NOLI ME TANGERE ARNAVT DE MOLES
æMüELQÜs souvenirs du pinceau d’ Arnaut de Moles se voient encore dans deux églises du diocèse d’Auch, savoir : dans celle de Fleurance, et dans l’ancienne abbatiale de Simorre. A Fleuri rance, la chapelle absidale est ornée de trois verrières, dont la plus remarquable reproduit l’arbre généalogique de Jessé. Simorre n’en a peut-être jamais eu qu’une seule. Et bien que le temps les ait considérablement endommagées, dans ces deux églises, nous ne pensons pas que, dans nos contrées du moins, on puisse retrouver, de notre peintre, quelqu’autre vitrail qui mérite autant d’intérêt, en dehors de la Cathédrale.
Les documents qu’il nous a été donné de consulter ne disent rien de la patrie d’ Arnaut de Moles. Ses inscriptions sont généralement en latin ou en français. Mais nous ferons observer que celle où nous venons de lire son nom et la date précise des verrières, c’est-à-dire la seule où il ait occasion de parler de lui-même, est en idiome du pays. Ne pourrait-on pas en conclure qu'il était Gascon d’origine?
S. Bon ,vv. Médit, vitæ Christi, tom. II, page 300.
’ S. Bonav. Médit, vitæ Chris ti, tom. II, page 300.
Il est vrai que son nom, de Moles, par l’étymologie .et la désinence, semblerait favoriser cette supposition . Mais rien ne porte à considérer son œuvre, en elle-même, comme un produit libre et spontané de l’art méridional. Evidemment, ce sont les souvenirs de la vieille école d'Outre-Loire, ou plutôt germanique, qui ont prédominé dans la composition des grands sujets et de leurs soubassements.
Au contraire, dans plusieurs détails de simple ornementation, on reconnaît que l’artiste, partageant l’illusion devenue dominante à son époque, a cru émanciper son génie en renonçant aux formes traditionnelles, pour se rapprocher de celles qu’on regardait, au-delà des monts, comme exclusivement classiques. Grâce au magnifique patronnage d’Anne de Bretagne et du cardinal-ministre, Georges d’Amboise, tous les arts du dessin subissaient, autour de nous surtout, sans la plus légère répugnance, les inspirations des grandes écoles italiennes'. L'entrainement, dans cette nouvelle direction, était déjà si puissant, vers 4510, qu’il en résultait, de toute part, un élan d’émulation. Et il était d’autant plus irrésistible que les encouragements venaient, jusque dans nos provinces, même des princes de l’Eglise. On sait que parmi les coryphées de cet engoûment général figuraient des cardinaux et des évêques, qui ne regardaient plus qu’avec pitié les naïfs produits des siècles précédents.
Or, le cardinal de Clermont-Lodève, archevêque d’Auch dès l’année 4507, était neveu de Georges d’Amboise5. Ile plus, il se trouvait à Rome quand on arrêta le plan de nos verrières. Il protégeait, à la Cour de Jules II, les intérêts de la Couronne, mais sans les entendre tout à fait à la façon des courtisans de Louis XII3. C’est donc de Rome, selon toute apparence, que dut partir le signal de cette espèce de compromis entre l’ancienne et la nouvelle manière, qu’il est si facile de constater dans les tableaux d’ArnauL de Moles.
Michel-Ange, dont les tendances à la manifestation de la force vitale et des saillies musculaires étaient, dès lors, très prononcées, avait mis en honneur l’étude du nu, par les fameux cartons qui jouent un si grand rôle dans l’histoire de la peinture florentine. En vertu de la loi fatale du développement, Arnaut de Moles fit du déshabillé, dans certaines représentations de la figure humaine, assez mal déguisée en génies antiques; ce qui ne l’empêche pas, néanmoins, de la revêtir, çà et là, des formes pudiques de petits Anges ravissants de candeur, et vrais chefs-d’œuvre de grâce et de finesse.
Quant aux détails d’architecture, il est à remarquer que notre peintre les emprunte presque tous à ces nouvelles écoles où l’on voyait s’épanouir, à son époque, je ne sais quelle fleur de bon goût, dont la durée fut malheureusement si courte, tant en deçà qu’au-delà des monts.
Une ancienne chronique populaire attribue aux octovirs auscitains le crime odieux d’avoir fait crever les yeux à l’auteur de nos verrières, pour l’empêcher d’en peindre ailleurs de semblables. Mais on ne voit pas trop ce qui a pu donner naissance à une aussi étrange imputation. Un reste, on la retrouve, en d’autres lieux, et à peu près dans les mêmes termes, à l’occasion de certaines œuvres d’art qui ont marqué entre les plus célèbres. A Strasbourg, par exemple, le premier magistrat aurait fait arracher les yeux, vers 4574, à l’artiste-mécanicien, Josias Habrecht, auteur de l’horloge astronomique de la Cathédrale. C’est par ce. cruel traitement qu'on l’aurait empêché d’en faire une semblable à Cologne, où l’archevêque-éleeteur l’avait prié de se rendre pour la confectionner. Et à une époque autrement reculée, Ilérode aurait fait subir le même traitement à l’architecte qui rebâtit, par son ordre, le temple de Jérusalem, afin que ce monument, vrai chef-d’œuvre à tant de titres, fut le seul au monde dans son genre.
, On les retrouve, en particulier, à Sainle-Cécile d’Alby, où Louis 1 d’Aroboisé, neveu du précédent. Il fut son successeur immédiat au
d’Amboise, frère du cardinal, dota sa Cathédrale, de 1-173 à 1302, du siège d’Alby, qu’il occupa jusqu’à l’année 1310.
portique, du clocher, et du chœur avec son jubé. Les peintures mu- 5 II était fils d’une sœur du ministre, Catherine d’Amboise.
raies, si renommées, qui ornent le chevet, sont aussi d’un Louis 3 Voir, plus haut, page 33.