VUE D'INTÉRIEUR
n ne saurait franchir, pour la première fois, le seuil de la porte occidentale sans se demander, ayant tout, si l’étrange contraste de style qui frappe, à l’extérieur de notre basilique, ne se répète pas aussi à l’intérieur'.
Mais deux obstacles s’interposent tout d’abord et limitent la vue, de telle sorte qu’il
est impossible et de sonder la mystérieuse profondeur des nefs, et de mesurer soit la hauteur» soit l’étendue des longues voûtes : au-dessus de la tête, une tribune, avec son arcade
sement classiques, et dont la clôture sévère neutralise l’effet pittoresque qu’on aurait droit d’attendre des belles proportions de l’édifice. Il est aisé de reconnaître, aux caractères tout exceptionnels de ces deux constructions accessoires, qu’elles sont l’une et l’autre assez modernes, et qu’elles ne devaient entrer, en aucune façon, dans le plan arrêté au xve siècle.
Le Jubé, si on le considère isolément, est loin d’êlre sans mérite’. Décoré de colonnes d’ordre corinthien, en marbre du Languedoc, et couronné d’une balustrade en marbre rouge d’Italie, il peut être comparé, pour l’ensemble et même, jusqu’à un certain point, pour les détails, à ceux de Rouen et de Bayeux. Mais à la place qu’il occupe il brise durement toutes les lignes, rompt la belle symétrie des coupes principales, et voile la zone inférieure de l’hémicycle, du point de vue où les chapelles absidales se présenteraient, avec leur splendide couronne de vitraux, de la manière la plus favorable. Ef essayez point de pénétrer, même du regard, jusqu’à l’autel du chœur : une porte pleine vous arrête brusquement; tandis qu’à cette même place le cintre surélevé d’une baie à jour aurait pu rendre assez facile une première vue d’ensemble des richesses artistiques que renferme cette merveilleuse enceinte.
Pour obtenir ce dernier résultat, il faudrait opérer, dans la façade du Jubé, une modification sensible que M. Léon Vaudoyer, inspecteur général des monuments diocésains, est loin de désapprouver. Nous savons quelle est aussi dans la pensée de M. Hippolyte Durand, architecte du diocèse, qui serait heureux de pouvoir donner quelque satisfaction à un désir généralement exprimé, sans nuire essentiellement à la disposition des boiseries intérieures. Malgré son complet désaccord de style avec tout ce qui l’entoure, le Jubé ne serait pas démoli; et l’on pourrait ajourner encore la hasardeuse exécution d’un plan moderne, hérissé de difficultés qu’à diverses époques on a regardées comme insolubles.
Nous avons déjà dit qu’un projet antérieur, élaboré sous Mgr Dominique de Vie, avait subides transformations importantes sous son illustre successeur. Nous ignorons si ce premier Jubé ne devait pas
être plus en harmonie avec les traditions de l’époque ogivale'. Quoi qu’il en soit, tout paraissait irrévocablement prévu, jusqu’aux plus petits détails, dans l’acte notarié du 23 mars 1665. Mais dans l’exécution de ces sortes d’entreprises, fut-on jamais esclave de la lettre des contrats? Les statues du Jubé ne sont pas « de la ditte pierre de Taillebourg,» mais bien en beau marbre de Gènes; et le prix de ce travail dut, sans doute, être modifié avec celui de la matière. S’il fallait en croire M. Louis Daignan, «le crucifix de huit paras» aurait été fait de bronze2 et non «en ibis de tilh.» Mais malgré tout le respect que nous aimons à professer pour le témoignage du vénérable chanoine, nous sommes obligé de reconnaître qu’il s’est laissé tromper par les apparences. Du moins pouvons-nous assurer que le beau christ, de «huit pams,» qui fut renversé de la galerie et brûlé sur la place publique, pendant la révolution de \ 793, était tout simplement en bois bronzé.
Débouta droite et à gauche de la modeste croix qui le remplace, Marie et Jean, avec un grand air de douleur résignée, accueillent, au nom de l’Eglise, les paroles testamentaires du Sauveur. Plus loin, David et Isaïe personnifient la Synagogue antique au sommet du Golgotha. Le premier, couronne en tète, chante sur sa harpe l’histoire anticipée de la grande victime qui doit mourir pour la rançon du genre humain. Le second se contente de la faire pressentir à ceux de sa nation, dans le livre encore scellé et incompris de ses prophétiques enseignements. Isaïe tient, de plus, à sa main gauche, 1 attribut iconographique qui le caractérise, c’est-à-dire la scie qui, d’après la tradition, fut l’instrument de sa mort3.
Plus bas, sont les quatre évangélistes, fixant, pour les âges à venir, au moyen de 1 écriture, la concordance de l’histoire et de la prophétie. Ils racontent ce qu’ils ont vu et entendu, comme tant d’autres témoins le racontèrent, avec eux, à celte même époque. Ils sont assis autour d’une table commune, en attitude d’hommes inspirés. Chacun d’eux a près de lui l’attribut qui lui est propre : l’aigle est à côté de St-Jean, l’enfant ailé à côté de St-Matthieu, le lion à côté de St-Marc, et le bœuf à côté de St-Luc. Ce groupe entier est aussi en beau marbre de Gênes.
Les aveugles profanateurs de 1793 se disposaient à précipiter le groupe et les statues sur le pavé du saint temple, pour les anéantir avec le christ de Gervais Drouët, lorsque M. B. T. Sentetz, de Duran, trouva le moyen de les sauver, comme œuvre d’art, sous quelque prétexte d’utilité publique. Il les fit descendre, avec toute sorte de précaution, et on les réunit au monument du Saint Sépulcre, dont la chapelle reçut immédiatement une clôture en bois, qui les a protégés jusqu’à la réorganisation du culte.