‹ Sainte Jeanne-Françoise de ChantalChapitre 13 sur 24 · DE LA VISITATION-SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

DE LA VISITATION-SAINTE-MARIE

(( DIEU SOIT BÉNI !

On s'étonnera peut-être de la confiance de sainte Chantai dans le bonheur éternel de son fils, au moment de sa mort, d'après la vie mondaine de ce jeune gentilhomme et les fréquents duels dans lesquels, suivant l'énergique expression de sa sainte mère : « l'épée à la main, il allait imprudemment chercher

L'enfer>. Mais une lettre de notre sainte à une supérieure de son Ordre, explique cette confiance :

« Je vous remercie, ma très-chère Fille, lui dit-elle, des prières que vous avez fait faire pour mon fils. Il est vrai, j'ai ressenti cette mort, non toutefois comme mort, mais comme vie pour l'âme de cet enfant, Dieu m'ayant donné un sentiment très-tendre et une lumière fort claire de sa miséricorde envers cette âme. Hélas ! la moindre des appréhensions que j'avais de le voir mourir en la disgrâce de Dieu, parmi les duels où ses amis l'engageaient, me serrait plus le cœur que sa mort, qui a été très-bonne et très-chrétienne. Je confesse que cette mort m'a été sensible, mais la consolation que ce fils ait donné son sang pour la foi, a surpassé ma douleur.

Ces motifs de consolation étaient moins puissants sur l'archevêque de Bourges, dont la douleur absorbait toutes les facultés, au point qu'il ne pouvait plus s'occuper du travail des informations pour la canonisation de saint François de Sales. La Mère de Chantai souffrait de ces retards, et demandait a Dieu de faire le calme dans le sein de son frère; pour obtenir cette grâce, elle pria la Mère de Châtel, sa supérieure, d'offrir avec elle trois communions à la Très-Sainte Trinité. Après la troisième, elle dit a la supérieure, auprès de qui elle était placée :

— Disons chacune un Laudate, ma Mère, Dieu nous a exaucées.

Le soir, la Mère de Châtel voulut savoir de notre sainte comment elle avait connu que Dieu leur avait

accordé la grâce demandée; la Mère de Chantai lui répondit en toute simplicité :

— Au commencement de la messe pendant que je demandais à Dieu, pour Monseigneur de Bourges, une entière conformité de volonté à la sienne très-sainte, mon âme fut puissamment attirée en cette divine volonté que je vis être Dieu même, et on me demanda intérieurement, si j'étais prête à souffrir pour mon frère : je répondis que j'étais disposée à faire la volonté de Dieu, Je connus alors, en cette sainte volonté que Monseigneur de Bourges avait trop aimé mon fils selon le monde, et, qu'en punition de ce grand amour naturel pour ses qualités mondaines, Dieu permettait en lui la pénible souffrance de sa perte, comme il permettait que les motifs de résignation qu'on lui montrait, et qu'il voyait lui-même, ne pussent le soulager. Je me livrai derechef à la divine volonté, protestant à Notre-Seigneur que, si c'était sa sainte ordonnance et son bon plaisir, de bon cœur je me dépouillerais de la tranquillité et résignation que je devais à sa bonté, s'il les voulait donner à ce cher frère qui disait la messe. Je demeurai dans ce sentiment-là, jusqu'après la sainte communion, où il me fut dit intérieurement : « Je vous ôte et lui donne. » Dès lors, je sentis ma petite résignation se départir de moi, quant au sentiment, et entrer en la partie inférieure de mon âme toutes les tendresses et autres mouvements de douleur et de souvenir que j'avais vus en Monseigneur de Bourges ; ce qui me fit beaucoup souffrir, sentant en mon âme une perpétuelle détresse de cœur et occupation de ce cher fils. Mais je fus bien consolée, lorsqu'après la messe, allant trouver le bon Monseigneur de Bourges, il s'écria en me voyant :

a Enfin, ma très-chère sœur, j'ai remis ma volonté entre les mains de Dieu, et, sur la fin de la messe, je me suis trouvé tout guéri de l'extrême inquiétude où j'étais pour la perte de notre cher défunt. » Il ajouta plusieurs autres paroles de résignation, dont je bénis Dieu avec un grand sentiment de reconnaissance en sa divine bonté.

Dès ce même jour, André Frémiot avait repris, en toute liberté d'esprit, son travail d'information ; quant à sa sainte sœur, elle souffrait toutes les tortures du cœur maternel qui pleure la perte la plus cruelle, celle de ses enfants ; mais elle évitait de parler de sa douleur, et l'offrait en silence à la volonté divine, à laquelle elle s'était abandonnée tout entière et sans réserve.

Cependant les informations étaient achevées, les commissaires étaient partis, et l'évêque de Genève, jugeant le moment favorable, ordonna à la Mère de Chantai d'aller fonder une nouvelle maison à Crémieux et, de là, faire la visite de plusieurs monastères. La Mère de Chantai obéit. Le jour de son départ, au moment où elle allait monter en carrosse, un jeune homme, entrant dans la cour du monastère, la reconnaît, vient à elle, fléchit le genou et lui demande sa bénédiction. Notre sainte le bénit, pose affectueusement sa main sur la tête inclinée du jeune homme, et celui-ci se relève tout étonné, tout joyeux :

— J'étais venu, dit-il, chercher la santé au tombeau du saint, et je l'ai trouvée sous la main de la sainte !

C'était le fils de madame de Granieux, intime amie de la Mère de Chantai. Depuis plusieurs années il souffrait d'un mal violent dans la tête, et la science ne pouvant lui apporter de soulagement, il venait en pèlerinage, de Grenoble à Annecy, pour demander à saint François de Sales une guérison, que la seule pression de la main de sainte Chantai venait d'opérer instantanément.

Arrivée à Crémieux, notre sainte est réveillée brusquement au milieu de la première nuit ; c'est une de ses religieuses qui vient d'entrer dans sa chambre, en s'écriant :

— Ma Mère, madame de Mépieu vous fait dire que sa maison est en feu ; elle vous prie de faire un vœu, celui que vous voudrez et croirez être le plus agréable à Dieu ; elle promet de l'accomplir si le feu s'éteint.

La Mère de Chantai se lève en hâte, se met à genoux, et l'incendie est subitement arrêté ; la paille même cesse de brûler tout à coup ; on la trouve noircie par un bout, intacte de l'autre. Tout le monde crie miracle! Sainte Chantai simplifie la chose :

— C'est notre bienheureux Père, dit-elle, qui a éteint l'incendie, car j'ai promis que madame de Mépieu enverrait à son tombeau une maison d'argent.

Madame de Mépieu fit exécuter une maison d'argent et l'envoya au tombeau de saint François de Sales.

En quittant Crémieux, où la nouvelle fondation donnait les plus belles espérances, notre sainte se rendit à Orléans, à la grande joie de ses Filles, qui la supplièrent d'accepter la charge de supérieure, le moment

de l'élection étant venu et tous les vœux étant pour elle; la Mère de Chantai s'y refusa. Sa présence était nécessaire à Paris, où un second monastère se fondait, elle ne pouvait donner trois années à Orléans ; mais, sur les instances réitérées de la communauté, elle consentit à en exercer le gouvernement pendant son séjour dans le monastère. On raconte qu'une des Sœurs, malade depuis longtemps, sans espoir de guérison, recouvra subitement la santé par l'effet de ses prières.

Peu de jours après, madame de Chantai arrivait à Paris, où l'attendaient les commissaires qui y faisaient les informations, comme dans tous les lieux où saint François de Sales était connu. Là elle eut à recueillir le souvenir de toutes ses Filles et à les mettre en ordre, en même temps qu'elle traitait des intérêts des deux monastères de Paris, le premier dans la rue Samt- Antoine, le second rue Saint-Jacques. Elle reçut plusieurs novices à la profession, donna l'habit à plusieurs postulantes, et reprit la route d'Orléans, ayant quelques affaires à terminer pour la communauté de cette ville. Cette fois encore, pour la satisfaction de ses chères Filles, elle se vit obligée d'accepter la place et les fonctions de la supérieure. Un jour, pendant la récréation, elle entend les Sœurs s'entretenir de leur désir d'être placées le plus haut possible dans le ciel :

— Mes chères Filles, leur dit-elle, voici un moyen de me montrer où et comment vous prétendez être : que chacune de vous se mette sur les marches de cet escalier comme elle veut être en l'escalier céleste ; allez !

Au même instant, toutes les Sœurs, comme une volée de colombes, se hâtent de monter et s'emparent de toutes lesmarcheslesplus élevées, avec une rapidité qui

laisse tout naturellement le bas de l'escalier aux plus âgées, moins agiles que les plus jeunes. Lorsqu'elles furent toutes placées, la Mère de Chantai, voyant une place libre sur la dernière marche, s'assied dessus et leur dit :

— Et moi, mes Filles, je m'estimerai fort heureuse si Dieu veut me faire miséricorde jusqu'à m'octroyer ainsi une place aux pieds de toutes les Filles de la Visitation.

Après avoir tout réglé à Orléans, la sainte fondatrice parcourut plusieurs provinces pour en visiterles maisons de son Ordre ; mais la peste exerçant ses ravages en France, en cette année 1628, l'évêque de Genève avait défendu à notre sainte d'entrer dans les villes attaquées par le fléau ; ce motif l'empêcha de compléter le nombre des visites projetées.

En traversant la Bourgogne, elle s'arrête au château d'Allonne, chez sa fille de Toulongeon, avec qui elle avait quelques affaires de famille à traiter. Elle apprend que la peste est à Autun, dont elle n'est éloignée que d'une demi-lieue; et elle écrit à ses chères Sœurs pour leur témoigner son regret d'être si près d'elles sans pouvoir aller les embrasser et leur donner quelques avis spirituels. La Mère de Ghastellux, supérieure du monastère d'Autun, obtient de l'évêque la permission d'aller voir la sainte fondatrice en pleine campagne, et lui donne rendez-vous près de la ville, le jour de son départ d'Allonne. La Mère de Chantai part dans le carrosse de la comtesse de Toulongeon qui accompagnait sa mère. Arrivée près d'Autun, notre sainte aperçoit la Mère de Chastellux l'attendant au bord d'un champ ; le carrosse s'arrête, la sainte descend, fait le signe de la croix, prie un instant et dit à la supérieure d'Autun :

— Assemblons-nous, au nom de Dieu ! il sera

au milieu de nous et nous défendra contre le mal. Et courant à sa chère sœur, elle l'embrasse, la prend par la main et la fait monter dans le carrosse. Madame de Toulongeon avait avec elle sa petite Gabrielle *, âgée de six ans seulement ; elle ne témoigna nulle crainte à sa mère, mais elle dit à la religieuse qui l'accompagnait :

— Véritablement, si je n'étais assurée, en mon âme, que ma mère est une sainte, je transirais d'appréhension !

La sainte fondatrice, bien sûre de la protection divine, emmena ainsi la supérieure d'Autun chez la baronne de Roussillon, propre sœur de la Mère de Chastellux. En les voyant arriver, pour passer la nuit chez elle, madame de Roussillon se met à genoux devant notre sainte et lui dit :

— Madame, si votre sainteté ne me mettait hors de crainte, je tremblerais et laisserais le château à ma sœur ; mais j'ai confiance qu'aucun mal n'arrivera à qui que ce soit ; accordez-moi seulement le bien de votre bénédiction sur moi et sur ma maison !

L'humble sainte, voulant calmer les frayeurs bien naturelles qu'inspirait la cruelle épidémie, bénit la baronne, le château et tous ceux qui l'habitaient, en leur donnant l'assurance que Dieu écarterait le terrible fléau, et chacun se sentit parfaitement rassuré. Le lendemain, elle se sépara de ses amies, promit à la Mère de Chastellux que la peste s'arrêterait à la porte de son monastère et n'y entrerait pas 2, et elle partit pour

1 Qui, dans la suite, épousa le célèbre comte de Bussy- Rabutin.

2 Les maisons voisines furent toutes atteintes par la contagion, mais le couvent de la Visitation fut respecté.

Dijon, toujours accompagnée de sa fille et de sa petitefille de Toulongeon.

L'archevêque de Bourges s'était rendu, pour la voir, dans cette ville où elle était si chèrement aimée et où elle demeura trois semaines. De là, elle se rendit à Châlons, dont l'évêque était Jacques de Neuchèze, fils de Marguerite, baronne des Francs. La Mère de Chantai, sur les instances du prélat, était descendue à l'évêché, où tout le clergé et toute la société de la ville vinrent la voir avec empressement. Les Bénédictines, les Carmélites, les Ursulines sollicitèrent l'honneur de sa visite, et l'évêque, heureux et fier d'une telle parente, leur accorda cette faveur. Le même jour, elle visita ces trois communautés ; le soir, en ôtant son voile pour le plier jusqu'au lendemain, elle s'aperçut qu'on en avait enlevé une assez grande partie ; sa compagne lui avoua que ce larcin avait été commis par les Ursulines et par quelques personnes de la ville. La confusion de la sainte était à son comble. Le Lendemain, elle va trouver l'évêque après la sainte messe :

— Mon très-cher seigneur, lui dit-elle, je vous demande congé, laissez-moi partir ! Les habitants de Châlons témoignent l'estime qu'ils font de moi en telle manière que je ne la puis supporter....

— Ma bonne tante, lui répondit le prélat en souriant, plus vous trouvez qu'ils font mal, plus je trouve qu'ils font bien. En ma qualité d'évêque de Châlons, vous êtes sous mon obéissance, je ne vous donnerai congé que dans quelques jours ; en attendant, vous recevrez encore ceux qui vous viendront voir.

Il fallait obéir ; la sainte se soumit, reçut toutes les personnes qui désiraient la connaître, mit tous ses soins à surveiller les mouvements de chacun, mais

ne put conserver intacts ni son voile ni sa robe * Enfin, elle quitta Châlons et accepta sur sa route l'hospitalité que lui offrait la comtesse de Saint-Trivier, son amie, chez qui elle eut le bonheur de réconcilier deux gentilshommes prêts à se battre en duel.

Après avoir donné quelques j ours à une communauté nouvellement établie à Bourg, elle alla visiter celle de Crémieux, et la comtesse de Disimieux, malade d'hydropysie depuis plusieurs années, étant venue la voir au parloir, s'en retourna parfaitement guérie par l'effet de sa bénédiction.

La Mère de Chantai était de retour à Annecy le 31 octobre, espérant vivre désormais en pauvre et simple Sœur de la Visitation ; mais le triennal de la Mère de Châtel finissait, et il n'y eut qu'une voix pour élire de nouveau la bien-aimée fondatrice. La sainte dut obéir et accepter la charge. A peine elle était entrée en fonction, que le fléau qui venait de désoler la France, l'année précédente, se déclara en Savoie. La ville d'Annecy ne fut point épargnée, mais, grâce aux prières de la supérieure, le monastère de la Visitation ne fut pas atteint, bien que le digne évoque y vînt chaque jour, après avoir assisté les pestiférés avec le plus admirable dévouement. Tous les princes de la maison de Savoie écrivirent les lettres les plus pressantes à notre sainte, pour l'engager à sortir du mauvais air et à venir auprès d'eux, où la peste n'avait pas pénétré. La Mère de Chantai les remercia et refusa de se séparer de ses Filles au moment du danger. Les princes devaient s'attendre à cette noble réponse ; elle fut la môme à chaque sollicitation nouvelle : la Mère de Chantai était inébranlable dans son héroïque vertu, en toute circonstance et malgré tous les sacrifices.

On ne lira pas sans intérêt le détail des précautions prises dans sa maison pour éviter l'atteinte du fléau, précautions qui étaient dans les idées et les usages du temps, et qui, par là même, ont un intérêt de plus ; nous les trouvons dans une lettre de notre sainte à une supérieure de la Visitation, nous en citerons quelques fragments :

« La première maison où le mal commença fut

celle du maître charpentier, qui travaillait céans avec ses serviteurs; on leur apportait à manger de chez nous, la Sœur portière le leur portait et le maniait ; les autres Sœurs allaient parmi eux pour la charpenterie nécessaire à l'Église jusqu'au jour où, le maître ne revenant pas, on sut qu'il était attaqué et enfermé ainsi que ses ouvriers... Toutes les personnes de qualité, les magistrats et bourgeois se retirèrent aux champs, de sorte que la ville resta privée de tout secours, hormis celui que Dieu lui donna par l'entremise de Monseigneur de Genève et des syndics. Quand nous vîmes que le mal s'échauffait, nous fîmes prier les ecclésiastiques qui venaient dire la messe céans de s'en abstenir, et par l'avis de Monseigneur, l'on fit placer un autel auprès de la grande porte de l'église, où les seuls ecclésiastiques de la maison disaient la messe ; le peuple l'entendait de la rue ; de sorle que ce digne prélat était le seul qui la dît au maître autel. Nous fermâmes notre parloir à toutes sortes de personnes, excepté à lui et à ceux de sa maison, la plus exposée de la ville et celle dont la communication nous exposait à un plus grand péril ; car il administrait les sacrements avec ses prêtres, et toute sa famille était employée à distribuer des aumônes

que sa maison et la nôtre faisaient aux pestiférés... « Pour le reste de l'extérieur, nous fîmes quantité de provisions de farines et de bois pour chauffer le four, et prîmes au-dedans une Sœur tourière pour faire le pain et les lessives ; les deux autres furent laissées à Nouvelle, grange que nous avons à un quart de lieue de la ville, d'où elles nous apportaient ce qu'elles pouvaient sur le lac ; de sorte que nous ne faisions prendre chose quelconque dans la ville. Dans la crainte que nos chats, qui sortaient, ne nous apportassent le mal, nous les fîmes tuer. Comme les gens de Monseigneur l'évêque venaient souvent céans, nous fûmes contraintes de laisser une bonne et vertueuse prétendante dehors, au tour, pour leur ouvrir la porte ; mais elle y mourut, sans néanmoins aucune apparence de peste. L'on fît venir une femme de la ville pour la servir, et nous la laissâmes faire ensuite sa quarantaine dans les parloirs. Dans le commencement, nous fîmes serrer les ornements de la sacristie dans une chambre bien cachetée, avec tous les meubles et habits dont on n'avait pas nécessité présente, et donnant dehors ceux qui étaient nécessaires pour dire la sainte messe, nous ne les retirions point, notre clerc les serrait ; nous ne prenions que les burettes, et avec du papier ou des feuilles sèches, pour les jeter dans l'eau avant d'y toucher. On faisait de môme pour tout ce qui venait du dehors, et on le parfumait. Quand c'étaient des ustensiles comme ce qu'on rapportait de chez monsieur Michel Favre ', qui a toujours son vivre de céans, on le mettait dans l'eau, et on ne touchait le tout qu'avec du papier. On avait

1 Aumônier du monastère.

donné ordre aux Sœurs qu'aussitôt que Tune d'elles se trouverait malade, elle en avertît et se retirât dans une chambre destinée à cela, et hors du commerce des Sœurs. Plusieurs ont eu des glandes ou des enflures qui faisaient craindre que ce fût la peste ; en ce cas, elles se retiraient dans cette chambre et on leur donnait deux Sœurs pour les soigner. Celles-ci, après avoir reçu la bénédiction de la supérieure, partaient gaiement pour s'aller enfermer avec les malades ; la porte de la chambre restait fermée, la fenêtre ouverte, et on brûlait de gros parfums. Quand une Sœur emportait quelque chose de cette chambre, deux autres allaient, l'une devant,Jl'autre derrière, et, éloignées, portant du parfum ; toutes les portes devant lesquelles elles passaient étaient fermées. Incontinent aussi on parfumait tout le monastère et toutes les Sœurs, et on leur faisait prendre un préservatif. Bien que deux ou trois*fois nous ayons cru que le mal était dans la maison, nos Sœurs n'en ont jamais témoigné de l'étonnement, toutes se tenaient joyeusement prêtes au départ ; car nous étions résolues de ne point exposer notre bon et vertueux confesseur. Si quelqu'une avait eu besoin de se confesser, il l'eût ouïe, mais de loin; et pour la communier, il eût mis le Très-Saint Sacrement entre deux petites tranches de pain, puis l'eût posé sur le lieu préparé pour cela, et où celle qui servait les malades le fût venue prendre avec le plus de révérence possible. C'est ainsi qu'en ce pays on confère ce sacrement aux pestiférés. Nous nous étions pourvues des remèdes requis et de la manière de les appliquer ; car de médecin ou de chirurgien, il n'en fallait point attendre ici, ni penser de faire entrer personne pour faire la fosse en cas de mort ; nos Sœurs

APPUYÉE SUR DIEU SîW

l'eussent faite en un lieu fort reculé, dans le jardin que nous avons hors de la ville, mais qui, néanmoins, est dans notre enclos

« Nous avons été en grand péril pour l'eau,

n'ayant que celle d'un beau canal courant qui sort du lac, au bord duquel est situé l'hôpital des pestiférés, et on avait mis tout du long les cabanes de ceux qui faisaient quarantaine, dont plusieurs mouraient tout près du monastère ; en sorte que loufc se nettoyait et purgeait en cette môme eau, ce qui nous obligeait à en faire prendre avant l'aube, la quantité nécessaire pour la journée. Après la messe, nous prenions un préservatif Pendant les grandes chaleurs, la communauté se partageait pour chanter les offices : une partie au chœur, l'autre au chapitre ; on ne s'assemblait que pour la messe. Aux récréations et assemblées, il y avait ordonnance de se tenir un peu éloignées l'un de l'autre, et de môme en se parlant. Nous ne prenions d'eau bénitequedansnos cellules, où celles qui font la visite n'entraient point. L'on ne changeait point les serviettes au réfectoire, et chacune serrait dedans le reste de son pain. Matin et soir on parfumait le chœur et les cellules et tout le monastère; on ne baisait plus la terre ni la main de la supérieure. Tous les jours nous faisiohsdes prières extraordinaires, souvent des neuvaines et des processions, pieds nus et la corde au cou ; puis une forle discipline d'un Miserere....

« Outre cela, la communauté a jeûné deux fois,

c'est-à-dire trois Sœurs chaque jour, à tour de rôle, et on a fait le tour deux fois. Celles qui jeûnaient faisaient la sainte communion, des pénitences au réfectoire, la discipline et une demi-heure d'oraison extra-

oriliïïaire »

Au milieu de toutes ces préoccupations, et pour ses Filles et pour les pauvres de la ville, la Mère de Chantai apprit que le comte Antoine de Toulongeon, son gendre, venait d'être nommé gouverneur de la forteresse de Pignerol. Elle trembla pour la simplicité et les modestes habitudes qu'elle avait données à sa chère Françoise, et lui écrivit aussitôt :

« J'apprends, ma chère fille, que Dieu verse à pleines mains les prospérités chez vous. Je veux croire que vous reconnaissez ces grâces comme venant de Dieu qui vous les envoie, non pour paraître ni pour les employer à la vanité l, mais pour vous avancer, par reconnaissance, dans l'humilité et l'amoureuse crainte de Celui qui donne et qui ôte quand il lui plaît. Dites-moi, ma chère fille, maisdites-le moi avec toute franchise et vérité, où en êtes-vous sur ce pointlà? car je crains toujours un peu que l'abondance des biens et des dignités ne vous offusquent de leur fumée

1 Madame de Toulongeon était assez portée à la prodigalité, d'après une lettre de sainte Chantai à une de ses amies, "et où nous trouvons les lignes suivantes:

« Dieu lasse la grâce à votre tils de persévérer et d'arracher « la vanité du cœur de vos hlles. La mienne est assez portée à « Texcès des dépeuses, et il était hien nécessaire qu'elle eût un « bon et sage mari comme le sien. Quand je la verrai, je ni'ef- « forcerai de la réduire sur ce point. Dieu aidant. Je la recom- « mande bien à vos prières. »

Cette opinion de sainte Chantai est opposée à celle de madame de Sévigné, qui nous inspire moins de confiance en raison de la question personnelle qui pouvait égarer son jugement. Madame de Sévigné se plaint, dans une de ses lettres au comte de Bussy, de l'avarice de sa tante de Toulongeon, qui lui avait refusé un arrangement par lequel madame de Sévigné aurait pu payer les dettes de sou fils et lui actieter une charge, mais par lequel aussi madame de Toulongeon s'exposait à perdre tout ce qu'elle aurait avancé ; or, une mère de famille calcule avant tout l'intérêt de ses enfants, lorsqu'il s'agit de sommes aussi importantes.

et ne viennent même à vous étouffer si vous n'êtes sur vos gardes et attentive à leur inconstance, comme a l'incertitude de notre départ de cette vie. Pensez souvent à ce passage, ma très-chère fille, et à la bienheureuse éternité de ceux qui auront fait plus d'état de la véritable félicité que des faux plaisirs de cette vie. Ayez soin d'imprimer ces vérités dans le cœur de votre fille, c'est le meilleur et le plus solide héritage que vous puissiez lui acquérir et lui laisser. Faites-lui craindre, sur toutes choses, d'offenser Dieu, et faiteslui estimer le bonheur de vivre en son saint amour. Vous savez, ma fille, que dès votre plus tendre jeunesse je me suis essayée de graver dans votre cœur cet amour de Dieu, et que je vous ai toujours recommandé, depuis, d'obéir à ses volontés, et surtout en aimant, honorant et respectant Monsieur votre mari qui mérite tant tout cela. Pour l'amour de Dieu, ma chère fille, et pour l'amour de moi, je vous en conjure, que les biens et les honneurs ne vous jettent point dans un air de mépris pour personne ! La plus solide richesse est l'amitié de tout le monde. Recevez ces avis de votre chère mère qui vous aime et qui veut que vous soyez toute parfaite dans votre condition. »

L'archevêque de Bourges, l'évêque de Belley et Georges Namus, commissaire apostolique, s'étaient réunis à l'église de la Visitation, le 4 août 1632 pour procéder à l'ouverture du tombeau de saint François

de Sales, en présence du prince Thomas de Savoie, de la princesse sa femme et de plusieurs grands personnages. Le corps fut trouvé parfaitement conservé, bien qu'il fût enterré depuis dix ans, et on le transporta dans la sacristie, afin que la communauté eût le bonheur de s'en approcher, de le contempler et de le vénérer. Ce ne fut que le soir, de neuf à dix heures, que tous les procès-verbaux et attestations des commissaires, des autorités et des témoins étant finis, et tout le monde s'étant retiré, la sainte fondatrice put venir enfin s'agenouiller auprès de la sainte dépouille du vénéré fondateur. Toutes les religieuses l'avaient suivie, toutes voulaient voir leur père, toutes voulaient s'approcher du cercueil, et, dans ce mouvement, plus d'une fois, la Mère de Chantai fut heurtée involontairement, mais son recueillement tenait de l'extase. Elle ne vit pjas ses Filles, elle ne les entendit pas, elle ne se douta pas de leur mouvement autour d'elle.

Les commissaires avaient expressément défendu qu'on touchât au saint corps, ni à rien de ce qui l'entourait. La Mère de Chantai attend au lendemain pour demander la permission de voiler d'un taffetas bianc le visage du saint évêque, et témoigne humblement le désir de lui baiser la main, ce qui lui est accordé ; puis, baissant la tête, elle conjure un des commissaires de vouloir bien poser dessus la main vénérée qu'il lui à été permis de baiser. On acquiesce encore à ce désir: les commissaires et toutes les personnes présentes voient cette main s'allonger d'elle-même, s'appuyer sur la tête de sainte Chantai et la presser fortement 1 .

1 On conserve dans le monastère d'Annecy le voile que sainte Chantai portait en ce moment.

La conservation du corps de saint François de Sales était reconnue, il venait d'opérer publiquement un miracle en faveur de la sainte fondatrice, et les commissaires allaient retourner à Rome pour presser la béatification; le cœur de notre sainte, on le comprend, surabondait d'une sainte joie. Elle écrivit à toutes les supérieures de l'Ordre pour les engager à contribuer de tout leur pouvoir aux frais immenses nécessités pour ce procès, et toutes s'empressèrent de lui envoyer tout ce qu'elles purent obtenir des amis de leurs maisons ou de leurs propres ressources.

Cependant, l'aumônier de saint François de Sales, Micbel Favre, confesseur de la communauté d'Annecy, et que la Mère de Chantai affectionnait particulièrement, tombe dangereusement malade. Notre sainte, en apprenant cette nouvelle, se met en prières, et bientôt après elle dit à son assistante :

— Voici un nouveau dépouillement pour mon cœur ! Ce bon monsieur Micbel s'en va au repos éternel, vers son cher maître. Je n'avais guère de plus douce consolation en ce monde, que celle que je recevais en conférant avec ce très-bon Fils de notre bienheureux Père, trouvant en lui beaucoup de vestiges de l'esprit et de la solide dévotion de notre saint fondateur ; mais Dieu veut qu'il meure, il ne faut pas vouloir qu'il vive.

Il mourut en effet peu de jours après, et on raconte que quelques instants avant de quitter la terre, il dit à ceux qui l'entouraient :

« Ceux qui sont sur leur lit de mort, sont sur la chaire de vérité. Mon sentiment très-véritable est que notre digne Mère de Chantai est une des plus grandes servantes de Dieu, que je crois être maintenant sur

la terre. Il y a vingt-trois ans que j'admire en elle une conscience plus pure et plus claire que le cristal. J'avais toujours désiré en écrire quelque chose, mais j'ai été retenu par mon indignité, et pour avoir ouï dire souvent à notre bienheureux Père, qu'il n'était pas digne de parler de cette sainte femme. »

C'était le 4 mars 1633, que Dieu enlevait cette sainte affection à la Mère de Chantai ; dans le courant du mois de juillet de la même année, elle recevait une lettre de son frère, alors à Paris, qui lui témoignait la plus vive inquiétude pour la baronne de Chantai dangereusement malade près de lui, car elle ne le quittait pas. Notre sainte répondit aussitôt à son frère :

Page 1