VERTU CARACTÉRISTIQUE DE LA SAINTE
Un pemntre italien, compatriote de la Sainte, Pietro Berettini, a bien saisi le type de la pénitente de Cortone. I1 la représente à genoux devant le crucifix miraculeux de saint François, et portant les imsignes du Tiers-Ordre séraphique : la robe grise, le manteau demême couleur, la corde nouée à la cœinture, un voile blanc retombant en plis modestes sur les épaules, et le chapelet traditionnel. Le visage de la Sainte n'a plus l'éclat, ni ses lèvres le doux sourire qui faisait le charme de sa jeunesse ; il est pâle, émacié, et porte les traces de vingt ans de luttes et de souffrances. Mais, en revanche, transformé sous les victorieuses influences de ia grâce, ïl rayonne de cette beauté immatérielle dont l'idéal nous suit partout, de cette beauté qui est le signe d’une grande âme (1).
Marguerite est une grande âme, en effet, dans toute la force de l'expression. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens que nous attachons à ce mot. Ce qui fait la grandeur de notre Bienheureuse, ce n'est ni œtte étendue de connaissances humaines que nous admirons
1. Nous avons reproduit en tête du volume la belle gravure de Pierre de Cortone.
dans sainte Catherine d'Alexandrie, ni ce courage patriotique qui distingue Jeanne Hachette et Jeanne d'Arc, les libératrices de Beauvais et d'Orléans, ni ces larmes qui, en rachetant ses fautes, ajoutent à sa physionomie un charme incomparable, ni même ces communications surnaturelles qui ravissent notre esprit, toujours avide de merveilleux. La grandeur de Marguerite se puise ailleurs, nous voulons dire au fond même de son cœur, dans son énergique correspondance aux grâces dont elle est prévenue, en un mot, dans l'excellence de ses mérites et l'éclat de ses vertus. Grandeur surnaturelle d'où jaillit une beauté également invisible, quoique réelle, qui dépasse tout ce que l'esprit humain peut rêver et dont nous allons tracer une esquisse, ou plutôt une ébauche, en nous efforçant de conserver à la Bienheureuse son originale physionomie.
Tous les saints ont observé intégralement, jusqu'à l’héroïsme, les préceptes ou les conseils de l'Evangile, en harmonie avec les devoirs de leur état. Chacun d'eux pourtant a pratiqué une vertu spéciale, qui forme pour ainsi dire la trame de son existence et doit servir de modèle à la postérité chrétienne. Deplus,s’ilappartient à quelque famille religieuse, il porte au front un signe radieux, un trait qui lui est commun avec tous les saints du même Ordre. C'est ce qu'il est facile de constater dans la vénérable Tertiaire de Cortone. Sur son beau profil s’accuse nettement le trait distinctif de la famille
franciscaine, l'amour divin; mais il y apparaît voilé de larmes. En d’autres termes, l'amour pénitent, voilà la vertu caractéristique de notre héroïne; voilà sous quel aspect Marguerite nous provoque à une généreuse imitation. Mettons cette vérité dans tout son jour, en nous aidant des lumières de la science théologique et de la chronique de Bevegnati.
Aimer est le plus noble attribut de la créature intelligente et libre. C'est un mouvement dont l'essence est de vouloir du bien, une force qui tend à l'union. Ainsi l'ont défini saint Denis l'A réopagite et l’Ange de l'Ecole (1). Transporté dans les sphères de l’ordre surnaturel, il prend le nom de charité. Ilaccomplit alors des prodiges et devient non seulement une vertu, mais la racineetle principe vivifiant de toutesles vertus. la base et le faîte de toutes les grandeurs morales. C’est lui qu'a chanté Moïseet qu'ila dépeint souslafigurede < l'aigle planant au-dessus deses petits, provoquant leur essor et les emportant sur ses ailes vers les régions éthérées (2) ». C’est lui qui inspirait à saint François son courageux langage en face du soudan d'Égypte, à Jacopone de Todi ses poésies lyriques, à saint Bonaventure les traités de théologie qui lui ont valu les titres de Docteur séraphique et de Docteur de l’amour. C’est lui enfin qui pressait le pas des martyrs de Maroc, de Valence, d'Avi-
1. Dionys., de div. nomin., c. 1v; et Thom., Summa theolog., 1, 2, p. 28 2. Deuteron., c. XXXII, p. II.
gnonet, lorsqu'ils couraient au-devant du glaive des bourreaux, s’estimant heureux de verser leur sang pour la cause de la vérité. Il est et sera toujours le père des grandes œuvres, l'âme des sublimes dévouements ; mais on ne peut disconvenir qu'il n’ait eu sur les sentiments et les actes de l'héroïne de Cortone, une puissance d'action plus qu'ordinaire. Chez elle, de sa conversion à son dernier soupir, la charité domine tout; elle grave partout son empreinte: elle gouverne tout.
Déjà, au pied du chêne du Mauvais-Conseilet sous le figuier de Laviano, les flammes de la divine charité commencent dans l’âme de Marguerite encore pécheresse leur œuvre réparatrice et sanctifiante. Plus tard, un séraphim aux six ailes de feu y allume un vaste incendie auquel chaque jour, chaque heure apportent un nouvel aliment. Ces touches de l'Esprit-Saint ont leur signification. Ne prouvent-elles pas que ce fut l'amour qui présida au retour de la Marie-Madeleine Lavianaise et affermit ses pas dans la voie du bien? Ne prouvent-elles pas <ncore que son cœur, emporté par le souffle de la grâce, s’élançait continuellement vers Dieu, centre de toutes ses affections, avec une rmpétuosité dont la flamme, montant d’un jet rapide vers ke firmament, est l’image et ke symbole ?
On concevrait difficilement, du reste, qu'il en eût été autrement. À yant entrevu son Créateur, soit à travers les obscurités de la foi, soit à la demi-lumière des visions, Marguerite le
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poursuivait partout, de toutes les puissances de son âme, et ne poursuivait que lui; car, disaitelle confidemment au P. Bevegnati, « quand on a une fois goûté aux suavités de la contemplation, on ne peut plus rien désirer, rien entendre, rien sentir, qui ne se rapporte à Dieu (1) ».
Sa vie étart donc un Sursum corda continuel.
Elle allait à Dieu par l'amour de complaisance, éprouvant une joie inexprimable à penser qu'il est lÉtre par excellence, l'Être éternel, l'Étre mmuable, et qu'il trouve en lui-même la plénitude de sa félicité. Elle allait à Jui par l'amour de bienveillance : elle ne cherchait qu’à procurer sa gloire, et elle eût voulu, au prix de mille vies, amener au pied de la croix un plus grand nombre d'adorateurs. Enfin, elle allait à lui par l'amour de désir : elle ne convoitait que les biens qui ne périssent pas, et avait pour ainsi dire la nostalgie du Ciel, dont le seul nom la jetait en extase (2).
Ame de feu, âme ravissante, parce que l’amour l'avait ravie tout entière ! Et quel amour! Amour si pur, qu'elle abandonnaït tout pour garder cette perle de l'Evangile : «< Dieu me conduit, répétait-elle avec le Psalmiste; rien ne me manquera : il me placera dans ses gras pâturages (3). » Amour si désintéressé, que lorsque le Rédempteur lui renouvela, vers la fin de sa vie, la demande qu'il luiavaitadressée les