VITRAIL DU I.’.W\OX V 4TIO V
(Planche 9.)
ne ère nouvelle s’ouvre devant nous avec le deuxième vitrail. Dans celui qui précède a commencé, avec la série des Patriarches, l’antique généalogie de cette noble race que p quarante siècles ne virent jamais interrompue, depuis Adam jusqu’à Jésus, fils de Marie5. Enos, né de Seth, fils d’Adam, et Enoch, bisaïeul de Noé, sont les anneaux intermédiaires qui relient les époques antédiluviennes à celles qui suivirent le déluge universel.
Noé se présente ici le premier à nos regards. Pour mieux fixer notre attention sur sa grande vieillesse, Arnaut de Moles emprunte des siècles antérieurs l’ensemble et les principaux détails du costume qu’il donne à ce patriarche. Sur ses épaules est un riche camail violet à bordure d’écarlate semée d’or. Les deux pans sont ajustés et retenus par deux glands d’or que le saint vieillard réunit dans sa main gauche; tandis que sa main droite se pose, avec abandon, sur la ceinture de pourpre qui relient l’escarcelle. Sa tête, entièrement chauve, est voilée par un large capuce relié à l’épaulière, et rabattu sur ce front à rides profondes, que les labeurs de neuf cent cinquante années ont rendu si vénérable0.
Au soubassement, et sous l’écusson de François II, cardinal de Clermont-Lodève7, un cartel porte ces mots en lettres gothiques : Comme Noé planta la vinhe. Noé n’en est plus cependant au début de sa culture, comme dans les stalles d’Amiens, par exemple, où la rampe d’un panneau reproduit, en toute vérité, le sens de notre inscription. On y voit, en effet, le Patriarche, portant à la ceinture la serpe du vigneron, enfoncer dans la terre le cep de la première vigne. Mais sous le pinceau d’Arnaut de Moles, la plante a prospéré et merveilleusement grandi. Des pampres vigoureux s’élèvent et s’étendent, chargés de feuilles et de grappes déjà mûres.
« Noé cultiva la terre, dit la Genèse, et planta la vigne. Ayant bu du vin, il s’enivra et parut nu .
Chain, père de Chanaan, le trouvant en cet état . le vint dire à ses frères. Mais Sem et Japhet, ayant
étendu un manteau sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent, en leur père, ce qui devait être caché . Noé se réveillant . apprit de quelle sorte l’avait traité son second fils8.»
Ces dernières paroles du texte sacré ont inspiré à notre peintre le sujet qui nous occupe. Couché sur la terre nue, à l’ombre de sa vigne, et à côté de la bêche qui l’a cultivée, Noé relève péniblement sa tête à demi penchée sur le bras droit qui la soutient. Il semble se réveiller du profond sommeil où l’a plongé le vin qu’il avait exprimé, dans cette coupe encore pleine devant lui, et dont il s’était servi, sans
1 Gen., cap. v, v. 24.— Eccli., cap.xuv, v. 16. — Hebr ,eap. xi v. S... quia transtnlil ilium Dcus.
5 A la chapelle de Sainte-Anne, Planche 13.
3 Gen., cap. îv, v. 17
* Ibid., cap. v, v. 23.
5 Luc, cap. in, v. 23... 38. — Matth., cap. i, v. 1... 10.
0 Gen-, cap. ix,v. 29.
’ Il portait : « fascé d’or et de gueules, au chef d’argent, chargé de cinq hermines de sable.»
3 Gen., cap. ix, v. 20... 24.
trop se défier de la liqueur nouvelle. Cham, Sem et Japhet sontgroupés autour de Noé. Les deux derniers détournent les yeux avec pudeur, et se voilent respectueusement la face.
Cham, au contraire, reconnaissable à la fierté d’une attitude qui révèle son caractère dépravé, se tient en face de son père. Il semble braver le vieillard irrité, qui le surprend au moment même où ce fils dénaturé le considère avec insolence. «QueChanaan soit maudit,» dit le vénérable patriarche, «qu’il soit, à l’égard de ses frères, l’esclave des esclaves1.»
Nous ne trouvons pas dans cette verrière, tel qu’on le voit ailleurs, tout le détail de la scène des malédictions qui s’attachèrent à la race de Chanaan, en punition du crime de son père. Mais le tableau des bénédictions est dans le deuxième soubassement. On voit ici, en effet, Noé touchant au terme de sa longue carrière. La couleur de la housse qui couvre son lit de mort suffirait, dans l’intention d’Arnaut de Moles, pour nous fixer sur le principal acteur delà scène qu’il va décrire. La Bible ne dit pas, il est vrai, que Noé ait attendu son heure dernière pour bénir Sem et Japhet, qui s’étaient montrés seuls dignes de sa race. Mais le peintre a cru pouvoir emprunter des suprêmes bénédictions de la famille de Jacob cette solennelle circonstance2.
Toutefois, la préférence de Sem à Japhet ne devait point s’indiquer ici parle croisement symbolique des mains, comme on le voit pour le père de Joseph. Et pourtant, les destinées de Sem seront bien autrement glorieuses que celles de Japhet : il sera grand devant Dieu comme devant les hommes, au même titre que son aïeul le patriarche Seth3 * *. Il sera le premier anneau de la série patriarcale après le déluge, comme Seth l’était lui-même dans les temps primitifs. Sem aura son nom inscrit, tout aussi bien que le père des enfants de Dieu, dans la généalogie des Patriarches : il comptera parmi les ancêtres du du Messie*. Le Seigneur dilatera, sans doute, la tente de Japhet : détendra, vers l’Occident, sa nombreuse postérité sur la surface de la (erre. Mais il fera sa demeure de prédilection dans les tabernacles de son frère8.
Or, cette différence, profondément sentie par notre peintre, devait se traduire dans son œuvre. Et c’est ce qui nous explique pourquoi la main du vieillard mourant est spécialement levée à droite. Elle s’étend sur celui de ses deux fils que nous voyons en tout semblable, pour les détails et les couleurs de son costume, au personnage qui domine la scène des bénédictions, c’est-à-dire à Sem, qui continue, après Noé, dans nos verrières, la lignée des Patriarches. Quoiqu’il fût âgé de plus de trois cent cinquante ans, lorsque Noé dut l’établir, à son lit de mort, l’héritier des antiques promesses, le peintre a voulu marquer la différence des deux âges, par l’abondante barbe qu’il donne au père seulement.
St Pierre ouvre, à côté de Sem, la série des Apôtres. Il porte à sa main gauche la double clé qui nous rappelle l’autorité suprême dont Jésus-Christ l’a fait dépositaire, en l’établissant le Chef de son Eglise. Dans le soubassement, Jésus vient à lui et marche sur les eaux de la mer de Tibériade. Le disciple demande à imiter le maître. Mais le vent souffle, Pierre hésite, retombe sur sa barque et s’écrie : «Seigneur, sauvez-moi.» Jésus lui tend la main et dit: «homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté8?»
Enfin, une Sibylle, dont aucune légende n’accuse ici le nom, porte à sa main gauche le rameau fleuri qui, dans la suite des âges, couronnera l’arbre généalogique de Jessé7. Elle montre aux siècles à venir Marie, la nouvelle Eve, cette Vierge de Juda8, « ce rameau fécond dont la fleur doit s’épanouir pour le salut des Fidèles : »
1 Gen., cap. ix, v. 2o.
* Ibid., cap. XLvm, v. 13... 20.
3 Sctli et Sem apud hommes gloriam adepli sunl; et super omiiern
animait), etc., etc. — Eccli., cap. xux, v. 19.
* Qui fuit Sem, qui fuit Noe... qui fuit Lantech... qui fuit Seth,
qui fuit Adam, qui fuit Dei. — Luc, cap. ni, v. 36... 38. 5 Gen., cap. tx, y. 27.
11 Matth , cap. xiv, v. 26... 31.
7 Isai., cap. xi, v. 1.
8 Ibid., cap. vu, v. 14.
Hæc est virga ferens floreni Terra suum Salvatorem Germinans Fidelibus1 2.
Généralement, la fleur allégorique de Jessé, qui symbolise la réparation de la chute originelle, est l’attribut de la Sibylle d’Erythres». Elle prophétise, dans notre vitrail, l’Incarnation du Verbe, dont le mystère a fourni le sujet du quatrième soubassement.
« Or, après que fut venue la plénitude du temps, l’Archange Gabriel eut mission de porter le divin message à la fille de David. Se levant donc, Gabriel, joyeux et réjoui, s’envola des hauteurs, et, sous l’humaine apparence, en un moment fut devant la Vierge Marie, qui lors était en la chambre à coucher
de sa maisonnette . Etant donc enlré, le fidèle Paranymphe de la très chère Daine lui dit : salut,
pleine de Grâce, le Seigneur est avec vous : bénie êtes-vous entre toutes les femmes.
» Mais icelle troublée en la parole d’icelui, ne répondit mot, pensant à la nouveauté d’une telle salutation .
«L’Ange donc, connaissant la cause de son doute, lui dit : ne craignez point, Marie, ni ne rougissez des louanges que je vous ai dites, parce qu’il en est ainsi. Voire même : non-seulement vous êtes pleine de Grâce, ains encore vous l’avez récupérée et retrouvée de par Dieu, pour tout le genre humain. Car voici que vous concevrez et que vous enfanterez le fils du Très-Haut. Celui qui vous a élue pour être sa mère sauvera tous les espérants en lui.
» Pour lors, icelle répondit : comment cela se fera-t-il ? Car j’ai très fermement dévoué ma virginité à mon Seigneur, pour qu’à tout jamais je ne connusse point d’homme.
» Et 1 Ange lui dit : cela se fera par 1 opération du St-Esprit, d’une manière singulière; et, par la vertu d’icelui, vous concevrez, sauve pour vous votre virginité; et c’est pourquoi votre fils sera nommé le Fils de Dieu : car rien ne lui est impossible .
«Aux paroles d’icelui, la très chère Dame ne s’élève point, ni ne se réputé. Voire même : comme elle entend dire de si grandes choses de soi, des choses telles que jamais oneques ne furent dites, elle attribue
le tout à la divine Grâce . La voilà qui gaudit, la très prudente Vierge, et elle se consent aux paroles
ouïes de la bouche de l'Ange. Lors, ainsi qu’il est relaté en ses Révélations, elle se mit à genoux avec profonde dévotion, et, les mains jointes, elle dit : voici la servante du Seigneur; me soit fait suivant votre parole.
«Or, pour lors, Gabriel, avec sa Dame et maîtresse, se mit aussi à genoux; et après se levant avec elle, puis inclinant derechef, jusqu’à terre, et lui disant Adieu, disparut3.»
Telle est la touchante scène qu’Arnaut de Moles expose à nos regards. Avec St Bonavenlure, dont nous venons d’emprunter le récit, il suppose l’humble épouse de Joseph seule et recueillie dans l’intérieur de sa maisonnette, «Elle se tient timidement et humblement, la face couverte de pudeur, au moment qu’elle est ainsi prévenue par l’Ange et à l’improvisteh» Gabriel, de son coté, « se tient incliné et révérencieux devant sa Dame, avec un visage paisible, exécutant fidèlement son ambassade, et observant attentivement les paroles de la très chère Dame, afin de lui pouvoir congrùment répondre, et sur cette œuvre merveilleuse, parfaire la volonté du Seigneur».» Autour du bâton d’or qui symbolise, à sa main gauche, la mission du héraut céleste, ondule un philactère où nous lisons : ave maria gracia plexa, «salut, Marie, pleine de Grâce.» C'est le début de ce dialogue, à la fois simple et sublime, auquel le docteur
1 Adam a S. Vict. Prose de notre ancien missel romain-français. Jésus - Christ, traduite par Dom F. Le Bannier, bénédictin.
2 Désignée parfois sous le nom d’Hériphile. 4 St Bonaventure, ibid.
3 Saint Bonaventure, Méditations sur la vie de Nolre-Seigue"- 5 Ibid.
Séraphique vient de nous faire assister. Mais déjà, sous le pinceau d’Arnaut de Moles, «Notre Dame se consent aux paroles ouïes de la bouche de l’Ange.» A genoux, et ses deux mains réunies sur son sein virginal, elle dit «avec profonde dévotion : voici la servante du Seigneur; me soit fait suivant votre parole.» Et soudain, du sommet de l’ogive, la vertu du Très-Haut voile l’auguste Vierge de son ombre; et la mystérieuse Colombe plane du haut des Cieux, où les Anges chantent la gloire du Verbe fait chair, «sauve la virginité de sa mère.» L’un dit, sur son philactère, gloria in exselsis deo, «gloire à Dieu au plus haut des Cieux.» Un autre ajoute : ave regina selor mater « salut, reine des Cieux, heureuse Mère.» Un troisième demande un cantique au Seigneur, cantate domino canticü « chantez au Seigneur un Cantique.» Et tous entonnent en chœur, avec accompagnement d’orgue, de guitare, de harpe, de trompe et de rebec, le cantique d’éternelles louanges au Sauveur du genre humain : te deum laudamus, te