‹ Sainte Marguerite de Cortone. Quatrième éditionChapitre 61 sur 142 · BEVEGNATI, C. V, P · texte numérisé non relu

BEVEGNATI, C. V, P

2. Ce qu'il y a de certain, c'est que le P. Bevegnati assistait à la scène du Crucifiement, et que, d'un autre côté, il partit pour Sienne en 1290. |

Dieu vint de grand matin à Saint-François et me conjura de ne pas m'absenter du couvent, parce que Notre-Seigneur lui avait révélé qu'elle serait ce jour-là même crucifiée en esprit (1). Apres la messe conventuelle, en effet, vers 9 heures, elle fut ravie en extase. Tout le drame de la Passion se déroula sous ses yeux. Elle vit le Sauveur trahi par le baiser de Judas, renié par Pierre, abandonné par les Apôtres, exposé aux outrages des soldats de Caïphe et de Pilate, et put considérer sa face adorable meurtrie par les épines. Elle entendit les coups de fouet qui labouraient sa chair innocente, les clameurs de la populace ameutée par les pharisiens, le bruit des clous qu'on enfonçait dans ses mains et dans ses pieds. D'un mot, elle expliquait chacune des scènes de la Passion, sans qu'elle se doutât de la présence de la population cortonaise, accourue pour être témoin d'un spectacle si extraordinaire.

« Elle avait les bras en croix; elle paraissait elle-même être étendue sur la croix, et les traits de son visage trahissaient la violence de ses émotions. À 3 heures, à l'heure même où la Victime du Calvaire expira, elle inclina, elle aussi, la tête et sembla près d'expirer. Les assistants éclataient en sanglots. |

« Ayant repris possession d'elle-même, elle leva les yeux au ciel d’un air de jubilation, et re-

1. « Sicut sibi fuerat revelatum a Domino, debebat ad crucem die illa mentaliter crucifigi. » (BEVEGNATI, €. W p. 5.)

mercia le Seigneur des grâces dont il l'avait enrichie. Mais lorsqu'elle se fut détournée et qu'elle eut aperçu la foule compacte qui se pressait autour d'elle, sa joie fit place à une profonde tristesse. Elle aurait voulu cacher les dons du grand Roi, et voici que prêtres et fidèles étaient associés aux communications intimes dont elle était favorisée. « Rassure-toi, « ma fille, lui dit l’'Amant des humbles; je veux « que tu sois le miroir des pécheurs, même des « plus obstinés. Je veux qu'ils soient convain- « cus par ton exemple que le sein de ma misé- « ricorde est toujours ouvert au repentir. — « Seigneur, répliqua-t-elle, dès lors que votre « gloire et le salut des âmes sont en jeu, je me « soumets avec bonheur. » Et soudain elle se . leva plus vigoureuse et plus alerte que le : matin. |

« À ja tombée de la nuit, elle reprit le chemin de sa cellule. Nouvelle Madeleine, éperdue de

. douleur, elle interrogeait les passants; et

: l'amour, cette passion qui, dirigée vers le bien, - enfante les grandes âmes, parce qu'elle les fait - Sortir d’elles-mêmes, l'amour lui arrachaït des - accents qui n’ont rien de comparable dans l’an- - tiquité païenne. «< N'avez-vous pas vu le Sei- « gneur mon Dieu? Infortunée que je suis, où . «“irai-je pour le retrouver? Ah! si je pouvais - « vous voir, à mon Dieu, de quelle joie infinie « mon cœur serait comblé ! Je cherche, soupire, « crie, veille, souffre et sens mon cœur défailbr,. « et cependant je ne vous trouve pas : la mort,

« l’inexorable mort, vous a soustrait à mes « adorations. Répondez-moi, ô anges ; répon- « dez-moi, enfants des hommes; et vous, Ô « créatures inanimées, écoutez mes supplica- « tions. Apprenez-moi où est mon amour cru- « cifié. Je le cherche et ne le trouve pas. O très « doux Jésus, mon souverain bien et les délices de ma vie, pourquoi m'avez-vous délaissée?

Où vous êtes-vous caché? En vain je brûle du désir de vous voir et de vous entendre. Hélas! hélas ! malheur à moi! Que me sert de vivre, « sije ne puis posséder celui qui a ressuscité « mon âme?»

« Rentrée dans sa cellule, elle passa toute la nuit au pied de son crucifix, ne voulant d'autre nourriture que sa propre douleur, et laissant échapper de temps à autre quelques plaintes comme celles-ci: « Qu'avez-vous fait, Ô mon « Dieu, pour que les hommes vous aient si cruel- « lement traité? Qui a percé vos mains? Qui « vous a crucifié ? »

« En parlant de la sorte, elle obéissait à l'action de l'Esprit-Saint, dont elle recevait par intervalles les touches embrasées. Il en fut de même le dimanche de Pâques, où pendant que j'expliquais au peuple l’évangile du jour, elle se leva et m'interrompit par cette soudaine apostrophe : « Savez-vous où est mon Sauveur, mon « Jésus crucifié? Où l'avez-vous placé? — Con- « solez-vous, lui répondis-je : il est si bon qu'il « ne tardera pas à se montrer à vous. » Elle se rassit, plus morte que vive, mais pleine d’espé-

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LA THAUMATURGE IOI

rance. Le lendemain matin, Celui qu'elle cherchait lui apparaissait dans tout l'éclat de sa gloire, tel qu'il s'était montré à Marie-Madeleine au jour de sa résurrection; il dissipait ses inquiétudes, lui révélait les secrets de son Cœur, et disparaissait, la laissant inondée de grâces et de consolations (1). »

Sous la plume du vieux chroniqueur, le récit simple et naïf de ces extases a encore le don de nous émouvoir. Qu'était-ce donc pour les personnes qui en étaient les témoins attendris ? Quelle impression la vue de ces phénomènes surnaturels ne devait-elle pas produire sur l'imagination d'un peuple croyant, avide de merveilleux, prompt à s’exalter? Et quand on pense qu’au don des miracles Marguerite joignait le discernement des cœurs, qu'elle lisait dans les consciences comme dans un livre ouvert, dévoilant aux pécheurs les plus secrets replis de leur conscience, leurs vices non combattus, leurs sacrilèges accumulés, aux justes leurs inquiétudes et les remèdes à y apporter; quand on se rappelle que la sainteté de sa vie effaçait l'éclat de ces prodiges, n'est-on pas naturellement amené à conclure que sa mission providentielle s’imposait avec évidence, et que sa parole, revêtue d’un tel caractère d'autorité, devait exercer sur les esprits un prestige incomparable ?

C'est le résultat que constate son historien. Il

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