BEVEGNATI, C. IV, p
Madeleine entre, sans avoir à rougir, dans la compagniede la Reine des Vierges etdes saintes femmes de l'Evangile; Marguerite est admise auprès des dames de Cortone, qui l’associent aux pures joies de la famille, et la choisissent, sans croire s’abaisser, pour la mère spirituelle de leurs nouveau-nés. On ne saurait trop exalter une pareille réintégration, sublime reflet de la pénitence chrétienne poussée jusqu'à l’héroïsme, ni la croix, qui en est le principe éternellement fécond, ni la merveilleuse puissance qui en est l'instrument à travers les âges. Cette puissance, c'est l'Église. Seule, en effet, elle sait inspirer les repentirs qui rachètent; seule elle peut guérir les âmes meurtries au contact du monde; seule elle peut leur rendre la vie, la beauté, l'honneur, parce que seule elle a reçu d'en haut le pouvoir de dire : « Tous tes péchés te sont pardonnés, parce que tu as beaucoup aimé. » Tous les jours elle use d'une prérogative qui forme la part la plus consolante de sa mission et le plus resplendissant rayon de sa gloire; mais n’eût-elle réhabilité qu’une seule pécheresse comme celle de Montepulciano, elle mériterait la reconnaissançe des peuples et l'admiration des siècles.
Une fois revenue à Dieu et au devoir, Marguerite se sentit, comme tous ses contemporains, attirée vers saint François d'Assise. La figure idéale du Poverello la ravissait; sa piété l'enflammait. Elle rêvait de s’agréger à sa famille spirituelle et d'entrer dans une association
fameuse dont il nous faut connaître l'esprit.
Nul, peut-être, n'eut plus que le Patriarche séraphique l'intelligence des maux de son époque. Nul n'eut davantage le don d'y remédier. Pour y parvenir, il avait fondé une triple milice, un triple apostolat. A l'indifférence universelle, il avait opposé l’apostolat de la parole, confié aux Frères Mineurs: aux crimes du peuple, aux scandales des grands, l'apostolat de la prière et de la pénitence, confié aux Clarisses, captives volontaires, blanches colombes dont le Seigneur ne pouvait manquer d'écouter les gémissements. Aux manœuvres souterraines des ennemis de l’Église, il avait opposé l’apostolat des œuvres, le dévouement des Tertiaires, qui, se recrutant dans toutes les classes de la société et libres dans leurs allures, pouvaient contre-balancer partout l'influence de l'erreur et du mal. Le contact perpétuel entre ces trois milices, la même sève chrétienne circulant à travers les veines de cette immense armée, l'unité du but â atteindre, tout les reliait au fondateur, et par le fondateur à Pierre, colonne de la vérité et pasteur universel des âmes.
De ces trois créations, d’une originalité et d'une fécondité qui témoignent du génie de leur auteur, le Tiers-Ordre était la dernière et la plus répandue. Par cette institution, le Patriarche séraphique avait voulu transporter dans le monde, et jusqu’au sein du foyer domestique, les pratiques et les vertus du cloître,
et faire pénétrer dans les esprits cette vérité si lumineuse, que toute chambre peut devenir une cellule, toute maison une Thébaïde. Admirable invention sur laquelle avait passé un grand souffle de renouvellement social! Dès l'origine, elle avait été accueillie avec enthousiasme par des milliers d'hommes et de femmes, heureux de pouvoir ainsi marcher de près, sans briser les liens de la famille, sur les traces des religieux dont ils enviaient la vocation privilégiée, la paix et la sérénité. Dès l'origme aussi, elle avait formé une sorte de lice spirituelle où se pressaient les âmes soucteuses de leurs destinées éternelles, et où tous les rangs se mélaient, sans se confondre, dans une exquise fraternité d'idées et de sentiments. Il n’y avait encore qu'un demi-siècle que le grand initiateur de ce mouvement était descendu dans la tombe, et déjà le Tiers-Ordre avait conquis droit de cité dans tous les États de l'Europe. Pas une ville tant soit peu importante qui n’eût, à côté du couvent des Frères Mineurs, sa congrégation de Tertiaires.
Du reste, les faits parlaient en faveur d'une institution que Nicolas IV devait bientôt couvrir de la sanction suprême de l'autorité pontificale,et la glorieuse phalange des athlètes de la foi qui avaient honoré les livrées de la pénitence prouvait que l'institution franciscaine était une école de perfection et de sainteté. C'étaient, parmi les têtes couronnées, Jean de Brienne, le défenseur de la Papauté; Ferdi-
nand, roi de Castille, le vainqueur des Maures; Louis IX, le dernier et le plus illustre des croisés; la douce Élisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe; et, dans une condition inférieure, Luchesio, l'ami de saint François et le premier
des Tertiaires; Viridiane de Castelfiorentino,
l'humble recluse que le Patriarche d'Assise ne dédaigna pas de visiter etqu'il revêtit lui-même de l’habit de la pénitence; Humiliane de Cerchi de Florence, l'amante des pauvres; Rose de Viterbe, cette héroïque enfant qui fut la terreur de Frédéric II, et cent autres noms qui, pour être inconnus des hommes, n'en sont pas moins grands devant Dieu, comme ces colonnes de granit qui, pour être ensevelies dans les entrailles de la terre, n'en sont pas moins destinées à porter le poids d'un édifice qui défiera les siècles (1). |
C'est sous cet aspect que Marguerite envisageait le Tiers-Ordre. Sans s'arrêter aux heureux effets de son influence sociale, elle se plaisait à le considérer, selon les idées du temps, comme un champ clos où chaque soldat du Christ luttait sous la bannière de saint François pour la conquête du ciel. Mais conquérir le ciel était toute son ambition. Aussi sollicitait-elle avec instance, depuis trois ans, l'honneur d’être admise dans une association où tout l'attirait, la séraphique et douce figure du Patriarche d'Assise, les exemples de tant de vierges et de
1. Voir notre Vie de saint François d’Assise,7° édition, ch. xIv.
veuves victorieuses du monde au sein même du monde, et le besoin chaque jour plus vif qu'elle éprouvait de trouver quelque part aide pour le bien et protection contre le mal. Mais si pressantes que fussent ses prières, les Frères Mineurs différaient toujours de les exaucer, alléguant pour motifs de ce délai qu'elle n'avait pas suffisamment réparé les scandales de Montepulciano, qu'elle était trop jeune, et que sa persévérance était trop incertaine. L'humble pénitente courbait la tête devant cet arrêt, sans murmurer ni perdre courage; et, résignée, elle se préparait en silence à recevoir dignement une grâce qui lui semblait devoir être pour elle un second baptême.
Enfin, en l’année 1276 (1), probablement dans le courant du mois de mai ou de juin, emportée par un mouvement extraordinaire de piété, elle courut au couvent des Frères Mineurs, et d'une voix qui trahissait la vivacité de ses désirs, elle leur dit : « N'hésitez plus à me revêtir de l'habit du Tiers-Ordre, vous que le Seigneur a chargés de la conduite de mon âme. J'aime tant mon Dieu, si grande est ma confiance en sa miséricorde depuis qu’il m'a pardonné, et lui-même m'a tellement enchaînée à son amour, que je ne redoute plus aucune créature ni aucune tentation. J’ai fui le monde, j'ai vécu dans la compa-
1. Bevegnati marque, il est vrai, 1277; mais l’ensemble des faits prouve jusqu’à l'évidence, selon la réflexion de Ludovic de Pelago (c. 1, note 1), qu'il y a là une erreur de copiste et qu'il faut lire : 1276.
gnie des personnes pieuses, j'ai changé de vie. N'est-ce pas assez? Pourquoi différer encore? Que craignez-vous ? (1) »
Toutes les objections tombèrent devant les instances et les larmes de Marguerite, et les Franciscains, qu'édifiait la sincérité de sa conversion, décidèrent de lui ouvrir, sans plus de retard, les rangs de la milice franciscaine. Exprimer la joie de la pauvre pécheresse à cette heure est impossible. Elle soupirait ‘depuis si longtemps après une telle faveur! Enfin ses vœux allaient s’accomplir, et dans quelques instants elle ferait partie de la grande famille qui avait donné au ciel les Élisabeth de Hongrie et les Rose de Viterbe.
Elle court aussitôt à l'église du couvent, s’agenouille sur les degrés de la sainte table aux pieds du P. Raïnald, custode d’Arezzo, et, les mains jointes, l'esprit recueilli en Dieu, reçoit les emblèmes bénits de son agrégation : la tunique grise, la corde et le voile. Puis, d’une voix ferme, elle s'engage à servir le Seigneur sous la bannière de saint François, et, dans l'élan de sa reconnaissance, s'offre tout entière, à la vie et à la mort, à l'Ordre séraphique.
Journée de délices comme elle n’en avait pas encore connu! « Pendant la cérémonie, nous dit son vénérable historien, qui dut en être aussi un témoin oculaire, son visage rayonnait d’une allégresse inaccoutumée, pendant que son cœur