‹ Sainte-Marie d'AuchChapitre 39 sur 63 · DEUXIÈME VITIUIL, AU CHATRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME VITIUIL, AU CHATRE

Jouas dans la verrière du de se rendre àNinive, et îais saisi de frayeur, à la pensée des épreuves qui l’attendent au sein d’une population criminelle, il veut fuir loin de la face du Seigneur et s’embarque pour Tharsis. Bientôt une affreuse tempête met en péril le vaisseau qui le porte. Le courroux du Ciel est manifeste; le sort désigne un grand coupable, et Jonas dit au pilote : «prenez-moi,

et qu’on me jette dans la mer, et la mer s’apaisera . Et ils prirent Jonas, et ils le jetèrent à la mer,

et la mer apaisa sa furie2.» Telle est la scène qu Ârnaut de Moles rappelle dans l’inscription que le prophète étale à nos regards : jonas propheea qui fuit misbs ninive et is a cete deglü. « Jonas prophète qui fut envoyé àNinive, et englouti par un cétacé.» Au soubassement, le vaisseau, muni de ses agrès, est ballotté par les vagues que le vent du Seigneur soulève en divers sens. Le prophète est au moment d’être jeté à la mer, où le monstre l’attend gueule béante. Car « le Seigneur avait préparé un poisson immense pour engloutir Jonas. Et Jonas resta trois jours et trois nuits dans le sein de ce poisson. Et Jonas pria le Seigneur son Dieu . et le Seigneur parla au poisson, qui vomit Jonas sur le rivage3.»

Trois Anges sont venus tendre une riche draperie, comme pour ménager un fond, en avant duquel se détachent les grands sujets d’ Arnaut de Moles. Plus haut, deux autres Anges, qui servent de tenants à l’écusson de François II. cardinal de Clermont-Lodève1, et au-dessus, deux personnages assis, dont le nom est inconnu. Celui qui correspond à la gauche de l’observateur porte sur son phylactère une inscription qui nous semblerait plus convenablement choisie pour la verrière où l’Archange Gabriel est en présence de la Vierge Marie3 : eo tempoke missds est angélus a deo in civitatem galil/eæ cm nomen na ad

1 S. August. Noli conlcmnere nubem carnis : nubc tegitur, non ut 3 Ibid., y. 1... 11.

obscurelur, sert ut temperelur. In Joan. Evang. Tract, xxxiv, arl. 2. 4 11 eslblasonné à la page 101, note 7.

a Jon., cap. i, v. 1... 15. 5 Voir, plus haut, page 103.

£ aint Marc, apôtre, et le patriarche Jacob font cortège au prophète centre. Ce dernier, jonas propheta, a reçu du Seigneur la mission l’exercer, dans cette grande ville, l’apostolat de la pénitence. Il part; r

virginem, « en ce temps-là, fut envoyé de Dieu à la Vierge l’Ange Gabriel, dans une ville de Galilée du nom de Nazareth.» Vis-à-vis se voient des mots tronqués, ou incomplets et sans suite, sur le second philactère; et enfin, toujours des Anges distribués çà et là, avec ou sans instruments de musique.

TROISIÙMH VITRAI!., A RROITIO.

(Planche 13.)

§ R0IS petites scènes complètent, au soubassement de ce vitrail, les grands sujets qui le décorent.

M Celle du centre est empruntée des légendes de Notre-Dame; et les autres reproduisent, à la ; lettre, deux traits historiques, choisis dans les Saintes Ecritures. Dans la première scène, Arnaud de Moles expose à sa manière

Comment Moïse fut très fort esbabi

Quand aperceut le vert buisson ardent Dessus le mont Horeb ou Sinaï,

Et n’estait rien de sa verdeur perdant

C’est au fond d’un désert que le peintre nous conduit, avec la Bible, à la suite de Moïse devenu le bercer de Jéthro, son beau-père1 2. A notre gauche s’élève le mont Iloreb, à l’aspect âpre et sévère. Vers l’horizon, des touffes d’arbres ondulent en arrière-plan de la montagne. Dans l’azur d’un ciel sans nuages se dessinent, au loin, les trois flèches d’un splendide manoir, où la chapelle gothique ne devait pas être oubliée; car Jéthro est prêtre du Seigneur dans le pays des Madianites3. Aussi, distingue-t-on une nef à plusieurs ouvertures, dont le chevet est flanqué d’une tour carrée, à flèche quadrangulaire. Un clocheton hardi couronne le comble, au-dessus du transsept.

A droite, le scène est limitée par la tige et les rameaux d’un arbre vert, qui tient la place du buisson désigné par la Vulgate4. Une abondante flamme, d’un rouge étincelant, s’arrondit au sommet, et sert de trône au Dieu d’ Abraham, d’Isaac et de Jacob.

« J’irai, dit Moïse, et je verrai cette grande vision, pourquoi le buisson ne se consume point. Mais le Seigneur, voyant qu’il venait pour regarder, l’appela du milieu du buisson, et lui dit : Moïse, Moïse. Celui-ci répondit : me voici. Et le Seigneur dit : n’approche point d’ici; ôte ta chaussure; caria terre sur laquelle tu marches est une terre sainte5.» Et Moïse, «fort esbabi,» s’étant assis sur le gazon au milieu de ses brebis, s’empresse d’obéir à l’ordre du Seigneur. Un cothurne violet vient de laisser à nu son pied droit. De ses deux mains il dégage le pied gauche. Son large front chauve, sa face amaigrie et la blancheur de ses cheveux accusent son grand âge. Son regard attentif se porte, en toute liberté, vers le Seigneur, bien que, d’après l’Exode, il n’ose pas l’envisager en face0. Une vive scintillation de lumière rouge reflète, sur son front, l’éclat éblouissant de ces flammes abondantes du sein desquelles Jéhovah lui confère sa mission.

Au grand tableau, c’est encore Moïse; mais, cette fois, au moment où il descend du Sinaï. Un double rayonnement de feu s’élance de son front, comme un souvenir ineffaçable du commerce qu’il vient d’avoir avec le Seigneur. Il soutient de la main droite les deux tables de la Loi, en avant de sa poitrine et à la vue de tout Israël. De la verge d’or qui brille à sa main gauche, il indique les dix commandements que le Seigneur vient de formulerai! sommet de la montagne. Mais, par une étrange distraction, Arnaut de

* Exod., cap. m, v. 2.

1 Ibid., v. 3... 5.

« Ibid., v. t>.

1 Aux tapisseries de Reims.

- Exod., cap. m, v. 1.

3 Ibid., Sacerdotis Madian.

Moles substitue au Décalogue les premiers mots du Symbole des Apôtres : credo in unum deum patrem, « je crois en un seul Dieu le Père.»

«Dans le buisson ardent que Moïse vit brider sans se consumer, nous avons reconnu, ô sainte Mère de Dieu, l’ineffable alliance de la maternité divine unie à votre virginité; priez pour nous.» Tel est le commentaire que l’Eglise fait de la vision du mont Ilorcb, dans une antienne qui se cbante à l’Office de la Vierge1. Et pour ne laisser aucun doute à sa touchante signification, la peinture chrétienne s’est crue, parfois, en droit de substituer la réalité au symbole, et de figurer l’Enfant-Dieu dans les bras de sa Mère, au milieu du buisson ardent2.

C’est avec plus de réserve, sans doute, que notre peintre exprime, sous nos yeux, cette même pensée. Mais elle se développe et se complète, par le choix intelligent de certains détails qui nous rappellent la Mère de Jésus, dans les autres parties de la verrière. Ainsi voyons-nous, vers le centre de l’ogive, un musicien aux ailes déployées entonner, avec deux Chérubins, la salutation angélique : plena dominus tecum, BEN., « pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie;» et trois Anges accompagnent le chant céleste au son du rebec, du tambour de basque et du chalumeau.

Plus bas, et au deuxième soubassement, l’auguste privilège de la maternité divine inspire encore Arnaut de Moles. Mais pourdonner à sa pensée un tour plus poétique, il emprunte aux récits légendaires les couleurs de son pinceau. « Un jour, l’empereur Auguste fit appeler une de ces Sibylles aux décisions desquelles les maîtres du monde soumettaient, quelquefois, les plus importantes affaires. Seul avec la prophétesse, dans un appartement reculé, il lui demanda s’il devait naître, dans la suite des âges, un homme plus grand que lui. La Sibylle, attentive, consultait d’antiques oracles, pour satisfaire la curiosité de l’empereur, lorsque, vers le midi, le disque du soleil fut entouré d’une auréole d’or, au milieu de laquelle on distinguait une vierge éblouissante de beauté, assise sur un autel; elle tenait un jeune enfant qu’elle penchait, avec amour, sur son sein. La Sibylle montra cette vision au prince étonné. Et pendant qu’il la considérait attentivement, une voix inconnue, ébranlant les murs de l’enceinte, fit entendre ces paroles : c’est l’autel du Dieu du Ciel, iiæc ara est dei coeli. Alors les cheveux de la prophétesse se hérissent, l’inspiration gonfle sa poitrine; et se dressant en face de l’empereur, avec une majesté surhumaine : puissant César, dit-elle, cet enfant est plus grand que toi; c’est lui qu’il faut adorer! Auguste, à ces mots, tombe à genoux, plein d’une indicible terreur. Il offre de l’encens à l’Enfant céleste, et défend qu’on lui donne jamais, à lui-même, le nom de Dieu3.

Telle est donc la naïve légende, si souvent reproduite dans les miniatures enluminées du moyen-âge, que nous retrouvons dans notre vitrail. Pour la traduire à sa manière, ce n’est point, cette fois, au fond d’un désert que l’imagination du peintre nous transporte, mais bien dans l’atrium d’une splendide habitation romaine. Le sol est pavé de vert antique, à larges dalles quadrangulaires. Les murs ont un revêtement de moyen et grand appareil. De profondes cannelures verticales décorent l’allége d’une fenêtre ouverte sur un paysage accidenté, et que domine l’apparition. Marie tient l’Enfant Jésus entre ses bras. Elle est portée sur un nuage d’or et d’argent, qui l’encadre en forme d’auréole rayonnante, et la détache, en clair-obscur, sur un lointain d’azur céleste. Un nimbe rond et uni couronne la fille de David. Un second nimbe, détaché en perspective, sans aigrettes ni croisillons, suit tous les mouvements de la tête de Jésus. La mère et l’enfant semblent parler à la Sibylle; et celle-ci fixe

1 Rubum quem viderai Moyses incombustum, eonservalam agnovimus luam laudabilem virginilalem, Dei Genilrix; inlercede pro nobis. — Ad Laudes, anl. 3.

5 Tapisseries de Reims. — Peinture sur bois, conservée dans la ca- Ihédrale d'Aix, en Provence.

3 L’abbé Darius. Les légendes de Noire-Dame, in-12, page 83.

l’attention de l'empereur, en indiquant, de la main gauche, l’apparition dont le Ciel les favorise. Auguste, nu-tête, et en manteau d’or et d’hermine, s’est arrêté sur le seuil d’un brillant portique, à cintre archivolte, que soutiennent deux colonnes d’un beau marbre oriental. Il joint ses mains et tombe à genoux devant la vision miraculeuse.

Le « Bref sommaire des sept vertus» attribue à la Sibylle de Tibur l’apparition de Tara coeli1. Mais Arnaut de Moles met en scène, dans son vitrail, celle de Lybie, sibylle lybique. C’est, du moins, ainsi qu’il la désigne à l’inscription du grand tableau. Il place, de plus, à sa main droite, un flambeau allumé, dont les rayons ne sont plus voilés ou contenus, comme à la planche 112. Par sa libre diffusion, cette lumière est le sy mbole de l’heureuse nouvelle que la Sibylle vient d’annoncer ouvertement à l’empereur Auguste, et, dans sa personne, à toutes les nations delà gentilité3.

Enoch, que nous avons vu, plus haut, dans la série des Patriarches, figure, au troisième compartiment de ce vitrail, dans celle des Prophètes, enocii propheta. Le livre qui portait son nom, aux premiers siècles de l’Eglise, et dont nous avons encore des fragments, est depuis longtemps au rang des écrits apocryphes. Il contenait néanmoins des vérités utiles: car l’apôtre St Jude a cru devoir en faire usage pour l’édification des fidèles. « Enoch, » dit-il dans son épître catholique, « le septième après Adam, a aussi été prophète, quand il disait, etc., etc.3» Et du reste on ne voit pas «à quel autre titre Arnaut de Moles aurait pu mettre dans la bouche d’Enoch, Pave et le payer noster, que nous lisons au bas de sa robe.

Nous avons déjà dit qu’il disparut de la terre à l’àgc de trois cent soixante-cinq ans5. Les Patriarches, ses contemporains, vivaient alors bien plus longtemps encore. Et pourtant ce n’est pas d’une mort naturelle et prématurée qu’il faut entendre son enlèvement de ce monde. Ce sentiment d’un petit nombre d’écrivains est généralement combattu par les Pères de l’Eglise, sur l’autorité de St Paul. « C’est par la Foi, » dit le grand apôtre, « qu’Enoch mérita d’être enlevé, afin qu’il ne vît point la mort6.» Et St Jérôme affirme qu’il fut transporté, en corps et en àme, dans le ciel 7 . C’est cette translation, par le ministère des Anges, qu’Arnaut de Moles a figurée dans le soubassement de son vitrail.

CHAPELLE DE SA1NTE-CATHE1UNE.

[Trois fcuèlrcs.]

■MtEtlIICK VITRAIL, A GAUCHE.

(Planche H )

Kpjff ,, csi bien évident qu’Arnaut de Moles n’a pas voulu s’astreindre à suivre exactement l’ordre chronologique, dans la distribution des sujets, dont l’ensemble et les détails donnent à nos 4 verrières une si haute importance. La place qu’il assigne à Samuel, entre Isaac et le prophète Osée, en est déjà une preuve manifeste. Et l'histoire de Joseph la confirmerait, au besoin, dans l’étude de ce vitrail, où le Sauveur de l’Egypte vient prendre rang après Moïse, Joseph pbofeta.

1 L'église de ee nom, qui fut construite au sommet du Capitole, et dédiée à Marie, sur le lieu même de l’apparition, appartient aux Franciscains. Tous les soirs, après Compiles, ces religieux y font entendre un chant commémoratif, oit nous avons remarqué ces paroles : Slull.no hic iu circulo Sihyllæ lune oraculo Te vidit rex in cœlo.

0 Mater Chrislil...

Voir, sur toutes les antiquités de I’Aba Coeli, le Mcmorie istorichc

dal P. Casimiro Romano, Ordinis Minorum. Roma, ann. 1736, in-4°. * Voir, plus haut, page 107.

3 Lucerna pedibus mois Verbum luum, et lumen semilis meis. — Lumen ad revelalionem gentium. Psal. cxvnt, v. 103. — Luc, cap. il, v. 32.

4 Judæ, v. 14.

3 Voir, plus haut, page 101,

11 Hebr., cap. xi, v. 5.

7 Hieron. In Amos, cap. vin.

L art chrétien île toutes les époques s’est plu à reproduire, dans le fils bien-aimé de Jacob, l'un des types figuratifs les plus complets du vrai Sauveur des hommes. Comme Jésus, en effet, Joseph est haï de ses frères, parce qu'il dénonce leurs vices, et prédit sa gloire future. Objet des plus indignes poursuites, il est privé de sa liberté au moment où il vient remplir la mission que lui a donnée son père. Livré par Juda à des étrangers, moyennant quelques pièces d’argent, il est condamné par Putiphar, et il endure son injuste sentence, entre deux criminels, prédisant à l’un son élévation prochaine, et à l’autre sa perte. Enfin, apres trois ans d’humiliations et de disgrâces, Joseph arrive à la gloire. Son pouvoir est sans bornes dans le palais de Pharaon, qui le proclame Sauveur du monde1, et ordonne qu’en cette qualité tout genou fléchisse devant lui.

Il ne faut donc pas s’étonner si Arnaut de Moles s’arrête, dans nos vitraux, avec un intérêt particulier, à l’histoire si touchante de Joseph. Au soubassement de la verrière qui lixe, en ce moment, notre attention, il le peint encore jeune adolescent. Son air d’innocence et de candeur le ferait assez reconnaître entre ses deux frères. L’inscription, joseph vendu, qui se lit au-dessus de sa tête, nous explique d’ailleurs cette étrange scène. « S’étant ensuite assis pour manger, les frères de Joseph virent des Madianites qui passaient, et qui, venant de Galaad, portaient sur leurs chameaux des parfums, de la résine et de la myrrhe, et s’en allaient en Egypte. Alors Juda dit à ses frères : que nous servira d’avoir tué notre frère et d’avoir caché sa mort? Il vaut mieux le vendre à ces Ismaélites, et ne point souiller nos mains; car il est notre frère et notre chair. Ses frères consentirent à ce qu’il disait. L’ayant donc tiré de la citerne et voyant ces marchands qui passaient, ils le vendirent vingt pièces d’argent aux Ismaélites, qui le menèrent en Egypte9.»

Ce dernier trait de la Genèse fournit au peintre verrier l’ensemble, le détail et la disposition de son petit tableau, sans contredit l’un des mieux traités de nos verrières. Dans le but de prévenir un malheur plus déplorable, Juda vient de déterminer ses frères à vendre le jeune Joseph. Les marchands Ismaélites sont là; ils viennent de Galaad, dont nous apercevons, en arrière-plan, les murs et les tours à créneaux, les flèches élancées, les maisons et les palais, tout à fait à la façon de nos cités d’Europe, au moyen-âge. A gauche, et un peu dans le lointain, la caravane avance. Elle semble gravir lentement les hauteurs qui la séparent de l’Egypte. L’occasion ne saurait donc être plus favorable. Aussi Joseph vient-il d’être retiré de la citerne. Il a la tête et les pieds nus. Je ne sais quel charme interne et recueilli respire dans ses traits, et captive le regard sur cette figure d’une beauté céleste. Ses membres délicats sont légèrement voilés sous les plis d’une tunique blanche qui descend à peine à ses genoux. Sa pose calme, simple et naïve, l’air d’abandon et l’angélique expression de sa douce physionomie, contrastent singulièrement avec l’empressement cupide de l’étranger qui débat les conditions de la vente.

Cependant, le prix est arrêté et le marché conclu. Juda va recevoir, dans sa main gauche qu’il avance, les vingt pièces d’argent. Il livre son jeune frère; et l’ardent coursier du Madianite semble presser l’avide négociant de ne plus retarder sa marche vers l’Egypte. Mais c’est ici, comme toujours, quand tout semble désespéré, que le Ciel se manifeste. C’est en Egypte que le Dieu de Jacob attend le Juste, pour l’accomplissement des prédictions que ses frères cherchent inutilement à rendre vaines. Déjà la sagesse de Joseph a gagné le cœur de Pharaon. Le prince a mis l’anneau royal au doigt du jeune esclave; il le proclame intendant du palais et de l’Egypte entière; et rien ne se fera désormais sans son ordre dans toute l’étendue de l’empire.

1 Gen., cap. xli, v. 45, Vcrtilquc nomen cjus, el vocavit cuni, lin- Gen., cap. xxxyu, v 25... 28, Vendiderunl euin

guà icgyptiacâ, Salvatoi'om muiidi. argenleis, qui duxcrunl cum in Ægyplum.

Isinaëlilis, vjginli

Aussi, dans le grand tableau du premier compartiment, Arnaut de Moles a peint Joseph dans tout l'éclat de sa nouvelle dignité. Dn riche turban violet entoure sa tête. Un collier précieux est à sou cou. Une ceinture verte retient les plis de son costume. Sa robe de byssus brille d’un éclat éblouissant sous le manteau d’azur qu’il a jeté sur ses épaules. Tel est donc ce condamné, dans lequel un grand peuple, qui bientôt ne vivra que par lui, a placé toutes ses espérances. Les nations éloignées entendent parler de sa gloire, et du bonheur que l’on goûte sous son administration. Sa nombreuse famille, qui l'avait renié, va se glorifier de lui appartenir. Mais il faudra d’abord pour Joseph, comme plus tard pour le vrai Sauveur du monde, que ceux qui l’ont livré courbent la tête sous son pouvoir suprême. Toutefois, l’unique triomphe qu’il ambitionne, c’est d’être enfin reconnu par ses frères. S’il les éprouve avant de les consoler, s'il leur cause d’amères angoisses, c’est bien moins pour se faire justice qu’afin de les amènera réparer leur crime parle repentir et par un désaveu digne de son indulgence'.

Vers le centre de l’ogive, la chaste Susanne, fidèle à la loi du Sinaï, que deux Anges sont venus exposer à scs regards, repousse les criminelles obsessions d’un juge impudique5. Un peu plus bas, les femmes de la captivité ouvrent, en son honneur, une marche triomphale qui se poursuit, à la même hauteur, dans la fenêtre du centre. Elles célèbrent, au son de leurs instruments, le triomphe de la vérité que le jeune Daniel a mise à nu dans l’assemblée de la nation. Cette galerie se complète, au troisième vitrail, par une scène allégorique où le peintre donne le rôle principal au génie de la Vérité, qu’il reproduit à la manière antique.

Un cartel, relié à la jonction des courbes, porte une inscription dont le sens demeure inconnu. Peut-être le mot aroman est-il la signature de quelque peintre secondaire.

Au deuxième compartiment, l’apôtre St André, s. Andréa apost., embrasse avec amour la croixcn sautoir de son dernier supplice. « O bonne croix,» dit le saint vieillard, croix objet de mes désirs, que j'ai longtemps cherchée et que les membres du Seigneur ont revêtue d’une beauté ravissante, reçois-moi du

milieu des hommes! . J’ai vieilli, j’ai travaillé afin d’être affranchi de la servitude des organes .

Rends-moi à mon véritable maître; et que celui qui m’a racheté me reçoive aujourd’hui de tes bras 3.

Au troisième compartiment, le prophète Joël, Joël profeta, écoute avec admiration les héroïques élans du martyr de Patras pour le supplice que le proconsul Egée lui prépare.

nEOXIÙHti VITRAI!., A II CESTBE.

(Planche 15.)

g& oos venons de Taire observer que le triomphe de Susanne se continue à la deuxième verrière, ff Quatre musiciens célestes, disposés entre les courbes de l’ogive, accompagnent de leurs Jpnstruments les joyeux accords des femmes israélites.

J Au milieu des grands tableaux de ce vitrail, la Sibylle qui porte un glaive dégainé fixe d’abord notre attention. D’après certains auteurs, elle aurait prophétisé, dans un acrostiche célèbre, la ruine du monde, le jugement dernier, enfin, la séparation des bons et des méchants par le glaive de la justice divine qui brille à sa main droite. Mais ces mêmes écrivains donnent cette arme formidable à la Sibylle Erythréenne. C'est ainsi, en effet, qu’elle est représentée dans les peintures murales de la fin du XV» siècle, que MM. Jourdain ePDuval ont découvertes à Amiens, en 1848.

1 Voir Vitraux de Bourges, in-fol., page 244.

5 Daniel, cap. xm, v. 22... 2b. Ingemuit Susanna, etc , etc.

3 Jac. de Voragine, Légende de St-André.— Voir aussi les actes de in martyre, dans le Bréviaire romain.

Au contraire, dans les heures enluminées d’Anne de Bretagne c’est la Sibylle d’Europe qui est armée du glaive; et la prédiction que le miniaturiste lui met dans la bouche a pour objet le massacre des SS. Innocents. Or, au vitrail qui nous occupe, la scène du soubassement nous semble expliquer, dans ce même sens, l’attribut de notre Sibylle Européenne, sibylu eurôpa. Marie, portant Jésus entre ses bras, est assise sur l’àne de « la fuite en Egypte.» Joseph conduit le modeste animal, à petits pas et avec un grand air de confiance. Et pourtant, les cavaliers qu’Hérode vient de mettre à la poursuite du Roi nouveau-né sont déjà près de l’atteindre. On voit Marie presser Jésus contre son cœur, le seul abri que la douce Mère puisse offrir au divin proscrit, contre les fureurs d’un prince de la terre.

Cependant, dit la légende, «un villageois venant de semer son blé, près du sentier que suivait la Sainte Famille, Joseph s’empresse d’en faire germer la semence. En un instant, le blé grandit, se trouve mûr, et le villageois, émerveillé, prend la faucille pour couper la moisson inattendue, dont le Ciel le favorise. Les cavaliers arrivent; et, s adressant au moissonneur, ils lui demandent si une femme, portant un jeune enfant, et accompagnée d’un homme qui dirige ses pas, serait passée par ce chemin. Oui, répond le moissonneur, justement quand je semais mon blé. Et les soldats d’Hérode, se trouvant fort déroutés par cette simple réponse, à la vue d’une moisson bonne à cueillir, mirent fin à des poursuites qu’ils croyaient désormais inutilesI 2.»

Tel est donc le naïf épisode qu’Arnaut de Moles a choisi pour le premier compartiment. La moisson miraculeuse est haute et mûre. Déjà le jeune moissonneur coupait son blé; il venait de lier sa première gerbe, et s’armait de nouveau de la faucille, quand les soldats, arrêtant leurs chevaux, lui adressèrent la question dont parle notre légende.

A la gauche de la Sibylle, Amos, en sa qualité de prophète, amos profeta, prédit aux ennemis de Dieu qu’ils seront tous exterminés par le glaive de ses redoutables vengeances; que pas un ne trouvera son salut dans la fuite; et que leurs vains efforts ne sauraient empêcher le règne du Messie 3.

Enfin, du côté opposé, un grand capitaine, armé de toutes pièces, s’arrête dans sa marche pour écouter les oracles de la Sibylle, josue patriarcha: c’est Josué, ce patriarche que Moïse appelait «Sauveur donné de Dieu» pour exterminer les ennemis de son peuple. 11 a vieilli dans les combats; et le Seigneur l’a trouvé digne d’introduire les enfants d’Israël dans la Terre Promise.

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