‹ Sainte-Marie d'AuchChapitre 43 sur 63 · DEUXIÈME VITRAI!,, AU CENTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME VITRAI!,, AU CENTRE

(Planche 81.)

à peine âgé de dix ans, Daniel était entré dans le palais des rois de Babjdone mé au service de Nabuchodonosor. Mais le Seigneur, qui avait sur cet enfant *; des desseins de miséricorde, se chargea lui-même du soin de son éducation, et lui donna, de bonne heure, l’esprit de prophétie. On sait avec quel rare bonheur il interpréta la statue que Nabuchodonosor avait vue en songe, bien que ce prince en eût lui-même perdu le souvenir. Les enchanteurs, les mages et les astrologues de la Chaldée, appelés à la Cour, avaient successivement déclaré leur incompétence. Mais le succès de Daniel fut tellement complet qu’il lui valut toutes les faveurs de la fortune. C’est lui, daniel propheta, qui nous apparaît, au grand tableau du premier compartiment, avec les attributs de sa nouvelle dignité. Il est revêtu d’une stole verte, sur laquelle brille une tunicelle de byssus, bordée de galons rehaussés de pierreries, et doublée de riches fourrures.

Arnaut de Moles nous montre encore Daniel au soubassement. Mais, cette fois, une grille de fer le serre de près, comme un criminel en complète disgrâce. 11 est à genoux, les mains jointes, le front humilié et la tête découverte. Deux lions inoffensifs sont couchés à ses côtés; on dirait qu’ils veillent à sa garde. Il a refusé de rendre un culte idolâtrique au dragon de Babylone. Le peuple ameuté vient d'obliger le prince à livrer le prophète à la dent des bêtes. Et pour surexciter la rage des lions, on a eu soin de les priver de leur pâture habituelle.

Calme, et toujours plein de confiance dans le Dieu de ses pères, Daniel n’a pas même, sur notre vitrail, cette attitude d’invocation qu’on lui donne habituellement, dans les œuvres d’art chrétien, au milieu des lions de Babylone. Il n’a ni le front levé, ni les yeux au Ciel, ni les bras ouverts et étendus vers Celui qui est le protecteur du faible qu’on opprime. Habacuc, vient de lui servir, par l’ordre de Dieu, la nourriture qu’il destinait aux moissonneurs; et sa douce physionomie porte encore l’empreinte de l’action de grâce.

Au deuxième compartiment, la Sibylle cimmérienne, ou du Pont-Euxin, sibylla cimeria, figure l’allaitement de l’Enfant-Dieu. L’attribut quelle porte à la main gauche, en guise de biberon, est le rhyton des peintures antiques : espèce de vase à boire, en forme de corne, souvent représenté dans les scènes de repas domestique. Les convives font usage du rhyton, en le tenant élevé au-dessus de la bouche, de manière à recevoir le liquide qui jaillit à distance.

La Sibylle semble présenter le biberon, et rappeler les faiblesses volontaires de fa première enfance du Messie au personnage qui est à sa gauche. C’est l’Evangéliste St Matthieu, le premier des historiens de Jésus-Christ, et celui dont le récit commence par la génération humaine et temporelle du Fils de

3 Naii., cap. i, v. 12, 13.. .15.

eune encore, et pour y être for

' Voir, plus bas, planche 23.

I Homme. Il porte, sous le bras gauche, son «Liber generationis,» de forme carrée, et enrichi de fermoirs précieux. Lévi était le premier nom de cet Apôtre. Il prit le second, s. matois apost., qui, en hébreu, veut dire «donné,» en mémoire du dévouaient avec lequel il s’attacha au Messie, des le premier instant de sa vocation à l'Apostolat. « Jésus étant allé, une autre fois, sur le bord de la mer, tout le peuple vint à lui, et il les instruisait. Ayant aperçu, en passant, Lévi, fils d’Alphée, assis à son bureau, il lui dit : suis-moi. Celui-ci, se levant, quitta tout et le suivit1.»

Ce bureau, dont parle ici St Marc, était celui de la douane que les Romains avaient établie à Capharnaüm, sur le bord du lac de Génésareth. Ils avaient fait de cette ville l’entrepôt d'un grand commerce; aussi devait-il s'y trouver naturellement un essaim de douaniers et de collecteurs d’impôts, chargés de recevoir les droits d’entrée ou de transit. Ces sortes d’employés, que les Juifs appelaient publicains, étaient alors ce qu’ils sont encore de nos jours : on les trouvait établis sur les ponts, sur les ports, partout où il fallait payer. C’est dans l’exercice de ces fonctions, lucratives à force d’exactions, et par là même toujours odieuses à la multitude, que la grâce saisit Lévi, le publicain, comme il se dit lui-même. Il s'agissait de sacrifier un poste avantageux, et il voyait, à ne pas en douter, que la pauvreté allait être son partage, à la suite du maître qui l’appelait. Mais la gloire de devenir le disciple du Messie lui parut préférable à tout le reste. Et quand le Sauveur forma son collège apostolique, Matthieu mérita l’honneur d’être mis au nombre des princes de l’Eglise. Après avoir gagné au nouveau culte un grand nombre dames dans la Judée, il alla prêcher la foi aux nations barbares de l’Orient; et c’est dans l’Ethiopie que ses glorieux travaux furent couronnés par le martyre. La hache, que noire peintre met à sa main gauche, fait supposer qu'on lui aurait tranché la tête.

Au-dessus des grands tableaux, Arnaut de Moles décore sa verrière d’arabesques, d’Anges qui balancent une guirlande, de musiciens célestes, avec ou sans instruments. Vers le milieu du tympan, deux personnages assis tiennent des pliilactères, dont l’inscription n’a pas de sens déterminé; et Jésus vient d’expirer, sur la Croix, entre la Vierge Marie en pleurs, et le disciple bien-aimé qui désormais l’appellera sa mère.

TKOISIÈMH VITRAIL, A ItUOITK.

P'Jien que l’ensemble des vitraux qui ornent les chapelles du chevet soit dans un bon étal de B conservation, nous avons à déplorer un petit nombre de dégradations partielles. Toutes ces

f mutilations accusent les ravages du temps, que des mains inhabiles ont essayé de réparer. Malgré l’extrême décadence où se trouvait l’art du peintre verrier en 1050, Jacques Damcn pouvait encore faire, dans les grands tableaux d’Arnaut de Moles, les restaurations les plus indispensables, sans établir trop de contraste entre son époque et les premières années du xvie siècle2. Mais, dans le courant du xvme surtout, nos verrières de la Renaissance ne pouvaient plus être mises impunément à la disposition d’un rhabilleur plus ou moins entendu dans la pratique de la vitrerie ordinaire3. Et, du reste, il est facile de' retrouver, sur divers points, les funestes traces de son passage. Elles ne sont que trop sensibles, à la fenêtre où Susanne est assise en présence du juge de Babylone, dans les deux qui suivent, et

1 Marc, ii, v. 13, 14. Et egressus est rursus ad inare, etc., etc. pitre d’Auch, le 18 juillet 1712. Cette curieuse pièce est citée à la

5 Voir, plus haut, page 73. page 222 de noire monographie, in-12. Baudet, maîlre vitrier, rece-

3 C’était pourtant l’usage à celte époque; et on peut en voir la vait annuellement « la somme de 75 liures.» pour frais de réparations

preuve dans un acte notarié, passé entre le sieur Baudet et le Clia- ordinaires, « comme aussy pour osier les araignées, etc., etc. »

dans celles qui décorent la chapelle de St Louis. Evidemment, le petit Calvaire qui se voit au milieu du tympan de la planche 21 n’était pas primitivement destiné à la place qu’il occupe, au-dessous de cette belle tête d’Ange, aux ailes élancées. Nous pouvons en dire autant pour la planche 23, où un saint vieillard, en oraison devant son Crucifix, est venu remplacer un Ange brisé, dont les ailes se voient encore, un peu au-dessus. Cet auguste prélat est le bienheureux Léonard de Trapes, qui s’était tait ainsi représenter pour la petite fenêtre de la chapelle cryplale, où sa dépouille mortelle fut déposée, en 1629. Lorsque ses restes furent transférés dans le choeur, ce modeste et pieux souvenir d’un art en décadence vint aussi prendre, dans les vitraux, la place qu’il occupe. A droiteet à gauche se répètent, comme ailleurs, deux personnages assis, avec des philactères à inscription; et autour d’eux voltigent des Chérubins à quatre ailes. Plus bas sont des génies qui paraissent jouer ou qui portent, encore ici, les armes de Bretagne*. Trois Anges, enfin, tendent, pour les verrières de cette chapelle, une draperie en avant de laquelle se détachent, comme à la planche 12, les grands sujets qui les décorent.

Trois Prophètes, Sophonie, Elieet Crie figurent dans les compartiments du vitrail qui nous occupe. Le premier, sophosias r, est le seul de ces trois personnages dont les prophéties soient au Canon des Saintes Ecritures. Son livre est fort court, mais plein de feu et de rapidité; c’est tout un drame, où respirent tantôt la plus vive indignation, et tantôt la piété la plus tendre. Le style de Sophonie est un mélange saisissant de force et de douceur. Lorsqu’il tonne contre les désordres du peuple ingrat que Dieu protège, on dirait une mère pleine de sollicitude, qui rappelle, en pleurant, son fils engagé dans les sentiers du vice.

Le troisième, urias pr., était contemporain de Jérémie, et prédisait, contre Jérusalem, les mêmes désastres que ce grand prophète. Le roi Joakim et ses courtisans, informés de scs menaces, voulurent l’arrêter et le faire mourir. Mais Drie, prévenu en secret, se réfugia en Egypte, où Joakim trouva le moyen de le faire saisir. Le saint prophète fut ramené à Jérusalem et mis à mort, par l'ordre de ce roi impie, qui fit jeter ses restes, sans honneur, dans les sépulcres des derniers du peuple.

Entre tous les prophètes du peuple de Dieu, il n’a été donné à aucun plus de puissance ou plus d’inspiration divine qu’à Elie de Thesbé, helias te. A son ordre, le Ciel ouvrait ou fermait ses cataractes, frappait le peuple de famine, faisait tomber les rois impies dans le dernier malheur, et les précipitait dans la tombe. Sa prière forçait la mort à se dessaisir de ses victimes; elle appelait la rosee celeste, et rendait la fraîcheur avec l’abondance aux campagnes désolées. « Quelle gloire, ô Elie,» dit l’Esprit-Samt, on énumérant tous ces prodiges, «quelle gloire vous vous êtes acquise par vos miracles!.. Vous qui entendez, sur le mont Sinaï, le jugement du Seigneur, et sur le mont lforeb, les arrêts desa vengeance... Vous qui avez été enlevé au Ciel dans un tourbillon de feu et dans un char traîné par des chevaux ardents1. » Ce dernier trait de l’éloge d'Elie a fourni à notre peintre le sujet du soubassement. «Demeurez ici,» dit un jour le prophète à Elisée, son disciple, «demeurez ici, parce que le Seigneur m’a envoyé jusqu’au Jourdain. Elisée lui répondit : vivo le Seigneur, et vive votre àmc! Je ne vous

abandonnerai point. Ils allèrent donc tous deux ensemble . Après qu’ils eurent traverse le Jourdain,

Elie dit à Elisée : demandez-moi ce que vous voulez que je fasse pour vous, avant que je sois enleve d’avec vous. Elisée lui répondit : je vous prie de Taire que j’aie une double portion de votre esprit. Elie lui dit : vous me demandez une chose bien difficile; néanmoins, si vous me voyez lorsque je serai enleve d’avec vous, vous aurez ce que vous avez demandé.

, ces armes scia .d’herminest . c'est-à-dire : mouclicaires de sable, pour se» courage, son inlelligenee et scs vertus, aiilanl tju'ellc l'était

cil champ d'argenl.-Arnaut de Moles les place dans scs verrières en pour sa bcaolé. Anne mourut en 1514 seulement,

l’honneur de la reine Anne de Bretagne, renommée, de son temps, * Eccli. Cap. xlïmi, v. 4. ..9.

» Tandis qu’ils continuaient leur chemin, et qu’ils marchaient en s’entretenant, un char de feu et des chevaux de feu les séparèrent, tout d’un coup, l’un de l’autre, et Elie monta au Ciel, au milieu d’un tourbillon. Elisée le voyait monter, et criait : mon père, mon père, vous, le char d’Israël et son conducteur î Après quoi, il ne le vit plus; et, prenant ses vêtements, il les déchira en deux, et leva de terre le manteau qu’Elie avait laissé tomber, pour qu’il restât à son disciple1.»

Arnaut de Moles compose exactement le lieu de la scène sur les détails du texte sacré. Les tours et les murs de Jéricho se montrent dans le lointain, à quelque distance de la rive droite du fleuve. Le tourbillon de flammes, le char de feu et les chevaux ardents séparent Elie de son disciple qui ne se voit pas. Seulement, on ne comprend guère comment le peintre a cru pouvoir donner des cornes aux deux coursiers qui enlèvent le prophète.

Quant au séjour vers lequel Dieu le convie, le texte sacré ne laisse aucun doute : « Elie monta au Ciel, au milieu d’un tourbillon.» L’opinion commune des interprètes est qu’il a été préservé de la mort, aussi bien qu’Enoch : ils seraient destinés, l’un et l’autre, à revenir sur terre, à la fin du monde, pour combattre l’Antéchrist. Et c’est ainsi que l’on entend ces paroles de l’Apocalypse : « Je susciterai mes deux témoins; et ils prophétiseront pendant deux mille deux cent soixante jours2.»

Au milieu de son vitrail, Arnaut de Moles évoque l’ombre d’Elie, et nous le montre, avant le temps, entre Urie et Sophonie. Par ses enseignements et par le souvenir de ses exemples, ce grand prophète raffermit le courage d’Urie contre les menaces et les poursuites de l’impie Joakim. Et reposant sa main droite sur l’épaule de Sophonie, il le console des résistances et des prévarications d’Israël, en lui montrant, dans l’avenir, l’union des peuples en une môme foi : «Le Seigneur,» dit Sophonie, plein d’espérance, « le Seigneur purifiera les lèvres des nations, afin que toutes invoquent son saint nom. Ceux qui demeurent au-delà des fleuves d’Ethiopie viendront lui offrir leurs prières; et les enfants de son peuple dispersé lui apporteront leurs présents. Filles de Sion, chantez des cantiques de louange; Israël, poussez aussi des cris d’allégresse3.»

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