CHAPITRE VIII
Les frères de Scévole. — Louis^ troisième du nom. — Son rôle POLITIQUE. — Ses poésies. — René, archidiacre de Poitiers.
Parmi les frères de Scévole, celui qui parait s'être mêlé le plus intimement à sa vie fut Louis, troisième du nom, seigneur de Fontaine, de Charenton et de Boisvre. Né à Loudun en 1549, c'est-à-dire environ dix ans après son frère aîné, il vint occuper au foyer domestique une place laissée vide par la mort de quatre autres enfants, Abel, René, Philippe et Michel, disparus tous jeunes encore.
Comme celle de son frère, son enfance s'écoula dans la maison paternelle; il ne quitta Loudun que pour conquérir à TUniversité de Poitiers le titre de docteur en droit civil et canonique. L'étude de l'histoire, de la littérature, des poètes français, latins et grecs occupa ses jeunes années, puis il se rendit à Paris pour se perfectionner dans la science du droit et suivre les audiences du parlement. Formé par les maîtres du barreau à l'éloquence judiciaire, il revint à Poitiers, et, en 1572, on lui confia la charge d'avocat du roi au présidial, charge qu'il exerça pendant onze années. Sa pratique des affaires, jointe à une grande élégance de diction, le plaça rapidement au premier rang. Une oraison funèbre conservée
à la bibliothèque de Poitiers fixe ce point. Il y est dit que a sa faconde fut sy rare et admirable que les plus grands et notamment la royne-mère qui l'avait entendu s'intéressèrent à lui et lui obtinrent plus tard l'office d'assesseur t. Cette bienveillance de la reine-mère fut dans la suite, comme nous le verrons, très utile à Louis de Sainte-Marthe. Il le constate d'ailleurs lui-même dans une lettre à Scévole où il remarque que la c royne s'affectionne ouvertement » en sa faveur.
Louis de Sainte-Marthe se maria en l'année 1574. 11 épousait r' Claude Grignon (1), fille unique de Robert, avocat au parlement,
t' de la famille des seigneurs de la Pelisonnière; sa mère était une
V Grasse teau, de noblesse ancienne; un Grasseteau avait été écuyer
• t de la reine Jeanne de Sicile, comtesse de Provence.
Neuf ans après, il était nommé maire de Poitiers, comme l'avait 4, été son frère Scévole. Contrairement à ce qu'en dit Dreux du
ï^' Radier, Louis n'était encore à cette époque qu'avocat du roi.
y C'est à cette période de son existence que se rattache l'un des
;".' services les plus importants qu'il eut à rendre à la ville qui venait
l de l'appeler à sa tête. Il s'agissait de la vérification, approbation
'"/ et reconnaissance des privilèges conférés autrefois à la cité.
4 Celle-ci était menacée de la façon la plus directe par une décision
f- d'Henri III, le nouveau roi, en montant sur le trône, ayant
t. résolu de révoquer en tous lieux les privilèges particuliers ou
\ ' publics que n'avait pas consacrés la vérification des cours sou-
Ç- veraines. Nous avons vu que Scévole avait été député auprès de
^ lui afin d'obtenir confirmation des privilèges de Poitiers; Louis
raccompagnait avec un mandat formel de ses concitoyens. Coinine le remarque un historien de l'époque, le moment . n'était guère favorable pour obtenir gain de cause. L'État obéré
i avait plus besoin de nouvelles taxes que de la confirmation des
f anciennes libéralités. La ténacité des deux frères, leur expérience,
leur habileté eurent raison de ces difficultés. Louis et Scévole, partis le 3 janvier, « par les plus grandes rigueurs de l'hiver, t suivirent la cour pendant six mois, nouèrent les intrigues nécessaires, plaidèrent leur cause directement et indirectement, usèrent des plus hautes influences, entre autres de celles de la reine-mère,
(l) De Grignon, marquis de Ponzanges. seigneur des Echardières, maintenu le 12 août 1667 : de gueules à 3 clefs d'or en pals, 2j i ; à la bordure d'azur.
et finalement retinrent avec une confirmation expresse de tous les privilèges, alors que toutes ies villes de France voyaient les leurs résignés. La harangue que Louis prononça devant le roi à cette occasion a été conservée. On ne peut la citer en entier à cause de sa longueur; disons seulement que c'est un modèle d'habileté où le maire de Poitiers s'efforce de montrer au Souverain la réalité des engagements pris, leur irrévocabilité, la détresse de la ville qu'il défend ; t voulant ce que vous pouvez, dit-il en terminant, vous nous ferez sentir les bien heureux effects de vostre bonne grâce, laquelle, Dieu aidant, nous nous efforcerons entretenir de mieux en mieux, ayant sur toutes cijoses vostre vouloir en nos cœurs, vostre louange en nos bouches et vostre service en nos actions, i
Quant aux difficultés de toutes natures qu'il rencontra dans l'accomplissement de sa mission, Lpuis de Sainte-Marthe nous les a racontées naïvement dans un discours prononcé en 1608 devant les échevins, au moment de la nomination d'un maire nouveau, Mathieu Barbarin, son gendre, en faveur duquel il intervenait. Il y a là un tableau curieux des mœurs du temps, nous croyons donc devoir en reproduire la partie ayant trait à cette négociation :
« L'an 1583, en laquelle année j'avois l'honneur d'estre Maire, le défunt roy, par son édit d'anoblissement par lequel il attribue la qualité de noble a ceux qui financeroient, révoqua les privilèges des Maires, eschevins et communautez des villes. La Cour de Parlement modifia l'édit pour avoir lieu seulement contre les privilèges qui n'avoient point esté vérifiés. Les nostres ne l'estoient point et gardeons en nostre thrésor l'opposition d'un qui lors de ï'octroy d'iceux estoit procureur général du Roy et l'avoit empesché pour le Roy. Les esprits estoient si estonnés et l'appréhension si grande qu'on délibéra de ne prendre plus le nom d'eschevin, ny de bourgeois, ny de maison commune sy autrement ny estoit pourveu.
c L'affaire fut trouvée si importante que tous unanimement me prièrent d'entreprendre le voyage vers le Roy, combien que ce ne soit point la coustume de députer un Maire et laisser de si long le gouvernement de la ville. Mais la fascheuse conséquence de cette affaire d'urgente nécessité d'y donner ordre, et le désir que de ma jeunesse j'ay toujours eu d'acquérir honneur en servant le public me firent accepter cette commission. Je laissay le repos de
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y ma maison, les honneufô de la ville, l'agréable exercice de la
j.y charge de Maire, et Monsieur le ihrésorier de S*®-Marthe et feu
W l'Enquesteur Barault, députez avec moy, nous ascheminasmes le 3 de janv. par les plus grandes rigueurs de Fhyver. Et arrivez en Cour, trouvasmes les partisans du party des anoblissements qui 1^ s'opposèrent à nous. Les audiences déniées, nos raisons rejettées,
I nos remonstrances méprisées, brief, les remises, les défaites, les
4^ longueurs nous mettèrent hors d'espérance, sans la faveur de la
1^' défuncte Royne mère, la quelle après plusieurs sollicitations et
1>> importunitez impétra du Roy pour nous ce que nous demandions;
^•. , et néantmoins la faveur des partisans estoit si grande que,
S » nonobstant cinq ou six commendemens du Roy, la confirmation
*H^, , de nos privilèges ne peut estre expédiée jusqu'à ce que diminution
r»: ' fut faicte de la somme contenue au contract du party, laquelle
fv diminution après plusieurs contantions et contestations encore
•^ nous empeschasmes estre imposée sur Poitiei*s ny sur l'Election
f^ ny sur la Généralité.
;i « Nous portasmes les lettres en la Cour de Parlement qui feit
'^ grande difficulté sur la jurisdiction, en la Chambre des Comptes
T qui feit difficulté sur le nombre des Eschevins, mais la difficulté
fut encore plus grande en la Cour des Aydes. Car M. le Premier
]• Président de Nuilly estoit lors prévost des marchands et jaloux de
^ voir les privilèges de Poictiers plus beaux et plus grands que ceux
" de Paris. Ils attendirent plusieurs jussions, résolurent de faire
^ remonstrances au Roy : et fut à nous de les prévenir. J'en l'honneur
d'estre ouy au cabinet du Roy, je luy exposay les raisons de nos
^ privilèges; il me feit cet honneur de les entendre et de s'en
y souvenir. Car dès le lendemain, les dits sieurs Président et auti*es
; députez de la Cour des Aydes allèrent faire leur remonstrances;
I mais Sa Majesté se ressouvenant freschement du discours que je
luy avais iaict, leur commanda de puissance absolue de vérifier
nos privilèges. Si tost qu'ils furent vérifiez, je rectournay en poste
»;. et arrivay en cette ville à sept heures du matin (1). le jour de
/ l'élection du nouveau Maire qui me devoit succéder. Ce ne furent
; * que remerciemens, protestations de reconnoistre à tous jamais le
bien que j'avoy faict à la Ville et chascun discourait que j'avoy
quitté la dignité de Maire pour estre solliciteur, que j'avais quitté
' (I) Juillet 1584.
le repos de ma maison pour aller au froid, au vent, à la pluie, soubz les tentes à la suite de la Cour, comme scavent ceux qui ont passé par là.
# A la vérité j'ay dit plusieurs lois que tous les labeurs que j'ay passés en ma vie, accumulez ensemble, ne sont point si grands que ceux que j'ay eu pour la vérification de nos privilèges (1) j
Revenu à Poitiers et nommé assesseur, Louis de Sainte-Marthe se trouva, par sa situation même, mêlé aux événements déplorables qui signalèrent cette époque. Peut-être moins prudent que Scévole, n'observa-t-il pas toujours d'une façon absolue la réserve qu'imposaient les circonstances politiques au milieu desquelles il vivait. Nous pensons cependant que le reproche qu'on lui adresse d'avoir été d'abord favorable aux protestants et ensuite de s'être rapproché de la Ligue n'est fondé que sur des apparences trompeuses et que ce reproche même est un gage du soin qu'il mettait à ne se compromettre avec aucun parti. Il est vrai que l'on peut à bon droit le considérer comme un des féaux de Charles de Lorraine; mais l'affection qu'il eut pour ce prince ne nuisit en rien à son dévouement envers le roi et la cause royale. Ses lettres ne peuvent laisser aucun doute sur ce point. Le 8 avril 1594, en effet, il écrivait à Scévole :
f Monsieur et frère, je vous supplie ne doubter plus à me tenir pour très vray que je suis très résolu au service de Sa Majesté. Les raisons très pertinentes que je vous ay dites vous en doibvent asseurer. Depuys notre entreveue, je me suis emploie soigneusement à persuader la reconnaissance de son auctorité... i
Du reste, le même reproche d'affiliation à la Ligue était élevé contre l'évêque de Poitiers, Me' de Saint-Belin; or, parmi les lettres adressées à Scévole, nous trouvons, à la date du 6 avril de la même année, une lettre de ce prélat qui montre clairement quelle fut la conduite observée par lui aussi bien que par Sainte-Marthe.
€ Monsieur, écrivait l'évêque de Poitiers à Scévole, j'ay sccu par Monsieur votre frère (Louis) les propos que vous eûtes ensemble à Larnay, et suyvant iceux l'ayans adverty que sa partie avoit passé et s'en vad à Paris, j'estois d'advis que n'attend issiés plus à partir, de crainte que la présence ne tist veoir une confir-
(1) Bibliothèqae de Poitiers, dossier Sainte-Marthe.
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mation qui seroit préjudicielle à vostre dict frère. Vous scavés que le seul zelle de conserver nostre religion nous a rangé au party de l'union des catholiques sans avoir jamais eu Tàme espagnole ny estrangère, comme luy et moy ferons parroistre à la paix que nous espérons en brief, y apportans touts deux le très-humble et très-fidelle service que Ton pourroit désirer de sujetz très affectionnés au bien et service de Sa Majesté.- »
Comme on le voit, des sentiments religieux non dissimulés firent seuls naître dans l'esprit de quelques-uns des doutes qui ne reposaient sur aucun fondement sérieux. Louis de Sainte-Marthe eut d'ailleurs l'occasion d'affirmer plus hautement son attachement au roi. Nous ne referons pas l'histoire du soulèvement de Poitiers contre l'autorité royale. Nous rappellerons seulement qu'une fois la révolte ouvertement déclarée et tandis que les royalistes de marque tels que Pierre Rat, Emery de Traversay, de Lauzon, le procureur du roi Saint-Ciair s'enfuyaient sans rien tenter, Sainte-Marthe restait à son poste et prenait même le commandement d'une compagnie abandonnée -par un échevin, Joseph de Razes^ qui avait également quitté la ville.
Politiques habiles, lui et Scévole surent, sans blesser trop ouvertement les Ligueurs, un moment maîtres de la situation, calmer peu à peu les esprits, les ramener à une plus saine appréciation des choses, obtenir enfm que des ouvertures fussent faites au roi pour une soumission complète. Le duc d'Elbeuf lui-même, qui ménageait singulièrement son cousin le duc de Mayenne et de sa propre autorité s'était fait gouverneur de Poitiers, fut séduit par la loyauté et la droiture des frères Sainte-Marthe et donna son assentiment à leurs négociations. On sait comment cette démarche fut couronnée de succès et comment Louis et Scévole, ayant officiellement rendu la soumission de la ville au roi, qui était alors au siège de Laon, négocièrent ensuite une amnistie complète pour les révoltés. Bien plus, ils obtinrent le rétablissement de la t religion catholique es ville de la Rochelle, Fontenay, Niort et circonvoisines », reçurent de nouveau confirmation des privilèges des habitants de Poitiers par lettres patentes vérifiées au parlement le 2 juillet 159i, enfin scellèrent la réconciliation officielle du roi et du duc d'Elbeuf, avec les faveurs dont nous avons parlé. Aussi comprend-on bien la joie de Louis, lorsqu'il écrit à son frère, le ii août : « L'édict du Roy feut hier publié solennellement, le Te Deum chanté en l'église
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cathédrale, le canon tiré, les feus de joye faictz, crié et Vive le Roy... »
C'est à cette époque que nous faisons remonter la nomination de Louis de Sainte-Marthe à la charge de lieutenant-général. Ce titre, il est vrai, lui avait été confié par le duc de Mayenne qui espérait se l'attacher; mais, comme le fait observer Dreux du Radier, le duc n'ayant aucun pouvoir de conférer cette dignité, sa nomination ne remonte régulièrement qu'au jour même de la nomination royale. C'est d'ailleurs l'opinion de de Thou; il ajoute que ce fut là une juste récompense des services rendus à la cause légitime, f II s'en acquitta avec beaucoup de distinction et soutînt en toute occasion les droits du roi contre ceux qui y voulaient porter atteinte sous le prétexte spécieux de zèle du bien public ou de cette fausse piété qui prétendait ne rendre à Dieu ce qui lui était dû qu'en manquant de respect et d'obéissance au roi. »
La vie de Louis de Sainte-Marthe est désormais consacrée toute entière à l'exercice de sa profession; le poète cependant se retrouve parfois et les recueils de poésies publiés sous le nom de Scévole renferment plusieurs pièces de vers dont il est l'auteur reconnu ; on lui doit entre autres une paraphrase du vingt-deuxième psaume de David. La légende veut qu'il l'ait composée au bord d'une fontaine élevée par ses soins, alors qu'il était maire, et dont les eaux limpides arrosaient un jardin aux portes de la ville.
Scévole a rappelé ce souvenir par ces vers gracieux :
Ad fontem Lodoici fratris Pictonum Proseneschali.
Limpide fons, vitreo qui Clan! allaberis amni,
Et penè aequales aemulus addis aquas :
Quem sibi fraternus labor in jucunda paravit
Otia, post rauci taedia multa fort;
Crede mihi, non te Domino servire pîgebit^
Nectareo cujus flumine dives eris.
Tu modo clamosa cum liber ab urbe lavatum
Succedet ripis ora, manusque tuis,
Praesta te nitidum, et tremulo splendentia fundo
Saxula fac leni murmure mota strepant.
Efficiet certè Aoniis permistus ut undis
Qualis es, œterno limpidus amne fluas.
(Epigr., liv. II, p. 198).
Mais la poésie n'absorbe que peu de ses instants, il s'occupe surtout de l'intérêt de ses concitoyens. Sa situation comme homme public est considérable, il n'est personnage notable passant par Poitiers qui ne soit son hôte et qu'il ne harangue selon la mode du temps. Citons parmi ceux-ci M. de Piâany, le célèbre Jean de Vivonne, dont la figure fine et énergique de diplomate habile a été à jamais fixée par le vicomte de Bremond d'Ars. M. de Pisany traversait Poitiers en 1595, pour aller chercher le prince de Gondé à Saint-Jean-d'Angely. La bibliothèque de Poitiers conserve le discours que lui adressa Louis de Sainte- Martlie.
Son influence s'exerce de même en dehors de la ville; c'est ainsi qu'en 1600, il établit un modus vivendi entre les habitants de Parthenay et t les prétendus réformés », permettant à ceux-ci de construire un temple en dehors de la cité (1). Il reçoit de toutes paris des témoignages d'estime et d'attachement. La bibliothèque de Poitiers renferme un grand nombre de ces harangues marquant la reconnaissance des habitants; elle renferme également plusieurs lettres de personnages connus qui lui donnent des marques précieuses d'affection; entre autres Henri II de Bourbon, père du grand Gondé, qui le traite de t plus affectionné de tous ses amis ».
Louis de Sainte-Marthe s'éteignit doucement le 10 avril 1610. Il (ut inhumé dans l'église paroissiale de Saint-Gybard. Sur sa tombe on grava une longue épitaphe qui n'est qu'un résumé de sa vie. De son mariage avec Claude Grignon, Louis de Sainte- Marthe laissait sept enfants dont nous parlerons; six autres étaient morts en bas âge.
A coté des grandes figures de Scévole et de Louis de Sainte- Marthe, nous en rencontrons une moins imposante, mais attachante cependant par ses hautes qualités morales. René de Sainte-Marthe, seigneur de Marigny, de Velort et de la Mare-Grand, frère des précédents, naquit à Loudun en 1550. Il se destina tout d'abord à la carrière des armes et servit sous les ordres de François de Bourbon, alors prince de Dombes, puis duc de Montpensier. Le dérèglement qui régnait alors dans les camps, les injustices et les
(1) Mss. de Dom Fonteoean, pp. a03 à d05, t. LXXIX.
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déprédations commises par les bandes qui profitaient des troubles «^3
et des discordes pour voler et piller, choquèrent la délicatesse de j^
René de Sainte-Marthe. Il entra dans les ordres et vint à Poitiers Ç?^
où étaient ses frères. Désigné bientôt à TaLtention de Tévêque, .)
M?' Godefroi de Saint-Belin, il fut nommé archidiacre, puis plus . vj
tard sous-doyen. Son rôle politique, quoique moins apparent que , '•?
celui de ses frères, ne fut cependant pas sans importance; nous rvJ
savons qu'il s'employa de son mieux avec Scévole et Louis pour a'^
ramener les Poitevins dans Tobéissance au roi. Et Ton peut dire ■ "t*»
que si ces délicates négociations réussirent aussi bien, c'est que les trois frères Sainte-Marthe, étroitement unis dans une même ;;.9
pensée, usèrent ensemble de toute l'influence qu'ils pouvaient avoir chacun dans une sphère diverse.
Le tact et l'habileté dont René de Sainte-Marthe donna alors des preuves décidèrent M.«^ de Saint-Belin à lui confier la prési- pi
dence des synodes généraux qui se tinrent plusieurs fois. « Là, '5;
nous dit le manuscrit de la bibliothèque de Tlnstitut, douze on treize cens chefs d'église qui y assistoient recevoient les remonstrances de nostre archidiacre et devant luy rendaient compte chacun de sa charge. » Cette laveur lui fut continuée par M»*" Henri-Louis Chasteignier de la Rocheposay qui succéda à M^"" de Saint-Belin. C'est sous son épiscopat qu'il mourut à Tage de quatre-vingt-trois ans, le 20 juin 1633. Il fut inhumé près révêché, dans la petite église de Saint-Jean.
La bibliothèque de l'Institut et la bibliotlièque de Poitiers contiennent un certain nombre de lettres de René de Sainte- 'l
Marthe. Ce sont pour la plupart, ou des lettres à ses frères ou des !
lettres de direction spirituelle. Ces dernières sont intéressantes et nous regrettons de ne pouvoir en donner de larges extraits; nous n'en résumerons qu'une : elle porte le numéro 16 et nous paraît fort curieuse, bien que René de Sainte-iMarthe se soit inspire des épîtres de saint Bernard, comme il le dit lui-môme.
ff Monsieur,
t Pour faire réponce à celle que vous m'avez escrit par la quelle vous me demandez quelques préceptes pour vous gouverner en vostre mesnage, bien que l'événement de toutes les choses qui se pratiquent despende principalement de la fortune, néantmoings je
me laisseray de vous dire que vous devez soigneusement et attentivement prendre garde que le revenu et la despense de vostre maison ne soient égaux, autrement un accident inopiné destruira vos affaires, et que ne soiez négligent en la conduite dicelle, pource que Testât d'un homme négligent est une maison ruineuse, car la négligence de celuy qui gouverne une maison est un feu consommant au milieu d'ycelle. Regardez diligemment à ce que font ceux qui travaillent en voslre maison et qui doivent avoir soing de ce qui vous appartient. Revisitez souvent ce qui est à vous et voiez en quel estât il est, car en cela y a une très grande prudence. Aiez soing du boire et manger de vos beites. Les despenses somptueuses des nopces apportent domage sans honneur. Celles qui se font pour secourir un prodigue perdues, et pour ayder un amy raisonnables. Nourrissez vostre famille de viande grossière et non délicate. Celui là qui est adonné à sa bouche dificilement changera s'il a vice que par la mort, et la gourmandise est proprement une pourriture d'un homme s'il est négligent... Au contraire la frugalité est le soulagement d'un homme prudent. Aux jours de Pasques et grandes festes, nourissez vostre famille abondamment et non pas délicatement. Faites blaier l'un contre l'aultre la bouche et la bource et prends garde du quel vous vous ferés advocat et si vous vous rendes leur juge, prononcez le plus souvent, mais non pas toujours en faveur de la bource La bouche ne justifiera son dire que par les affections qui ne sont pas tesmoins irréprochables et la bource le prouvera par les greniers et céliers épuisez ou peu s'en fault qu'ils ne soient, qui sont tesmoins recevables. Que toutefois l'avarice ne lie pas la bource, car alors vous jugeriez injustement contre la bouche. Au reste Tavare n'est autre qu'homicide et l'avarice est une peur de la pauvreté, vivant toujours en indigence. A la vérité l'avare vit bien, ne perdant point en soy les richesses, mais les conservant pour d'autres.
« Si vous avez beaucoup de bled, n'en désirez pas la cherté, car autrement vous seriez homicide des pauvres. Et vendez vostre bled quand il vaut assez et non quand il est à tel prix que le pauvre ne scaurait en achepter. Vendez le à meilleur marché à vos voisins, quand mesmes ils seroient vos ennemis. Car toujours l'ennemy n'est pas vaincu par l'espée, mais bien souvent c'est par un bon office et si vous avez un ennemy, prenez garde aux
fréquentes personnes qui vous seront incognues et toujours pensez à vous mesme qu'un ennemy est toujours aux aguets...
c Ne t'enquiers point de ce que font les femmes qui vous seront suspectes et tant qu'il vous sera possible, ignorez leurs débordements, car quand vous aurez sceu le crime et la faulte de vostre femme, vous ne pourrez y trouver de remède. Vous ne scaurez adoucir la douleur que vous en aurez conceue que par le récit de pareille faulte commise par d'autres qui vous seront estrangères... Au reste sachez que vous corrigerez plustot une mauvaise femme par le mespris de ses actions que par la rigueur »
Nous arrêtons là cet extrait des conseils de René de Sainte- Marthe, aussi bien serions-nous obligé de modifier quelque peu les termes qu'il emploie dans les lignes suivantes; car, après avoir fait preuve d'une si grande philosophie en ce qui concerne la faiblesse féminine, le bon archidiacre s'anime de singulière façon et qualifie un peu vivement la plus belle partie du genre humain, qu'il voudrait t enterrer toute vive », lorsqu'elle se livre à certains écarts.
Les lignes qui précèdent ont sufR d'ailleurs pour montrer quelle était la tournure d'esprit et le genre d'existence des concitoyens de Scévole, de Louis et de René de Sainte-Marthe. Ces braves habitants de Poitiers en étaient aux usages simples, à une vie quasi rurale et très patriarcale. Leurs demeures elles-mêmes trahissent cet état de choses. Nous trouvons une description curieuse de ces logis, dans le contrat de mariage d'une fille de Louis de Sainte-Marthe, conservé dans une étude de Poitiers. La maison, située sur la paroisse de Saint-Cybard et donnée en dot aux jeunes époux, était un grand bâtiment à apparence campagnarde € avec dépendances, estable et fenion estant au devant y celui logis et qui sont au devant d'y celui logis, et par derrière un grand jardin estant des appartenances du logis, appelle anciennement le logis du Fou, appartenant de présent au dict s^ de S*«-Marthe (1). »
C'étaient dans ces demeures exemptes de tout luxe que vivaient estimés et heureux ces hommes du xvi^^ siècle, à la physionomie
(i) Contrat de Mathîea Barbaiin avec Catherine de Sainte-Marthe, du 10 décembre 1600 (étude Beugnet, minutes de Chesneau).
imposante dans leur austérité. Occupés du soin des affaires publiques et faisant valoir eux-mêmes leurs terres, joignant à ces soucis matériels une culture intellectuelle développée; à la fois magistrats intègres, cultivateurs avisés, littérateurs, poètes, orateurs, il passaient faisant le bien, calmes au milieu des guerres civiles el du déchaînement des passions. Aussi étaient-ils respectés et aimés autant pour la hauteur de leur caractère que pour les services qu'ils rendaient à la patrie.