‹ Sainte Jeanne-Françoise de ChantalChapitre 6 sur 24 · E VEUVE, \H · texte numérisé non relu

E VEUVE, \H

« et d'obéissance à monseigneur l'évoque de Genève, sauf l'autorité de tous légitimes supérieurs. Suppliant u très-humblement votre immense bonté et clémence, « par le précieux sang de Jésus-Christ, qu'il vous plaise '< recevoir cet holocauste en odeur de suavité, et, ce comme il vous a plu me donner la grâce pour le dé- « sirer et offrir, il vous plaise aussi me la donner « abondante pour l'accomplir. .4 men. Écrit à Notre- « Dame-de-l'Étang, ce 2 septembre 1604. »

Jeanne supplia la trés-sainleVierge d'être la gardienne de ses vœux qu'elle envoya ensuite à son nouveau directeur. Le P. de Villars continuait à la confesser pendant son séjour à Dijon ; pénitent lui-même de saint François de Sales, il ne pouvait que maintenir, dans une âme si longtemps agitée, la paix qu'elle venait de trouver enfin, en passant par la porte de Saint-Claude. L'évoque de Genève avait donné à Jeanne plusieurs avis importants qu'elle s'était empressée d'écrire afin de n'en rien perdre; mais bientôt elle désira qu'il lui traçât un plan de conduite pour le règlement de ses journées et pour les diverses circonstances dans lesquelles elle pouvait se trouver. Saint François de Sales, en lui envoyant ce qu'elle demandait, ajoutait :

« Il faut tout faire par amour et rien par force : il faut plus aimer l'obéissance que craindre la désobéissance. Je vous laisse la liberté d'esprit, et veux que s'il vous advient quelque occasion juste et charitable de laisser vos exercices, ce vous soit une espèce d'obéissance, et que ce manquement soit suppléé par l'amour. Souvenpz-vous du jour du glorieux saint Louis, jour auquel, a Saint Claude, vous ôtâtes de nouveau la couronne à voire cœur, pour la mettre aux pieds du roi Jésus ; jour auquel vous renouvelâtes votre jeunesse

comme l'aigle, vous plongeant en la mer de la pénitence ; jour fourrier du jour éternel pour votre âme. Ressouvenez-vous que, sur ces grandes résolutions que vous fîtes d'être tout à Dieu, de cœur, d'âme et d'esprit,je dis amen, de la part de l'Église notre mère, et à même temps la sainte Vierge et tous les anges firent retentir au ciel leur grand Alléluia.

« Je vous prie de bénir Dieu avec moi des effets du voyage de Saint-Claude ; je ne vous les puis dire, mais ils sont grands. »

Le 29 mai de l'année 1605, dès huit heures du matin, environ, le grand évoque de Genève sortait du château de Sales-Thorens, seul, un livre à la main, et se dirigeait sur la route d'Annecy. Arrivé près d'une ferme dépendante du château et située au bord d'une petite rivière appelée la Filière, il s'arrêta pour bénir les enfants qui étaient accourus au-devant de lui, il leur adressa de douces et affectueuses paroles, puis il continua sa marche et atteignit la ferme. Il entra dans la cour, ouvrit une petite porte, monta quelques marches et s'établit le plus commodément possible sur plusieurs bottes de foin, après avoir ouvert la porte qui servait de fenêtre à la grange dont il prenait possession. Cette fenêtre avait vue sur la route qui conduisait à Annecy. Le saint prélat s'assit tout près et ouvrit son livre ;

mais bientôt, absorbé sans doute par ses réflexions, il ferma le livre, pria et sembla se perdre dans une douce contemplation.

Il y avait plus de deux heures qu'il était dans cette sorte d'extase, lorsque le bruit d'un carrosse, avançant difficilement dans les mauvais chemins d'alors, le rappela à lui-même. Il regarda par la fenêtre de la grange, et, satisfait de son observation, il leva les yeux au ciel, parut remercier Dieu du fond de son âme, descendit et alla au-devant du carrosse qu'il avait entendu. Dès qu'il l'eut joint, les chevaux furent arrêtés, la portière s'ouvrit, le marchepied fut baissé et l'illustre évêque, montant dans le carrosse, se trouva près de la baronne de Chantai. Quelques moments après, ils étaient au château de Sales.

Notre sainte, de retour à Monthelon, n'avait pu conserver la paix qu'elle y avait apportée. Le P. de Villars n'était piu£ là, comme à Dijon, pour la calmer dans ses scrupules et la soutenir dans ses tentations ; après avoir échangé plusieurs lettres avec saint François de Sales, elle avait cru nécessaire de le voir de nouveau, et il lui avait donné rendez-vous à Sales pour les fêtes de la Pentecôte. Monsieur de Chantai s'était d'abord vivement opposé à ce voyage, le président Frémiot le désapprouvait aussi, mais la vénération que leur inspirait la haute sainteté du prélat et l'aimable douceur avec laquelle Jeanne sut faire apprécier ses motifs l'avaient emporté sur toute autre considération, et elle arrivait au château de Sales- Thorens avec l'agrément du président et avec celui du baron de Chantai.

Dès le lendemain, elle fit encore une confession générale et renouvela ses vœux. Lorsqu'elle eut achevé, le saint évoque lui dit :

— C'est donc tout de bon que vous voulez servir Jésus-Christ?

— Tout de bon, mon Père, lui répondit-elle.

— Vous vous dédiez donc tout entière au pur amour!

— Oui ! tout entière ! afin qu'il me consume et me transforme en soi !

— Est-ce sans réserve que vous vous y consacrez ?

— Oui, je m'y consacre sans résarve.

— Méprisez-vous donc le monde comme boue et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa grâce ?

— Je le méprise de toute mon âme ; il m'est en horreur!

— Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu ?

— Non, mon Père, je ne veux que lui pour le temps et Téterni té !

Madame de Chantai eut plusieurs entretiens spirituels avec le prélat pendant les dix jours qu'elle passa au château de Sales, et, pressée par l'ardent désir que Dieu lui inspirait, elle s'écria dans une de ses conversations intimes :

— 0 mon Dieu ! mon Père ! ne m'arracherez-vous donc point au monde et à moi-même ?

— Oui, lui répondit-il avec lenteur et gravité, un jour vous quitterez toutes choses, vous viendrez à moi et je vous mettrai dans un total dépouillement et nudité de tout pour Dieu.

Dans un autre moment, plein des pensées qui remplissaient son âme pour un avenir peu éloigné, saint François de Sales dit à notre sainte :

— Le jour de votre arrivée, pendant que je vous ;.Uendais dans une grange de ferme, Dieu m'a communiqué de grandes choses sur vous, ma fille ; il m'a fait

connaître une manière de vie , mais je neveux pas

vous le dire avant un an.

L'humble Jeanne ne lui demanda pas de s'expliquer davantage et attendit la manifestation de la volonté divine, dans la plus parfaite soumission.

Le 7 juin, elle quittait son saint directeur et repartait pour la Bourgogne où son beau-père qui la désirait avec impatience, la reçut avec joie: le jour de l'arrivée de Jeanne fut pour lui un jour de bonne humeur au grand dépit de dame Gertrude.

Saint François de Sales, nous lavons dit, avait prescrit à notre sainte le règlement de ses journées, remploi de son temps pour les circonstances où elle pouvait se trouver, et les diverses œuvres de piété, de charité, de miséricorde qu'elle devait exercer. D'après ces règles de conduite, elle se levait à quatre heures et demie en été, et à cinq heures en hiver, sans jamais réveiller ses femmes ; c'était la recommandation expresse du saintévêque. Il avait appris que ses femmes de chambre se relevaient la nuit, quand leur maîtresse était en oraison, afin que l'une d'elles fut toujours prête à son appel lorsqu'elle voulait se coucher, et il l'avait blâmée de priver ainsi ces pauvres femmes d'une partie de leur sommeil. Jeanne, accoutumée aux soins de ses gens dont elle était chérie, ne leur avait jamais ordonné de l'attendre, mais n'avait jamais pensé à s'y opposer ; son directeur lui ayant fait l'observation, elle donna ses ordres en conséquence et cet abus cessa aussitôt.

Jeanne se levait donc seule, allumait son flambeau en hiver, se passait de feu, entrait dans son oratoire, y faisait une heure d'oraison et donnait ensuite quelques soins à sa toilette, toujours sans le secours de ses femmes. A sept heures, elle se rendait chez ses enfants

qu'on avait déjà levés, tous ses gens venaient l'y joindre, et elle faisait avec eux les prières du matin suivies de quelques minules de méditation, que les petits enfants faisaient également avec un recueillement admirable. Elle allait ensuite rendre ses devoirs à son beau-pèreet lui offrir ses services pour son lever. Lorsque le vieillard était bien disposé, il ne voulait que sa belle fille pour l'aider à s'habiller, et il chassait ses valets de chambre ; mais lorsqu'il était de mauvaise humeur, ce qui arrivait fréquemment, il larenvoyait en se plaignant du dérangement qu elle lui causait. En sortant de chez son beau-père, elle allait entendre la messe, et tous les samedis elle en faisait célébrer une en l'honneur de la sainte Vierge, par suite d'un vœu ; ce jour-là, k y en avait deux dans la chapelle du château. Quelles que fussent les personnes qui se trouvaient réunies à la tabie du châtelain, Jeanne avait le talent de faire tomber les conversations qui pouvaient entraîner l'offense de Dieu, et de les reporter sur des sujets indifférents ou religieux ; elle le faisait avec tant de grâce et d'esprit, que tout le monde lui en savait gré, et s'empressait de le lui témoigner en suivant l'impulsion qu'elle donnait. Après le repas on lui apportait son ouvrage, et elle travaillait en causant jusqu'à l'heure où elle allait donner à ses enfants les leçons qu'ils ne recevaient que d'elle. On allait appeler les enfants de Gertrude, elle les plaçait auprès des siens, et elle leur enseignait à lire, leur expliquait le catéchisme et faisait travailler les petites filles pendant que Bénigne apprenait ses leçons ; enfin elle faisait une petite classe à ces neuf enfants ; ses domestiques assistaient à l'explication du catéchisme. Elle faisaitensuite, pour son compte, une lecture spirituelle d'une, demi-

heure. Avant le souper elle se recueillait quelques instants dans son oratoire, et récitait son chapelet, qu'elle avait fait vœu de dire tous les jours de sa vie. Après le souper, lorsque le baron le permettait, et qu'il n'y avait pas de visites, elle réunissait tout son monde chez lui, et lisait une instruction religieuse à la portée des intelligences qui l'entouraient. A neuf heures elle rentrait dans son appartement, et récitait, avec ses enfants et ses domestiques, les prières du soir, les litanies de la sainte Vierge et le De profundis pour le baron Christophe ; après quoi chacun faisait son examen et demandait la bénédiction de son bon ange : tous ensemble disaient à haute voix Vin man us tuas, puis notre sainte leur présentait l'eau bénite à chacun en particulier, elle embrassait ses enfants, elle leur donnait sa bénédiction maternelle, et tout le monde allait se coucher. Jeanne donnait ensuite une demi-heure à l'oraison, elle relisait les avis de Tévêque de Genève, faisait suivre cette lecture de celle du point sur lequel elle devait, méditer le lendemain et se couchait.

« Sa plus chère récréation, nous dit la Mère de Chaugy dans ses Mémoires, était de chanter des chansons spirituelles ; surtout elle aimait les psaumes de David, mis en vers par Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce livre avec elle, même quand elle allait par les champs, à cheval ; elle le faisait pendre à un petit sac à l'arçon de sa selle, afin de chanter et louer Dieu le long du chemin. »

Jeanne se mortifiait en toutes choses. Elle faisait son lit, balayait sa chambre, n'acceptait plus aucun service de ses femmes pour tout ce qui lui était personnel. Ses cheveux étaient d'unebeauté remarquable; elle les avait soignés autrefois pour son mari, elle les

avait conservés et soignés depuis par habitude, mais, ne voulant plus rien désormais de ce que le monde apprécie, elle coupa ses beaux cheveux et les brûla. « Elle prit, dit la Mère de Chaugy, une coiffure sans façon, des nages noires, un bandeau de crêpe et une coiffe de taffetas noir, un collet fort petit et de toile épaisse sans empois, des manchettes basses, larges de deux doigts, une robe d'étamine si simple, qu'elle n'avait pas même de galon, une jupe de serge noire, et elle ne voulut plus user de bas de soie *. »

Madame de Chantai jeûnait tous les vendredis et samedis,et, suivant la pratique de saint François de Sales pour lui-même, elle mangeait ce qu'on lui présentait, sans s'occuper de son goût, et elle s'entendait avec une de ses femmes, afin que les mets délicats, qu'elle renvoyait sans y toucher, fussent réservés pour les pauvres;

1 Qu'on nous permette, à ce propos, de citer une réflexion du premier historien de sainte Chantai, messire de Maupas du Tour, évêque et comte du Puy; elle plaira peut-être par sa naïveté, et on sera frappé de sa justesse; dous demandons seulement à n'en pas reproduire l'orthographe, trop gênante pour certains lecteurs :

« Je crains bien, dit-il, que l'exemple de notre Philothée ne « passe ici condamnation contre une iniinité de personnes, et « particulièrement de son sexe, qui refusent de porter la livrée ' de la modestie chrétienne pour prendre leurs habits de la main * du luxe et de la vanité. A quoi bon tout cet insolent attirail . d'orgueil que toutes les raisons du monde condamnent? Si « l'homme se considérait avant le péché, il avouerait que l'état « d'innocence ne connaissait point ces superbes finesses que « nous a\ons trouvées en nos vêtements, et que le péché a été « le premier artisan qui a tissu la trame de nos étoffes, qui a •< mis en œuvre les vers à soie, qui a fait suer les éléments « pour chercher des couleurs, qui a coupé les lins et déchiré « les toiles, et tout cela pour tailler de riches emplâtres atin de « couvrir les plaies qu'il a faites, ou bien pour faire une pompe « funèbre a un deuil éclatant sur le tombe, m de la justice ori- « ginelte que nous avons tant de fois ensevelie dans nus péchés. « comme si ces marques de notre misère avaient besoin d'être « si riches. »

enfin son esprit de mortification s'étendait à tous les détails de la vie. Tout le monde, àMonthelon, la vénérait comme une sainte, et on s'indignait d'autant plus contre dame Gertrude dont la persécution s'aggravait chaque jour. L'humble Jeanne entendit un jour un des gens de son beau-père dire à un autre, en parlant de Gertrude dont elle venait de recevoir une nouvelle insulte :

— Cette misérable-là, il faudra que nous en fassions justice quelque jour! Quand monseigneur sera mort, nous la prendrons, nous lui couperons le nez, et nous la traînerons tout autour du fossé i !...

— Non ! s'écria notre sainte, en se montrant tout à coup aux deux domestiques qui ne croyaient pas être entendus, non ! je la prendrai sous ma sauvegarde; si Dieu se sert d'elle pour m'imposer une croix, pourquoi lui voudrais-je du mal?

— Madame la baronne est si sainte ! reprit un des gens, et il est si malheureux de voir que ce n'est pas elle qui est maîtresse au manoir, mais bien cette méchante créature qui n'est qu'une servante et qui a l'audace de parler à Madame avec une insolence qui mériterait la hart ! Et Dieu sait, et le diable aussi, si les affaires sont bien entre ses mains.

— Il faut penser, répondit Jeanne, que Dieu le permet ainsi, afin que j'aie plus de temps pour vaquer à mes exercices de piétéet aux bonnes œuvres du dehors.

On comprend que cette angélique douceur et cette profonde humilité fissent de Jeanne un objet de continuelle admiration pour les gens du château, et qu'elle fût aimée de tous avec la plus tendre vénération. Mais

1 Maupas et la Mère de Cbaugy,

ce qui excitait une admiration plus grande encore, c'étaient les œuvres de charité et de miséricorde qu'elle exerçait.

Les malades, nous l'avons dit, recouraient avec une douce confiance à la sainte de Monthelon. Ils venaient quelquefois de plusieurs lieues et des châtellenies voisines, couverts de plaies,hideux à voir: les uns affligés du chancre; les autres de la lèpre ; plusieurs couverts d'ulcères ; mais, quelle que fût la répugnance qu'ils inspiraient à ceux qui les voyaient, la sainte les recevait toujours avec un égal empressement, une égale charité. Elle pansait leurs plaies, elle les lavait, souvent même elle les baisait à genoux. Non contente de rendre ses services à ceux qui venaient à elle, l'héroïque femme allait chaque jour les porter aux malades du village de Monthelon. Elle les lavait, les nettoyait, faisait leur lit, balayait et appropriait leur chambre, lavait de ses mains tous leurs ustensiles, leur rendait les services les plus bas et les plus répugnants, accompagnait tous ses soins de douces et encourageantes paroles, et portait ainsi la consolation dans le cœur du malade et la paix dans son âme :

— Chère baronne, dit un jour à notre sainte une châtelaine des environs, vous compromettez votre dignité; je crois que vous feriez plus sagement de consacrer à monsieur votre beau-père le temps que vous donnez à tous ces gens-là.

— Je vous remercie de Fintérêt que vous me témoignez, lui répondit Jeanne ; mais le temps que je consacre aux pauvres et aux malades n'étant pas pris sur celui que je dois à mon beau-père, je nesaurais m'en reprocher l'emploi. Outrecela, monsieur de Chantai a un grand nombre de domestiques pour le servir le jour et la nuit, et les pauvres de Jésus-Christ n'auraient personne si je les abandonnais.

La châtelaine qui n'avait d'autre motif pour blâmer Jeanne, que celui de n'avoir pas le courage de l'imiter, n'insista pas davantage.

Les dimanches et les jours de fête, notresaintè allait, avec l'agrément du châtelain, visiter tous les malades de la paroisse, et elle y allait toujours à pied, par les plus grandes chaleurs aussi bien que par les plus grands froids. Elle se faisait accompagner de deux, de ses femmes et leur disait qu'elles allaient faire ensemble un petit pèlerinage, et visiter Notre-Seigneur, aujardindes Oliviers, ou sur le Calvaire, ou au Saint-Sépulcre. Elles gardaient le silence en chemin, ou s'entretenaient du mystère qu'elles avaient l'intention d'honorerplus particulièrement dans les visites du jour ; quelquefois elles chantaient des psaumes. Lorsque madame de Chantai voyait un malade près de mourir, elle l'exhortait avec le zèle d'un apôtre et une onction quipénétraitles cœurs. Elle ne demandait qu'une récompense de ses soins et de ses fatigues : c'était d'ensevelir tous les pauvres qui mouraient dans l'étendue de la seigneurie. Aussi, les bonnes gens du pays avaient-ils coutume de dire, à la mort des pauvres :

— Il n'y faut pas toucher ! c'est le droit de madame la sainte baronne ; il faut aller l'avertir.

La lèpre était fort commune alors, et les malheureux

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atteints de cet horrible mal, repoussés de tous côtés, erraient souvent dans les campagnes, mourant de douleurs et de faim. La baronne de Chantai savait cela, et elle recommandait qu'on lui amenât ceux qu'on rencontrerait dans les environs de Monthelon. Dieu permettait pour l'exercice héroïque de ce genre de charité, qu'elle en eût toujours un à soigner chez elle, près de son appartement, dans la partie où elle avait établi sa pharmacie et où elle recevait les pauvres qu'elle pansait.

Lorsqu'on lui amenait un lépreux trouvé gisant dans la campagne, elle lui servait d'abord un peu de bouillon pour le ranimer, et elle-même le portait aux lèvres du malade dont elle soutenait la hideuse tête. Elle nettoyait ses plaies : elle lui coupait les cheveux, qu'elle brûlait, afin que personne ne fût forcé d'y toucher ; elle lavait et pansait sa tête, le couvrait de linge propre, le couchait dans un bon lit, et jamais elle ne l'eût renvoyé qu'il ne fût guéri. D'ordinaire, les lépreux ainsi recueillis chez elle, y mouraient dans les sentiments les plus chrétiens, après avoir reçu les sacrements par les soins et la sollicitude de celle qui se dévouait au salut de leur âme, avec autant de zèle qu'au soulagement de leur corps. Sa charité les suivait encore au delà de la mort, car nulle autre qu'elle ne les ensevelissait, et, après avoir assisté à la messe qu'elle faisait célébrer pour eux, elle les accompagnait à leur dernière demeure.

Un jour, un cousin du baron de Chantai, surprenant la noble femme occupée à ensevelir un de ces malheureux, mort dans son appartement, tenta vainement de lui faire cesser cette œuvre héroïque de miséricorde. Voyant qu'elle tenait à l'accomplir jusqu'au bout, il

s'emporta contre ce qu'il appelait une véritable folie, et finit par lui dire :

— Vous savez pourtant, Madame, que, dans l'ancienne loi, celui qui touchait un lépreux était déclaré

mmonde.

— Oui, Monsieur, je le sais, répondit-elle avec sa douceur habituelle.

— Eh bien ! ma cousine, vous devez savoir également que cette loi n'a jamais été abolie pour les gens sensés ; à plus forte raison pour les gens de qualité !

— Je sais surtout une chose, répliqua notre sainte, c'est que j'ai lu dans la Sainte-Écriture que Notre- Seigneur, dans sa Passion, a été vu comme un lépreux, et je vous avoue que depuis ce moment, je n'ai eu horreur que de la seule lèpre du péché. Je me souviens d'ailleurs de cette parole de David : Dieu a élevé le pauvre dg la fange, et Va fait asseoir parmi les princes de son peuple...

Et, ne répondant plus à son parent, elle continua et acheva l'œuvre commencée, sans s'inquiéter des obsta" clés que pourraient faire naître pour l'avenir les observations de son cousin. Dieu, pour qui seul la sainte femme exerçait une si admirable charité, ne permit pas que le baron se laissât influencer au point de la lui interdire. Il se présenta bientôt une autre circonstance qui valut à notre sainte un assaut bien autrement difficile à soutenir. Elle soignait une pauvre femme du village, dont le visage, était rongé par le chancre le plus affreux, et, depuis trois ans que nul ne voulait approcher de cette malheureuse patiente, dont la vue et l'odeur repoussaient les plus courageux, c'était la jainte de Monthelon qui la pansait et lui rendait tous les services dont elle avait besoin. Les progrès du

mal étaient devenus si effrayants, que la famille de monsieur de Chantai, après avoir tout tenté pour détourner Jeanne de continuer ses soins à cette pauvre malade, eut recours à l'influence toujours certaine du président Frémiot. On lui manda tout ce qu'il y avait d'horrible à voir et de malsain à respirer auprès d'une malade qui n'avait plus de visage, et dont le cou était à moitié tombé. Le président, tremblant pour la santé de sa bien-aimée fille, lui écrivit aussitôt, et, pour la première fois de sa vie, il lui parlait avec sévérité. Il terminait sa lettre par ces paroles, qui feront juger combien l'autorité paternelle était chose sacrée alors, et à quel point elle se faisait sentirdans l'occasion. quel que fût l'âge de celui à l'égard duquel elle s'exerçait :

« En vertu de toute l'autorité et du pouvoir qu'un père a sur sa fille, je vous défends de toucher à cette femme chancreuse ; si vous ne vous souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que Dieu vous a laissés, et desquels il vous fera rendre compte. »

Jeanne reçut cette réponseen toute humilitéet comme venant de Dieu même. Son père avait parlé, elle n'avait qu'à obéir, elle le fit sans la moindre hésitation. Dès ce jour, elle cessa de panser la pauvre femme malade ; mais comme on ne lui avait pas défendu de l'approcher, elle préparaitle pansement et le lui apportait régulièrement trois fois le jour. Depuis longtemps la malade,n'ayant plus de mâchoire, plus de face, ne pouvait recevoir de nourriturequeparuneouverturequelemalrongeuravait faite àsoncou;notreadmirablesainte lui introduisaitpar là un peu de bouillon, au moyen d'une manière de biberon qu 'elle a va it fa itexprèx,nous dit la mère deChaugy. Qu'on juge delà douleur de Jeanne en recevant la défense de toucher cette pauvre femme ! Elle continua à

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