LES TOURS DE LA FAÇADE OCCIDENTALE
n n’a pas oublié que Gervais Drouet avait pris l’engagement de compléter son œuvre dans l’espace de dix-huit mois, à partir du 23 mars 1665. Et nous venons de voir qu environ six ans après, il y travaillait encore. De ce long retard, qu’on était loin d avoir prévu dans le principe, n’est-il pas aisé de conclure que l’attention de l’architecte dut se partager sur 1 ornementation et sur
les travaux (l’achèvement de l'édifice? C’est, en effet, à cette époque que toutes les chapelles du 1671. chevet et de la nef furent dotées d’une clôture en marbre de Caune, de tout point uniforme et régulière.
A la gauche du chevet, deux autels, celui du Purgatoire et celui du Saint-Cœur de Marie, furent décorés de magnifiques retables : ici surtout le style, ainsi que la distribution et le choix de la matière, tout à fait les mêmes qu’au Jubé, semblent prouver que ces deux œuvres sont également de Gervais Drouet.
Cependant, les Tours de la façade occidentale, dont les Auscitains avaient si souvent demandé la construction à nos archevêques, étaient encore à faire. Le plan en était arrêté depuis longtemps, et même, selon toute apparence, depuis l’année 4489. Mais déjà profondément modifié, sous l’influence italienne du temps de François Ier, il devait perdre encore, sous Louis XIV, ce ton d’élégance, de grâce et de véritable grandeur qui distingue les monuments érigés jusque dans la première moitié du xvie siècle. François Mansart venait de mourir (septembre 1666). Mais il survivait dans ses nombreux disciples; et son école, en voulant donner, à l’exemple du maître, plus de grandiose aux édifices dont elle enrichissait la capitale et les provinces, tombait généralement, comme lui, dans la pesanteur.
On a dit que, pendant son dernier séjour à Paris, Henri de La Mothe-Houdancourt avait confié à Robert de Cotte le soin de faire le nouveau plan des Tours. De Cotte fut élève de Jules Mansart; et, à ce titre, il continua les traditions de l’école française, dont nous retrouvons les caractères dans le monument qui nous occupe. Mais on n’a pas pris garde qu’en 1666, cet architecte comptait à peine dix ans1, et que nos Tours étaient déjà construites avant que de Cotte pût mériter d’être inscrit au nombre des artistes.
Et, du reste, pourquoi ravir à Gervais Drouet une gloire que nul autre nom mieux accrédité dans l’histoire n’est, ce nous semble, en droit de lui disputer? Henri de La Mothe veut couronner l’œuvre de ses illustres prédécesseurs. 11 consacre à l’achèvement de la Cathédrale ses ressources personnelles et ses soins les plus assidus, surtout à partir du jour où il est « plus libre et attaché à ce diocèze » qu’il n’aurait pu l’être si Anne d’Autriche eût vécu. A l’intérieur de l’édifice, nous le voyons continuer à Drouet « maistre architecte et sculpteur du roy,» comme il se dit lui-même, la confiance dont il l’avait investi, par acte public, avant de se rendre à la Cour. Pourquoi ne l’aurait-il pas étendue jusqu’à la construction des Tours, dont l’ensemble demandait, il est vrai, plus de temps et de dépenses, mais sans opposer, dans les détails, des difficultés inattendues, ou d’un ordre plus élevé?
Quoi qu’il en soit de ces considérations générales, et même en leur accordant toute la confiance qu’elles semblent mériter à défaut de documents historiques qui sans doute n’existent plus, est-on fondé à conclure en faveur de Gervais Drouet? Nous inclinons volontiers à le croire, sans prétendre toutefois appuyer sur des preuves positives une opinion qui ne peut être aujourd huiqu à 1 état de simple conjecture.
C’est donc vers 1670 qu’il aurait mis la main à l’œuvre pour couronner la façade occidentale. Le porche que Jehan de Beau Jeu. avait élevé jusqu’à la naissance des arcades2, et que Jehan Cailhon avait repris en 1630, en était encore, après trente-huit ans, à l’entablement des douze colonnes corinthiennes qui décorent le premier ordre. Au niveau de la corniche régnait une vaste galerie bordée, en amortissement, par une balustrade à jour. Sur cette plate-forme le tracé des bases correspondait, pour les deux Tours, aux fortes piles qui limitent les travées du porche; et sur ces bases on vit enfin s’élever insensiblement, à la grande satisfaction des Auscitains, les Tours qu’ils attendaient depuis près de deux siècles, comme le dernier complément de l’édifice.
» Voir, plus liant, page G:î.
1 II est né en 1636.
1678. Henri (le La Mothe pouvait enfin (lire avec Salomon : « Le Temple du Seigneur est accompli*.» Mais à l’exemple de ce pieux monarque, il aurait cru son œuvre bien imparfaite, si, par de sages règlements, il n’avait point pourvu à la décence et à la dignité des augustes cérémonies que l’on devait y célébrer. Il porta donc une ordonnance, datée du 22 septembre 1678, et régla, en quinze articles, toutes les conditions du service divin, spécialement pour le chapitre.
Les trois premiers articles traitent de l’exactitude aux exercices et de la décence du costume. Le quatrième fixe les Matines, depuis Pâques jusqu’au 1er octobre, à cinq heures du matin, et «à six le reste de l’année. Les suivants, jusqu’au treizième, déterminent la division du temps et la tenue des membres du chapitre, pour tous les détails des saints offices. Le treizième pourvoit au service de la sacristie, et prescrit que «depuis la fin de Laudes du chœur, jusques à l’heure de midy ou enuiron, il ny ayet point de temps ou on ne célèbre quelque messe basse, exeepté le temps de la grande messe.» Le quatorzième énumère certaines obligations du prêtre sacristain. Le quinzième traite du chant sacré, et blâme « le pitoyable estât de la musique »... vu surtout que l’archidiaconé de Sempuy a été uni au chapitre pour
l’entretien de la psallette .1 2 « Pour a quoi remédier, » ajoute le pieux pontife, « nous exhortons lesd’srs
du chapitre et néanmoins leur enjoignons de se pouruoir d’un sousmaistre qui auec le maistre instruise lesd’enfans en lart de musique composition dy celle et chant du contrepoint, et d’un maistre de grammaire de bonne vie et mœurs et capable pour enseigner auxd’enfant la doctrine chrétienne et les bonnes lettres. Et enfin de remettre lesd’enfans au nombre de sept3 * * *. Ordonnons que suiuanl lancien usage de Nostre Esglise lintroïtdela grande messe aux jours des fesles de la première classe sera chanté scauoir le plain chant par les choristes et prebandiers du chœur, et le contrepoint par lad’psallette; et en tous les jours des dimanches et festes chomables et desd’dix festes non chomables, l’alleluïa après lepistre. Et en cas de controuention a cet article de la part desd’srs du chapitre, maistre de musique, sousmaistre et maistre de grammaire dans le mois, il sera par nous pourueu contre les défaillans par la rigueurde la justice. Etsera Nostre présenté ordonence publiée à l’ordinaire, et signifiée tant au sieur scindic de Nostre chapitre et sacristain susdit qu’au scindic desd’trois chapelles desd’prebandiers, afin que lecture en soit faite a la première assemblée, etc., etc. »
Louis XIV, « par son bevétet lettre à nostre Sainct Père le Pape, en datte le tout du vingt huictiesme auril mil six cens septente trois*,» avait accordé sa haute sanction à la chapelle royale qui devait perpétuer, à Auch, le souvenir des vertus de la reine-mère. Encouragé par ce premier succès, Henri de La Mothe sollicita une nouvelle faveur dans l’intérêt de sa Cathédrale. Des constructions étrangères s’étaient groupées sans ordre, par le laps du temps, à l’ombre de ses hautes murailles. Il était de toute convenance d’en dégager les abords, et de ménager une place régulière à l’ouest de l’édifice. Or, le cahier des «jurades» de la Commune d’ Auch nous apprend, à la date du 13 septembre 1683, que le roi fit bon accueil à la demande de l’archevêque. Mais comme les ressources de la fabrique ne pouvaient suffire à cette nouvelle dépense, on régla qu’un impôt de trente-six mille quatre cents livres serait levé, à cette fin, sur tout le diocèse8.
Cependant Henri de La Mothe touchait au terme de sa carrière épiscopale. Bien qu’il eût consacré, de ses revenus, près de quatre cent mille livres aux travaux d’achèvement et d’ornementation de la
1 III REC., c. ix, v. 23. Perfectumque est Templura.
2 Voir, plus haut, page 44.
3 II s’était déjà plaint « sur ce que les dits sieurs du chapitre sans
aulhorité légitime depuis quatre ou cinq ans auoient supprimé le
maistre de grammaire et trois desd’enfans.»
1 Titre original de fondation, etc., etc., fol. 5.
5 « Le 7 féurier 1682 un arrest du Conseil fust rendeu au sujet de la place que Sa Majesté a accordé a Monseigneur l’archeuesque de faire faire deuani l’Eglize Métropolitaine Sainte-Marie de cette ville, et qui porte permission de desmolir vingt-six maisons a cet effect, et d’imposer trente six mil quatre cens liures sur cette ville et paroisses dépendantes du diocezc d’icelle.»
Métropole', scs dernières dispositions prouvèrent, connue tous les actes de sa longue vie, que sa gêné- 1684. rosité ne connaissait point de bornes. Après avoir fait, dans son testament, la part des pauvres et des fondations religieuses, il donna, par un legs spécial, dix mille livres pour un nouvel orgue. L exécution de cet instrument ne se lit pas attendre. Elle fut confiée à Joyeuse, qui, d’après nos mémoires1 2, était un des plus habiles facteurs de la fin du xvne siècle.
Henri de La Mothe signa son testament le 22 février 1684. Deux jours après, il rendait le dernier soupir dans le château épiscopal de Mazères. Son corps fut transporté à Auch, et inhumé, comme il l’avait prescrit, sous le pavé du porche. Une simple dalle funéraire recouvrit sa tombe, avec cette inscription, qu’il avait lui-même composée :
Hic JACET
Henricds de La Mothe Houdancouiit Indignus Archiepiscopus Auxitanus Expectans resurrectionem mortcorum Obiit 1684. — 24 Februaru3.
Mais le chapitre, juste interprète des sentiments de vénération et de reconnaissance que l’auguste défunt avait inspirés à tout le diocèse, lit graver, en lettres d’or, les mots suivants sur une plaque de marbre noir qui se voit encore au-dessus de la tombe :
QUOD HenRICI MERITIS DETRAX1T HOMILITAS Id REDDIT VERITAS
Iliæim pietate, doctrina, et nobilitate clarissimum
VENTÜRIS RETRO SECUL1S COMMENDANS
Cette inscription porte la trace du marteau démolisseur qui, à une époque de vertige, essaya de la détruire. La tombe venait d’être profanée; et l’épitaphe, retournée à l’intérieur par des mains sacrilèges, ne devait plus sauver de l’oubli le nom de ce généreux pontife. Comme si la reconnaissance acquise à tant de bienfaits avait pu s’éteindre dans les cœurs et disparaître avec le monument destiné à en perpétuer le souvenir. — Grâce aux soins éclairés de M. P. Sentetz, de Duran, l’inscription fut rétablie dans les premières années du xixe siècle.
La mort de Henri de La Mothe était venue retarder de quelques mois l’exécution d’un projet qui était aussi cher aux Auscitains qu’il avait pu l’être à lui-même. L’impôt des trente-six mille quatre cents livres avait eu le succès désirable. Les maisons qui gênaient les abords de la Cathédrale n’étaient plus habitées; la démolition commença dans les derniers jours de l’année 1684; et de nouvelles constructions, disposées sur un plan uniforme, régularisèrent, à l’ouest de la basilique, la place qui porte le nom de Sainte-Marie.
Cependant quelques tours de défense, désormais inutiles, dominaient encore, en 1689, le mur d’enceinte de notre vieille cité. Celle de la Porte-Neuve gênait la vue, dans la direction de l’ouest à l’est.
Elle empêchait surtout les étrangers, qui se rendaient à Auch par le chemin de Vie, de considérer à distance, en toute liberté, la façade occidentale et ses nouveaux clochers.
1 Mss. de l'abbé Daignait. — Voyage littéraire de Paris à Auch, p. 207.
2 L’abbé Daignan. Documents inédits pour servir à l’histoire ecclésiastique de la Gascogne.
3 u Ici repose Henri de La Mothe-Houdancourt, archevêque indigne du diocèse d’Auch, en attendant la résurrection des morts. Il déeéda
le 24 février 168-4. »
4 « Ce que la modestie avaitôté au mérite de Henri, la vérité le rétablit, afin de glorifier, dans les siècles à venir, cet illustre pontife, non moins distingué par sa piété et par sa doctrine que par l’éclat de sa naissance. 1684.»
Une délibération de la Commune fut provoquée, à ce sujet, le 18 juin 10811, à la requête de Clément de La Baune, sieur de Bascous, inaistre des tailles et premier consul, qui demanda la démolition du hurdel de la vieille tour1. Et « la Communauté» adoptant les conclusions, le condamna, mais sans préjudice de la porte, à disparaître devant les deux Tours de la Cathédrale3.
Honneur à nos édiles auscitains ! A une époque où le public ne savait plus se passionner pour les œuvres d’art chrétien, ils ont rendu un juste hommage au monument religieux qui devait être, dans nos murs, leur plus beau titre de gloire. La délibération de 1089 est un utile enseignement. Elle méritait de trouver place dans les annales de la Métropole.
1 En cas de siège, pour augmenter la hauteur des tours, ou pour suppléer à l'insuffisance des couronnements, on ajoutait souvent une espèce d'étage en bois sur lequel se tenaient les hommes d’armes. C’est là ce que le moyen-âge appelait « hourd ou hurdel.» — « Eu premier
lieu a esté proposé que nous auons baillé à desmolir et rebaslir .
Et atendeu que le haut delà tour de la Porte-Neuue raenaçoil ruine, que mesme partie du couuert et coulandage qui est sur la murailhe estant parcilhement tombé, nous aurions compreints dans led’bailh les réparations qu’il conuient faire a lad’tour, mesme de desmolir le coulandage qui reste, et de mettre le couuert sur la muraille, afin que les tours de l’Eglise se puissent ueoir plus facilement .
„ Présans a ce Messieurs M. François Chauailles, conseiller et aduocat du Roy en lad’seneschausséc, cl Joseph de Solle, procureur temporel en l’archeuesché de lad’ville, qui ont dit u’empescher qu'il ne soit délibéré sur lesd’propositions.»
2 « Sur la première proposition a esté délibéré que la Communauté approuue les réparations que Messieurs les Consuls ont faict faire a la tour delà Porte-Neuue, comme très utilles et necessaires, mesme la dépance qu’ils ont faicte pour raison de lad’réparation qui sert d’ornement a la ville et facilite la vue des tours de l’Eglize.
» Ainsi a esté délibéré, conclud et arresté aud’Auch, les an et jour que dessus.