‹ Sainte-Marie d'AuchChapitre 15 sur 63 · PÉRIODE OGIVALE · texte numérisé non relu

PÉRIODE OGIVALE

Be 1191 & 1183.

éraud ÎV d’ Armagnac n’avait pas attendu ce triste dénoûment pour lever le masque, et

renouveler sur divers points du diocèse les scènes de désordre dont nos églises avaient eu tant à souffrir *. Aussi, plus le mal s’aggravait, et plus il devenait urgent de mettre un terme au veuvage de la métropole.

Dans le déplorable état où on l’avait réduite, elle ne pouvait guère être l’objet de l’ambition ou de l’intrigue. Et, d’ailleurs, le me concile de Latran avait prescrit, en 1179, de n’appeler aux sièges épiscopaux que des hommes qui, par la maturité de l’âge, la gravité des mœurs et la connaissance des lettres, pussent se poser en vrais modèles dans la maison du Seigneur2. « Et s’il arrive,» ajoutent les Pères, « que les clercs viennent à s’écarter, dans l’élection, de ce décret du saint Concile, qu’ils soient, par le seul fait, privés du droit de vote, et dépouillés, pendant trois ans, de tout bénéfice ecclésiastique.»

Jamais nos électeurs capitulaires ne s’étaient montrés plus disposés à suivre, en tout, ces sages prescriptions. Tous les suffrages se portèrent sur l’administrateur diocésain, que Géraud de Labarthe avait, lui-même, jugé digne de tenir sa place dans des temps aussi difficiles.

Bernard de Sédillac prit donc en main la boulette pastorale. Nous pensons qu’il aura été dispensé, au début de son épiscopat, de se rendre à Rome pour conférer avec le pape des intérêts de son Eglise. L’éloignement de son illustre prédécesseur n’avait-il pas été, dans des circonstances tout à fait semblables, le signal et l’occasion des plus grands désordres? Que n’avait-on pas encore à craindre des tyranniques prétentions que le comte d’ Armagnac avait renouvelées après le départ de Géraud de Labarthe ?

Quoi qu’il en soit, la bulle du pallium se lit attendre plus de trois ans, puisque Bernard de Sédillac ne la reçut que vers la fin de l’année 1195. Célestin III occupait alors la chaire du prince des Apôtres. «Recevez,» dit le pape au nouvel archevêque, « recevez, vénérable frère, avec le signe authentique de votre nouvelle dignité, la plénitude de l’autorité pontificale. Que le pallium brille sur votre poitrine comme le rational symbolique des vertus dont vous devez être le modèle. Que toujours une sage mansuétude tempère l’ardeur et la vivacité de votre zèle, et que votre langue ne profère jamais que des paroles d’édification; de telle sorte que vos ennemis eux-mêmes, ravis d’admiration à la vue de vos bonnes œuvres, glorifient le Père des miséricordes qui vous réserve, en récompense, une gloire éternelle dans les cieux.»

Après avoir ainsi fortifié le courage de Bernard, Célestin rappelle dans sa bulle, avec un à-propos dont l’intention est manifeste, les saintes règles consacrées par l’usage et par la discipline de l’Eglise, pour maintenir la liberté des élections épiscopales. «Que jamais à l’avenir,» ajoute-t-il ensuite, «ni

1 Gall. Clnïst. Tom. I, p. 163, inslrum. « Quo abeunte, etc. >

* Capilnl. 3. a Milité forlitis hæc in cpiscopo oporlct inqniri. >

nos. personne, ni puissance séculière, sous quelque prétexte et à quelque occasion que ce puisse être, ne se mêle ou ne se donne la plus légère part à une affaire de cette importance. Que votre Eglise, qui ne relève que de l’autorité du siège apostolique, jouisse à jamais de la libre indépendance et du riche patrimoine qu’elle tient du roi Clovis, d’heureuse mémoire; que personne n’ose la troubler dans l’exercice de ses droits, ni dans l’usage de ses propriétés quelconques. Que tous ses biens soient maintenus ou restitués dans leur intégrité, et qu’elle en use selon l’étendue de ses besoins, sauf néanmoins toute déférence à l’autorité de notre Siège.

» Si, du reste, quelque personnage ecclésiastique ou séculier violait, le sachant bien, notre présent rescrit, qu’après une deuxième et troisième monition il soit privé, en punition de son impénitence, de tous les honneurs ou dignités attachés à son rang ou à sa charge. Qu’il soit livré, pour son délit, à la justice divine, privé du corps de N. -S. J.-C, et, enfin, abandonné à toute la sévérité de la sentence finale. Au contraire, que la paix de Notre- Seigneur Jésus-Christ soit assurée à tous ceux qui respecteront les droits de votre Eglise. Qu’ils goûtent, dès ce monde, le fruit de leurs bonnes actions, et que, dans l’autre, ils trouvent, près du souverain Juge, les récompenses d’une éternelle paix. Amen, amen, amen.»

Heureux les temps où cette haute et paternelle intervention pouvait suffire à ramener le calme après de tels orages! L’archevêque Bernard III avait eu à déplorer, même après son élection, les affreux scandales qui, depuis tant d’années, semaient la consternation dans le diocèse. Prières, opposition formelle, protestations réitérées1, rien encore n’avait pu ébranler le comte Géraud IV. Plus docile à la voix du Père commun des fidèles, il mit enfin un terme à ses déprédations, et songea sérieusement à réparer les torts faits à l’Eglise.

Hans le courant de l’année 1204, nous trouvons sa signature au bas de certaines donations faites à l’église de Dax par Alphonse le Noble, roi d’Aragon et de Castille, et par Eléonore, son épouse. Cet exemple étant venu en aide aux bons desseins que le repentir avait dû faire germer dans son âme, Géraud donna, celte même année, à la métropole d’Auch, la terre de Saint-Paul-de-Baïse. Il fit de plus réparer, peu de temps avant sa mort, l’église abbatiale de Lacaze-Dieu, dont le nécrologe lui donne le titre élogieux de « familier de Sainte-Marie2.»

Cette simple qualification, «hujus familiaris ecclesiæ,» que l’on retrouve si souvent dans les inscriptions obituaires du xme siècle, était, au moyen-àge, une preuve authentique du bon souvenir que l’on conservait des défunts, non-seulement à cause de leur assiduité aux cérémonies du culte, mais encore pour les largesses qu’ils avaient faites aux églises. Et nous pensons que c’est à ce double titre que le comte Géraud aura mérité, vers les dernières années de sa vie, d’être admis dans les rangs de la famille métropolitaine3. Car la donation de Saint-Paul-de-Baïse, dont la date est de 1204, témoigne bien assez de son bon vouloir, et permet de supposer, en outre, tous les actes antérieurs de restitution et de réparation, pour les dommages considérables qu’il avait causés aux propriétés diocésaines4.

Cependant un édifice provisoire n’avait pas tardé de protéger l’autel de Sainte-Marie. Et même, à partir de 1232, devant 1 image de la Vierge brûla désormais, nuit et jour, une riche lampe, en expiation de l’audace impie et sacrilège des profanateurs de son auguste sanctuaire. Cette fondation était l’œuvre

1 Gall. Christ. Tom. I, p. 163, inslrum.

2 11 mourutle 30 septembre 1219,d’aprèsle nécrologe, qui s’exprime ainsi : «Pridiè calendas octobris, obitus Geraldi, comitis armaniaci, familiaris Sanctæ Mariæ, anno mccxix.»

3 Du Cange, Gloss, adverb. « familiares.» On désignait par ce nom

ceux qui appartenaient à quelque Congrégation régulière, sans être

toutefoisni novices, ni profès. Ilsavaient parlà tous les biens spirituels de la famille, dont ils étaient regardés comme membres accessoires, principalement à raison de leurs bienfaits.

4 La réintégration de la rente annuelle de quinze cents sous, suspendue à Nogaro, trente ans entiers, à partir de 1178, par suite des anciennes vexations de Bernard IV, s’expliquerait aussi de cette manière.

d’Arnaud-Guillaume de Labarthe, archiprêtre de Magnoac, et proche parent de Géraud IV, le dernier 1250. fléau de notre église. Dix ans plus tard, un autre Arnaud-Guillaume de cette même famille, seigneur des Quatre- Vallées, ajouta considérablement à cette donation, par un acte public qui mettait la métropole en possession de plusieurs biens dans les montagnes des Pyrénées.

Guillaume de Pardaillan, pour réparer diverses injustices dont il s’était rendu coupable à l’égard de l’Eglise d’Auch, lui donna vers 1246 les dîmes de Cézan et de Pellefigue, dans l’archidiaconé de Savanès, avec la moitié de celles d’Arpentian et de Fournés. En 1248, Arnaud de Puységur, sa femme et ses enfants, donnèrent aussi les dîmes d’Orsan au chapitre nïétropolitain, et ajoutèrent à la culture de Sainte-Marie une pièce de terre située dans la ville d’Auch, près du château des comtes.

Enfin, dix ans plus tard, Géraud V, comte d’ Armagnac et deFezensac, faisait don « aux chanoines de Madame Sainte-Marie d’Aucli d’un cazal confrontant vers l’orient à la vigne du chapitre. » Et cette donation, dont l’acte original, cité plus haut, se conserve à la bibliothèque de la ville, était, dit le comte, une aumône faite dans l’intérêt de son âme et de toute sa lignée1.

Ainsi les dons se multipliaient, et l’intervention si manifeste de la Providence, en faveur des nouveaux projets de construction, était bien propre à relever le courage et à fortifier les espérances du clergé métropolitain. Toutefois, ce n’était pas encore assez, surtout à une époque où les pauvres avaient une si large part aux bienfaits dont l’Eglise n’était au fond que la dépositaire et la dispensatrice.

Hispan de Massas, promu au siège d’Auch vers le milieu du xme siècle, s’adressa à StLouis, et sollicita du pieux monarque une part aux nombreuses libéralités qu’il accordait à tant d’autres églises. Pour s’assurer davantage l’appui du digne successeur de Charlemagne et de Clovis, il rappelle dans sa supplique tout le bien que ce dernier prince avait daigné faire à l’Eglise et à la cité d’Auch, à une autre époque de calamité et de mémorable détresse. D’ailleurs, les Auscitains ne voulaient ni du joug du vicomte de Lomagne, ni de la haute suzeraineté du téméraire vassal dont le jeune héros de Taillebourg venait de venger la félonie2. La métropole ne reconnaissait d’autre seigneur temporel que le roi de France. Et c’est en cette qualité qu’elle requérait Louis IX de la secourir et de la protéger, ainsi qu’il y était obligé3.

L’histoire ne nous parle point des résultats de cette démarche. Et le xin® siècle, qui dota l’Europe 1306. occidentale d’innombrables chefs-d’œuvre, en style ogival, ne put rien changer à l’état presque désespéré de notre cathédrale. C’est en effet dans la seconde moitié du xive siècle seulement que nous retrouvons le souvenir de quelques nouvelles tentatives. Arnaud Aubert, neveu du pape Innocent VI, venait d’être transféré de Carcassonne à l’archevêché d’Auch, vers la fin de décembre 1366. Le chapitre l’avait accueilli à la porte de Sainte-Marie avec le cérémonial d’usage, et le nouveau prélat avait juré sur les saints évangiles de respecter les droits des Personnats et des Dignités capitulaires, de sauvegarder les libertés et de protéger tous les intérêts de son Eglise3.

Arnaud avait puisé à la cour des papes d’Avignon, et spécialement dans les exemples de son oncle, le goût des constructions monumentales. Il ne tarda pas à le manifester sur divers points du diocèse. Bassoues était une mense archiépiscopale. Dans le but de protéger les habitants contre les invasions soudaines et les ravages incessants que la guerre des Anglais et les discordes des comtes de Foix et d’ Armagnac occasionnaient dans la province, le nouveau prélat fit environner le bourg d’une

1 » . Dam nos en aumoine per anjme de nos e de noslre linadge,

en quitam e asoluem per nos e pels noslres, aus canonches de ma daune Sencte Marie d’Auxs, aus presens et aus abiedors, per fer e complir totes lors bolcntads. 0

a De Joinville. Hist. de St Looys, in fol., p.23. «Toute voiz avinl il, si comme Dicuvoult, que quant les Anglois virent le Roy passer, ils se desconfirent, et mistrent dedensla cité de Saintes.»

3 René Chopin. Monaslic. Lib. II, lit. 3. «Dominum Ludovicum requisivisse, lanquàm dominum lemporalem, qui ccclesiam auscilanam fundatam et dotatam ii Clodovœo, quondam rege Francorum,juvarel et defenderet, sicut tenebatur.»

* Voir, h l'Appendice, la noteE. — On comptait trois Personnats dans le chapilre : la Précenterie, la Théologale et la Sacristie. Les Dignités étaient celles de prévôt, d’archidiacre, il’abbé et de prieur.

enceinte murale couronnée de tours de défense, avec remparts, fossés profonds et château fortifié selon l’usage de l’époque1.

Mais l’œuvre éminemment digne des vues élevées et de la noble munificence d’Arnaud Aubert, c était,

sans contredit, la reconstruction de sa métropole. Le château de Bassoues ne devait être que le prélude, et comme un brillant essai, où l’art de notre Gascogne était admis à faire ses preuves, avant de procéder à l’exécution d’un projet séculaire, dont l’heure semblait enfin être venue. Les plans de la nouvelle cathédrale furent arrêtés dans le courant de l’année 1370. Tous les détails y étaient prévus, d’après les règles du style fleuri, et sur des proportions bien supérieures à celles de l’église de St Austinde. L’emplacement se trouvait naturellement fixé par la primitive disposition des grandes lignes. Et quel autre site aurait pu d’ailleurs mériter à Audi la préférence? Les ruines de la basilique romano -byzantine firent donc place aux nouveaux fondements, dont les premières tranchées furent ouvertes au printemps de l’année 1371

On relirait de nos jours, avec un intérêt particulier, les curieux détails de la solennité qui inaugura cette grande entreprise. Mais nos annales capitulaires ne nous en ont point conservé le souvenir. Ordinairement on annonçait au loin l’ouverture des travaux comme un jour de fête publique. Les abbés, les religieux, les clercs et la noblesse accouraient avec les populations, et chacun était jaloux de déposer entre les mains du prélat fondateur le tribut de son offrande. Le sol, consacré par St Taurin, dans le mc siècle, au culte de la Vierge Marie, dut recevoir ici, pour la quatrième fois, la bénédiction d’usage. On plantait ensuite une croix provisoire à l’endroit même où devait être un jour l’autel principal. Une messe solennelle était célébrée en l’honneur du patron de la nouvelle église; après quoi l’évêque, encore revêtu de ses habits pontificaux, enlevait trois pellerées de terre. Les comtes, les abbés, les chanoines et les clercs venaient, à leur tour, en faire autant; et les ouvriers se mettaient définitivement à creuser les fondations de l’édifice.

Lorsqu’une deuxième solennité conviait les populations à la pose de la première pierre, le concours était au moins aussi considérable. Une estrade élevée s’improvisait en plein air, et un orateur, choisi entre les plus distingués, expliquait à la multitude les mystérieuses harmonies de la basilique chrétienne. Une forte pierre, disposée d’avance et timbrée du signe de la croix, était roulée à 1 un des angles des fondations de l’édifice, où le plus notable personnage de la réunion allait déposer, de sa propre main, des médailles, des inscriptions, ou des cycles historiques, livrés à l’interprétation de la postérité.

A Auch, deux siècles venaient de préparer l’œuvre importante dont l’archevêque Arnaud Aubert avait à cœur de presser l’exécution. Tout semblait présager un rapide succès à sa glorieuse entreprise, lorsque de nouveaux retards furent occasionnés par la mort du prélat, survenue au mois de juin 1371.

INDULGENCES PRÈCIIÉES POUR LA RECONSTRUCTION DE LA CATHÉDRALE. ans l’espérance d’y mettre fin, Philippe d’Alençon, successeur d’Arnaud Aubert, accorda des

indulgences à tous ceux qui voudraient prendre parta la reprise des travaux. Les lettres de grâce.

qui furent distribuées, à cette fin, dans la province ecclésiastique, portaient la date du 9 novembre 1382.

1 Montréal du Gers, Marciac, Mirande, Flcurancc, et généralement ses murailles et ses deux portes fortifiées sous les coups du vanda-

toutesles « villeneuves » ou « bastides » qui s’élevèrent vers la fin duxm' lismc moderne. Mais, plus heureuse que tant d’autres cités du moyen-

siècle, et dans le courant du xivc, non-seulement dans nos contrées, âge, elle a su faire taire les puériles susceptibilités qui furent si fatales

mais encore dans toutes les provinces situées entre la Loire et les aux monuments de notre vieille histoire, en respectant dans sa belle

Pyrénées, étaient autant de petites places de guerre, qu’un mur d’en- tour du château d’Arnaud Aubert un précieux souvenir de la paternelle

ceinte et des tours crénelées tenaient à l’abri d’un coup de main. suzeraineté de nos évêques.

Il était d’usage, en pareille circonstance, que des personnes de confiance, munies de ces sortes de lettres, parcourussent les diocèses, pour obtenir des évêques la permission de les publier et de recueillir les offrandes des fidèles. Ceux qui ne pouvaient rien donner s'engageaient souvent à se rendre eux-mêmes sur les lieux pour travailler gratuitement1.

La teneur des lettres dePhilippe d’Alençon n’a pas été conservée, que nous sachions, dans les archives de la métropole. Mais divers documents nous apprennent que, pour favoriser l’achèvement de tant de constructions monumentales, dont l’Europe s’honore de nos jours, les papes avaient fini par attacher les indulgences de la croisade aux œuvres d’art chrétien qui avaient le plus d’importance. De sorte que grand nombre de fidèles, ne pouvant entreprendre le long et laborieux pèlerinage des contrées orientales, s’empressaient de prêter leurs concours aux cathédrales encore inachevées, s’ils tenaient à mériter ces faveurs spirituelles.

Nous ignorons jusqu’à quel point les populations de la Novempopulanie répondirent à l’appel du zélé pontife. L’entraînement n’en était plus à ce degré d’enthousiasme religieux qui, loin de se borner à la restauration des anciennes églises, avait même quelquefois fait démolir des édifices encore en bon état de conservation, ainsi que nous l’avons vu du temps de St Austinde, par exemple; et cela dans le seul but de les reconstruire d’après les règles d’un nouveau style. Ces prodiges, inouïs avant l’ère évangélique, ces sublimes élans de la foi, dont le christianisme avait pu seul révéler le secret à l’âme humaine, dans les xie, xne et xme siècles, ne devaient plus se reproduire à partir du xve. Plus que jamais l’art s’individualisait en s’isolant de l’inspiration chrétienne. Les ouvriers, et même les artistes, presqu’entièrement sécularisés, n’étaient plus ces «logeurs du bonDieu» ou de la «benoîte Vierge,» dont les labeurs trouvèrent, si longtemps, une assez large récompense dans la rémission de leurs péchés. Aussi les travaux de Sainte-Marie languirent-ils encore, sans qu’on eût jamais à se féliciter d’un empressement quelque peu digne des époques antérieures.

D’ailleurs, le schisme d’Occident était alors le grand scandale de l’Eglise. Et qui peut dire la part de ces profonds déchirements à l’altération qui déjà se manifestait dans les croyances si naïves d’un autre âge? Les chanoines eux-mêmes s’éloignaient insensiblement de leur primitive régularité pour se plier aux habitudes séculières2. Ainsi voyait-on, vers 1383, ceux de la métropole d’Auch perdre le temps à divers jeux de hasard ou à la paume, et nourrir, dans l’intérieur du cloître, des chiens courants ou d’arrêt. Quelques-uns se montraient en armes sur la place publique. Ils portaient la grande épée, ou du moins la badelaire, appendue à leur ceinture3. Ils allaient en habit court et haut-de-chausses à pli de corps, avec bottines rouges, vertes, jaunes ou de toute autre couleur, à la façon des gens du monde. Et par un contraste révoltant, certains poussaient, même à l’église, la négligence ou l'incurie jusqu’à se présenter nu-pieds aux cérémonies religieuses, revêtus de tuniques rapiécées et de surplis malpropres ou déchirés.

C’est ainsi que le zèle de la maison du Seigneur languissait généralement dans les âmes. Faut-il donc être étonné si les travaux de Sainte-Marie traînèrent en longueur plus de trente-cinq ans encore? Dans ce long intervalle, Jean III d’ Armagnac, Pierre de Langlade-de-Monbrun et Béranger de Guilhod se succédèrent sur notre siège, diversement occupé ou même vacant, selon que les intérêts du grand schisme réclamaient la déposition ou le rétablissement de nos archevêques. Et c’est cette même cause qui amena, vers 1410, le partage du diocèse. Jean XXIII érigea l’abbaye de Bcrdoues en évêché, et fixa la chaire épiscopale à Mirande. Cette ville jouit, près de quatre ans, des honneurs du siège, que l’on vit

3 Ibid. J.Flandrin. «Necum ense, autgladio magno, vel quolibet alio armorum genere, armati incedant. »

1 F. Hurter. Tableau des Inst., Tom. III, p. 500 et 501.

2 Voir les Statuts de Jean Flandrin, archevêque d’Auch.

1420. heureusement supprimé, par le concours des deux puissances1, avant qu’une administration spéciale y fût complètement organisée.

Cependant, l’élection d’Othon Colonna, proclamé pape, le 11 novembre 1417, sous le nom de Martin V, par les soins et sous le patronage du conoile de Constance, venait de mettre un terme aux déplorables divisions qui déchiraient, depuis 1378, l’Eglise occidentale. Béranger de Guilhod, qui avait pris part aux délibérations de cette célèbre assemblée, revint à Auch, animé d’un nouveau zèle pour la gloire et la prospérité de sa cathédrale. Il ordonna qu’à l’avenir on appliquerait aux frais de construction le produit des amendes qui seraient imposées par l’official. Il unit, de plus, l’arcbidiaconé de Sempuy au chapitre métropolitain, à la charge, par les syndics capitulaires, de fonder une psallette ou maîtrise, et d’y entretenir un maître de musique, avec quatre enfants de chœur, pour donner plus d’éclat et de solennité aux offices divins2.

A Guilhod succéda Philippe II, troisième fils de Philippe de Lévis, seigneur de Florensac. Le nouveau prélat était à peine âgé de 39 ans lorsqu’il fit à Auch son entrée solennelle. Sa grande jeunesse fut regardée comme le présage d’un long épiscopat et d’une administration féconde en œuvres importantes. Mais la métropole devait être le premier objet de son ardente sollicitude. Près de cinquante-quatre ans s’étaient déjà écoulés depuis l’ouverture des fondations; et pourtant d’énormes provisions de matériaux, réunis à très grands frais, n’offraient guère encore à ses yeux que l’image du chaos, et le désolant spectacle d’une immense ruine. Les chanoines se plaignaient « que l’office divin souffrait considérablement d’un état aussi précaire. A matines surtout, les vieillards faisaient défaut, avec tous ceux que les infirmités empêchaient de venir, à minuit, s’exposer, pendant l’hiver, aux rigueurs intolérables d’une atmosphère qui, dans l’église provisoire, et jusque dans le chœur, les saisissait de toutes parts3.»

1129. Malgré l’urgente nécessité de remettre la main à l’œuvre, Philippe II fut obligé d’attendre du temps et de la générosité des fidèles les ressources qui manquaient à la fabrique; et la reprise des travaux ne put avoir lieu que dans le courant de l’année 1429. Les chanoines cédèrent une partie de l’enceinte claustrale, avec le terrain destiné à leur sépulture. Ce qui nous explique le droit et l’usage consacrés par les siècles suivants de déposer, après leur mort, les membres du chapitre métropolitain dans les caveaux du chœur, à côté des tombes de nos archevêques. On put donc continuer les fondements sur ce nouveau terrain et les étendre, de l’est à l’ouest, dans la direction des grandes lignes arrêtées du temps d’Arnaud Aubert. L’archevêque se rendit processionnellement sur les lieux avec tout son clergé, et ilbénit le sol avec grande solennité, en présence des huit consuls, des notables et d’un nombreux concours des habitants de la cité*.

L’utilité d’une réforme et de certaines modifications dans les habitudes du clergé se faisant sentir de plus en plus, de nouveaux statuts capitulaires furent arrêtés au mois de mai 1431. Ils allaient être promulgués, lorsque les intérêts de l’Eglise universelle appelèrent notre archevêque au concile deBàle. Jean d’Amélius, originaire de Jegun, resta chargé de les notifier au clergé métropolitain, sous peine de censures ecclésiastiques.

Le premier article opéra le changement que réclamait l’état de la cathédrale pour le chant de Matines. A partir de cette époque, on les sonna à trois heures après minuit, ou bien à quatre, suivant la saison, de manière à terminer l’office avant le lever du soleil. Venait ensuite la messe de l’aurore, que disait

1 Le pape avec le concile de Constance et le roi Cliarles VI.

- Nous lisons, un peu plus tard, au feuillet 36 du livre Jaitlne : « Don de la maison dite la Maistrise, prés les PP. Jésuistes, par D. Larv, chanoine cl sacristain.»

3 Philippe II. Préliminaire des statuts. « Quod officium matuti-

narum viderelur intolerabile . propter chori et ecclesiœ indisposi-

tionem, maximè in hiemali tempore, propter multorum canouicorum

et præbendariorumdecrepitamsenectutem, et varias infirmitalcs . ob

dictum quidem officium in dicta horû multotiès patiebatur defectum. »

4 Dom L.-C. de Brugelles, Chron., p. 141.

le prébende de semaine. Quelques heures plus tard, le chanoine-sacristain faisait annoncer la grand’messe, 1432 avec accord et mélodie, par le son de quatre ou de huit cloches, suivant la solennité de la fête1 . « La dite messe finie, nous voulons, ajoutent les statuts, que le diacre et le sous-diacre se joignent au chanoine officiant, pour introduire dans le cloître et conduire à table les huit pauvres de Jésus-Christ2, qui vont faire, dans le réfectoire, le repas d’usage. Nous laissons à leur conscience le soin de veiller à ce que le chanoine-cellerier s’acquitte en règle de son devoir envers ces hôtes vénérables.»

Philippe II aurait encore voulu, à l’occasion des règlements capitulaires, rétablir dans sa primitive perfection la vie commune et le séjour dans l’intérieur des habitations canoniales, pour tous les clercs de Sainte-Marie sans exception. Mais les désastres de 4177 n’avaient jamais été complètement réparés.

Et malgré la récente construction d’un dortoir sur les galeries du cloître, il ne fit peser que sur quatre chapelains de Saint-Martial l’obligation d’y prendre place3. Les autres continuèrent de loger en ville, ainsi que sept chanoines. Et il fut arrêté, le 8 janvier 1437, que, « parce que dans le cloître il n’y a pas assez de logement pour le nombre des chanoines de Sainte-Marie, chaque chanoine, au nombre de sept, qui n’a pas de cellule dans la chanoinie, pourra acquérir une maison, depuis le canton qui est sous le portet de Sainte-Marie, qui va droit à la tour de M. Gaston4, et de là, en bas par la rue, jusqu’à la porte delà ville appelée d’Arton. Lesquelles maisons, acquises par les dits chanoines, seront franches de toute taille, tout ainsi que si elles étaient dans le cloître même.»

Mais la cathédrale fixait invariablement, et par dessus tout, l’attention de Philippe IL Après vingt-six ans d’un laborieux épiscopat, il crut qu’il était temps de se donner un successeur, dont la sollicitude pastorale pût continuer ses grandes œuvres. Il songea, dans ce but, à résigner le titre à son neveu, Philippe de Lévis, alors évêque de Mirepoix. Les travaux de reconstruction avaient rencontré tant d’obstacles dans leur marche! Et pourtant on en était déjà, dans toutes les régions occidentales, aux tâtonnements et aux capricieuses recherches dumilicu du xv° siècle. Les pures traditions de l’art chrétien allaient toujours s’affaiblissant : rien ne devait être négligé pour devancer l’époque fatale de son entière décadence, trop facile à pressentir.

Afin donc d’imprimer aux travaux, commencés depuis quatre-vingt-deux ans, une impulsion active 1452 et plus soutenue, Philippe II régularisa, en 1452, un accroissement dans les ressources annuelles de la fabrique, en s’imposant le sacrifice d’une portion considérable des revenus de sa mensc archiépiscopale.

Tous les membres du chapitre imitèrent sa générosité; et, de plus, il obtint du baron de Montesquiou, dans l’intérêt de son église, la confirmation de la dîme d’Yos, que le père dudit baron avait cédée, depuis quelques années, aux chanoines de la métropole5.

LES QUATRE BARONS, CHANOINES LAÏQUES DE SAINTE-MARIE D’AUCII. a date et les diverses circonstances qui se rattachent à cet acte de confirmation ne peuvent s’entendre que du baron Arsieu V, à qui de longs et honorables services, dans la guerre contre les Anglais, avaient mérité le titre, simplement honorifique, de chambellan de Charles VII. Il était rentré sur ses terres après la reddition de Bordeaux. Les bannières du roi de France flottaient, depuis le

1 «Cum quatuor campanis, iulcrdùm cum octo sonare lalitcr se ha-

beal sacrista, quôd dictæ campanæ cum bona mclodia et concordia pulsenlur.»

3 On tarda peu d’en ajouter cinq à ce premier nombre, comme on

le voit au feuillet 116 du «livre Jaulnc.»

3 Item statuimus et su!» pœna cxcommunicalionis præcipimus et mandamus quatuor præbcndarii capellæ Sli Martialis in nostra Ec-

clcsia fundalæ de cælero dormianl in dormilorio suprà claustrum construclo, etc.»

4 Celte tour, dans laquelle les archives du chapitre furent déposées jusqu’en 1789, a fait place au cours De Salinis, de même que la maîtrise dont elle a dépendu jusqu’à ces derniers temps.

5 M. le Duc de Fezensac. llist delà maisou de Montesquiou -Fezcnsac, chap. iv, p. 74.

24 août 4451, sur les tours île Bayonne; les Anglais étaient définitivement chassés du continent, et le Midi avait retrouvé un peu de calme.

Arsieu en profita pour régler ses affaires personnelles, et voulut, à cette occasion, ajouter de nouveaux bienfaits à tous ceux dont la cathédrale était redevable à scs ancêtres. Il vint ensuite demander au chapitre sa stalle de chanoine laïque, scion un ancien usage que l'histoire fait remonter, dans sa famille, à Raymond-Aymcric II, quatrième baron de Montesquiou, c’est-à-dire jusqu’au milieu du xr> siècle1.

Le chapitre s 'étant assemblé pour lui faire accueil, le vieux baron, en froc et autnusse2, les mains jointes, et à genoux sur la porte du chœur, reconnut que scs prédécesseurs avaient prêté serment, une fois en leur vio, aux vénérables chanoines de la métropole. Il déclara qu’il venait, à son tour, suivre cet exemple, et promit au chapitre de lui être bon et fidèle, de lui procurer le bien, de lui éviter le mal, de garder scs secrets et de repousser scs dangers. Les chanoines reçurent le serment, reconnurent les droits d’ Arsieu V à la prébende do Montesquiou, admirent le baron à l'office du jour et de la nuit, et lui donnèrent au réfectoire sa portion canoniale de pain et de vin, comme à tout autre membredu chapitre8

Le 25 janvier de cette même année 1452, Jean V, comte d’ Armagnac, était aussi venu, en qualité de chanoine laïque de la métropole, jurer sur les saints Evangiles de garder et faire garder les droits et libertés du chapitre. Et les chanoines l’avaient conduit dans le chœur à la stalle de la couronne, place d’honneur réservée aux comtes scs ancêtres, depuis le jour où Bernard III. faisant hommage solennel de scs vastes domaines au siège métropolitain, s était déclaré homme lige do la Vierge Marie 1 .

Cette ancienne pratique d’admettre les hauts et puissants seigneurs à prendre rang, en habit dechœur, aux offices capitulaires, n’était pas exclusivement propre à notre Eglise. Dans le cérémonial romain, l’empereur d'Occidcnt était reçu chanoine à Saint-Pierre. Les comtes d’Anjou et do Ncvers portaient l’aumussc et le surplis à Saint-Martin de Tours, et les rois de France, dans les cathédrales de Poitiers, du Mans, d'Angers, de Châlons, etc., etc. 3 * A Audi, la même prérogative était aussi accordée aux barons de Montaut, de l’Islc et de Pardaillan. Toutefois avec cette différence, entre le comte et les barons, que la première stalle, aujourd’hui celle de gauche, eu entrant par la porte d’honneur, était exclusivement dévolue au chanoine laïque d’ Armagnac; tandis que ses quatre premiers barons devaient indistinctement occuper, comme tout autre chanoine, la stalle qui s était trouvée vacante au jour de leur installation.

Cependant Philippe II se préparait à quitter le siège d’Aucll. Le 29 mars 1454 fut le terme d’une sage et glorieuse administration, qu’un autre Philippe de Lévis devait continuer, mais non sans rencontrer bien des obstacles. Le pape Nicolas V avait agréé sa résignation; et l'évêque de Mirepoix reçut, bientôt après, les bulles d’institution qui lui conféraient son nouveau litre.

Cet arrangement souleva une forte opposition de la part du clergé de la métropole, qui, de son côté, nomma Jean de Lcscun6 . Lechapitrc repoussait, sans ménagement, une substitution qui rendait illusoires ses droits d’élection et scs anciens privilèges. Et Rome se tenait en garde contre les entraves que la pragmatique sanction préparait au Saint-Siège. Enfin, après huit ans de négociations, que Jean avait passés entre Marciac et Plaisance, dans l’abbaye de Lacasedieu, Philippe III fut transféré à l’archevêché d’Arles, et Jean de Lcscun obtint à son tour les bulles d’institution canonique.

1 Gall. Christ. Tom. I, p. 163, instruin.

3 ttSccularibus deposilis insignibus, cum frochia cl aumucia.» Telle était, au xvc siècle, la pratique des chapitres qui comptaient dans leurs rangs des chanoines laïques. — Voir Du Gange, Gloss, ad verb. tt GaNONICUS IlONOHAltil'S. U

3 aTanquam canonicus præbendam accipicbal.» C’était l’expression

consacrée par l’usage immémorial de notre chapitre, rendant la vie

le chanoine laïque avait droit à la portion canoniale, et après sa mort aux suffrages communs. « Et dùm vixit, cum esselibi, tanquam canonicus præbcndam accipicbal; et adhuc fit tantum pro eo quantum pro aliquo canonico dcfuncto.» Gall. Christ. Tom. 1, p. 163, iuslrum.

4 Voir plus haut, page 29.

5 Tuomass. Discipl. eccl.,liv. I, chap. lxiv,

6 Voir, à l’Appendice, la note E.

Il ne les eut pas plutôt reçues qu’il se hâta de venir à Audi, où le chapitre l’accueillit avec un I4<s empressement qu’il est facile de comprendre. Si nous en croyons les documents contemporains, son grand âge ne lui permettait guère d’espérer une longue carrière épiscopale. Il voulut, du moins, s’assurer les moyens de la fournir avec honneur, en élevant à la dignité de grand archidiacre un jeune moine, à peine âgé de vingt-sept ans, mais que Dieu signalait, depuis quelque temps, comme l’homme de sa droite. Jean Marre était le nom de ce célèbre religieux, dont le souvenir est encore vivant dans les traditions de notre province ecclésiastique.

Né à Simorre, de parents vertueux, mais peu considérés selon le monde, Marre était entré, dès l’âge de treize ans, en qualité de novice, au monastère des Bénédictins de sa ville natale. Dix ans plus tard, il était prêtre, docteur en droit civil et canonique, et honoré du litre de prieur claustral, par Jean de Labarlhe, abbé de Simorre. L’éclat de ses vertus et de son savoir s’étendit bientôt au loin : il devint successivement prieur de Nérac, intendant du sire d’Albret, Charles II, pour l’éducation de sa famille; enfin prieur d’Eauze, et vicaire général de l’abbé de Cluny pour la réforme monastique en Guiennc.

Marre venait d’être promu à cette dernière dignité lorsque Jean de Lcscun crut devoir l’appeler à Auch, afin de partager avec lui le poids et les sollicitudes de l’administration diocésaine. Identifié par ce nouveau titre, de cœur autant que d’intérêts, avec le clergé de la métropole, le jeune bénédictin prouva bientôt que la divine Providence lui avait départi, presque sans mesure, avec tant d’autres qualités éminentes, un zèle dévorant pour la maison du Seigneur. L’archevêque appela toute son attention sur l’église de Sainte-Marie d’Auch; et Marre prit en main la cause, assez généralement désespérée, de notre basilique.

La mésintelligence du chapitre et de Philippe III avait amorti l’élan que Philippe II avait soutenu jusqu’à l’avènement de son neveu. Jean Marre ranima la conliance. Il obtint du nouveau prélat que les revenus du sceau de l’officialité et de la temporalité métropolitaines fussent appliqués aux frais de construction. Les travaux allaient même être repris, lorsqu’une affreuse peste vint décimer notre population, et jeter de nouveau le découragement au sein du diocèse. Pour surcroît de malheurs, la foudre occasionna de grandes perturbations dans les chantiers, en 4469, et embrasa une partie de l’édifice.

Marre est profondément affligé de ce désastre; mais il ne se laisse pas déconcerter. A l’exemple de 1460 Philippe d’Alençon, il a recours à la générosité des fidèles, par le moyendes indulgences : il obtient qu’elles soient accordées pour dix ans à tous ceux qui voudront contribuer à la restauration de Sainte-Marie.

Dans cette extrême nécessité, Jean de Lcscun aurait dû, ce semble, beaucoup espérer de Jean V, comte d’Armagnac, son parent et son ardent protecteur. Jean, en effet, d’abord dépouillé de son comté par le roi Charles VII, avait paru s’être complètement relevé de ses disgrâces. Car Louis XI l’avait remis en possession, à son avènement à la couronne. Il s’était même replacé avec honneur, pendant la Ligue du bien public, au nombre des grands feudataircs de la couronne. Toutefois, comme il avait embrassé de préférence la cause des princes confédérés, il avait joint près de Moulins leur corps d’armée avec le jeune Alain d’Albret, au mois de juin 1465; et le nouveau roi ne voulut jamais oublier la part que Jean V avait prise, peu de jours après, à la bataille de Montlhéri, malgré tous les serments de son cousin, le duc de Nemours1. Aussi Louis XI avait-il fini par se déclarer ouvertement contre le comte; et tous ses domaines venaient d’être saisis, quand le feu du Ciel tomba, en 1469, sur les chantiers de la cathédrale.

1 Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, était, comme Jean V, pctil-fds du comte Bernard VII, le célèbre connétable de France, sous Charles VI. Le premier en descendait par Bernard, fds cadet, devenu

comte de la Marche; le second par Jean IV, fils aîné du connétable. Le duc de Nemours fut condamné à mort le 10 juillet 1477, et exécuté aux Halles, avec un appareil extraordinaire cl des détails qui fout horreur.

Réintégré pour la seconde fois, du moins en partie, par le prince Charles frère du roi, Jean se vit de nouveau en butte au ressentiment de ce monarque. Les troupes royales vinrent, à deux reprises, l’assiéger à Lectoure, et la ville entière, malgré les garanties d’une capitulation jurée le 4 mars 1473, eut à subir toutes les horreurs d’une place de guerre prise d’assaut.

1473 C’est le lendemain du traité de paix, jour de vendredi, que les portes s’ouvrirent devant le cardinal Joffredy, chargé par Louis XI de conduire cette campagne. L’armée du roi entra dans la place enseignes déployées. Et Robert de Balzac, qui la commandait, envahit traîtreusement la demeure du comte, qu’il fit massacrer par ses satellites.

Le pays d’alentour avait fourni des vivres etdcs hommes d’arme àLectourc. Il fut livré à la dévastation la plus complète.

Mais nulle autre cité ne devait être aussi maltraitée que celle d'Auch : on l’abandonna au pillage. De plus, elle dut payer une forte rançon, qui pesa sur tous les citoyens, sans distinction de rang, de classe ou de fortune. Pour sa part, le chapitre de la métropole, déjà épuisée par de si longs et de si nombreux sacrifices, fut contraint de vendre une partie de sa bibliothèque, un grand crucifix d’argent, une statue de la Vierge, de même métal, et plusieurs joyaux précieux qui furent distraits du trésor capitulaire.

Dans un tel état de détresse, quel espoir de reprendre jamais les travaux de la cathédrale, sous d’assez heureux auspices, pour les mener à bonne fin? On eut même la douleur de les voir foudroyés, pour la seconde fois, dans le courant de l’année 1474. El qui pourrait dire les tourments d’une si rude épreuve pour l’âme ardente et le zèle courageux du jeune prieur d’Eauzc? Sans appui du côté des hommes, maudit en apparence par le Ciel, c’en était donc fait du nouveau temple!

D’ailleurs, son auguste pontife, vénérable centenaire dont la pourpre romaine venait d’honorcr les cheveux blancs, n’avait plus cette énergie de l’âge mûr qui électrise les âmes abattues, et fait espérer en l’avenir contre toute espérance. Marre cependant, après cinq années d’inutiles tentatives, voulut encore recourir à la ressource, si féconde aux âges de foi, des indulgences prêchées dans l’intérêt de la fabrique. Il réussit à obtenir de nouvelles lettres, que le cardinal de Lescun put revêtir de sa signature un an avant sa mort. L'auguste vieillard s’éteignit paisiblement, dans l’abbaye de Gimont, où il fut enterré le 28 août 1483.

li8.} Le chapitre s’empressa de lui donner un successeur dont la haute fortune pût servir utilement la cause de la métropole. Tous les suffrages se réunirent sur François de Savoie, beau-frère de Louis XI, et, par conséquent, oncle de Charles VIII, qui venait d’être couronné roi de France. C’est le 20 octobre 1483 qu’il aurait succédé à Jean de Lcscun, d’après les actes du Vatican; et, onze jours plus tard, Charles VIII signait â Bourges des «lettres de sauvegarde» pour «son très cher et amé oncle et cousin, François de Savoye, archevêque d’Auch, ainsi que pour ses chers et bien amés les chanoines de son église métropolitaine.»

Bien que le nouveau prélat eût nommé un administrateur diocésain dans la personne de Pierre-IIenri , évêque de Bérylc « in partibus,» Marre fut maintenu dans la dignité de grand archidiacre. Il eut, de plus, mission expresse de poursuivre l’œuvre de la métropole. Et, grâce à son industrieuse activité, le sol fut débarrassé des tristes ruines que la foudre avait faites, les fondements furent remaniés pour la dernière fois; et une croix monumentale fut placée à l’ouest du nouveau projet de construction, en attendant l'heureux jour où les travaux seraient repris, pour n’ètre plus abandonnés jusqu’à l’achèvement complet de l’édifice.

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