PREMIER AGE DU SIEGE ÉPISCOPAL
De
a raison qui me fait surtout discuter avec le plus grand soin toutes les circonstances qui se rattachent à la vie de St Taurin, c’est qu’il a, le premier, transporté le siège épiscopal «cathedra» d’Eauze à Auch. Aussi, comme j’ai promis de bien établir sur ce vénéré pontife les fondements de notre Eglise, à l’exemple de ceux qui veulent construire sur de solides fondations, je creuserai la terre, je rejetterai les sables et tout ce qui sera mouvant, pour ne m’arrêter qu’au sol le plus ferme; afin que l’édifice, élevé à 1res grands frais, ne vienne pas à chanceler sur des bases incertaines. D’ailleurs, St Taurin est un de nos martyrs. Et puisque, d’après St Ambroise, la vie de ces généreux athlètes n’est pas moins digne d’être l’objet de nos études que celui de notre juste vénération, c’est surtout à ceux qui ont versé le sang à nos portes que nous devons nos soins les plus dévoués.
Ainsi débute le P. A. Mongaillard dans les savantes recherches qu’il a faites sur les origines de la métropole d’Auch. St Taurin, qu’il regarde comme le septième évêque d’Eauze, serait, d’après lui, le fondateur de notre Cathédrale. II aurait siégé, tant chez les Elusatesque dans la cité Augustale des Ausci, depuis 293 jusqu’à l’année 313; et c’est dans cet intervalle que le docte religieux place ladate inconnue de la première consécration de Sainte-Marie1.
1 Hisl. rnss. Vascon. Fol. 219.— Anloiue Mongaillard naquit à Aubiel (Gers) vers l’an 1560. Il entra de bonne heure dans la compagnie de Jésus et devint recteur du collège d’Auch. C'est en dirigeant cette maison qu’il prépara des matériaux considérables pour l’histoire de la Gascogne. Collecteur infatigable, il mit en œuvre tous les moyens de collaboration que ses nombreuses relations avec les diocèses de la Novempopulanic lui rendaient si faciles. Il se loue, en particulier, de l’extrême bienveillance avec laquelle les vénérables chanoines de la métropole avaientmis à sa disposition le riche trésordes archives
capitulaires: « . exquorimati fueramus historiam, quant deindè
plané descriplam reperhnus in tbesauro Ecclesiæ auscitanæ, qui
venerabilium DD. canonicorum libéra voluntale apertum nobisesl.» (Fol. 311, n» 30.)
, Après vingt ans de glanage (de 1600 à 1621), le P. A. Mongaillard fut surpris par la mort, sans avoir pu mettre la dernière main à son ouvrage. Il l’a laissé à l’état de manuscrit, en trois volumes in-quarto, dont le dernierest inachevé. « Hue usquè, » dit, en s’arrêtant, un de ses copistes, « hue usquè P. Mougaillardus, cui per mortem non licuit absolvcre nec transcribi curare quæ paraverat ad lib. 4 de forlitudine nobilium Vaseonum, et ad lib. 5 de rebus memorandis Vasconiæ; item elclironicon ejusdem proviuciæ. »
11 est juste de reconnaître que le I‘. Mongaillard a rendu plus facile
Dans ces temps reculés, Eauze jouissait, seule encore, de tous les droits de métropole civile, dans la Novempopulanie. La faveur des premiers Césars l’avait insensiblement élevée à un état des plus florissants. Elle était même parvenue, d’après une version de Pomponius Mêla, à un tel degré d’opulence qu’elle devait naturellement provoquer l’invasion elle pillage, et préparer, de loin, son entière déchéance 1 .
Pendant les vingt années qui suivirent le meurtre d'Aurélien, des nuées de Barbares, Francs, Hérules, Goths Vandales et Burgondcs, fondirent sur diverses provinces de la Gaule et dévastèrent plusieurs de ses villes les plus importantes2. A ce titre, Eauze leur offrait un trop riche butin pour ne pas exciter leur convoitise. Elle fut donc envahie; et elle s’était à peine relevée de ce premier désastre, lorsque Taurin fut promu, par le vœu des Elusates, à la dignité de premier pasteur, vers l’an 293.
Or cette année même, les légions impériales pouvaient à peine contenir, au nord des Gaules, les invasions toujours menaçantes3. C’est pourquoi, se sentant hors d’état de conjurer les nouveaux malheurs qui allaient fondre sur son Eglise, l’auguste prélat se résolut à reculer devant l’orage. Il quitta la ville, accompagné d’une partie de son troupeau. Il emporta le seul trésor qui restât de sa Cathédrale, c’est-àdire un autel érigé en l’honneur de la Vierge-Marie, et les précieux restes de quelques-uns de ses prédécesseurs, que les fidèles vénéraient comme des saints1. Peut-être avaient-ils été victimes, comme tant d’autres pasteurs de diverses Eglises, des cruelles persécutions qui désolaient, en ces temps malheureux, tant de chrétientés naissantes.
Taurin choisit pour le lieu de son refuge la ville d’Auch, dont les habitants formaient comme deux populations distinctes, séparées par la rivière du Gers :
1° Sur la rive gauche étaient les restes de la ville ibero-celtique, l’antique Climberris des itinéraires, ou «Villa clara» dans le langage des Boinains. Elle occupait la crête et le flanc oriental de la colline, sur laquelle se trouve la place de Beth-Clar (demeure célèbre), qui a conservé, jusqu’à nos jours, le souvenir du nom ibero-latin, qu’elle garda depuis la conquête;
2° Sur la rive droite était la cité Augustale des Ausci, Augusta civitas Auscorum, alors encore assez moderne. Elle s’était développée entre le Gers, qui lui servait de limite et de défense à l’ouest, le ruisseau du Lastran, au nord, et, selon toute apparence, un mur d’enceinte à l’est et au midi3.
Taurin trouva le nouveau culte en honneur sur les deux rives. Déjà depuis longtemps, s’il faut en croire une ancienne tradition, St Saturnin, évêque de Toulouse, avait jeté la semence évangélique dans nos
la tâche d'un petit nombre d’écrivains qui sont venus, à leur tour, faire des études sur les diverses parties ou sur l’ensemble de la Gascogne. Toutefois, et par cela même que son œuvre est demeurée iucomplèlc, il était permis de glaner sur ses traces, et de porter à l’édifice commun les divers matériaux qu'il n'avait pas eu le temps de réunir, ou qui, peut-être, étaient jusque-là restés inaperçus.
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
(La Fontaine.)
Nous sommes heureux, en particulier, de rendre hommage aux travaux du docte chanoine qui, de nos jours, a offert à ses lecteurs, avec tant d’art et de talent, «ce que leurpromet tout historien, mais ce que leur doit rigoureusement un prêtre, une courageuse et constante véracité’.» L’histoire de la Gascogne nous a été d’un grand secours dans la recherche et l’appréciation des faits qui intéressent notre Cathédrale.
M. l’abbé Barciet, vicaire général et archiprêtre de Sainte-Marie d’Auch, a bien voulu nous donner connaissance de quelques débris
' llist. de la Gascogne, par l’abbe J. -J. Monlbzun. Vol. T, p. 6.
échappés aux tlammcs qui dévorèrent, en 1793, les archives du chapitre. Nous devons, en outre, à M. P. Senlelz, de Durai), et à M. P. Lafforgue, de précieuses communications. Que ccsMessieurs veuillent agréer ici l’expression de notre sincère reconnaissance.
1 De situ orbis. Lib. III, cap. ii. «Urbes opulcntissimæ : in Treviris Augusta, in Ilcduis Augustodunum, in Auscis Elusaberris. * « Elusaberris » est la version la plus accréditée. Nous reconnaissons toutefois que certains manuscrits portent « Elimberris, » qu’on a voulu prendre pour Climberris, par la substitution de l’E au C.
5 Aurel. Vict— Voimsc. in Probo «quæ omnes(GaIliæ urbes) occiso Posthumo turbatæ fuerant, interfecto Aureliano à Gennauis possessæ.»
3 Eumen. Panég. Const. August. et Const. Cæsaris.
4 P. Mongaillard. Fol. 221.
5 Les fondations massives d’une tour à base carrée, de dix mètres de côté, mises, do nos jours, à découvert, sur la rive orientale et à peu dcdistance de la digue de Saint-Martin, sembleraient indiquer, par leurs caractères insolites d’une solidité vraiment romaine, la place du mur méridional, et les véritables limites d’AucusTA, dans cette direction. Des tombeaux, des inscriptions lapidaires, des monnaies et divers ustensiles n’ont d’ailleurs laissé aucun doute sur l'importance et l’origine de ces constructions.
murs. Il aurait aussi érigé un édifice religieux, sous le vocable de Saint-Pierre, à l’angle que formait 293. autrefois le confluent du Gers et du Lastran '.
Ce modeste oratoire n’avait pas longtemps suffi au nombre toujours croissant des fidèles. Une autre église s’était élevée, en dehors de l’ancienne et de la nouvelle ville comme celle du prince des Apôtres, mais sur la rive occidentale du Gers. Elle était consacrée à St Jean-Baptiste et à St Jean l’Evangéliste.
C’est là, disent nos vieilles traditions, que les néophytes venaient se faire régénérer par le baptême, sous le patronage de celui qui, dans les eaux du Jourdain, l’avait administré à Jésus-Christ. Car, dans les premiers siècles de l’Eglise, les villes épiscopales elles-mêmes n’avaient qu’un seul baptistère. Et de plus, il fut longtemps l’accessoire obligé tant des plus pauvres oratoires, érigés en l’honneur de St Jean- Baptiste, que des splendides édifices qui furent dédiés plus tard au précurseur de l’ïIomme-Dieu. Celui d’Auch fut appelé Saint- Jean- de-1’ Aubépine, jusqu’à l’époque où la piété reconnaissante de nos pères lui donna le nom du saint évêque Orens, l’un des plus illustres prélats de notre siège.
Taurin avait donc à choisir entre l’oratoire de Saint-Pierre et celui des deux Saints- Jean, pour y déposer les reliques de ses martyrs. Mais ce dernier était bâti sur le terrain que les villes municipales réservaient aux sépultures, conformément aux prescriptions formelles de la loi des Douze Tables, c’est-à-dire en dehors de la demeure des vivants1 2.
De plus, il convenait, ce semble, de donner la préférence à l’église du Baptistère, par une touchante allusion à l’usage où l’on était alors aux catacombes de placer à côté du berceau des nouveaux frères la tombe des héros immolés pour la foi 3.
C’est donc à l’ombre de la piscine baptismale que reposèrent les restes vénérés des évêques d’Eauze.
« Je raconte ceci, dit à ce propos le P. Mongaillard, sur la foi d’un ancien manuscrit, où je lis de plus que, du temps du prieur Bernard de Sédirac (1078), on retrouva les corps de nos saints martyrs désignés sous les noms de Paterne, Servand, Optât et Pompidicn, sans qu’on ait su depuis ce que devinrent leurs précieuses reliques. »