CHAPITRE VII
Les oeuvres de Scévole de Sainte Marthe. — Poésies latines : Odes, sylves^ épigrammesy élégies^ la Pœdotrophie, — Poésies françaises : Métamorphoses sacrées. Poésie royale. Poésie mêlée, le Bocage des sonnets^ Épigrammes, Vers d'amours et Alcyons, les Imitations. — Ouvrages en prose : Les éloges^ Lettres de Scévole. — Éditions diverses.
Quelque remarquables qu'ils aient pu être, les écrivains du XVI® siècle demeurent bien inconnus de nos jours. On sait leurs noms, mais leurs œuvres ne sortent guère des rayons poudreux de nos bibliothèques publiques, seul endroit où Ton puisse encore les rencontrer. Scévole de Sainte-Marthe partage le sort commun, et cependant son œuvre est importante et mériterait mieux que l'oubli; nous Tétudierons donc assez complètement prenant comme guide les travaux de Léon Feugère et considérant dans Sainte-Marthe le poète et le prosateur.
Deux livres d'odes, des sylves, des épigrammes, un livre d'élégies, un autre de chants sacrés, et enfin l'importante Pœdotrophie forment l'ensemble de ses compositions latines. D'une façon générale, on peut dire que ces vers présentent plus d'habileté pratique, de correction heureuse que d'inspiration proprement dite. En ce
qui concerne les odes notamment, Scévole possède ses modèles, Horace et Stace, et il les imite avec bonheur, mais on y trouve peu d'idées personnelles. Ces pièces dédiées à Thistorien de Thou nous parlent des personnages marquants de Tépoque, elles nous rappellent les faits mémorables, auxquels ils ont pris part et aussi les productions littéraires de ces personnages eux-mêmes. Quelquefois cependant ses élans poétiques se développent largement, surtout lorsqu'un sentiment patriotique anime l'auteur; la victoire d'Ivry, entre autres, lui inspire des vers qui ne manquent ni de hardiesse, ni de vigueur; c'est ce qu'il y a de meilleur dans, ses odes.
Les pièces que nous avons citées ensuite sous le nom de sylves se composent principalement de chants funèbres, d'épitres morales, de félicitations à propos de naissances princières. Les élégies sont des imitations de TibuUe et de Properce, imitations assez froides. Les épigrammes^ dédiées au chancelier de Chiverny, valent mieux, elles renferment en effet bon nombre d'allusions spirituelles et malicieuses, malheureusement elles n'échappent pas complètement au goût laborieux et à la recherche excessive de l'époque. La plupart d'ailleurs peuvent être considérées comme de simples billets, adressés à Jodelle, Passerat, Nicolas Rapin, etc.
Les poésies sacrées étaient, comme on le sait, très en honneur au xvi« siècle, aussi en 1573, sacrifiant à ce goût, Scévole publia une paraphrase poétique des cantiques de la Bible, c'est-à-dire des versions des psaumes, des sujets empruntés à l'Ancien et au Nouveau Testament, et quelques poésies religieuses. Malgré la date de leur publication, ce sont des œuvres de jeunesse, quelques-unes cependant ne sont pas sans mérite, notamment la prière des chrétiens qui vivent sous la domination des Turcs. Les passions religieuses n'avaient pas encore cessé de fermenter dans tous les pays catholiques contre les envahisseurs de Constantinople et ces sentiments sont si noblement exprimés que, même à une époque oii la façon d'envisager les choses s'est modifiée, ils frappent par leur élévation et leur force.
La vogue de toutes ces poésies latines fut considérable au moment où elles parurent; plus tard l'opinion varia, le P. Nicéron notamment traite durement Scévole; il l'accuse de manquer de feu et de majesté; Dreux du Radier, par une exagération contraire, le compare à Pindare, t les sylves sont, dit-il, un chef-d'œuvre de
y leur genre soit pour la délicatesse des pensées, la variété des ' '
sujets, les grâces du style. • Je crois que Ton doit se tenir dans ;'/
une opinion moyenne, et Ton peut affirmer que ces vers n'eussent pas amené le jugement si favorable à Sainte-Marthe et si univer- ^[
sellement porté, s'il n'avait dans ce genre de poésies conçu une i
œuvre maîtresse, une des plus remarquables de ce temps, autant J
par l'originalité du sujet que par la façon dont il fut traité : la "è
Pœdotrophie. \
Ce poème didactique, en trois chants et composé de 1500 vers, , '
parut en 1584. Il est précédé d'une épître dédicatoire à Henri III et roule en entier sur la manière d'élever les enfants en bas-âge. , -^
La maladie d'un de ses 111s, Louis, depuis seigneur de Grelay, i^
inspira au père ces vers charmants où il recherche avec les soins i
les plus efficaces pour le premier âge, les moyens propres à conduire à la maturité, ces jeunes et tendres plantes, si délicates, si fragiles. • On admire avec quelle souplesse, dit Feugère, il se joue de beaucoup de détails dont l'aridité technique semblait délier toutes les ressources de la poésie; comme il recouvre un art consommé et savant d'un charme naturel; comme il sait faire plier la langue et la versification latine à un ordre d'idées qu'elle n'avait pas abordées encore. L'émotion qui lui suggère des paroles expressives, éclaire sa marche et la rend partout régulière... En un mot, toutes les conditions d'un excellent poème se réunissent à ',
un haut degré dans la Pœdotrophie. » i^i
Ajoutons, d'après un ancien auteur, c que Messieurs les doyens et docteurs régents de la faculté de médecine de Poitiers sur lo rapport de M. Paschal Le Coq, doyen, et du médecin ordinaire du roy, Bourdelet, approuvaient le traité au point de vue médical. »
Le succès de la Pœdotrophie auprès des contemporains fut extraordinaire, on la compara aux Géorgiques, elle fut commentée et étudiée dans les Universités aussi bien en France qu'à l'étranger, et les éditions se multiplièrent du vivant même de l'auteur (1).
Rarement, en effet, poème réunit à la fois plus de sérieux, plus de grâce, plus de réserve dans les descriptions délicates. C'est une série d'images tantôt pleines de charme, soit qu'il parle du blanc,
(i) La Pœdrotophie fat éditée dix fois da vivant de Scévole et autant après sa mort; au commencement du siècle une nouveUe édition en fut encore donnée chez Delalain. Paris, in-12 (1813).
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seule couleur qui convienne à l'enfant, soit qu'il décrive la sortie de la première dent, cette perle d'ivoire enchâssée dans le corail.
Deus novus emerget, perque ora rubentia candens Emicet, ut rubris inclusum corallis I Candet ebur
tantôt remarquables par des réflexions graves et sérieuses, lorsque,
I; par exemple, il montre à l'enfant lui-même toute la faiblesse et
^, la misère de Thomme :
Ah! quantos animi, quantos et corporis aestus,
Parve, feres!
Disce pati, puer : a^thereas hac lege sub auras
Nascitur infelix hominum genus, ut mala semper
^j Dura ferat, tristesque in luctibus exigat annos.
^ t En effet, dit encore Feugère, que de maux ne nous peint-il pas
^ assiégeant Tenfance; que de menaces, que de dangers, suspendus
sur ces jeunes tètes! Mais Tart de Tauteur sait prévenir la monotonie qui naîtrait de l'énumération trop continue des maladies et des remèdes; dans tout le cours du poème, aux préceptes revêtus d'une expression discrète et ingénieuse, se mêlent d'intéressants épisodes. Ce sont, avec quelques fictions mythologiques conformes V au goût du temps, la peinture, vivement tracée, de la félicité du
J» paradis terrestre, une sortie véhémente contre l'immodestie des
r danses de l'époque, surtout le tableau de l'état du pays et les
plaintes qu'arrachent à Sainte-Marthe les discordes civiles, en particulier de touchants regrets donnés au meilleur de ses amis, l'une des victimes de ces temps meurtriers et dont la mort a condamné au deuil le reste de son existence :
Meas, carlssime Damon,
Tecum delicias, mea tecum tota tulisti Hv Gaudia, nec nostrum. sine te, jam vivere vita est.
K ■ « Tels sont les tendres, les nobles sentiments qui remplissent la
|5 Pœdotrophie^ où l'on respire d'un bout à l'autre l'amour de la
r patrie et de la famille. L'auteur, à la fin de son livre, nous apprend
qu'il Ta composé dans les fertiles plaines du Poitou, en errant sur ^ ses collines plantées de buis, et au milieu de ses âpres rochers, là
OÙ le modeste Glain promène à travers la verdure son cours lent et sinueux :
Haec ego pictonicis olim secretus in agris, Buxiferos inter colles et confraga saxa, Cantabam, exili qua se vagus amne per herbas Clanus agit sensim et sinuoso littore serpit.
f Jamais ses rives chères à Rabelais, et que Vauquelin de la Fresnaye aimait aussi, n'inspirèrent une œuvre plus véritablement poétique. »
Henri III avait été infiniment touché, moins peut-être par la beauté de l'œuvre que par le sujet traité. Lui et la princesse Louise de Vaudemont, qu'il avait épousée, désiraient vivement une descendance qui semblait leur être refusée. 11 voulut recompenser royalement l'auteur et lui lit un don de trente mille écus; largesse, il est vrai, qui, étant donnés les embarras financiers de l'époque, resta sur le papier, mais qui n'en démontre pas moins les sentiments inspirés par la Pœdotrophie,
Sur le désir exprimé par le roi, Scévole de Sainte-Marthe commença la traduction française de son poème, il n'en acheva que des fragments au commencement et à la fin. On dut le regretter car il excellait à rendre les images gracieuses contenues dans les vers latins; on sent le cœur du père dans ces vers où il chante la joie des parents auprès du berceau d'un nouveau-né et le bonheur que l'on éprouve
De voir son premier ris qui nous semble connaître, D'ouïr les premiers mots et le doux gazouiller De sa langue enfantine essayant à parler?
De même les vers par lesquels il implore le ciel pour la naissance d'un héritier du trône méritent d'être cités ;
Que je voie un fleuron plein de haute espérance Naître comme un bel astre au milieu de la France! Que je voie la cour de mille ébats jouir.
Les villes s'égayer, les champs se réjouir, Voler les feux de joie en signe d'allégresse, Et le peuple assuré témoignant sa liesse, Voyant continuer ce beau sang de Valois Dont il a si longtemps goûté les douces lois!
■Jur
Ce que Scévole n'acheva pas fut entrepris d'abord par un médecin du roi, Pierre Joyeux, qui en publia une traduction en vers, en 1698, puis par un petit-tils de Scévole qui lui en donna une version en prose. La Pœdotrophie fut également traduite et reproduite dans plusieurs langues modernes et eut à l'étranger le même succès qu'en France.
Les Poésies françaises de Sainte-Marthe ne sont guère moins nombreuses que ses poésies latines; les titres seuls des diverses parties dont elles se composent suffiraient pour l'attester. Ce sont les Métamorphoses sacrées et autres Poésies chrétiennes. La Poésie royale^ la Poésie mêlée, le Bocage des sonnets, les Épigrammes, les Vers d'amour et les Alcyons et enfin les Imitations,
Le recueil de ces poésies, qui fut depuis augmenté, parut en 4579, beaucoup de ces vers dataient des premières années de leur auteur. Scévole avait en effet, dès l'âge de dix-huit ans, commencé à cultiver la poésie française; témoin le Tombeau de Brunette que CoUetet met au nombre de ses premiers essais.
Les Métamorphoses sacrées sont celles (lont nous devons la connaissance à l'Ancien Testament; Scévole parle du paradis terrestre, du péché originel, puis il montre le péché envahissant la terre, Sodome détruite, le sacrifice d'Abraham, puis il s'arrête tout d'un coup et ses vers nous apprennent que leb désordres intérieurs auxquels était en proie le pays, furent la cause de l'interruption de l'œuvre. Les Autres Poésies chrétiennes renferment des prières et d'édifiantes leçons de conduite tirées des psaumes; là encore il retrace un tableau fort triste des discordes civiles qui ravageaient la France :
là l'artisan, qui plus à son fait ne regarde,
Au lieu d'une boutique habite un corps de garde;
Le moine, au lieu de chape, endosse le harnois,
Et l'avocat apprend de la guerre les lois.
Quels bourgs, quelles cités, môme quelles familles,
N'ont éprouvé l'effort de nos guerres civiles;
Quel homme n'a senti quelquefois en son cœur
De ce commun désastre ou l'atteinte ou la peur?
Les Poésies royales sont les plus remarquables. Soit qu'il célèbre les victoires d'Henri IV ou de Louis XllI, soit qu'à l'occasion du mariage de Charles IX et d'Elisabeth d'Autriche, son inspiration
poétique se donne carrière, toujours une conception hardie, de la i
vigueur de style, de beaux vers recommandent cette partie de ' l'œuvre de Sainte-Marthe.
Gomme le titre l'indique, les Poésies mêlées sont fort diverses,
chants funèbres, louanges, vers allégoriques, conseils à son frère, ^
etc. .!
Le Bocage des sonnets t atteste, dit Feugère, la popularité qu'a ' ^j
obtenue, dans notre xvi^ siècle, ce genre dont l'origine étrangère ';
est confessée par Sainte-Marthe i : ']
Graves sonnets, que la docte Italie ^
A pour les siens la première enfantés Et que la France a depuis adoptés, Vous apprenant une grâce accomplie,
Assez déjà votre gloire ennoblie Par tant d'esprits qui vous ont rechantés Fait que de vous les hauts cieux sont hantés, Fait que de vous cette terre est remplie.
Venez en rang aussi, petits huitains, Venez dizains, vrais enfants de la France :
Si au marcher vous n'êtes si hautains, Vous avez bien, dessous moindre apparence, Autant de grâce, et ne méritez pas Qu'un étranger vous fasse mettre au bas.
Ces sonnets sont fort variés et furent composés à toutes les époques de la vie de Sainte-Marthe. Nous avons vu qu'il en écrivait encore peu avant sa mort. Pour la plupart, ils ont pour objet de célébrer les orateurs, guerriers, poètes, peintres, fameux de ce temps. Dans d'autres appelés Tombeaux, il apporte sa part d'éloges à d'illustres amis frappés par la mort.
I^s Épigrammes françaises de Scévole sont aussi nombreuses que ses épigrammes latines; il y a peu de choses à en dire, quelquesunes sont assez fines, mais ce n'est pas là évidemment la tournure d'esprit la plus favorable au poète.
Pour sacrifier encore au goût de son époque, Scévole nous a laissé des Vers d'amour. Mais comme il nous en avertit, ce sont simples jeux d'esprit que le cœur n'a pas dictés, l'inspiration y manque donc le plus souvent; en revanche leur mérite est de ne pas franchir les justes termes de la bienséance, ce dont le
xvi^ siècle est peu soucieux. Quant aux Alcyons^ ils rentrent dans la môme catégorie, ce n'est, à proprement parler qu'une pièce de vers d'amour où Scévole a célébré deux amants transformés en alcyons; ces oiseaux chers à Thétis, suivant les expressions de Virgile.
Les Imitations ou versions ne sont que des traductions ou des paraphrases d'auteurs connus. C'est ainsi qu'il traduit deux discours tirés du Zodiaque de la vie^ poème moral de Palingène et le Chant de la Providence emprunté au poème de VImmortalit&de Vâme de Paléare. Dans la première de ces pièces, nous voulons citer ces vers qui parlent avec élévation du néant des choses humaines, la vertu seule se survivant à elle-même :
Né vois-tu point la mort qui déjà te menace Et qu'il ne te faudra, pour loger ton orgueil, Qu'un petit coin de terre en un petit cercueil ?
et plus loin :
Honneur, beauté, richesse et toute chose aimée S'évaDouit aux vents, aussitôt que fumée, Mais non pas la vertu, qui sait vaincre TefiFort Du temps injurieux et même de la mort.
Cette énumération rapide des œuvres poétiques de Sainte- Marthe suffit à justifier les vers par lesquels de Thou, au début de sa Fauconnerie salue Scévole :
Sanmarthane, duplex cui clngit laurea frontem, Gallica sive placet, sive latina chelys.
Cette fois réloge n'a rien d'exagéré; de leur côté, Etienne Pasquier, Joseph Scaliger, Ronsard célèbrent le poète latin et le poète français. Ces témoignages unanimes sont à retenir, aussi ne voyons-nous pas pourquoi le nom de Sainte-Marthe ne figure pas parmi ceux de la Pléiade, à côté des noms de Ronsard, de d'Aurat, de Joachim du Bellay, de Rémi Belleau, de Jodelle, de Ponthus de Thiard. Quelques critiques, il est vrai, l'inscrivent bien à la suite, ainsi que Muret. Mais ce n'est là qu'une exception et, classiquement parlant, Ton peut dire que Scévole n'a pas le rang auquel il a droit.
Les Éloges des hommes qui se sont illustrés en France par leur
doctrine assignent à Sainte-Marthe un rang distingué parmi
les prosateurs. Cet ouvi'age parut d'abord en 1598. il n'avait alors
qu'un livre; dans ses réimpressions successives, il finit par en
former cinq. Ses amis le précédant au tombeau, lui fournissaient |
un triste mais digne sujet de continuer l'œuvre commencée. • J
L'ordre suivi est purement chronologique et réglé par la mort |
des personnages. Le premier cité est Lefèvre d'Etaples, décédé en j
1536, le dernier, Etienne Pasquier, en 1615. J
L'œuvre de Sainte-Marthe, malgré ses défauts, après avoir ;j
donné à son auteur une réputation encore plus grande, nous a rendu un signalé service. M. Feugère passe en revue les physionomies variées citées dans les Éloges et s'écrie : t Que de talents divers! Quel concert d'efforts et de progrès! Jamais notre histoire n'a produit en si grand nombre ces figures à saillie qui se gravent dans le souvenir. » Cela est exact et, grûce à Sainte-Marthe, nous avons le plus fidèle, le plus intéressant tableau qui puisse se trouver; nous ajouterons aussi le plus varié : ne voyons-nous pas passer devant nos yeux : Commines, l'historien sincère et impartial; Budé, le littérateur élégant; le t cicéronien » Longueil, Guillaume et Martin du Bellay qui associèrent la gloire des IcUres à celle des armes; Téminent médecin et naturaliste Fernel; les chanceliers Olivier et L'Hôpital ; le cardinal de lorraine ; Montaigne, réuni dans le même éloge que La Boétie; Ramus, l'historien et le profond philosophe; l'orateur sacré Claude d'Espence, le grammairien et mathématicien Pelletier; Turnèbe et Louis Le Roy, ornements du Collège de France; le célèbre traducteur Arayot; les diplomates d'Ossat et Paul de Foix; Lambin, le commentaieur soigneux mais hésitant; les deux Montluc, l'un prédicateur, l'autre guerrier; le brave La Noue, Elie Vinet, Bodin, Pierre Pithou, d'Aurat, Henri et Estienne Pasquier. Puis les poètes tels que Lazare et Antoine de Baïf, Joachim du Bellay, Ronsard, Rémi Belleau, Passerat, Desportes, Ponthus de Thiard, Marguerite de Navarre, les trois filles de Jean de Morel et les dames des Roches dont nous avons parlé, enfin des jurisconsultes comme Alciat, Duaren, Airault, Baudouin, Bertrand d'Argentré, les Hotman, les Montholon, l'illustre Cujas, du Moulin et des magistrats tels que les Nicolaï, les Mangot, Brulart, Christophe de Thou, Pierre Séguier, le président Lesueur, etc, etc. N'y a-t-il pas là toute une œuvre qui à elle seule doit mériter à Sainte-Marthe la perpétuité de la
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reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent à la vieille France si laborieuse et si glorieuse.
On a reproché à Scévole le manque de précision dans les dates, Fabsence de variété et on Ta comparé à de Thou, plus serré et plus solide. Cette observation est juste jusqu'à un certain point, mais la pureté du style, le choix de l'expression, l'art de l'exposition, l'abondance de l'anecdote finement contée, tout cela compense les défauts signalés.
La critique la plus sérieuse que l'on puisse formuler contre Sainte-Marthe l'a été par Balzac qui l'accuse d'avoir donné à tous la qualité c d'illustre t et d'avoir distribué des louanges hors de proportion avec le mérite de ceux dont il parlait. Il est certain que non seulement pour l'appréciation des œuvres, mais encore pour les qualités morales de ses personnages, Scévole se montre d^un enthousiasme dont il faut se méfier. Ce défaut vient de ce que même lorsqu'il tient la plume, il est plus orateur que biographe, et que les longues périodes de la langue latine se prêtant à l'éloge, il se laisse entraîner à une façon d'écrire trop commune alors.
On a regretté aussi et non sans raison qu'il ait passé sous silence des hommes comme Brantôme, le jurisconsulte Loisel, Yauquelin de la Fresnaye avec lequel cependant il avait des rapports d'amitié, Jodelle, Achille de Harlay et tant d'autres; cela tient évidemment à ce que dans les Éloges aucun plan n'est suivi, l'auteur a réuni des biographies éparses, mais n'a pas prétendu faire le tableau complet d'une époque.
Malgré ses défauts, la réputation et le crédit des Éloges non seulement furent considérables lors de leur publication, mais au milieu du xvu« siècle, ils étaient encore assez prisés pour que Guillaume Colletet crût devoir les traduire en français ; et c'était justice, car il y a là un monument unique dans son genre et qui depuis est sans cesse utilement consulté.
A ces productions de Sainte-Marthe, nous devons ajouter les Mémoires sur l'histoire de France^ que l'on ne retrouve plus, soit qu'ils aient été perdus, soit que l'auteur lui-même n'ait pas voulu les publier, et enfin un Panégyrique de Poitiers. Ce dernier ouvrage est très rare, et l'on ne peut plus se le procurer. Il témoignait de la tendresse presque filiale de Scévole pour cette ville où il passa une grande partie de son existence. Suivant Dreux du
Radier, il y vantait la situation de cette cité, et les avantages qu'elle rassemble. Au dedans, le nombre de ses églises, la noble architecture de ses édifices, son commerce, son université surtout, remarquable par le lustre que lui ont acquis les jurisconsultes célèbres qui y ont enseigné, puis, au dehors, la fertilité des campagnes qui l'environnent, la variété de ses paysages, la pureté de Tair, la limpidité de ses eaux; c ajoutons, dit Fougère, que par un trait propre à nos vieux Gaulois, il n'oublie point de mentionner la beauté des femmes poitevines. »
Citons encore les lettres de Sainte-Marthe dont malheureusement peu nous sont parvenues, elles étaient des modèles du genre... Estienne Pasquier fut notamment un des amis avec lequel il échangea une nombreuse correspondance. Les lettres de Pasquier ont été conservées et publiées en 1617, à Paris, chez Laurent Sonnius; il n'en a pas été de même des lettres de Scévole. Cependant certaines ont été conservées^ ce sont pour la plupart des lettres écrites à ses fils, notamment à Abel. Trois lettres ont été éditées, elle sont adressées à Scaliger; elles figurent dans le recueil intitulé : Épitres françaises des personnages illustres et doctes^ à M. Joseph-Juste de la Scala, mises en lumière par Jacques de Rêves, (in-S®, Harderwgek, 1626). Elles attestent les relations d'amitié qu'il entretint avec Joseph Scaliger dont il a plus tard célébré la mémoire non seulement en prose, mais aussi en vers. Une autre lettre manuscrite de Sainte-Marthe adressée à de Thou parle de leurs relations d'intimité, nous la citons en passant; elle se trouve à la Bibliothèque Nationale (1), avec plusieurs autres également adressées k de Thou. Ce sont des lettres annonçant des envois de ses œuvres ou remerciant l'illustre écrivain t d'avoir bien voulu lui envoyer ses trois doctes poèmes, qu'il a pris grand plaisir à lire, se persuadant qu'après ce grand et immortel labeur de son Histoire^ cela lui a fait grand bien de s'être un peu récréé dans le jardin des Muses qui continuent toujours à le favoriser. »
Le manuscrit in-folio de la bibliothèque de l'Institut n^ 292 renferme également plusieurs lettres de Scévole, mais aussi et surtout une grande quantité de lettres signées de noms illustres adressées à ce dernier et qui montrent en quelle estime il était tenu par tous les membres de la pléiade et par tout ce que comptaient alors
(1) GoUectioD da Pay, t. DOCGXIX.
d'illustre la magistrature et le barreau. On peut citer aussi parmi les correspondants de Sainte-Marthe, des princes et des princesses du sang royal de France, la princesse de Condé et Henri de Bourbon, prince de Condé, lequel se disait c son plus fidèle» plus affectionné et meilleur ami ». Notons au nombre des lettres les plus intéressantes adressées à Scévole^ une lettre de Sully, qui, en 1613, le c conjure » de lui continuer son amitié dont il est jaloux c à raison des mérites et des louables qualités dont on ne saurait trop priser en lui la valeur. »
Comme on le voit, on se maintient dans les limites de la stricte vérité en disant que Scévole avait de son temps la réputation la plus sérieusement établie. On peut même dire qu'il passa pour une merveille, étant alors estimé à la fois comme politique intègre, citoyen dévoué, jurisconsulte habile, et de plus comme poète, historien, orateur de mérite. Cette opinion doit-elle être aussi celle de notre époque? Evidemment il faut beaucoup en rabattre; du reste quel est celui parmi les noms les plus populaires du xvi® siècle qui soit resté en vogue à l'heure actuelle! Ces œuvres anciennes ne sont plus dans le goût moderne, à peine sont-elles comprises maintenant, et puis toute une génération glorieuse et féconde allait se lever devant laquelle l'ancienne disparaît et s'efface. Le siècle des Corneille, des Molière, des Pascal, des Descartes devait fatalement éclipser le siècle précédent. Et cependant ne sont-ce pas ces auteurs actuellement dédaignés qui ont préparé los voies, formé le goût, entrané toute la nation dans ce mouvement intellectuel qui allait se montrer si grand, si puissant. Honneur donc à ces hommes éminents qui, dans une période troublée, surent être à la fois de vaillants citoyens et des écrivains érudits; leur labeur fut considérable, la foule peut les ignorer, mais ceux qui pensent et étudient les saluent comme les pionniers nécessaires, comme les précurseurs que l'on doit respecter et aimer.
Pour compléter cette étude, notons rapidement les diverses éditions des œuvres de Scévole de Sainte-Marthe. Le nombre de celles publiées partiellement de son vivant suffirait à prouver quelle a été de son temps la vogue de ses ouvrages. La première porte la date de 1569, Paris, chez Fed. Morel, in-S». Elle est dédiée à M^r le chevalier d'Angoulême. Après une épître à ce seigneur, Scévole s'adresse au lecteur et lui dit : t qu'ayant résolu de
publier ses petites poésies, il a voulu commencer non par celles qui sont de son invention, mais par celles qu'il a traduites ou imitées d'ailleui*s. i Puis viennent des éditions publiées en 1571 et en 1573; cette dernière parue sous le nom d'Œuvres mêlées^ in-8o (1), est très rare, Fougère n'a pu la consulter. Elle devait renfermer la Louange de la ville de Poitiers^ pièce rare elle-même, que le P. Lelong t croyait à tort imprimée à Poitiers en 1593. »
En 1575, 1579 (2), 1592, 1595, 1596, 1600 (3), paraissent d'autres éditions; elles diffèrent entre elles par des variantes souvent considérables et l'omission volontaire de quelques pièces latines et surtout françaises qu'un choix plus capricieux qu'éclairé a fait écarter. La Bibliothèque Nationale ne possède que peu de ces volumes, elle a cependant celui de 1569, dont l'existence paraissait problématique à Dreux du Radier. Les éditions de 1569, 1571 et 1600 se trouvent à la bibliothèque de l'Arsenal.
En 1606, fut imprimée à Poitiers une édition des Poésies latines* Les Éloges sous le titre de Gallorum doctrina illustriuniy qui nostra Patrumque memoria floruerunt^ Elogia^ eurent sept éditions : la première en 1598, la dernière en 1722.
La Pœdotrophie parut en 1584, sous le titre De Pœdotrophia libri III^ chez Mamert Pâtisson. Enfin la Paraphrase des Cantiques fut éditée en 1573, également chez les frères Boucher. Telle sont les principales éditions qui furent faites du vivant de Scévole de Sainte-Marthe.
Au commencement du xvii® siècle, en 1633, dix ans après la mort de Scévole, Abel de Sainte-Marthe donna une réimpression générale des œuvres de son père, qu'il dédia au cardinal de Richelieu, en lui rappelant que son propre père avait été connu et honoré de celui dont il publiait les travaux.
Publiée chez Villery à Paris, cette édition est malheureusement incomplète; beaucoup de pièces importantes ne s'y trouvent pas. Elle fut divisée par Abel en cinq volumes : le premier comprenant les Éloges^ le second les Poésies latines^ le troisième les Poésies françaises^ le quatrième le Tombeau de Sainte-Marthe^ ou éloges,
(1) Dreux dn Radier; édit. iQ4«, à Poitiers, chez les frères Boucher.
(î) In-4« à Paris, chez Pâtisson.
(3) A Poitiers, chez Jean Blanchet, imprimeur du roi.
oraisons funèbres, poésies faites en son honneur après sa mort, enfin les Œuvres (FAbel dont nous parlerons plus tard.
Nous ne mentionnons que pour mémoire les autres éditions des écrits de Sainte-Marthe postérieures à celle-ci et dont la dernière date de 1813; il nous a suffi de montrer l'accueil fait à ses œuvres par les contemporains.
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