‹ Sainte-Marie d'AuchChapitre 14 sur 63 · LE VANDALISME AU DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE VANDALISME AU DOUZIÈME SIÈCLE

n ne sera pas étonné que la nouvelle cathédrale n’eût pas encore, en 1470, une enceinte réservée pour les offices du chapitre ; ou plutôt le chœur qu’elle avait déjà n’étant pas clos ne se trouvait plus en harmonie avec les goûts de cette époque de transition et de progrès incontestables. Vers la fin du siècle précédent on avait introduit, ou du moins généralement adopté une modification substantielle à l’ancienne forme intérieure des basiliques, par le prolongement des bas-côtés. Mais ils S’arrêtaient à la naissance de la courbe de l’abside, sans faire complètement le tour de la place réservée aux chantres, en avant et près du maîtreautel. Dans la première moitié du xn° siècle, le chœur s’étendit insensiblement de l’est à l’ouest; et le prolongement des bas-côtés suivant la courbe de son hémicycle prit le nom de déambulatoire. Il finit même par se détacher du sanctuaire primitif ou de l’abside, de manière à occuper environ le tiers de la longueur totale, et à former, à l’orient du transsept, comme une espèce de petite église dans une autre plus grande1.

Géraud de Labarthe et son clergé, pour se conformer à la pratique générale, voulurent ajoutera la basilique de St-Austinde ce complément jugé désormais indispensable. Déjà une partie des matériaux, réunis dans l’enceinte murée du chapitre, n’attendait plus que la mise en œuvre2, lorsque la guerre sembla devoir éclater, plus ouvertement que jamais, entre le comte et le clergé de Sainte-Marie.

Le nouvel Archevêque s’était attendu, dès le principe, aux suites funestes du mécontentement que Bernard IV nourrissait dans son âme. En écrivant au pape Alexandre 111. selon l’usage, bientôt après son élection, il l’avait informé des dispositions du comte. Aussi le Souverain Pontife s’était-il empressé de donner à Géraud un témoignage public d’estime particulière, dans l’espérance de ménager une heureuse diversion : il l’avait nommé légat du siège apostolique. L’Archevêque prend ce titre dans une charte du mois de mars 1474 3. Quelque temps après, cette nouvelle dignité l’obligea d'aller à Rome pour y rendre compte de sa légation au chef suprême de l’Eglise.

Il paraît d’ailleurs qu’il n’avait pas encore le pallium. Or, nous avons déjà fait observer que les métropolitains devaient tous, à cette époque, le recevoir près du tombeau des SS. Apôtres. Au cérémonial de la réception était rattaché le serment solennel qu’il fallait prêter au pape lui-même. L’archevêque devait jurer de lui garder obéissance et fidélité, comme tout homme lige à son seigneur. Aussi n’était-ce plus que par très grande faveur que le postulant obtenait quelquefois l’autorisation d’envoyer un fondé de pouvoir; encore à la condition expresse d’adresser, par écrit, au Souverain Pontife, une formule de serment, dans laquelle il s’engageait à le renouveler verbalement, à Rome, avant l'expiration de l’année.

1 Voir la planche 2, pour bien comprendre les disposilions relatives du chœur el du chevet, à partir du xn" siètle.

2 Gall. Christ. Tom. I, p. 163, instrum. # Seplem millia lalcrum qui

parali eranl ad chorum in ecclesia facicndum. »

3 Cart. Capit. auxit. Cap. cxvin— C’est l’acte d’acquisition du château de Lamaguèrc, où se voient encore des ruines remarquables, et eu particulier des restes byzantius de la chapelle épiscopale. Ce château fut aliéné dans les premières années du xvtic siècle seulement.

Géraud de Labarthe traversa donc les Alpes. Il vint en personne demander le pallium au pape Alexandre III 1 et lui rendre compte de la mission que ce pape lui avait confiée. Le comte Bernard IV, profitant de son absence, ne garde plus de mesure. Il s’abandonne aux excès les plus inouïs de sa vengeance contre les chanoines dont les suffrages avaient osé braver, au jour de l’élection, ses obsessions et ses menaces. Le cloître est envahi et dévasté; vingt-quatre lits sont enlevés du dortoir et de l’infirmerie; le contre-cœur et la grande crémaillère, l’un et l’autre de fer, disparaissent de la cuisine du chapitre, avec toutes les chaudières, y compris le seau à puiser et la longue chaîne du puits que Guillaume-Astanove avait fait creuser, et qui se voit encore sur la place de l’ancien préau des chanoines, devenu de nos jours le Cours de Salinis. Tous les meubles enfin avec les livres et les ustensiles des différents offices claustraux sont emportés, ainsi que trois cents conques de millet et de maiturequi formaient la provision d’hiver du grenier de Sainte-Marie2.

Le palais archiépiscopal n’est pas plus respecté que la demeure des chanoines. Le mobilier disparaît encore ici des appartements et de la cuisine, même la table ronde qui servait aux repas de l’archevêque, et les armoires dans lesquelles il tenait ses livres et ses habits3.

En même temps, les gens du comte démôlissaient le grenier du chapitre, ainsi que l’enceinte claustrale, avec les trois tours destinées à la protéger. Or, comme les constructions étaient en partie adjacentes à la métropole, le côté méridional de l’édifice sacré s’ébranle, une large brèche s’ouvre sous le marteau des démolisseurs, et scs débris se confondent avec toutes les autres ruines.

A travers tant de décombres, il n’était pas difficile de retrouver un choix de matériaux propres à quelques nouvelles constructions. Le comte les fait enlever à son usage, ainsi que les sept milliers de briques destinées par l’archevêque et le chapitre à commencer le chœur de la basilique4. Le reste de la démolition est abandonné aux ouvriers qui travaillaient non loin de là au mur d’enceinte de la cité, dont la construction ne se poursuivait qu’avec lenteur, malgré les engagements formels de Bernard IV.

Cependant, Géraud de Labarthe avait rendu compte de sa légation, reçu le pallium et prêté le serment d’usage entre les mains du Souverain Pontife. Il se hâte de quitter Borne et reprend le chemin de son diocèse. Peut-être même était-il informé des malheurs de son Eglise, et avait-il mis, pour ce motif, plus d’empressement à s’éloigner d’une ville où divers intérêts, tous également chers à sa haute piété, auraient dû le retenir encore. Sur la route, il invite quelques prélats ses suffragants, des abbés, de nombreux amis et des parents à l’accompagner à Auch et à l’aider de leur concours auprès des injustes et violents ravisseurs de tous les droits de son Eglise. Il arrive enfin, crosse en main et mitre en tête, selon l’usage consacré pour les évêques à leur retour de Borne; il se présente en ornements pontificaux à l’entrée de la basilique dont on avait fermé les portes; il demande avec les plus vives instances qu’on lui rende sa cathédrale. Il conjure le comte son beau-frère, avec toute la mansuétude possible, de le rétablir dans ses droits imprescriptibles, et dont nul autre que lui n’a le pouvoir de disposer.

Bernard est sourd à ses prières. Excité, selon toute apparence, par les conseils d’hommes pervers, dit le chroniqueur dont nous suivons ici la narration, il repousse brusquement les supplications de l’archevêque. Le prélat insiste encore, demandant qu’il lui soit accordé de célébrer la messe sur l’autel de la Vierge Marie, ainsi qu’il se pratiquait alors au terme des pèlerinages de long cours5. On lui refuse avec outrage même l’entrée du lieu saint, indignement envahi par les archers du comte6.

Enfin, dans l’impossibilité de faire autrement, Géraud de Labarthe, accompagné de son nombreux

1 Gall. .Christ. Tom. I, p. 163, instrum. « Ipso adeunte Ecclesiam romanam pro habendo pallio. »

s Gall. Christ. Tom. I, ibid.

3 Ibid. « . Armariu ubi libri cl vcstimcnla archicpiscopi serva-

bautur; tabula quoque rolunda ubi archiepiscopus comedebat, etc. * Gall. Christ. Toin. I, ibid. « Septem milli.1 lalerum, etc. ■>

5 » In allari Dealer. Mariæ, ut moris est, celcbrarc volentcm. »

6 .< Ecclesiam quam violenter occupavcral inlrarc non permisit »

cortège de prélats, d’abbés, de parents et d’amis, descend à l’église de Saint-Martin et célèbre immédia- 11 tement les saints mystères. Mais les gens de Bernard n’ont pas encore atteint les dernières limites de leurs violentes poursuites. Le pieux pontife achevait à peine l’auguste sacrifice, lorsque l’enceinte sacrée fut envahie. La bande sacrilège fait irruption de toutes parts; les assistants sont dispersés; l’autel lui-même est assailli, et les pains de l’oblation sont arrachés des mains des officiants avec tous les objets recueillis à l’offrande. Rien n’échappe au pillage ou à la dévastation : la maison de la prière devient, encore ici, le théâtre de la confusion et du plus affreux désordre.

Poussé à bout, entraîné d’ailleurs par les conseils de son neveu, le baron de Montesquiou, et de quelques amis dévoués, le prélat veut essayer de défendre ses droits par la force. Il se réfugie au château de Marsan et s’y fortifie contre les attaques que pourrait renouveler le comte, son beau-frère. Ici, en effet, nouvelles agressions, nouveaux malheurs, incendie, ruines et pillage. L’église même du château est démolie avec la tour qui la domine.

Enfin, la voie des armes n’ayant pas eu plus de succès que la résignation et la prière, des amis communs s’interposèrent. Les deux partis quittèrent les armes et rentrèrent dans le calme1.

Mais, avec un ennemi du caractère de Bernard, la trêve ne pouvait pas être longue. Géraud de Labarlhc avait à peine ramené la confiance dans la ville, et relevé les espérances du clergé, que la demeure des chanoines fut envahie de nouveau; l’aumônier et le secrétaire du prélat furent incarcérés dans une tour2; et ce fut le signal de nouveaux désordres. On n’essaya pas même de colorer du moindre prétexte cette autre levée de boucliers, pire assurément que la première.

Quoique la métropole eût déjà beaucoup souffert, elle était encore debout, du moins en grande partie3. Animé d’un esprit diabolique, ajoute le monument contemporain qui nous sert ici de guide, Géraud, fils de Bernard, poussa l’audace jusqu’à établir, autour de ladite église, un siège en règle. Aux soldats de son père s’étaient joints ceux de Raymond V, comte de Toulouse. Raymond, qui se trouvait alors à Lectoure, se prêtait d’autant plus volontiers à cette déplorable manœuvre, qu’il n’avait jamais pu pardonner à Géraud de Labarthe, son ancien évêque, d’avoir retiré de ses mains quelques propriétés ecclésiastiques. La place une fois cernée ne fut pas difficile à prendre. Ivre alors d’un succès qui n’éprouvait plus de résistance, la milice des deux comtes renouvelle dans le saint temple ces horribles scènes de pillage et de démolition dont la ville d’Aucli n’avait pas eu d’exemple depuis les invasions des hordes barbares. Les riches tentures de laine qui décoraient le lieu saint, dans les grandes solennités religieuses, sont enlevées ainsi que tout le mobilier d’ornementation déposé au trésor de la métropole4.

Le chanoine-sacristain veut essayer de faire résistance, et sauver au moins quelques débris du saint dépôt dont il avait la garde. Il est lait lui-même prisonnier, et tout le trésor est emporté dans la demeure de Bernard, avec le bahut qui servait à tenir en ordre les objets de plus grand prix. Ce meuble se voyait encore au château des comtes3, lorsque notre narrateur disait naïvement à ses contemporains, en terminant le récit de ces scandales : « Si quelqu’un en connaît plus que je n’ai pu en dire, qu’il supplée6. »

L’auguste basilique ainsi dévastée fut abandonnée au marteau des démolisseurs, et bientôt livrée aux llammes. Ce qui restait du cloître et des habitations canoniales eut aussi le même sort, avec le monastère de Saint-Martin et son église. Le chanoine-sacristain n’eut la vie sauve que moyennant cent vingt sous

1 Gall. Christ. Tom. I, p. 163, instrum. « Tandem sopita Geraldum inter archiepiscopum et Bernardum Armaniaceusem prædicta gucrra. »

2 Gall. Christ. Ibid. « Clericum el scriptorem domini archiepiscopi

ccpil et inturravit. »

3 Gall. Christ. Ibid. «.... ctecclesiam magna ex parle demolitus est.»

4 Gall. Christ. Ibid. « De ecclcsia tapela el alia ornamcnia çxlrahi fccit et asporlari; et arcam quæ adhuc est, etc., etc. »

5 Gall. Christ. Ibid. « . el arcam quæ adhuc est in aula caslri. »

0 Gall. Christ. Ibid. « Si quid minus est.supplelc. »

[90. de rançon. Une vigne dont jouissait l’archevêque fut entièrement ruinée; et les diverses propriétés diocésaines n’échappèrent pas davantage à la dévastation la plus complète.

Cependant, Géraud et son clergé, réduits à prendre la fuite et à se disperser dans la province, erraient péniblement de retraite en retraite. L’archevêque fut poursuivi et cerné dans son château de Lamaguère. Ses chevaux y furent saisis avec tout le mobilier. On mit même le feu à une tour où se trouvait le prélat, qui n’échappa que par miracle à un danger si imminent. II continua à se tenir soigneusement caché avec quelques-uns de ses clercs, pendant plus de deux ans; tandis que tous ses droits ecclésiastiques, à Auch et dans le diocèse, étaient à la merci du comte Bernard et de ses complices.

Tant de persécutions devaient pourtant avoir un terme. Avec le temps on finit par retrouver un peu de calme, et les choses reprirent insensiblement leur train ordinaire. Bernard IV rendit son âme à Dieu, en 1180, après avoir réparé ses nombreux égarements, selon les mœurs de l’époque, par des pèlerinages, des donations et des fondations expiatoires.

L’archevêque et ses chanoines purent rentrer à Auch, où Géraud d’ Armagnac, fils et successeur du comte, se montra, d’abord, disposé à respecter au moins les liens du sang, dans ses rapports avec son oncle. 11 avait accompagné Bernard IV, pieusement ce semble, dans ses divers pèlerinages. Tout enfin paraissait faire espérer qu’il ne perdrait pas entièrement de vue les témoignages de repentir qu’il avait admirés dans son vieux père.

Néanmoins, Géraud de Labarthe ne se livrait pas tout à fait à la confiance. Cette nouvelle paix pouvait bien n’être encore qu’une trêve. Et, d’ailleurs, comment cieatriser entièrement des plaies aussi profondes? Comment s’accoutumer au désolant spectacle de tant.de ruines amoncelées dans sa ville épiscopale? A peine était-il resté de la basilique de St Austinde quelques pans de murailles que les nouveaux Vandales n’eussent pas démolis. 11 essayait pourtant de ramener l’ordre dans cet affreux chaos, lorsque le bruit des malheurs survenus en Orient vint plonger dans le deuil l’Europe entière1. Jérusalem avait capitulé le 2 octobre 1187. Saladin venait de rétablir l’exercice du culte musulman dans la ville sainte, et le pape Urbain III était mort de douleur à cette nouvelle. Grégoire VIII, son successeur, avait prescrit un jeune général dans la chrétienté; des chants lugubres retentissaient dans tous les sanctuaires2; l’Occident s’armait pour la troisième fois.

Géraud de Labarthe se détermine à faire partie de l’expédition. Mais, avant de se mettre en route, il confie à Bernard de Sédillac, son archidiacre, l’administration du diocèse, et donne à son neveu, le comte d’ Armagnac, un dernier gage de bonne intelligence, en plaçant sous sa haute protection ses églises, ses maisons, ses fermes et toutes ses propriétés diocésaines3. 11 part ensuite avec Bernard de Lacarre, évêque de Bayonne, et va joindre le corps d’armée du roi d’Angleterre.

Il n’entre pas dans notre plan de suivre nos deux prélats en Terre-Sainte. Nous dirons seulement que Richard Ier les associa au commandement des forces navales4, et donna l’ordre à l’équipage de suivre en tout leur volonté3. Géraud survécut à la capitulation de Saint-Jean-d’Acre6. Néanmoins, il ne vit pas la fin de la troisième croisade, puisqu’il serait mort, au plus tard, vers le commencement de l’année 1192, d’après un ancien document de nos archives archiépiscopales7.

1 Baron. Annal, ad ann. 1187. « Vox ab Oriente auditurlugentium, atque lamenlnnlium interfectos populi Del.»

a Chronograph. Aquicinct., ad ann. 1187. «Hoc anno, incomparabilis dolor et trislitia iueffabilis universæ accidit christianitati.»

3 C,all. Christ. Tom. I, ubi suprà. « Geraldo Armaniaccnsi, nepoli

suo, domos, ecclesias, villas, cl omnia jura sua . commendavit.»

4 Rogeiuüs de IIoveden, in Richardo I, ad ann. 1190. « Constiluit

Geraldum auxiensem archiepiscopum, et Bernardum cpiscopum de

Baiona . duciores et constabularios totius navigii sui.»

5 Ibid. « Prætereà idem rex prcecepil, in alio brevi suo, ut omnes liomiues sui, qui per mare essent ituri, obedirent diclis et præceplis prædictorum justitiariorum navigii sui.»

n Baron. Annal, ad ann. 1191.

7 P. Mongaillard. Fol. 334, n° 19.

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