AUTOUR DU CHOEUR
outes les Verrières qui ornent les chapelles du chevet sont des premières années du xvie siècle Déjà, à cette époque, l’usage des émaux appliqués au pinceau avait fait prendre à l’art du
verrier une voie inconnue jusqu’à la Renaissance. L’emploi des tons clairs, le modelé
rigoureux et les lointains en perspective ménageaient des effets tellement comparables à ceux de la jgl peinture à l’huile, qu’on put croire, d’abord, à un progrès inespéré dans les époques antérieures, ilj- Mais l’usage immodéré des nouvelles méthodes modifiant l’ancien système, les produits
la peinture sur verre perdirent insensiblement ce ton de poétique simplicité, cet
aspect grave, religieux et saisissant, qui les avaient caractérisés avant le xv° siècle.
Considérée à ce point de vue, la décadence était sensible, lorsqu’ Arnaut de Moles fut admis à peindre les vitraux de la Cathédrale d’Auch. Toutefois, il sut se tenir en garde contre l’abus des nouveaux procédés. Et bien que les nombreux sujets dont il enrichit nos chapelles soient déjà loin de porter l’empreinte des sentiments religieux qui distinguent les siècles antérieurs, il est aisé de se convaincre que le génie de l’artiste s’est surtout inspiré des souvenirs de l’école milanaise et de celle de l’Ombrie, sans oublier les grands modèles de Florence et de Venise.
Nous avons déjà reconnu que certains observateurs, pour qui la critique est un besoin, pourraient signaler quelques incorrections dans le dessin de nos verrières. Mais il est bien évident que ces imperfections techniques, si souvent relevées dans les œuvres d’art chrétien qui ont précédé la Renaissance tiennent beaucoup moins à l’impéritie des artistes qu’à leur indifférence pour tout ce qui est étranger au but transcendental qui occupait leur pieuse imagination. Us s’attachaient, par dessus tout, à reproduire, comme dans un miroir fidèle, par l’expression de la physionomie, tout ce trésor d’émotions profondes et d’impressions si variées, qui sont l’apanage de l’àme humaine. Et c’est ce qui nous explique, sous le pinceau de Frère Angélique de Fiésole, par exemple, pourquoi la nature transfigurée n’a rien de commun avec la beauté anatomique et apprêtée des produits du paganisme. La vie, qui surabonde dans ses tètes et qui est suffisante dans les parties supérieures du corps, va s’affaiblissant dans les membres inférieurs au point de leur donner toute la raideur de vrais supports artificiels2.
C’est ce même contraste, si minutieusement critiqué, au point de vue des préjugés et des répugnances classiques, qui se reproduit sur divers points de nos verrières monumentales. On ne saurait le relever avec un certain degré de sévérité, sans vouloir rendre Arnaut de Moles responsable de l’influence encore inévitable à son époque, qu’exerçaient généralement les traditions des écoles antérieures.
Il est facile de reconnaître, à une première vue d’ensemble, qu’il s’est proposé de mettre en parallèle l'Ancien et le Nouveau Testament. Les Patriarches et les Prophètes apparaissent successivement, dans scs tableaux, comme personnification de la Synagogue antique. Les Apôtres y représentent l’Eglise et sa
1 De 1307 à 1513. Voir, plus haut, page 53. 2 Rio, De l'Art ebrélien, loin. I, p. 192.
mission évangélique, c’est-à-dire la réalité de la merveilleuse histoire dont l’Ancienne Loi n’était que la figure1. Et Jésus-Christ, le salut de ceux qui croient, y est partout la fin sublime, le dernier mot du peintre, comme celui de la Loi écrite et de l’enseignement oral à tous les âges.
Arnaut de Moles exécute son vaste plan par grandes séries de personnages qui se mêlent sans se confondre; et dans leur nombre se trouvent les Sibylles. Elles présentent à nos regards, comme autant de titres au rang d’honneur qu’elles occupent sur la ligne des Prophètes, les divers attributs de Vaticination qui les distinguent dans les traditions de tous les âges. St Paul, d’après Clément d’Alexandrie2, s’autorisait de leurs oracles; et l’art chrétien, à sa naissance, les introduisit, avec Orphée, dans les scènes allégoriques dont les détails, sculptés ou peints, servirent à décorer le berceau sanglant de notre foi3. Plus tard, l’ère carlovingienne* et le xiii8 siècle5 les reproduisent par la mosaïque et la sculpture; les contemporains d’ Arnaut de Moles enrichissent leurs compositions des belles figures de ces prophétesses de la gentilité °; les chants sacrés des plus anciennes liturgies mêlent leur nom à ceux des prophètes de la Synagogue :
Dics iræ, (lies ilia Solvel seclum in favilla, Teste David cum Sibylla t.
Credat vel genlilibus Sibyllinis versibus Hæc prædicta 8.
Après cela, comment trouver étrange le rôle que notre peintre verrier et les sculpteurs qui, de son temps, entaillaient les boiseries du chœur, font jouer aux Sibylles de notre Cathédrale?