‹ Sainte Marguerite de Cortone. Quatrième éditionChapitre 23 sur 142 · Expressions de Salimbéné · texte numérisé non relu

Expressions de Salimbéné

sans relâche à propager le Tiers-Ordre et à rallumer dans cette contrée le flambeau de la foi. Il nous semble que ce serait une injustice de taire leur nom; car ces moines à la robe de bure et aux pieds nus, ces orateurs dont la parole chaleureuse a remué les foules et conquis des milliers d'’âmes à la vérité, sans verser une goutte de sang, ont plus contribué aux progrès de la civilisation et au triomphe de la justice que les conquérants tant vantés dans l’histoire, qui ont bouleversé le monde, souvent pour satisfaire une vaine ambition. Honneur à ces hommes de cœur, Raïnald, Jean de Castiglione, Philippe et Giunta Bevegnati, qui n’ont cher. ché que les dévouements obscurs! Le spectacle de leurs œuvres a fixé les complaisances de Celui qui fait tout converger au salut des âmes, et c'est à cause d’eux que l’Esprit-Saint a dit à Marguerite : « Va à Cortone, et mets-toi sous la direction des Frères Mineurs. »

L’exilée de Laviano ne soupçonnait rien alors de ces mystères; mais elle avait du moins le mérite de placer tout son espoir dans la Providence et d’obéir aveuglément à la main invisible qui la poussait vers Cortone. Elle venait de franchir la porte Berarda et commençait à gravir les rues escarpées de cette ville, lorsqu'elle rencontra deux nobles dames, Marinaria et Raneria Moscari, la belle-mère et la bru, qui, frappées de l’état de tristesse et de fatigue peint sur son visage, s’approchèrent d'elle avec bonté. Elle leur exposa brièvement le motif de sa ve-

nue, ses désordres, son repentir, l’ordre qu’elle avait reçu d’en haut de confier aux disciples de saint François la conduite de son âme. Pendant qu'elle parlait, Dieu inclinait le cœur des deux comtesses à la pitié. Animées de cette charité bien entendue qui compatit au pécheur, tout en condamnant le péché, elles tendirent la main à l’étrangère, lui offrirent un asile dans leur demeure et la présentèrent elles-mêmes au P. Rainald de Castiglione, alors custode d’Arezzo (1). Rainald se montra d’une extrême bienveillance, et nous avons tout lieu de croire que ce fut sur son conseil que la pauvre exilée s’adressa au P. Giunta Bevegnati, religieux éminent en doctrine non moins qu'en sainteté, dans le sein duquel elle épancha sa douleur.

Qu'on ne s'étonne pas de la rapidité de cette confidence; car c'est le premier besoin d’une âme coupable de chercher une autre âme pour y verser ses secrets et apaiser ses remords. Le Rédempteur du monde a saisi ce penchant de la nature, pour l’élever à un ordre supérieur, et il a créé un cœur d'homme plein de lumière et d'amour, dépositaire de sa puissance et dispensateur de ses miséricordes, capable d'entendre tous les secrets sans jamais les trahir, de panser toutes les plaies sans les flatter, d'affronter tous les périls sans en redouter aucun. Ce cœur,

1. La province franciscaine de Toscane renfermait sept custodies. Le couvent de Cortone appartenait à la custodie d’Arezzo. (Remarque du P. Ludovic de Pelago, c. 1, note 2.)

miracle de la grâce, c'est celui du prêtre, qui, à cause de l'excellence de ses pouvoirs, a droit au respect des anges et à la vénération des hommes; car il exerce le plus difficiie, le plus divin des arts, le gouvernement des âmes (1). Ce prêtre, ce directeur, c'était pour la pénitente de Cortone, le P. Giunta Bevegnati, homme vénérable, prudent, sévère, dont Notre-Seigneur avait fait choix pour sa servante, « à cause de sa générosité au service de Dieu et de son zèle pour le salut des âmes (2) ».

Qui dira avec quel esprit de foi, de componction, de crainte mêlée de confiance, elle s’agenouilla devant lui pour lui faire le long et pénible aveu de ses désordres? Marie-Madeleine prosternée dans la maison de Simon le Pharisien, arrosant de ses larmes et d'une huile parfumée les pieds du Messie, est la vive image de Marguerite pleurant ses fautes aux pieds de celui qui tenait pour elle la place du Sauveur. De son côté, le P. Bevegnati lui fit comprendre que Dieu ne s'appelle pas en vain It Pére des miséricordes, qu’ilne veut la damnat:on de personne et que s’il destine aux vierges héroïques un diadème plus éblouissant, il réserve aussi une couronne au repentir persévérant. C'est avec ce respect des âmes et cette exquise délicatesse que le Franciscain versait le baume des

1. « Ars artium, regimen animarum. » (S. GREG., Pastoral., liv. I, c. 1.) 2. Vision de sainte Marguerite. (BEVEGNATI, C. VII,

consolations de la foi sur les plaies saignantes d'une conscience déchirée par le remords.

Quand, assurée des divins pardons, Marguerite se releva sous la main qui venait de la bénir, deux sentiments opposés, puissants, inconnus d'elle jusque-là, naquirent simultanément dans son âme : la paix, cette paix intérieure dont elle était affamée et qu'elle avait en vain demandée au monde, et la haine de son corps, cause ou complice de ses iniquités. Ne pouvant se pardonner ses ingratitudes passées, elle résolut de venger sur ses membres la justice de Dieu méprisée, et prenant sainte Marie- Madeleine pour modèle (1), saint François pour patron, le P. Giunta pour guide spirituel, elle inaugura cette vie de pénitence dont les rigueurs se mesureront sur les progrès de son amour.

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