SUITE DE LA PÉRIODE BYSANTINE
De 1 160 à llî
» ernard, IVe du nom dans la série des comtes d’Armagnac, nourrissait des pensées $,bien différentes. Inquiet, présomptueux et remuant par caractère, enflé d’ailleurs de »la haute prépondérance que lui donnaient, dans notre province, deux grands fiefs ; réunis sur sa tête 1 depuis la mort assez récente de son père, il ne voyait, dans le primat de i la Novempopulanie et des deux Navarres, qu’un rival à humilier. Il sc préparait donc, de son côté, à presser, sans plus de retard, l’exécution d’un dessein déjà conçu par quelques-uns de ses prédécesseurs. De temps immémorial, les comtes de Fezensac avaient possédé, au sommet de la colline, un château fortifié dont les constructions s’étendaient de l’est à l’ouest, à la suite de ce qu’on appela d’abord « la Censive, »» et plus tard la Couture (cultura), enclos dont nous venons de parler. Nous avons aussi vu plus haut que certaines restitutions, faites par le comte Guillaume-Astanove, vers l’année 1062, avaient contribué à l’arrondir, dans le voisinage même de l’enceinte comtale.
Centre redoutable, ou du moins symbole toujours vivant de la force dans ces temps reculés, encore empreints des mœurs farouches et à demi barbares dont le torrent des invasions avait déposé les rudes éléments au sein de nos populations gallo-romaines, le château comtal était, au xne siècle, l’épouvante des perturbateurs de la tranquillité publique au sein de la cité. Il avait, de longue date, ses murs de clôture surmontés de guètes et de tours crénelées où nul engin de défense ne manquait en cas de siège. Le donjon, élevé à l’intérieur, vers le point le plus faible pour le renforcer, était, selon l’usage des grands feudataires, la demeure assurée de Bernard quand il se tenait à Auch. Il y occupait, avec sa famille, les étages supérieurs; et au-dessous était la salle d’armes où se réunissait un petit nombre de familiers qui composaient, en temps de paix, la cour du maître. En temps’] de guerre, ou s’il craignait une agression, le comte appelait de plus autour de lui les tenanciers nobles, les vavasseurs, les hôtes et un certain nombre de vassaux armés, qu’il choisissait entre tous ceux que leur condition attachait à la culture de ses vastes domaines.2
Ainsi organisé pour la défense, le donjon séculaire avait dû, bien souvent, protéger, dans la cité de nos évêques, les intérêts de l’ordre et de la tranquillité publique. Mais insensiblement cette protection de simple bienveillance prenait tous les caractères d’une véritable suzeraineté. Quelques actes, alors cependant encore assez rares, nous apprennent que les comtes de Fezensac, et même ceux d’Armagnac, ancêtres directs de Bernard IV, s’étaient donné parfois le titre de comtes d’Aucb.
Toutefois, on ne doutait pas, dans ces temps reculés, « que cette dernière ville ne fût spécialement sous la domination de nos prélats3. » Le titre intitulé «de Clodoveo» ou privilèges de Clovis, soigneusement
1 A la mort de Beatrix, petite-fille d'Astanove II, et dernière héritière du Fezensac, vers 1140, Géraud III, père de Bernard IV, s’était mis en possession de cet autre comté. Art de vérifier les dates, t. IX, inS°, pag. 299.
2 Les vavasseurs et les hôtes étaient, au xit“ siècle, des hommes libres. Les premiers tenaient des terres par droit héréditaire cl payaient
une rente au seigneur. Les seconds possédaient un tènement de peu
d'importance avec une maison, une cour et un jardin. Ils payaient cette modique jouissance au seigneur au moyen de redevances en nature s’ils étaient fixés à la campagne; ou bien par l'obligation de l'hébergeage s’ils étaient dans une ville.
3 M. le duc de Fezensac. Ilist. de la maison de Montesquiou- Fezeusac. In-8’,chap. in, p. 32. — César Cantu, histoire universelle, liv. xt, cliap. xxi.
gardé dans les archives capitulaires, était universellement tenu pour diplôme authentique. Or, les droits dont il avait investi le siège, du temps de Perpétue, s’étendaient à tous les légitimes successeurs de cet évêque1. Ce qui avait maintenu la cité d’Auch dans une position exceptionnelle, que respectèrent invariablement nos premiers ducs de Gascogne, soit amovibles, soit héréditaires, lorsqu’ils reçurent, des rois de la seconde race, la mission de régir cette province. Et les comtes eux-mêmes qui vinrent, à leur tour, succéder aux droits de leurs ancêtres, vers le commencement du x' siècle, préférèrent s’établir sur un autre point de la Gascogne, qui prit le nom de Vic-Fczensac3. C’est là qu’ils avaient fixé leur résidence ordinaire, à 28 kilomètres de la ville épiscopale, toutefois sans jamais se dessaisir du château d’Auch.
Peu fidèle à ces vieilles traditions de son illustre famille, et bien résolu à méconnaître tous les avantages que l’auguste vieillard sera hors d’état de défendre parla force, Bernard va demander à Guillaume d’Andozille de l’associer à l’œuvre que ce prélat médite et de l’admettre, à cette fin, en partage de tous ses droits de suzerain dans la ville épiscopale.
L’archevêque s’y refuse et déclare, avec une noble fermeté, qu’il est dans l’intention de conserver au siège métropolitain son ancienne indépendance, avec l’intégrité des privilèges que ses vénérables prédécesseurs ont maintenus depuis tant de siècles.
Bernard, peu satisfait de cette calme mais énergique résistance, n’était pas plus de caractère à se désister de prime abord que de s’accommoder d’une lutte sans éclat. L’archevêque avait son marché; c’était le seul reconnu dans la ville. Nous avons vu que Raymond-Copa en avait cédé la moitié à ses chanoines, dans le titre public en vertu duquel le chapitre fut doté en l’année 1040; et cela sans que son neveu, le comte Guillaume-Aslanove, co-signataire de l'acte de fondation pour sa part des dons faits au chapitre, eût soulevé la plus légère difficulté sur les droits de 1 archevêque3. Ne pouvant donc les attaquer directement lui-même, avec quelque apparence de justice, Bernard IV établit de son propre chef un second marché, dans le but de ruiner celui de Sainte-Marie, ou du moins dans l’espérance d’en diminuer les revenus. Il le fixa, de préférence, sur une place qui dépendait du Prieuré de Saint-Orcns, pensant bien que ces religieux, toujours peu bienveillants pour le cierge de la métropole, seraient très disposés à seconder le comte dans tous les embarras qu’il voudrait susciter à l’archevêque.
Guillaume d’Andozille ne se laisse point déconcerter. Par ses ordres, les fondements du mur d enceinte sont ouverts, et les constructions commencent.
De son côté, le comte s’irrite; et n’écoutant plus que les inspirations de la colère, il fait disperser
les matériaux et démolir les travaux qui s’élèvent.
L’archevêque proteste hautement contre cet abus inouï de la force; mais voyant que ses réclamations sont méconnues et que Bernard s’abandonne à tous les débordements de la plus étrange violence, il cède enfin dans l’espérance de prévenir de plus grands maux. Il admet le comte au paréage de la ville, en se réservant néanmoins tous les droits de paroisse. Il stipule que Bernard prendra sur lui les frais de construction de l’enceinte fortifiée, et recrutera sur ses terres des colonies qui viendront accroître la population du nouveau cœur de ville4.
Le comte accepte les conditions du contrat, et, par son ordre, le mur d’enceinte se continue, sans plus de retard, sur le plan déjà tracé. Il parait que l’épaisseur moyenne convenue était au moins
Voir plus haut, p. 22.
M. i. t. Monlezun, Hisl. (le la Gasc. Liv. VI, cliap. i
d’environ 1” 30 à fleur de sol, avec retraite en élévation, barbacanes, contreforts, meurtrières et autres conditions de défense en usage au xne siècle.
C’est en effet ce que l’on voit sur divers points par quelques restes assez considérables de cette construction : notamment à 1 aspect du midi, dans l’alignement du lycée prolongé à l’ouest de l’ancienne porte d’Espagne; à l’aspect du couchant et dans l’alignement de la préfecture, tirant vers le nord-est dans la direction de l’église actuelle de Saint-Orens. Du côté de l’orient, ce mur protégeait, du sud au nord, entre deux portes appelées depuis d’Envignes et de la Coquille, une partie de la Couture, l’enceinte capitulaire, le chevet de la cathédrale romane et la nouvelle épiscopie. C’est ici qu’en fondation on l’a misa nu de nos jours sur une longueur d’environ 55 mètres au sud de la tour archiépiscopale. Les fouilles et les travaux d’assiette du palier supérieur de l’escalier monumental nous ont permis de l’étudier sur une grande échelle. Or, s’il fallait juger de son ensemble par les détails qu’elle a présentés jusqu’ici, cette muraille était loin d’atteindre une solidité à toute épreuve. Sur quelques points, on l’avait même établie, sans la moindre précaution, sur la terre-meuble végétale, dont la profondeur mesure trois mètres environ au-dessous des premières assises. A l’intérieur, elle offrait un pêle-mêle assez confus de moellons remaniés, de tuilaux romains, de débris de marbre, de bas-reliefs et de statues que reliait entr’eux un ciment de moyenne résistance. On dirait que les bâtisseurs du xue siècle avaient démoli sur d’autres points pour reconstruire à cette place; ou plutôt qu’ils avaient trié sans discernement sur les ruines de la basse ville, à travers les décombres entassés depuis l’ère des invasions barbares.
Quoi qu’il en soit de son importance architecturale, par les ordres de Bernard IV, le mur d’enceinte s’étendait de proche en proche autour de la cité; et rien ne paraissait devoir plus rompre à l’avenir l’heureuse harmonie dont ce travail était la principale condition entre le comte et l’archevêque. Il est même vraisemblable que c’est à cette occasion que les deux contractants se donnèrent un gage réciproque de bonne intelligence par l’union de l’agneau de St Jean-Baptiste au lion de Fczensac, éléments héraldiques du blason de la commune. Les armes de la ville d’Auch furent, en effet, figurées à deux partis : « Au premier, de gueules, à l’agneau d’argent passant et contourné, au nimbe crucifère, portant une croix d’or gonfalon née du même, » comme symbole primitif du titre épiscopal.1 « Au second, d’argent, au lion de gueules, » qui, originairement, était de Fczensac2, et que le père de Bernard IV avait conservé dans son écu, en réunissant les deux couronnes comtales sur sa tête.
Nous ferons observer que cet accord se passait dans le dernier tiers du xne siècle, c’est-à-dire à l’époque la plus féconde en chartes communales. « Alors, » dit Ordcric Vital, « par l’action immédiate des évêques, il s’établit, en France, des communautés populaires » qui, du reste, au langage de Suger, ne différaient pas des paroisses3. Au besoin ils savaient eux-mêmes les conduire au combat.
Il ne faut pas admettre, sans doute, dans le sens le plus rigoureux, les expressions d’Ordcric- Vital : les communes ne sont point de création épiscopale. Mais des paroles aussi précises nous révèlent ce qu’on pensait, à cette époque, des rapports obligés que l’Eglise avait ostensiblement avec le siècle. Comme aussi elles servent à nous faire comprendre le rôle important de Guillaume d’Andozillc dans la nouvelle organisation de la communauté auscitainc1.
1 Voir plus liant, p. 13.— Le pemionccau fut timbré de la croix de Terre-Sainte, 20 ans plus tard, lorsque Géraud de Labartlic porta à la croisade l'agneau de notre siège sur sa bannière archiépiscopale.
5 M. le duc de Fezensac. Hist. de la maison de Montesquiou- Fczensac. In -8", chap. m, p. 31. — Voir au frontispice ces armes telles qu'on les figura jusqu’en 1789.
3 OnDEittei-ViT. Hist. Lib. II. « Tune ergô communilas in Francia popularis slaluta est à præsulibus. — Sogeh. Vita Ludov.-Grossi, o... ciim communilalcs palriæ pairoehiarum adossent. »
4 C'est l’expression des Mémoires du temps: « Communilas auxllana, » comme on dit aujourd'hui la commune.
Au reste, des remparts et des fossés, des portes et des tours, avec l’alignement plus ou moins régulier des habitations humaines dans un espace ainsi circonscrit, formaient tout au plus le lien extérieur des diverses familles qui composaient alors ces sortes d’associations urbaines. Et les hommes d’intelligence qui se donnaient la noble mission de favoriser leur développement progressif, n’entendaient pas que les habitants d’une même cité fussent tout simplement un certain nombre d’individualités parquées ensemble. Ils s’efforcaient de les unir par des rapports intimes, comme autant de membres d’un seul tout.
A cette fin, on avait soin de recueillir, sous le nom de privilèges « priva tæ leges,» les us et coutumes qui, de temps immémorial, avaient eu force de loi dans la contrée. Si, comme on l’a observé de la plupart des villes du midi de la France, les traditions locales ou les monuments écrits établissaient que la cité renaissante avait joui, sous la domination romaine, des droits de municipe, le nouveau code n’en était, en général, que l’ampliation authentique, ou comme une sorte de supplément avoué, à de certaines conditions. Et ces conditions étaient spécifiées dans ce qu’on appelait, selon les circonstances, paréage, ou bien charte de commune. Du reste, ce pacte confirmatif, cette reconnaissance légale, en constituant un véritable titre, imprimait une plus grande force aux antiques franchises municipales.
C’est ainsi que, vers la fin du xuc siècle, un grand nombre de villes renouvelaient, régularisaient ou fortifiaient, dans leur sein, les divers éléments de constitution et d’administration civiles. Les Auscitains pouvaient-ils désirer une occasion plus favorable de consacrer ostensiblement au milieu d’eux.Ic retour de leurs antiques franchises, par le double symbole du lion cl de l’agneau, de la force poliliqucct de l’influence religieuse, de la tutelle combinée du comte et de l’évêque? Une fatale expérience ne leur avait que trop longtemps appris la vérité du vieil adage de nos pères: « lot solet non post Aux, » seul ne peut Audi.
A partir du paréage, la paix avec le comte dura autant que vécut Guillaume d’Andozille. Malgré quelques tentatives pour empiéter sur les droits de l’archevêque, Bernard IV parut du moins respecter le caractère épiscopal et les propriétés ecclésiastiques.
Après la mort du prélat, ou, selon d’autres, dès qu’il eut librement renoncé, vers 1170, aux sollicitudes d’une administration incompatible avec les infirmités de son grand âge, Bernard sentit se réveiller dans le fond de son âme toute la fierté de son indomptable caractère. Ne mettant plus de bornes à scs injustes prétentions, il proposa un de ses enfants aux suffrages du clergé, et voulut l’imposer comme successeur de Guillaume d’Andozille. Mais les électeurs, dans leur sagesse, en décidèrent autrement : Toutes les voix se portèrent sur Géraud de Labarthe, de l’ancienne famille des comtes d’Aurc, que son éminente piété avait fait élever depuis quelques années a.u siège de Toulouse1.
Géraud était avantageusement connu à Aucb, et en particulier de nos chanoines, au milieu desquels il avait vécu, dans sa jeunesse, sous la règle de St Augustin. On l’avait vu, en outre, exercer plus tard les fonctions d’archidiacre d’Aucli, sous Guillaume d’Andozillc. D’ailleurs, le nouvel archevêque se trouvait beau-frère du comte, qui avait épousé Eticnnctlc ou Stéphanie de Labarthe, s’il faut en croire le savant auteur de Y Art de vérifier les Dates. Il y avait donc lieu d’espérer que Bernard se résignerait à dévorer, en silence, son profond ressentiment. Il se condamna bien en effet, près de cinq ans, non sans beaucoup de peine, aux ménagements extérieurs que lui imposait cette étroite alliance. Mais il demeura résolu à profiter de l’occasion qui pourrait se présenter de se venger avec éclat de l’archevêque et du chapitre.
' P. Mongaillakd, fol. 350. « Fuitque vir pietalis admirandæ, oh quam primo, eùm esset arcliîdiaconus aiiscifanæ ecclesiæ, in episcopuni
lolosanum electus est, ac deinde ad melropolim auscitanam translatas. o Vila Gerahli grchiepiscopi, etc., etc.