqu'elle entendit une voix prononcer distinctement : « Il n'est plus. » Ne comprenant pas le sens de ces paroles, elle répondit : « Non, mon Dieu, il n'est plus lui ; ce n'est plus lui « qui vit, mais vous qui vivez en lui. «
Cette parole : « Il n'est plus ! » poursuivit néanmoins notre sainte et lui jetait au cœur, de temps à autre, une tristesse qu'elle s'efforçait de surmonter, persis-
tant à ne donner d'autre sens à ce qu'elle avait entendu, que celui qui s'était présenté tout d'abord à son esprit. De Lyon à Annecy, elle voyageait accompagnée d'une de ses religieuses et de monsieur Michel Favre, aumônier de saint François de Sales et confesseur ordinaire de la communauté d'Annecy, par conséquent, le sien. Ils arrivèrent à Belley le 4 janvier 1623 ; le surlendemain la Mère de Chantai, impatiemment attendue, recevait la visite de deux Pères capucins, qui la connaissaient et la vénéraient depuis longtemps. Laissons notre sainte nous rendre compte elle-même, dans sa lettre à la supérieure de Dijon, de ce qui se passa dans cette visite :
Ma très-chère fille, il est vrai que mon âme ne fut jamais plus sensiblement touchée qu'elle l'a été et l'est encore de la privation d'une si sainte et si utile présence que celle de notre bienheureux Père ; mais, il est vrai aussi que, par la grâce de Dieu, elle ne fut jamais moins troublée. Voici comment je reçus ce coup, lequel, en vérité, m'eût fait mourir, si une autre main que celle de mon Dieu me l'eût donné.
« Nous étions à Belley le jour des rois, les RR. PP. capucins et autres vinrent au parloir, et après avoir parlé d'affaires, je demandai : « Mais, mon Dieu, n'at-on point de nouvelles de Monseigneur? L'on me répondit tout froidement qu'oui, qu'il était malade à Lyon. Je dis aussitôt qu'étant en voyage, j'y voulais aller. Alors ils me donnèrent une lettre de Monseigneur d'aujourd'hui *, qui est son très-digne frère.
1 L'évêque de Chalcédoine, frère du successeur de saint François de Sales au siège d'Annecy.
Avant que de la lire, je me retirai intérieurement en Dieu, et j'ouvris cette lettre où je trouvai que notre bienheureux était au ciel â. Mon cœur fut saisi nonpareillement. Je me mis à genoux et adorai la divine Providence, embrassant le mieux qu'il me fut possible la très-sainte volonté de Dieu et mon incomparable affliction dans cette volonté souveraine. Je pleurai abondamment tout le reste du jour, toute la nuit et jusqu'après la communion du jour suivant; mais fort doucement et avec une très-grande paix et tranquillité dans cette divine volonté et en la gloire dont jouit ce bienheureux.
Nous interrompons l'édifiant récit de sainte Chantai pour ajouter ce qu'elle omet, par humilité sans doute, c'est qu'un des religieux témoin de ses premières larmes lui dit :
— Ma Mère, la parfaite résignation sèche toutes les larmes ; tâchez d'arrêter le cours des vôtres par la pensée de la volonté qui a retiré le bienheureux prélat de ce monde, pour lui donner la béatitude éternelle.
La Mère de Chantai retint ses larmes à l'instant même et n'en laissa plus échapper une seule ; mais son cœur se gonfla de telle sorte qu'on craignit une suffocation dangereuse, et on lui ordonna, en vertu de la sainte obéissance, de redonner un libre cours aux larmes de sa juste douleur. Revenons à la narration de notre sainte :
« Dieu me donna beaucoup de sentiments, avec des
1 Snint François de Sales était mort d'une attaque d'apoplexie, à Lyon, le 28 décembre 1623, fôte des saints Innocents.
lumières fort claires des dons et grâces que la divine Majesté lui avait conférés, et de grands désirs de vivre désormais selon ce que j'ai reçu de cette sainte âme. Après la sainte communion, je continuai ce que j'avais à faire, mais j'avoue à votre cœur que je n'ai encore passéqu'unjour sans larmes, et en abondance ; car mon cœur est fort touché, quoiqu'en paix, et je ne laisse à faire aucune chose de ce que je dois. Mes attendrissements sont en écrivant ou en parlant à ceux que ce bienheureux aimait.
« Hélas ! il faut que je vous dise encore que je ne parlai à ce bienheureux à Lyon, que de nos maisons et de notre coutumier, et pas un mot de mon intérieur. Dieu soit béni ! de ce qu'il m'a voulu priver de cette consolation et de ce profit. Je reçois une grande satisfaction de voir que Dieu manifeste son trèshumble serviteur par tant de miracles ; c'est une chose digne de bénédiction ! 0 ma fille ! prions, humilions-nous et soyons fidèles à Dieu, en reconnaissance de ses miséricordes. Je salue votre cher cœur, et suis de tout le mien toute vôtre en Notre-Seigneur. »
Le soir du jour où sainte Chantai apprit cettenouvelle, il lui fut impossible de souper avec la communauté. Vers l'heure du coucher, et, sur l'ordre de la supérieure on lui apporta « une rôtie au sucre ». La Mère de Chantai en mangea la moitié par obéissance. La supérieure veut goûter à la moitié restée pour savoir si elle est faite telle qu'elle l'a commandée... La Sœur s'était trompée, elle avait mis du sel blanc au lieu de sucre en poudre :
— Ma chère Mère, dit-elle aussitôt à la sainte fondatrice, que je suis fâchée d'une telle méprise I
Si ce que vous avez mangé vous faisait du mal !...
— Ne vous en préoccupez nullement, ma chère Fille, lui répondit-elle, je suis dans un état à ne trouver rien de doux que la volonté de Dieu, et rien d'amer que ma profonde affliction !
Le lendemain elle commençait les démarches nécessaires pour obtenir le corps de saint François de Sales, dont la volonté avait été d'être enterré dans l'église du monastère d'Annecy ; et prévoyant les difficultés que ferait le chapitre de Lyon pour sacrifier cette précieuse dépouille, elle écrivit à la supérieure du monastère de cette ville pour la prier de s'employer à cette affaire : nous reproduisons cette lettre en entier ; elle est l'expression de la plus douce résignation dans la plus grande douleur de l'âme :
« Ma vraie et bien-aimée Fille, c'est de tout mon cœur que j'acquiesce à la très-sainte et très-adorable volonté de mon Dieu, en cet événement si douloureux et incomparablement sensible à mon chétif cœur. Je n'ai point de parole ; il faut désormais se taire et adorer, par un profond silence, cette souveraine sagesse qui m'a retirée tant de fois de la mort, pour me faire souffrir ces douleurs si poignantes de me voir si promptementprivée delà seule consolation qui me restait en cette vie. Bénie soit-elle à jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l'amertume répandue en toutes les parties de mon âme, qui ne veut néanmoins aimer et vouloir que les effets de son bon plaisir.
« J'entends dire que messieurs de Lyon désirent garder ce saint corps ! je sais bon gré à leur dévotion : mais nous mourrons à la poursuite de ce trésor,
car de sa bouche propre, il me dit qu'il voulait être enterré en notre monastère d'Annecy, proche de notre grille ; et, outre cela, il a déclaré cette sienne volonté par son testament. Donc, ma Fille, qu'il ne vous reste ni force ni courage, que vous ne l'employiez pour nous le faire venir ; mais cela sans différer, je vous en conjure, et si je l'ose, je vous le commande, selon le pouvoir que Dieu m'a donné sur vous, et qu'il soit conduit le plus honorablement qu'il se pourra. Mon Dieu, quelle douleur ! ô mon Jésus ! Ma Fille, priezle pour moi, afin qu'il me fasse miséricorde et la grâce de vivre désormais toute à lui, en la parfaite nudité et dans le détachement de toutes choses, puisqu'il lui a plu d'écorcher ainsi mon chétif cœur. Certes, je désire que ce grand et incomparable serviteur de Dieu soit parfaitement parmi nous et plus ponctuellement obéi qu'il n'a jamais été. Ce m'est une particulière douleur d'être partie de Lyon ; toutefois, l'ayant fait, comme vous savez, pour obéir à son intention, j'acquiesce en tout. Ma fille, ne vous êtes-vous point avisée de lui demander ses derniers commandements pour moi qui n'en puis plus ? Mais j'espère toutefois, que je pourrai tout en Celui qui me conforte, la volonté duquel j'aime et confesse, je l'adore et m'y soumets pleinement sans réserve. Qu'à jamais elle vive et règne en nous. »
Le même jour, elle écrivit au frère et successeur de l'illustre François de Sales :
« Oui, Monseigneur, j'adore de tout mon cœur la divine volonté, en la mort de cet incomparable Père, et m'y soumets sans réserve ; mais, ô mon Dieu ! non
pas sans une extrême douleur, dans laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle Providence sur moi, qui mérite bien ce châtiment. Dieu nous fera miséricorde, et vous conservera, s'il lui plaît, mon très-cher Seigneur, pour le service de sa gloire, en la place de ce grand homme de Dieu, qui nous a laissées si comblées de douleur, mais pleines de résolution de lui obéir toujours fidèlement et humblement en votre personne.
« Je vous supplie très-humblement de m'adresser un mot pour me faire savoir si vous désirez que je me hâte, et aussi ce me sera une consolation d'être en notre pauvre petit monastère d'Annecy, lorsque le précieux corps de cette sainte âme y sera apporté. 0 ! mon bon et cher Seigneur ! ce sera désormais, et plus que jamais, que je ne chercherai rien en la terre, sinon mon Dieu, dans lequel je me veux abîmer sans réserve, et, comme vous le dites, adorer Dieu en silence, et faire tout ce que nous pourrons, pour parvenir à la participation de la gloire que nous espérons, et que possède ce grand vaisseau d'élection »
L'archevêque de Bourges, ne pouvant se rendre auprès de sa sainte sœur aussitôt qu'il le désirait, lui écrivit à la première nouvelle qu'il reçut du nouveau coup qui la frappait. Notre sainte lui répondit aussitôt :
« Monseigneur,
« Vous voulez savoir ce que fait mon cœur en cette triste occasion? Hélas ! il a, ce me semble, adoré Dieu au profond silence de sa très-dure angoisse. Certes,
il n'avait jamais ressenti amertume si grande, et mon pauvre esprit n'avait jamais reçu une telle secousse. Ma douleur est plus grande que je ne saurais le dire ; il me semble que toutes choses ne servent qu'à accroître mes ennuis et à me porter au regret. Toute ma consolation est de savoir que c'est mon Dieu qui a fait, ou permis, que ce coup ait été fait ; mais, hélas ! que mon cœur est faible pour supporter ce pesant fardeau, et qu'il a besoin de force ! Oui, mon Dieu, vous aviez prêté cette belle âme au monde, maintenant, vous l'avez retirée ! votre saint nom soit béni ! Je ne sais point d'autre cantique que celui-là. Le nom de mon Seigneur soit béni ! Mon très-cher frère et mon très-cher Père, mon âme est pleine d'amertume, mais aussi pleine de paix en la volonté de mon Dieu, à laquelle je ne voudrais pas contredire d'an seul clin d'œil ; non, je vous assure, mon trèscher Pèi*e. Il lui a plu de nous retirer ce grand flambeau de ce misérable monde, pour le faire luire en son royaume (comme nous croyons assurément). Son saint nom soit béni ! Il m'a châtiée comme je le méritais ; car vraiment, je suis trop misérable pour jouir d'un si grand bien et d'un contentement tel que celui que j'avais de voir mon âme entre les mains d'un si grand homme, vraiment homme de Dieu. Je pense que cette onté suprême ne veut plus que j'aie de plaisir sur la *erre, et je n'y en veux plus avoir aussi, que celui d'aspirer au bonheur de voir mon très-cher Père dans le sein de l'éternelle gloire. Je veux bien, pourtant, demeurer dans cet exil; oui, mon très-cher frère ; oui, véritablement ce m'est un exil bien dur que celui de cette misérable vie ; mais j'y veux demeurer, dis-je, autant que la souveraine Providence le voudra, lui re-
APPUYÉE SUR DIEU SEUL. 23i
niellant le soin de disposer de moi selon son bon plaisir.
« Je me recommande à vos saints sacrifices, et aussi cette petite famille, qui est toute en douleur, laquelle tait son petit gémissement avec tant de douceur, que j'en suis toute consolée. Nous la quitterons bientôt pour retourner en notre pauvre petite demeure d'Annecy, là où ma douleur se renouvellera en voyant nos très-chères Sœurs. Dieu soit béni de tout : vive sa volonté, vive son bon plaisir.
« Je soulage bien mon pauvre cœur, de vous parler de la sorte, et béni soit mon Dieu, qui me donne encore cette consolation. Je vous remercie de votre charitable lettre ; croyez que vous avez bien gagné les œuvres de miséricorde, car elle m'a fait grand bien, et vos chères Filles ont été très-heureuses de recevoir de vos nouvelles. Continuez-nous cette sainte affection s*il vous plaît, et soyez assuré, mon très-cher Père, que nous vous porterons toujours en notre souvenir devant Dieu, car c'est de cœur que nous sommes vos petites Filles, et moi, spécialement, qui, étant la plus nécessiteuse de toutes, me confie en votre paternelle affection.
« Je suis, en l'amour du Sauveur, Monseigneur, votre très-humble, très-obéissante et indigne fille et servante en Notre-Seigneur,
H Sœur JEANNE-FRANÇOISE FRÉMIOT. »
Quelques jours après, sainte Chantai écrivait à la supérieure du monastère d'Annecy :
« 0 Dieu, qu'il est raisonnable d'acquiescer au très-
saint et très-honorable décret de la Providence ! ma très-chère Sœur. Mais, d'empêcher la douleur, il n'y a que celui qui a fait la plaie, qui puisse la guérir ; il faut toutefois prendre courage ; il ne faut point craindre nos Sœurs de Lyon, elles sont filles d'obéissance. J'espère quebientôt nous aurons ce bienheureux corps. Hélas ! ma très-chère fille, quelle rencontre pour ma bienvenue ! Mais, ô mon Dieu ! vous le voulez, et je le veux aussi de tout mon cœur, quoique avec des douleurs incomparables.
« Nous partirons lundi ou mardi, au plus tard ; il me tarde d'être dans cette bénie maison, plus que vous ne sauriez penser ; mais il faut servir Dieu ici, sans réserve, à la façon qui lui plaira. Dieu soit notre unique consolation, il n'y en a plus que là ; mais c'est assez. Qu'il soit béni éternellement »
Ne nous lassons pas d'admirer la touchante résignation de notre sainte ; avant de quitter Belley, elle écrivait à une autre supérieure :
« Qu'à jamais le très-saint nom de Dieu soit béni et loué en nos cœurs afin que l'excès de nos douleurs soit un parfum agréable à sa divine Majesté.
« Ma fille, que ce coup est grand et pesant ! mais que la main qui l'a donné est douce et paternelle ! C'est pourquoi je la baise et chéris de tout mon cœur, baissant la tête et ployant toute mon âme sous sa très-sainle volonté, que j'adore et révère de toutes mes faibles puissances. Il ne me reste, en cette vie, que le désir ardent de voir nos monastères en la parfaite observance des choses que ce très-heureux et très-saint Père nous a laissées. Il faut comprendre
cela, ma Fille, et y porter nos Sœurs, mais doucement et suavement ; car il faut surtout que cet esprit de suavité éclate parmi nous ; je vous le recommande de tout mon cœur.
« Le R. P. Recteur est un digne homme ; nous sommes très-heureuses d'avoir l'affection et l'assistance de cette Compagnie de Jésus. Notre bienheureux Père me dit, à Lyon, qu'il la fallait chèrement conserver, et prendre là, souvent, notre conseil et secours en nos besoins, sans toutefois les importuner, car ils ont autre chose à faire...
« C'a été Notre-Seigneur, ma Fille, et non pas moi qui vous a mise en la charge où vous êtes. Si vous correspondez fidèlement à cette vocation, et jetez votre entière confiance et votre fardeau entre les bras de sa bonté, soyez assurée qu'il en tirera sa gloire à votre profit. Soyez donc déterminée, ne vous laissez surprendre d'aucun ennui, appréhension, ni crainteet aversion pour quoi que ce soit. Ne vous étonnez d'aucune contradiction ni rencontre ; faites, pour vos Filles, cordialement et suavement ce que vous pourrez ; s'il profite, bénissez Dieu ; s'il ne profite pas, derechef, bénissez-le encore, sans vous laisser nullement abattre. Il faut faire ainsi, ma Fille, s'il vous plaît, et devenir douce comme une brebis, car c'est le seul moyen de gagner tout, et faire ce qu'on veut des Sœurs... »
On vient de voir, par ce dernier fragment, que sainte Chantai, au milieu de la plus amère douleur de son âme, conservait une entière liberté d'esprit. Avant de quitter Belley, elle réunit la communauté, lui recommanda de ne jamais perdre l'esprit de son saint fonda-
aT
tcur et lui fit les plus tendres adieux ; puis elle se rendit à Chambéry, où on désirait un monastère de son Ordre, et visita une belle et grande maison qu'on lui proposait d'acheter. Des difficultés s'étant présentées du côté du vendeur, l'humble fondatrice y renonça aussitôt :
— Il est vrai, dit-elle, cette maison est belle et commode ; mais nous sommes des Filles de paix et d'humilité ; notre petitesse ne veut avoir rien à démêler avec les grands du monde.
Enfin, la Mère de Chantai approchait d'Annecy ; avant d'arriver à la porte de la ville, elle rencontra l'évêque de Genève accompagné de plusieurs personnes de distinction venant au-devant d'elle. A cette vue, la ^linte fondit en larmes, et ceux qui venaient la recevoir ne purent contenir les leurs ; la même douleur remplissait toutes ces âmes que saint François de Sales avait si chèrement aimées. On conduisit sainte Chantai à son monastère où elle trouva toute la communauté réunie à la porte de la clôture ; mais pas une de ses Filles ne put lui témoigner autrement que par des larmes, la consolation qu'apportait sa présence. Elle les embrassa sans pouvoir leur parler, et les conduisit devant le Saint-Sacrement où elle renouvela son sacri-. fice, et pour elle, et pour toutes les Filles de la Visitation, déjà si nombreuses.
Dès le lendemain, elle s'occupa des préparatifs nécessaires pour la réception des restes mortels du saint fondateur, que la ville de Lyon s'était décidée à rendre à celle d'Annecy, après d'assez grandes difficultés. Ils furent placés, conformément au désir du saint prélat, près de la grille du chœur de ses Filles bien-aimées. »
Les statuts de la Visitation veulent quela supérieure d'un monastère soit élue pour trois ans seulement, et que la même élection ne puisse se faire que deux fois de suite ; après six ans, quel que soit son mérite, la supérieure doit être déposée et prendre le dernier rang dans la communauté, qui ne peut la réélire qu'après un triennal rempli par une autre. Dans ces premières années de fondation, cette règle n'avait pu être exactement observée à l'égard de sainte Chantai, regardée comme supérieure générale ; mais, à l'époque où nous sommes arrivés — 1623 — la sainte fondatrice, venant d'exercer la supériorité à Paris pendant plusieurs années, refusa de reprendre les mêmes fonctions à Annecy. La communauté venait de l'élire, avant son arrivée, et l'avait nommée supérieure perpétuelle, avec l'autorisation des supérieurs ecclésiastiques. Sainte Chantai refusa ce double honneur, dans la tenue du chapitre qui eut lieu le lendemain de son retour. La Sœur qui avait occupé la charge de supérieure en son absence, lui dit au nom du chapitre :
— Notre très-unique Père et bienheureux fondateur, le voulait ainsi, très-chère Mère, et nous tenons de sa bénie bouche, que son intention était que notre très-honoréeMère de Chantai, son unique Fille, fût supérieure de notre monastère d'Annecy tant qu'elle vivrait.
Mes très-chères Filles, répondait notre sainte, je suis sûre d'une chose, c'est que si notre bienheureux était encore là , s'il avait plu à la divine Bonté de nous laisser encore ce trésor précieux qu'elle avait prêté au monde et à nous très-chétives en particulier, j'eusse obtenu de cet unique Père d'être mise en triennal, et j'y veux être, sauf l'obéissance.
Elle fit si bien, en effet, que les supérieurs ecclésiastiques, touchés de sa profonde humilité, lui accordèrent ce qu'elle désirait : le chapitre revenant sur son élection la borna au triennal.
La Mère de Chantai, nous l'avons vu, n'avait pu parler à saint François de Sales des intérêts de son âme, dans leur dernière entrevue de Lyon ; le saint évêque lui avait ordonné de remettre cette question, toute personnelle, à leur retour à Annecy, et notre sainte, obéissante avant tout, n'avait pas insisté ; mais elle n'avait pu oublier cet ordre de son guide spirituel. A genoux près du cercueil de ce saint prélat, elle fit une revue de son âme avec grande abondance de larmes, et en retira la plus douce consolation ; une voix intérieure et très-distincte lui fit même entendre ces paroles :
« Vos cœurs sont toujours unis, quant à l'objet de « leur union ; mais l'un jouit et l'autre doit souffrir. »
Chargée de l'administration de son monastère, occupée de recueillir activement tous les souvenirs et documents nécessaires pour l'histoire de l'illustre fondateur de la Visitation, notre sainte n'avait plus un instant de repos ; car sa correspondance réglée avec sa famille et avec les maisons de l'Ordre, ne devait pas souffrir de ce surcroît de travail. Outre cela, elle avait a répondre à tous les grands person-
nages qui lui écrivaient pour demander ses avis ; trois secrétaires suffisaient à peine, sous sa dictée, à cet immense labeur.
En cette même année, 1623, une affaire importante pour la maison de Moulins ayant nécessité la présence de la fondatrice, notre vénérable Mère de Chantai s'y rendit, termina heureusement cette affaire et retourna par Lyon où elle vénéra le coeur de saint François de Sales qui y était conservé. Près de cette précieuse relique, elle renouvela tous ses vœux, et spécialement celui de faire toujours ce qu'elle saurait ou croirait être le plus parfait. Dans sa dernière visite à la communauté de Lyon, le saint évêque avait dit : « Mes chères Filles, si je m'étais fait de religion sans être prêtre, m'est avis que je n'aurais pas demandé à communier plus souvent que la communauté. »
Notre sainte, recueillant précieusement tous les avis du saint fondateur, n'eut garde de négliger celui-ci, et, de retour à Annecy, elle en fit part à sa communauté et à l'évêque de Genève à qui elle demanda humblement la permission de s'y conformer. Le prélat, croyant devoir cette fois se refuser aux instances de son humilité, lui ordonna de continuer la communion quotidienne, ainsi qu'elle le faisait depuis quatorze ans.
Cependant, on s'occupait toujours de préparer les matériaux qui devaient servir à écrire la vie de saint François de Sales, et le zèle était d'autant plus actif que les miracles étaient plus nombreux à son tombeau. Le frère du saint prélat, en examinant les papiers qu'il avait laissés, trouva toute la correspondance de madame de Chantai, avec des annotations de sa
main, indiquant clairement son intention de la publier un jour, et d'écrire lui-même, si Dieu lui en laissait le temps, la vie de celle dont il appréciait la sainteté à un si haut degré. L'âme de sainte Chantai était tout entière dans ces lettres; l'évêque de Genève, respectant ce trésor, et ne voulant pas en disposer à l'insu de son auteur, renvoya ces volumineux manuscrits à la Mère de Chantai qui les brûla immédiatement, malgré les réclamations des religieuses présentes, dont l'empressement n'en put soustraire que douze.
Marseille demandait instamment des religieuses de la Visitation ; notre sainte, après avoir pris par correspondance tous les arrangements voulus, y envoya une petite colonie des Sœurs d'Annecy qui firent avec succès cette fondation. Quant à celle de Chambéry, désirée depuis longtemps, le prince Thomas de Savoie, voulant que la Mère de Chantai la fît en personne, lui écrivit pour lui en exprimer le désir, et lui dit qu'un de ses carrosses serait envoyé à Annecy et mis à sa disposition. Notre sainte lui répondit aussitôt en le suppliant de permettre qu'elle se rendît à Chambéry « aussi pauvrement qu'il convenait à des Filles d'humilité et de pauvreté ». Quelques jours avant départir, sainte Chantai apprend que le prince lui prépare une réception éclatante ; son humilité s'effraie, elle le supplie, elle le conjure de lui épargner cet honneur dont elle aurait tant à souffrir ; et le prince, touché de sa modestie et des motifs sur lesquels elle appuie son refus, se borne à faire exposer le Saint-Sacrement dans la chapelle du couvent où elle est attendue, disant :
— Voyez-vous, la bonne madame de Chantai sera si
contente de voir Notre-Seigneur qui l'attend déjà en sa maison, que cela la réjouira plus que tout ce que nous aurions pu faire. « En suite de quoi, dit l'évêque du « Puy, il voulut l'attendre à la porte de cette petite « chapelle, avec sa musique et quelque autre appareil ; « puis, l'ayant conduite devant l'autel, Ton fit la béné- « diction du Saint-Sacrement ; ainsi l'établissement « fut conclu, le jour de Saint-Antoine, mil-six-cent- « vingt-quatre, et honoré des bienfaits de ce prince « par plusieurs beaux ornements qu'il y donna. »
Pendant son séjour dans cette ville, notre sainte, ayant appris que son fils venait d'être blessé dans un duel, mandait à une supérieure de son Ordre :
— Ma vraie fille, votre cœur incomparable pour moi tient le mien au large pour vous dire ce qui me vient en vue. Je suis certes en compassion quand je pense à l'affliction de mon fils ; mais j'espère que Dieu lui rendra cette tribulation profitable, au moins pour l'éternité. Oh ! combien l'amitié de ce monde est ennemie de Dieu ! N'est-ce pas chose déplorable, de voir l'ami engager son ami en ces misérables duels ? il faut bien prier Dieu qu'il donne sa sainte lumière à toute cette jeune noblesse qui à la pointe de Vépèe va si imprudemment chercher l'enfer 1.
Sainte Chantai, après être restée quatre mois à Chambéry, où elle avait reçu plusieurs novices, nomma une supérieure, et revint a Annecy pour les fêtes de la Pentecôte. Elle y trouva les supérieures et an-
1 On a loué avec exagération, croyons-nous, le mot de madame de Sévigné à propos de la mort de ïureuac. Celui de sa sainte aïeule sur les duels ne vaut-il pas le canon chargé de toute éternité 1
ciennes religieuses qu'elle y avait convoquées en assemblée générale. «Les bonnes Mères, nous dit Henryce de Maupas, évêque du Puy, commencèrent à recher- « cher tout ce que leur saint fondateur avait dit et « fait, jusqu'aux moindres petites choses pour la perce fection de la congrégation, puis, le rédigeant par « écrit, en formèrent un corps dont elles composèrent « un livre qu'elles appellent le Coutumier, contenant « le directoire, cérémonial, formulaire et autres bons « et utiles avis pour la perfection religieuse. »
Ce travail terminé, l'assemblée pria la Mère de Chantai de lui donner ses avis sur ce qu'elle pensait devoir ajouter personnellement; elle s'y refusa et déclara n'avoir pas le droit de rien retrancher niderien ajouter aux volontés exprimées par le saint fondateur. L'assemblée insista, lui faisant observer que la fondatrice a les mêmes droits que le fondateur, et que ses Filles seraient heureuses de reconnaître dans leur Institut quelques coutumes établies par elle :
— Non, mes très-chères Filles, non, leur dit-elle, pas cela ; mais puisque vous me le permettez, je me tiendrai parmi vous comme la sœur aînée de la famille qui a communiqué plus que les autres avec le père. Je serai comme la servante de l'Institut, à laquelle il n'appartient de rien faire dans la maison, que ce qui est selon l'ordre et les intentions du maître.
Notre sainte, accompagnée de toutes les religieuses qui avaient tenu l'assemblée, porta le Coutumier sur le tombeau de saint François de Sales, et, toutes étant à genoux, la Mère de Chantai dit, à haute voix, au bienheureux fondateur, que s'il se trouvait dans ce manuscrit un seul mot qu'il n'eût pas écrit ou enseigné Ou qui fût contraire à ses intentions pour le bien et
la perfection de la Congrégation, elle le suppliait, au nom deNotre-Seigneur, de l'effacer lui-même. En ce moment, elle se trouva inondée d'une si douce consolation intérieure, qu'elle ne put douter de l'approbation du saint fondateur ; les Sœurs présentes, éprouvèrent la même consolation, et reconnurent également dans cette grâce la réponse la plus favorable. Sainte Chantai soumit ensuite le Coutumier à l'examen de Févêque de Genève qui l'approuva, et il fut accepté par toutes les maisons de l'Ordre, qui s'y sont toujours rigoureusement conformées.
Après la tenue de ce chapitre, notre sainte fit un voyage à Grenoble pour y régler quelques affaires clans l'intérêt du monastère de cette ville, et revint aussitôt après à celui d'Annecy. Là, elle reprit avec une ardeur infatigable le travail de collection des exhortations et entretiens spirituels de saint François de Sales ; elle pressait en même temps les informations pour le procès de sa canonisation, et correspondait dans ce but avec les princes de Savoie, avec toutes les supérieures de l'Ordre, et avec plusieurs prélats et religieux. Tout cela ne l'empêchait pas de faire une fondation à Evian, une autre 5 Rumilly, et d'y aller même en personne pour établir ses Filles, Dans le même temps elle correspondait avec les princes de Lorraine qui désiraient avoir un monastère de la Visitation à Pont-à-Mousson, et elle se disposait à céder à leurs instances en allant elle-même faire ce nouvel établissement; car ils lui exprimaient un si vif désir de la voir qu'elle croyait ne devoir pas se refuser à tant de sollicitations. Enfin, elle semblait justifier de plus en plus le mot de la comtesse de Saint-Paul, qui, après l'avoir entretenue durant quel-
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ques heures, à son premier voyage à Paris, disait : « Madame de Chantai est une grande sainte et un grand homme. »
A la mort du président Frémiot, l'archevêque de Bourges avait pris avec lui Bénigne de Chantai, et s'y était attaché avec une tendresse si paternelle qu'il restait à la cour aussi longtemps que lui afin de n'en être jamais séparé. Le moment venu de songer à l'avenir de l'héritier du nom de Chantai, le prélat, non content de chercher une alliance qui offrît à son neveu toutes les conditions désirables, avait voulu y trouver pour lui-même une garantie de bonheur dans l'assurance que le j eune ménage vivrait avec lui et ne le quitterait j amai s . Notre sainte ayant partagé le désir de son frère et approuvé le choix qu'il avait fait, Bénigne avait épousé Marie deCoulanges, et l'heureux prélat avait béni cette union, qui faisait la gloire des deux familles et leur donnait les plus douces espérances. Lebaron de Chantai, « un des seigneurs les plus accomplis de son temps, » nous dit la Mère de Chaugy, écrivait peu de temps après à sa sainte mère :
« J'admire la conduite de Dieu sur nous. Quand
vous seriez demeurée au monde selon nos souhaits, que vous auriez pris, pour nous avancer, tous les soins que votre amour maternel et votre nonpareille prudence auraient su vous faire inventer, vous n'auriez pu penser
à me loger mieux que je suis ; Dieu m'ayant donné en mon mariage tous les avantages souhaitables à ceux de ma condition, de mon âge et de mon humeur. »
Notre sainte écrivait à madame de Coulanges, quelques mois après la célébration de ce mariage :
« Madame et très-chère sœur,
« Votre lettre, pleine de douceur et de suavité de notre amour, me donne beaucoup de consolation. Béni soit notre bon Dieu, qui a fait notre sainte alliance! Or sus donc, ma très-chère sœur, je vous supplie, n'usons plus du nom de madame ; puisque Dieu nous donne des affections correspondantes à notre très-chère alliance, vivons, je vous supplie, en cette confiance et franchise. Certes, le respect m'avait ainsi retenue d'user de ce mot de sœur ; mais la simplicité sera plus convenable et plus agréable à notre amitié.
« J'accepte de tout mon cœur le parti que vous m'offrez, ma très-chère sœur; oui, je vous supplie, ayez soin de tout ce qui regarde le temporel de ce cher fils, et je me charge de prier continuellement pour le bonheur de notre très-honorable famille, afin qu'il plaise à Dieu de la faire prospérer en toutes sortes devrais biens. Il me tarde infiniment d'avoir des nouvelles de notre tant aimée et tant aimable fille. Croyez que mon esprit est attentif sur elle, et que je la porte toujours au milieu de mon cœur. Dieu lui donnera un heureux accouchement ! et à vous, ma très-bonne et très-honorée sœur, le comble de toute grâce céleste. En cette affection je demeure invariablement... »
Le premier enfant du baron de Chantai mourut en venant au monde.
Le 27 avril 1626, notre sainte partait pour la Lorraine. A son passage à Besançon, elle reçoit la visite d'une sainte fille, qui lui dit qu'elle a préparé un noyau pour une fondation dans cette ville, mais qu'il y aura de grands obstacles à surmonter. L'instant d'après, ce noyau de fondation se présente et fait invasion chez la Mère de Chantai, dont la gaieté se manifeste par un mouvement d'hilarité bien naturel dans la circonstance : ce noyau se composait de quatre-vingts filles.
— C'est une véritable armée ! dit notre aimable sainte. Ayez confiance en Dieu, mes chères Filles, mettez sous la protection de la sainte Vierge votre désir d'être entièrement à lui, et vous serez exaucées.
Elle leur donna sa bénédiction, qu'elles avaient demandée, et les ayant fait ranger autour d'une très-vaste salle, elle -parla à chacune en particulier, en désigna trente-six comme réellement appelées de Dieu, et leur promit de les recevoir lorsqu'elle établirait une maison à Besançon.
Cette ville possédait le Saint-Suaire, qui n'était jamais mis à découvert qu'en faveur des princes, hors les jours où on l'exposait à la vénération publique. Dès que l'arrivée de la Mère de Chantai fut connue, le chapitre s'empressa de découvrir pour elle la sainte relique, faveur dont elle conserva toujours la plus vive reconnaissance. Le prince et la princesse de Cantecroix n'ayant pu obtenir qu'elle allât loger chez eux, ses religieuses la supplièrent d'assister à la sainte messe dans leur chapelle ; la sainte fondatrice ne put le leur refuser, et, trouvant à la place qu'on lui avait destinée, de riches coussins de velours, elle s'en éloigna avec
empressement, répondant auxinstances de la princesse :
— Madame, ne me commandez point, s'il vous plaît, de me mettre là-dessus, j'y serais trop mal. Une religieuse atoujours son agenouilloir préparéen tout lieu; la terre est le carreau dont Notre-Seigneur se servit au jardin des Oliviers, et il n'en avait pas d'autre quand il passait la nuit en oraison.
Notre sainte ne demeura que trois jours à Besançon. Elle y était assiégée par tant de monde, venant lui demander des avis ou seulement sa bénédiction, qu'elle dit aux religieuses qui l'accompagnaient :
— Pour l'amour de Dieu, mes Sœurs, sortons d'ici I ce peuple se méprend et ne sait pas qui je suis.
La fondation de Pont-à-Mousson marcha vite et heureusement ; favorisée par les souverains, elle n'eut pas les pénibles commencements de tant d'autres et n'offrit que des consolations à la sainte fondatrice. Le duc de Lorraine, qui allait souvent visiter le monastère, appelait les religieuses de la Visitation ses chères sœurs :
— C'est à bon droit, leur dit-il un jour, que je vous dois appeler mes sœurs, car j'aime et vénère la Mère de Chantai comme ma mère ; c'est la sainte de notre siècle.
Partout, sainte Chantai retrouvait son cœur de mère. Pendant sonséjour àPont-à-Mousson,elleapprendque son fils est souffrant à Paris :
« Il me tarde infiniment d'avoir de vos nouvelles, mon très- cher enfant, lui écrit-elle aussitôt ; je ne puis m'empôcherd'en être en peine, à cause de l'incommodité qui vous travaille et que je ressens dans mon cœur; j'aurais moins de peine de la souffrir en mon corps, le désirant pour votre soulagement, si c'était le bonplai-
sir de Dieu. Croyez encore, très-cher fils, que Dieu ne vous envoie ces douleurs que pour le profit de votre âme ; portez-les le plus doucement et patiemment qu'il vous sera possible, afin que, par ce moyen, elles vous aident à gagner le ciel. Les travaux de cette vie passent bientôt, et la félicité de celle que nous attendons est éternelle. Aspirez bien souvent à cette bienheureuse patrie. Je vous en conjure, mon très-cher fils, uniquement aimé de mon âme, et tant quil vous sera possible, n'avalez point les eaux de la mer tempétueuse de ce monde, sur laquelle votre condition vous oblige de voguer ; mais buvez souvent les eaux salutaires de la divine grâce. Adressez-vous, en tous vos besoins, à la source de la miséricorde avec amour et une confiance toute filiale. Aimez Dieu souverainement, et craignez de déplaire à son immense bonté, qui seule peut vous rendre heureux en cette vie et en l'autre. Je la supplie de vous combler de ses plus riches grâces : c'est le souhait continuel de celle qui vous aime et vous chérit uniquement et parfaitement. »
La Mère de Chantai demeura quatre mois en Lorraine, et se disposait à reprendre la route d'Annecy, après avoir reçu plusieurs aspirantes et désigné la Mère Fauron pour supérieure, lorsqu'elle reçut les lettres les plus pressantes de l'archevêque de Bourges et du baron de Chantai, la conjurant de passer par Paris, où elle était généralement désirée ; ils lui faisaient faire la même prière par la Mère de Beaumont, supérieure du monastère de Paris. Entre la voix de la nature et celle de la grâce, notre sainte n'hésita pas un instant; trop détachée des affections humaines pour céder à "elles qui l'appelaient, elle répondit :
« Je n'y vois point de nécessité, et il ne peut y avoir d'utilité ; je suis si peu de chose, que je suis inutile partout. »
En revenant à Pont-à-Mousson, elle traversa la Bourgogne, s'arrêta au château d'Allonne, chez madame de Toulongeon, et y trouva la baronne de Chantai, sa belle-fille, accourue de Paris pour la voir. Les jeunes femmes la gardèrent quelques jours, et au moment de son départ :
— Chère bonne Mère, lui dirent-elles, en la couvrant des plus tendres caresses, vous allez traverser Autun, Monthelon en est si près, venez-y avec nous ! Les gens, les vassaux, tout ce bon peuple sera si heureux de vous revoir.
— Mes chères Filles, ce n'est d'aucune utilité, leur répondit notre sainte, et cela pourrait m'être nuisible, en me donnant une vaine complaisance et une distraction tout humaine ; ce serait une sorte de regard au monde, et je n'en veux plus avoir.
Mesdames de Toulongeon et de Chantai, réduites à admirer ce prodigieux détachement, acceptèrent la privation que Dieu leur imposait, et conduisirent notre sainte dans le carrosse de la jeune baronne, jusqu'à Autun, où elles se séparèrent de cette mère tant aimée.
La sainte fondatrice, pressée de rentrer dans son cher monastère, ne s'arrêta plus jusqu'à Annecy ; mais elle n'y rentra plus comme supérieure. Le Coutumier élait accepté, il était observé partout, et une de ses règles, nous l'avons dit, est que la supérieure, ayant exercé la charge pendant trois ans, peut être réélue pour trois ans encore ; mais qu'après ce second triennal, elle doit être déposée, l'élection doit en appeler une
autre. Or, la Mère de Chantai étant supérieure de la maison d'Annecy depuis la fondation, avait envoyé sa démission pendant son séjour en Lorraine, et venait prendre la dernière place dans la communauté, au grand regret de toute la maison. Elle voulait donner l'exemple de la plus parfaite observance ; elle devait être le modèle de toutes les vertus dans le cloître, comme elle l'avait été dans sa famille et dans le monde au degré le plus éminent. Mais si le Coutumier lui ordonnait de prendre la dernière place, il lui ordonnait aussi d'obéir à l'évêque et à sa supérieure, et il fallut bien que son humilité cédât à l'obéissance et lui fît accepter le rang qui lui était assigné : elle prit place immédiatement après la supérieure.
De retour à Annecy, la Mère de Chantai reprit avec un zèle infatigable la poursuite du procès pour la canonisation de saint François de Sales ; heureuse que la volonté divine, d'accord avec son plus cher désir, eût fait désigner dom Juste Guérin, religieux barnabite, pour procéder aux informations avec l'évêque de Genève et l'archevêque de Bourges. Ce dernier n'avait pu s'occuper encore de ce travail, n'étant pas remis d'une violente maladie à laquelle il dut de précieuses grâces ; il en rendit compte à sa sainte sœur, dans une lettre, dont la Mère de Chaugy nous a conservé un long fragment, que nous reproduisons ; il sera lu avec d'autant plus d'intérêt qu'il se rattache à la vie de notre sainte.
Bourges, octobre 1620.
Ma très-chère soeur,
« Vous êtes la première à qui j'écris depuis ma maladie, et c'est bien raisonnable, puisque, après Dieu et
Notre-Dame, je tiens de vous la vie et la santé, et par conséquent, il faut que je vous raconte mon aventure.
« Ma maladie était si furieuse et m'avait réduit si bas, que Ton me donna l'extrême-onction ; j'eus un assoupissement de vingt-quatre heures, que l'on crut être l'achèvement de ma vie. A force de remèdes violents, l'on me donna un peu de connaissance, et aussitôt j'entendis mes amis et le médecin qui dirent que, sans miracle, je ne verrais pas lever deux fois le soleil. Je ne leur répondis pas un mot ; mais je m'enfonçai dans mon lit et me mis à penser à ma conscience. Alors, il me semblait que Notre-Seigneur ne me regardait que parce que j'ai la grâce d'être votre frère, ma très-chère sœur, et qu'il me disait, en son courroux, que si je ne prenais pas garde à moi, je passerais par les mains de sa justice, de laquelle je pris une telle épouvante, que je croyais être perdu. Dans un déplaisir extrême de ma vie passée, je m'enhardis à prier Dieu de tout mon cœur, de prolonger mes jours, lui promettant d'employer ceuxqu'illuiplairaitme donner à son saint service. A l'instant je lis vœu d'aller à Notre- Dame de Lorette, et je spécifiai que j'irais moi-même, sans m'en faire dispenser ; d'aller, de Lorette, gagner le pardon à Rome et en visiter les saints lieux ; enfin, de dire tous les jours la messe, sans y jamais manquer, sinon par absolue impuissance et nécessité. Mes vœux étant ainsi faits, je fus trois heures sans me remuer, me tenant auprès de Notre-Seigneur, et lui jurant de mettre ordre à ma vie. Durant ce temps-là, sans que je m'en aperçusse, je fis une crise de sueur incomparable, et moi, que l'on ne pensait rien moins que d'aller enterrer, fus trouvé sans fièvre et sans incommodité.
Jugez par-là, ma très-chère sœur, combien me voilà redevable envers la divine Majesté et envers vous, pour l'amour de qui j'ai été regardé en miséricorde... »
Notre sainte, pénétrée de joie et de reconnaissance, après la lecture de cette lettre, demanda une communion d'actions de grâces à toutes les communautés de la Visitation. André Frémiot était un très-digne évêque aux yeux du monde, mais il partageait sa vie entre la cour et son diocèse, et sainte Chantai ne cessait de demander à Dieu les lumières dont ce cher frère avait besoin pour apprécier la vanité des grandeurs humaines et la solidité de celles qui sont éternelles. Heureuse du changement que la grâce venait d'opérer dans une âme si chère, elle répondit au prélat :
ç Mon très-cher seigneur,
« Puisque l'éternelle Bonté vous a donné le mouvement et la résolution de lui consacrer sans réserve toutes vos affections, toutes vos actions et vous-même, sans vouloir prétendre en tout cela aucun intérêt particulier, mais seulement la plus grande gloire de Dieu, demeurez ferme là-dedans, avec la plus filiale et constante confiance qu'il vous sera possible. Reposez-vous au soin et à l'amour de la divine Providence pour vous en tous vos besoins; regardez-la comme un enfant regarde sa mère, dont il est tendrement aimé ; car vous êtes humblement assuré que Dieu vous aime incomparablement davantage. C'est une chose inimaginable que l'amour de cette souveraine Bonté pour les âmes qui se donnent et se délaissent ainsi à sa merci, et qui n'ont plus d'autre désir que de faire ce qu'elles
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pensent lui être agréable, en lui laissant le soin de tout ce qui les concerne, pour en faire, au temps et en l'éternité, selon son bon plaisir.
« Tous les jours, à votre exercice du matin, ou à la find'icelui, confirmez vos résolutions et unissez votre volonté à celle de Dieu pour toutes les actions que vous ferez ce jour-là, et en tout ce qu'il lui plaira de \ous envoyer ; faites-le par telles ou semblables paroles : 0 très-sainte volonté de mon Dieu, qui m'avez environné de vos miséricordes, je vous en rends des grâces infinies ; je vous adore du profond de mon âme, et de toutes mes forces et affections ; j'unis dès maintenant et pour jamais ma volonté à la vôtre, en tout ce que je ferai et en tout ce qu'il vous plaira de m'envoyer aujourd'hui. Je consacre derechef à votre souveraine gloire, mon âme, mon esprit, mon corps, mes actions, pensées, paroles et tout mon être ; vous suppliant, de toute l'humilité de mon cœur d'accomplir ainsi vos éternels desseins, et sans permettre que j'y donne empêchement. Vos yeux, qui pénètrent les plus intimes replis de mon cœur, voient que tout mon désir est d'accomplir cette sainte volonté ; mais ils voient aussi mon impuissance ; c'est pourquoi, prosterné aux pieds de votre infinie miséricorde, je vous conjure, mon Sauveur, par la douceur et équité de cette même volonté vôtre, de m'octroyer la grâce de l'accomplir parfaitement, afin que je lui sois un holocauste agréable qui, sans fin, vous loue et bénisse avec la glorieuse Vierge et tous les Saints. Amen.
« Parmi les actions de la journée, tant spirituelles que temporelles, faites, mon cher seigneur, le plus souvent que vous pourrez, des réunions de votre volonté à celle de Dieu, par manière de confirmation
de celles que vous avez faites le matin ; soit par un simple regard en Dieu, soit par une courte parole prononcée doucement, la jetant dans le cœur de Dieu par manière d'acquiescement, comme serait : Oui, mon Père. Ou bien : 0 volonté sainte! vivez et régnez en moi. Ou telle autre que le Saint-Esprit vous suggérera. Vous pouvez aussi faire le signe de la croix sur votre cœur, ou baiser celle que vous portez, car tout cela signifiera que vous voulez souverainement la sainte volonté de Dieu, et ne prétendez que sa pure gloire en tout ce que vous faites.
« Quant à la volonté du bon plaisir de Dieu, que nous ne connaissons que par les événements lorsqu'ils nous arrivent, s'ils sont de quelque prospérité, il faut bénir Dieu et nous unir à cette divine volonté qui les envoie. Nous devons faire de même dans l'événement des choses pénibles au corps ou à l'esprit, nonobstant les répugnances de la nature, dont il ne faut tenir compte, pourvu que notre volonté acquiesce à celle de Dieu, et que nous lui disions : 0 mon Dieu ! je le veux, parce que tel est votre bon plaisir, Soit bien, soit mal qui vous arrive, ayez une parfaite confiance que Dieu convertira tout à votre mieux
« Enfin, mon très-cher seigneur, tâchez de faire
toutes vos actions tranquillement et doucement, et tenez votre esprit toujours joyeux, paisible et content. Ne soyez point en souci de votre perfection ni de votre âme, car Dieu a qui elle est, et à qui vous l'avez toute confiée, en aura soin et la comblera de toutes les grâces, consolations et bénédictions de son saint amour, selon qu'elles lui seront utiles en cette vie, et la fera jouir en l'autre de son éternelle félicité selon les souhaits de celle à qui votre âme est précieuse
comme la sienne propre. Priez pour elle, car elle ne prie point sans vous. »
André Frémiot, conformément à son vœu, partit pour Lorette et Rome. Sainte Chantai le chargea de presser la canonisation, et le prélat, après avoir fait toutes les démarches qu'elle désirait près la cour de Rome, lui mandait, en janvier 1627 :
« J'ai une consolation nompareille, ma très-chère sœur, de la commission que Sa Sainteté m'a donnée de travailler à la vie de notre grand et saint prélat. Sans doute, le ciel m'a préparé pour faire moins indignement cette enquête. Dieu me donne des goûts non communs de son saint amour, et des dégoûts tels pour les choses du monde, que les avoir ou ne les avoir pas m'est chose indifférente. Si Dieu voulait me donner encore une maladie semblable à celle que j'eus l'an passé, avec les mêmes lumières pour mon salut, je l'accepterais de bon cœur, je vous dis ma pensée comme à la sainte directrice de mon âme, et me réjouis extrêmement d'aller recevoir vos conseils de votre propre bouche. Or, sachez, ma très-chère sœur, que je ne veux point que notre cher Monseigneur de Belley (l'ancien), moi ni mes domestiques coûtent rien à votre communauté; et quand nous serons à la campagne, je fournirai encore six ou sept écus par jour pour la dépense commune de ceux qui seront requis pour travailler à notre bel ouvrage l. Ah ! que je me réjouis d'entendre tous les jours raconter les grâces et vertus du saint que le ciel nous a donné pour être le flambeau de nos jours et le modèle de notre vie !... »
1 Les informations pour le procès de la canonisation.
Le comte de Bouteville, duelliste effréné, venait de subir le dernier supplice: il avait eu la tête tranchée, le 21 juin 1627. Bénigne de Chantai, son ami le plus cher, déjà disgracié, l'année précédente, à cause de son intimité avec Henri de Talleyrand, prince de Chalais, que le cardinal de Richelieu avait fait décapiter, Bénigne de Chantai, ne sachant ce qui l'attendait cette fois, avait pris le parti de s'éloigner. Il s'était réfugié auprès du marquis de Toiras, son ami, gouverneur de l'île de Ré, et avait obtenu le commandement du premier escadron des gentilshommes volontaires; il voulait se distinguer dans la guerre contre les Anglais qui cherchaient à faire une descente sur nos côtes. La Mère de Chantai priait ardemment pour lui, et lui mandait:
« Vous voilà, mon flls, parmi les hasards de la guerre, à ce que ma fille, votre femme, m'a écrit ; cela me rend plus attentive pour vous devant Dieu, en tout temps et en tous lieux. Un moment de vie ne nous est point assuré ; mais, où sont les périls imminents, il y a encore moins d'assurance. C'est pourquoi je vous prie et vous conjure, mon très-cher fils, d'avoir un soin extraordinaire de votre âme, de la mettre en bon état, et telle que nous voudrions qu'elle fût à l'article de la mort. C'est un passage que tous les hommes
doivent faire ; l'important est de le faire en la grâce de Dieu. Pour cela, il faut tâcher de vivre en sa sainte crainte et en l'obéissance à ses commandements. Mon très- cher fils, je désire que ceci soit votre soin principal ; tout le reste n'est que fumée qui se dissipe devant nos yeux ; mais la grâce de Dieu nous rend heureux en ce monde et nous assure la félicité de la glorieuse immortalité. C'est là, mon cher fils, le vrai bien et la bonne fortune que je vous désire, et que je prie Dieu sans cesse de vous donner. Tels sont les souhaits de votre mère, qui vous chérit comme son propre cœur, et s'estimerait heureuse de mourir pour vous acquérir la grâce de vivre de manière à vous assurer le paradis. Je vous prie, écrivez à monseigneur votre oncle, le plus que vous pourrez. Dieu vous tienne sous sa sainte protection, mon très-cher fils ! »
Cependant, l'archevêque de Bourges et l'ancien évoque de Belley étaient depuis quelques mois à Annecy, recueillant, avec les autres commissaires nommés par la cour de Rome, les dépositions des témoins pour le procès de la canonisation. Ces dépositions se faisaient souvent au parloir de la Visitation.
Le jour de l'Assomption de cette même année, 1627, après la sainte messe, l'évoque de Genève fit appeler au parloir la Mère de Chantai. 11 s'y trouvait, en ce moment, plusieurs commissaires des informations, apportant "les dépositions de la veille, pour les lui communiquer. Dès que notre sainte paraît :
— Ma Mère, lui dit l'évoque, nous avons des nouvelles de la guerre; il s'est donné un rude choc en l'île de Ré ! Avant d'y aller, le baron de Chantai s'est confessé, il a entendu la sainte messe, il a communié...
— Et il est mort, Monseigneur, ajouta-t-elle1.
Le prélat fond en larmes, et ne peut répondre. La sainte tombe à genoux, ses larmes coulent abondamment, elle prend son crucifix, le contemple un instant, le baise avec amour et s'écrie :
« MonSeigneur et mon Dieu, souffrez que je parle pour donner un peu d'essor à ma douleur ! Eh ! que dirais-je, mon Dieu ! sinon vous rendre grâce de l'honneur que vous avez fait à cet unique fils de le prendre lorsqu'il combattait pour l'Eglise romaine? Mon Rédempteur, j'accepte vos coups avec toute la soumission de mon âme, et vous prie de recevoir cet enfant entre les bras de votre infinie miséricorde. 0 mon cher fils! que vous êtes heureux d'avoir scellé de votre sang la fidélité que vos aïeux ont toujours gardé à l'Église ! En cela, je m'estime vraiment favorisée, et rends grâces à Dieu d'avoir été votre mère. »
Elle séjourna ensuite vers la Mère de Châtel, et la pria de réciter avec elle le psaume Dj profundis , puis laissant couler ses larmes, elle dit à l'évêque de Genève :
— Monseigneur, il y a plus de dix-huit mois que je me sentais intérieurement sollicitée de demandera Dieu que sa bonté me fît la grâce que mon fils mourût à son service, et non dans ces duels malheureux où on l'engageait souvent.
En ce moment, l'archevêque de Bourges se présente
1 C'était le 22 juillet 1G27. Le baron de Chantai, après avoir soutenu le combat eu véritable héros, pendant six heures, après avoir reçu plusienrs blessures •'! avoir ou trois chevaux sous lui," fut emporté par un boulet de canon, au grand regret de l'armée qui n'avait cessé d'admirer sa brillante valeur dans cette terrible journée. Il était dans sa trente-deuxième année. Ses restes furent inhumés dans l'église de Saiut -.Martin, où ils sont encore.
au parloir, dans un état de désolation qui déchire tous les cœurs. A la me de sa sœur, sa douleur éclate plus vivement encore. Notre sainte veut lui adresser quelques paroles de consolation, malgré sa douleur personnelle et les larmes dont elle est inondée :
— Ma sœur, s'écrie le prélat, à travers ses sanglots, votre résignation m'effraie!... elle est digne de votre seule vertu... quant à moi,... je n'y saurais encore atteindre!
— Eh hien ! lui répond l'admirable sainte, je vais prier pour vous, pour lui, et aussi... pour moi-même!...
-Et elle se retira, alla se jeter aux pieds de Notre- Seigneur, donna un libre cours àses larmes, etreprit ensuite ses exercices ordinaires avec la plus parfaite liberté d'esprit. Elle écrivait peu de jours après, à monsieur de Goulanges :
« Monsieur mon très- cher frère,
L'on me dit, le jour de Notre-Dame, le trépas de notre très-saint fils, et qu'il s'était préparé chrétiennement a ce passage. Je bénis et adore le décret de mon Dieu, et m'y soumets de tout mon cœur, remerciant sa bonté de la miséricorde qu'il a faite à ce cher fils, qui m'était unique ; car, ayant été prévenu de la grâce de Dieu parla réception des sacrements, ainsi que l'on m'assure, nous avons, mon très-cher frère, un solide sujet de consolation. Prenons-la donc en cela, et en cette volonté divine, qui n'a pas voulu que nous ayons joui plus longtemps d'une vie qui nous était si chère. J'avais commencé cette lettre, quand j'ai recula vôtre. Je confesse ma faiblesse ; elle m'a attendrie, mais non divertie de l'invariable résolution que
Dieu m'a donnée, d'embrasser amoureusement tous les événements que sa douce Providence permettra d'arriver...
« L'espérance de vous voir tous, et ma pauvre trèschère fille avec notre petite l, me fait espérer une commune consolation, car je vous proteste, mon trèscher frère, que le trépas de mon bon fils ne dissout nullement notre alliance ; outre le petit et très-aimable bien qu'il nous en a laissé, je me sens plus que jamais étroitement conjointe et unie avec ma fille et avec vous, et toute votre honorable famille...
« Mon très-honoré seigneur, écrivait-elle à l'évêque de Langres, vous savez l'amour, peut-être trop grand, que j'avais pour cet unique fils qui m'était doublement cher ; je pense vous l'avoir dit autrefois. La main de Dieu l'a tiré à soi ; bénie soit-elle éternellement ! Je vous confesse avec simplicité, comme à mon très-cher Père, que ma douleur est grande, mais sans aucune secousse ni violence, grâce à Dieu. Je me trouve plus inclinée à remercier Notre-Seigneur de la miséricorde qu'il a faite à ce pauvre fils, de l'avoir prévenu de sa grâce par la réception des sacrements que je ne le suis à considérer et ressentir ma perte^ si perte se doit appeler ce que Dieu, nous ôtant, il l'a reçu en sa miséricorde, comme nous espérons. Enfin, la volonté de Dieu est là, et en tout et partout trèsaimable et adorable ; cela me suffit, je l'embrasse et m'y soumets de tout mon cœur... »
On voit, par les extraits de ces lettres, que le cœur de notre sainte était loin d'être insensible pour ses
1 Marie de Rabutin-Chanlal, depuis marquise de Sévigné<
enfants et pour sa famille ; mais elle était arrivée à un tel degré de détachement d'elle-même, et d'amour pour Dieu, qu'il lui suffisait de connaître la volonté divine pour l'accomplir ou l'accepter, et s'y soumettre avec empressement, môme au prix des plus grands sacrifices. La première lettre qu'elle écrivit à sa bellefille, après la mort du baron de Chantai, ne nous a pas été conservée ; mais la seconde est venue jusqu'à nous, et nous la trouvons si conforme à l'esprit de saint François de Sales, elle est si bien dans sa manière, que nous la reproduisons entièrement :
« Eh bien ! ma très-bonne et très-aimée fille, ne faut-il pas aimer, bénir et embrasser généreusement cette très-sainte et très-douce volonté de Dieu en tous les événements qu'elle ordonne? Oui, certes, ma trèschère petite, il le faut faire de bon cœur et amoureusement, et bien que la plaie soit grande et la douleur très-sensible, si la faut-il chérir pour la main qui la fait ; or, voilà l'exercice que je désire que votre chère âme pratique en son affliction. Votre bon mari était mortel comme sont tous les hommes I Eh ! Dieu ! ma fille, repensez aux hasards qu'il a tant de fois courus de perdre la vraie vie de l'éternité. Eh ! voilà que la douceur de notre bon Dieu lui a donné un trépas si chrétien, si glorieux, que nous avons tout sujet de nous confier qu'il a commencé une vie de gloire et de félicité interminables. Prenez cette solide consolation, ma très-chère fille, et espérez une réunion avec ce digne mari, qui rendra notre société avec lui exempte de toute crainte, et comblée d'une joie qui ne finira jamais. C'est le véritable bonheur que je vous souhaitai dès votre béni mariage, et n'en puis désirer d'autre.
« Conservez-vous, ma très-chère fille, pour élever en la crainte du Seigneur le cher gage qu'il nous a donné de ce saint mariage, et le tenez seulement comme un dépôt, sans y attacher par trop votre affection, afin que la divine Bonté en prenne un plus grand soin, et soit elle-même toutes choses à ce cher petit enfant. L'espérance que j'ai de vous voir, dès que je serai à Orléans, où je m'essaierai de vous obtenir l'entrée de notre maison, me soulage, sachant que cela vous sera à consolation. Cependant, je vous commande, ma très-chère fille, de soulager votre âme, et vous assure que je ne ressentis jamais une plus étroite liaison avec vous que maintenant ; car, sans l'intérêt de l'amour immortel que j'ai pour mon fils, je vous veux aimer avec tout l'amour que Dieu m'a donné pour lui et pour vous. Je supplie cette souveraine douceur d'être elle-même votre consolation; cherchez en Dieu- seul votre consolation, ma fille, et je vous assure que vous la trouverez, et que vous la recevrez abondamment.
« Votre plus humble mère et servante,
« Sœur JEANNE- FRANÇOISE FRÉMIOT,