CHAPITRE XI LA RECLUSE
Qu'avait-elle donc d’'extraordinaire, qu'avaitelle de merveilleux, cette habitation du mont Saint-Gilles, pour mériter d’être visitée par les anges et d'attirer sur elle les complaisances du Très-Haut? Rien, sauf la magnificence du paysage. C'était une masure plus que modeste, bâtie sur une étroite esplanade, sur le glacis de la citadelle de Cortone et dans l'enceinte des remparts. Un crucifix en faisait l'unique ornement. Elle était contiguë à un vieux sanctuaire bénédictin dédié à saint Basile le Grand : sanctuaire saccagé par les Arétins en 1258 et abandonné depuis. Tout autour régnait une profonde solitude, qui n'était troublée que par le bruit des trompettes guerrières, lorsqu'elles sonnaient les heures de garde pour les soldats de la garnison. Une seule chose allait animer cette solitude, réveiller les échos de ces ruines et donner du prix aux moindres touffes d'herbe d'une roche que les souvenirs antiques n’eussent assurément point sauvée de l'oubli; cette chose, c'était la présence de Marguerite.
Effacer de l'oratoire bénédictin la trace des ravages causés par la guerre ou par l'action du
temps, fut le premier soin de la recluse. Pour assurer le succès d’une entreprise qui n'était pas sans difficultés, elle eut recours, selon sa coutume, à l'influence du saint chevalier. Ce ne fut pas en vain. Hugues Casali plaida victorieusement la cause de sa cliente devant le Grand Conseil et obtint que la commune se chargerait des frais de restauration. Mais les événements et les hommes semblaient conjurés contre la Victime de Jésus. L'évêque d’Arezzo, Guillaume Ubertini, auquel elle adressa sa supplique, ne répondit pas; l’année suivante, il tombait, comme nous l’avons vu, sur le champ de bataille de Campaldino. Ce ne fut que le 27 août 1200, après deux longues années d'attente, que le nouvel évêque d’Arezzo, Hildebrand, de la famille des comtes Guidi di Romena, prélat d'une grande pureté de doctrine et de mœurs, autorisa la bénédiction de la chapelle (1). Enfin, le 6 septembre suivant, le sanctuaire de Saint-Basile, rendu au culte et reprenant ses vêtements de fête, ouvrait ses portes aux fidèles; et sur la présentation de Hugues Casali, don Badia Ventura en était nommé le chapelain (2). |
Aux épreuves suscitées par le caractère aventureux d'Ubertini s'en étaient mélées d’autres, plus douloureuses encore. Affaiblie par les austérités, traînant une vielanguissante,
1. BEVEGNATI, C. VII, p. 26, et Dissert., c. xu. — Hildebrand gouverna l'Eglise d’Arezzo de 1289 à 1312. 2. 1bid., Dissert., c. 111.
= — Re
sevrée des consolations divines en même temps que du commerce des créatures (1), Marguerite était vraiment sur la croix. Son empire sur la création semblait enchaîné. Plus de miracles, plus de vues prophétiques; ces dons gratuits luiétaient retirés pour un temps, afin qu'elle sût qu'ils lui étaient seulement prètés, et qu'ils ne lui étaient pas octroyés pour elle-même, mais pour le bien d'autrui. Dès lors, rien ne la distinguait plus de ses concitoyens, si ce n’est une patience supérieure aux tribulations dont elle était abreuvée.
Ces tribulations lui venaient de toutes les classès de la société. Le vulgaire qui l'avait admirée l’accusait d’inconstance de caractère et passait, avec sa légèreté habituelle, des accents lyriques de l'enthousiasme aux cruautés de la raillerie. Les gens d'affaires la trouvaient inutile; les sages du monde, ces pharisiens qui s'arrogent le droit de tout critiquer, prétendaient que Dieu ne pouvait se manifester à une créature si indigne de son choix, et se scandalisaient de l'importance que les Frères Mineurs attachaient à la direction d’une pécheresse; les gens de mauvaises mœurs l’accusaient de sortilège, la traitaient d’hallucinée, de visionnaire, de démoniaque, et se moquaient de la simplicité des personnes qui venaient de loin pour la visiter. Un jour, une femme du peuple, se faisant l'écho de la malignité publique, ne crai-
1. Le Sauveur lui avait interdit toute relation avec les séculiers, comme étant une source de dissipation.
gnit pas de lui reprocher en face ses. désordres d'autrefois et son hypocrisie actuelle (1).
Par malheur, la conduite de sa servante donnait à ces calomnies une apparence de vérité, à ces injures une ombre de raison. Cette femme, abusant de la confiance de sa maitresse, tournait en ridicule toutes ses pratiques de piété et quêtait tous les jours, au lieu de le faire tous les mois, un flacon de vin dont on devine l'emploi (2). Sous l'impression de pareilles critiques et de pareils soupçons, le zèle des amis de Marguerite se refroidissait, et l’impudente audace de ses détracteurs allait croissant.
Que faisait l'humble Tertiaire pendant cette épreuve ? Toujours animée de l’esprit de |’ Évangile, elle se vengeait en chrétienne : elle priait, elle pardonnait, elle rendait service! (Cherchait-on à la défendre, à la consoler ? elle répondait : « Les injures que je supporte pour l'amour de mon Dieu me semblent plus douces que le miel, et versent plus de délices dans mon âme que toutes les consolations intérieures (3). » Dure à elle-même et clémente aux autres, « elle aurait voulu baiser les lèvres qui l'avaient diffamée (4) », et toute sa vengeance, au plus fort de la tempête, consistait à s’offrir elle-même en