‹ Sainte-MartheChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le xvii» SIÈCLE. — Richelieu. — L'Académie. — Louis de Sainte- Marthe^ QUATRIÈME DU NOM. — FraUÇOis ; SON ÉLOQUENCE. — Le

FILS AÎNÉ de Scévole : Abcl de Sainte-Marthe. — Ses ouvrages. — Iconographie. — Sa descendance.

L'ordre chronologique nous amène à parler maintenant des neveux du père de Scévole, cousins germains de celui-ci. Jacques de Sainte-Marthe, leur père, étant de huit ans plus jeune que son frère et s'étant marié relativement plus âgé, ses fils Louis et François se trouvent bien sur le tableau généalogique de leur maison au même rang que leur illustre cousin, mais ils appartiennent pour ainsi dire à une autre génération; ils commencent pour nous les Sainte-Marthe du xvu« siècle.

Le xvu<) siècle! que de grandes choses évoquées par ces mots! Le xvii« siècle, n'est-ce pas le début de la France moderne, l'époque où semble naître dans notre pays les hommes aux idées profondes, aux desseins féconds. Ce sont d'abord les projets grandioses d'Henri lY, poursuivis pendant douze années, projets non achevés, il est vrai, mais bientôt repris par un ministre de génie. C^est l'Europe reconstituée sur une autre base; la fédération des États échappant à la politique féodale, et par suite les peuples

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secouant le joug que la maison d'Autriche voulait maintenir et qui lui donnait la prédomînence. C'est ensuite le changement subit de politique, les hésitations de Marie de Médicis et la prudence astucieuse de Concini, suivis bientôt par l'établissement de la monarchie absolue. Ce sont les desseins d'Henri IV continués par Richelieu, et avec Louis XIV l'apothéose de la puissance royale. C'est, en un mot, une courte période de luttes, de souffrances sans but apparent, sans résultat précis, douloureux enfantement; puis l'évolution soudaine, l'apparition de la société moderne, les hommes d'État qui surgissent comme les grands capitaines, la rénovation de la philosophie, des sciences., des arts, des lettres. Nous voyons Sully, Richelieu, Mazarin à côté de Brézé et du duc d'Enghien; Kepler, Galilée, Bacon, Descartes faisant pendant à Simon Vouet, Poussin, Lesueur; ou encore Balzac et Voiture préparant le génie de Corneille. De tous côtés, les créations immortelles se multiplient, nous ne voulons citer que la Sorbonne et l'Académie française; l'unité de la langue assurée après l'unité politique.

Voilà l'époque ou vont maintenant vivre et s'agiter nos Sainte- Marthe. Ils seront ce que sera le moment où la Providence les a placés. D'abord travailleurs un peu timides dans la première partie du siècle : la période d'évolution; ils apportent cependant leur pierre à Téditice commun; puis ils retrouvent le génie de leur race dans ia période finale. Leurs noms, il est vrai, n'auront pas l'illustration de ceux que nous venons de citer; cependant ils atteindront avec Abel un éclat presqu'aussi considérable que celui de Scévole. Du reste, comme nous l'avons fait remarquer dès le début, ce qui caractérise cette race, c'est plus la continuité des hommes remarquables que l'éclat intensif de l'un d'eux. L'éclair fulgurant passe rapide et sa traînée lumineuse ne dure qu'un instant; la lumière d'un foyer soigneusement entretenu est moins vive, mais persiste plus longtemps. Les Corneille n'eurent qu'une époque, les Sainte- Marthe illustrèrent plusieurs siècles.

Louis de Sainte-Marthe, quatrième du nom, écuyer, seigneur de Chandoiseau^ était le lils aîné de Jacques de Sainte-Marthe et de Renée Le Proust; il naquit à Fontevrault en 1565. Comme la plupart des membres de sa famille, l'étude du droit occupa sa jeunesse. Il suivit le barreau au Parlement de Paris et ensuite au Grand Conseil, puis il obtint la charge de lieutenant général à la

table de marbre. L'on sait, en effet, que les délégués de la puissance judiciaire siégeaient au nom du roi devant une table de marbre. La Normandie possède à Rouen, dans la salle des Pas- Perdus, au Palais-de-Justice, une des plus anciennes de ces tables, devant laquelle s'assit le grand Corneille, en qualité d'avocat du roi en l'amirauté de France.

Louis de Sainte-Marthe reçut ensuite le titre de lieutenant général en la connétablie et maréchaussée de France; mais ces fonctions ne Tabsorbaient pas tellement qu'il ne suivit les exemples familiaux et ne quittât quelquefois c Thémis pour Apollon >, suivant l'expression de Dreux du Radier. Il composa de nombreuses pièces de vers en langues latine et grecque. Parmi celles qui nous restent, il faut mentionner un poème adressé au président de Verdun et un autre à Marie de Médicis. Dans le recueil ou c tombeau i des vers faits sur la mort de Scévole, se trouve également une pièce de lui; elle est d'élégante facture et d'un bon style.

L'on connaît la gracieuse épigramme de François I«', rapportée dans un des dialogues de Fontenelle :

Gentille Agnès, plus d'honneur tu mérite, La cause étant de France recouvrer, Que ce que peut dans un cloître ouvrer Close nonnain, ou bien dévot hermite.

Louis de Sainte-Marthe, moins galant, ou peut-être moins au courant du rôle patriotique que l'histoire attribue à Agnès Sorel et moins sûr de l'influence heureuse qu'elle exerça, dit-on, sur Charles YII, exprime ses sentiments dans les vers suivants, écrits en l'honneur de la Pucelle d'Orléans, lis figurent dans un recueil de pièces en l'honneur de Jeanne d'Arc, rassemblées par Claude du Lys, avocat général en la Cour des Aides, et imprimées en 1638. Nous les reproduisons afin de montrer quelle était comme poète la valeur de Louis de Sainte-Marthe.

Ad Carolum VII Regem de Joannâ Darciâ, virgine fortissimâ, Et Agnete Sorellâ.

Sequanus (1) hîDC tua régna, hinc occupât illa Britannus : Durus uterque hostis; sed mage durus amor.

(1) f hilippe, duc de Bourgogne, fils unique de Jean, tué à Montereau en 1419.

Heu, Carie, ut positus langues ad colla puellas, Nequitiasque jaces maxlma prœda tuas f

Sic pudor, et cum ipso cecidissent arma pudore, Ni pudor armatae virginis arma daret.

Louis mourut à Paris le 25 décembre 1640, à l'âge de soixantequinze ans; il ne s'était pas marié. Il fut inhumé le lendemain dans l'église Saint-Séverin, auprès de son oncle Louis de Sainte- Marthe, seigneur de Neuilly. A ce propos, relevons trois erreurs qui se sont glissées dans l'ouvrage intitulé : Les charniers des églises de Paris, SaintSéveririy par l'abbé V, Dufour (i) : celui-ci signale comme inhumés sous les charniers, d'après les épitaphiers de Paris... xvi« siècle : Sainte-Marthe t Scévole » (au lieu de Louis), noble homme, lieutenant général de la connétablie et maréchaussée de France, mort à t cinquante-cinq ans • (au lieu de soixante-quinze), c le 27 septembre 1740 » (au lieu du 25 décembre 1640) (2).

François de Sainte-Marthe, écuyer, seigneur de Chandoiseau, frère du précédent, naquit en 1571, il suivit comme Louis la carrière du barreau, mais il eut une destinée plus brillante, puisqu'il devint chef du conseil du cardinal de Richelieu.

François de Sainte-Marthe s'était distingué surtout par ses études et ses travaux sur le droit canon. Sa réputation devint très grande et, suivant l'expression de son historien, t il attira dans son cabinet tout ce que la France avait de considérable. »

Comme ses proches, il sacrifia aux Muses et dédia à Richelieu, en 1628, après la prise de La Rochelle, un poème intitulé : CerUo Virgilianus, seu Vaticinium de Expugnatione Rupellœ. Les vers sont élégants, la pensée profonde, François est à la hauteur des autres membres de sa famille.

Son désintéressement le rendit également célèbre. Jacques Pinon le célébra dans son poème de V Année Romaine, publié en 1630. Sainte-Marthe avait en effet refusé les honoraires qui lui étaient dus par le savant conseiller au Parlement, se contentant

(1) Grand in-8% 1884, p. 22.

(3) L'édition de 1619 des Lettres d'E$tienne Pasquier (Paris, chez Laurent Son nias, 2 vol.) signale, t. Il, pp. 582, 663 et 676^ trois lettres intéressantes, adressées par Pasquier à Louis de Sainte-Marthe.

de rhonneur de servir sa cause. De là, échange courtois d'éloges et de vers tort bien tournés; nous ne les reproduirons pas, cette étude ayant une étroite limite.

François de Sainte-Marthe se maria deux fois. En premières noces, en ItiOS, avec Anne du Lac (1), fille d'un avocat au Parlement, dont il eut deux fils, décédés sans postérité; et en secondes noces, avec Marie Frubert (2) qui lui donna sept enfants. Par ce second mariage, il s'alliait aux Montholon.

Il mourut le 6 janvier 1641, à l'âge de soixante-dix ans. L'église Saint-André-des-Arts reçut sa dépouille mortelle. Un service solennel fut célébré en son honneur par l'Université de Paris et le recteur prononça son oraison funèbre en présence d'une illustre assemblée. Cet hommage exceptionnel s'adressait au défenseur des droits et prérogatives de l'Université, plus encore qu'au favori du ministre, qui, d'ailleurs, ne devait guère lui survivre.

Malgré leur incontestable talent et les hautes fonctions qu'ils occupèrent, les deux Sainte-Marthe dont nous venons de parler n'ont pas laissé une réputation aussi brillante que celle de leurs devanciers; mais, avec le fils aîné de Scévole, nous retrouvons une figure des plus attachantes.

Né à Loudun le 3 mai 1566, Abel de Sainte-Marthe eut des maîtres dont les noms suflisent à dire quelle fut la direction de ses premières études. Passerat, Jean Dorât, Pierre Boullenger furent chargés de lui inspirer le goût des belles-lettres. Aussi, à quatorze ans, composa- t-il des vers latins jugés dignes d'être imprimés. Le sujet de ce poème était un hommage rendu à Tami d'Erasme, de Joachim du Bellay, de Buchanan, à Jean Morel. On se rappelle les liens d'amitié qui unissaient les deux familles et l'hommage que Scévole rendit à sa fille Camille t dont le scavoir les talens ainsi que ceux de ses sœurs, faisaient l'admiration de toute l'Europe », pour employer les expressions mêmes de Thistorien du Poitou.

A dix-neuf ans, Abel était déjà avocat plaidant et occupé au Parlement de Paris. Son père, à son retour de l'assemblée des

(1) D'argent, à une fasee d'azur chargée d'une étoile d'or.

(2) Èearteléy aux i et 4 d'argent à 3 hures de sanglier de tabUt aux 2 et 3 de sinople à un vol d'or surmonlé, d'une fleur de lis de même.

notables de Rouen, en 1596, rend justice à la réputation qu'il s'était acquise au barreau, malgré son jeune âge, et lui consacre des vers ou, sous la forme d'une prière à Thémis, il forme des vœux pour le jeune orateur.

Le jeune Sainte-Marthe n'avait pas vingt ans, lorsque Henri III, rendant hommage à son mérite, le chargea d'une mission particulière et l'envoya à Poitiers pour y soutenir les intérêts du trône contre les révoltes de la Ligue et des protestants, dont les doctrines contraires avaient cependant un résultat identique, celui de saper les fondements de l'autorité royale et d'amener le trouble dans |. l'État. La mission accomplie, le roi lui adressa des éloges et lui

E* N promit la survivance de la charge de trésorier de France que

l\'' possédait son père. Sa réputation était telle que la ville de

\ Loudun et la province envoyèrent à Henri IV une députation pour

T le demander comme successeur du bailli qui venait de décéder.

Le roi estimait trop le jeune homme pour s'en détacher : la députation n'obtint pas gain de cause et Abel continua à Paris ses fonctions d'avocat. Déjà il ne plaidait plus qu'exceptionnellement k et figurait au nombre des maîtres dont les avis et les consultations

* étaient recherchés.

C'était le plus beau moment du Parlement de Paris. Nous y

trouvons les noms célèbres de Loysel, de Buisson, de Choppin, de

Bouthillier, de Dolé, de Chauvelin, de Duret, de Galand, de du

l Lac, etc. Ce dernier devint le beau-père d'Abel par l'union de sa

i*. fiUe Madelieine avec le jeune avocat, le 23 février 1595 (1).

Pierre du Lac, seigneur de Yillacoublai, des Ruisseaux et de Yandeuil, était d'une famille des plus anciennes et tenait à tout ce que la robe et l'épée comptait d'illustrations, c'était donc une alliance avantageuse pour Sainte-Marthe. Celui-ci eut pour sa femme la plus touchante affection et, pendant vingt-six ans, les !^ époux donnèrent l'exemple d'une union complète. Cinq enfants

* naquirent de ce mariage, un seul survécut : Pierre de Sainte- Marthe, plus tard contrôleur des finances en la Généralité de Poitiers.

*i Abel se remaria un an et demi après la mort de sa première

'y (1) Madeleine était sœur de Anne da Lac, mariée en i603 avec François de

I Sainte-Marthe, dont nous venons de parler.

femme avec Geneviève Merault (1), fille d'un receveur des Consignations, dont il eut deux enfants.

Les vertus familiales de Sainte-Marthe ne le détournèrent en rien de son activité comme homme public et, chose remarquable, non seulement sa réputation, mais encore son crédit restèrent le même auprès des monarques successifs qu'il eut à servir. Nous avons vu en quelle estime le tinrent Henri 1)1 et Henri lY. Louis XHI et après lui Louis XIV l'apprécièrent de la même façon ; aussi les faveurs royales ne lui manquèrent-elles pas. Honoré d'un brevet de conseiller d'État en 1627, il était déjà titulaire d'une pension depuis 1626; il en obtint une autre en 1630. De plus, depuis le 28 avril 1627, c Sa Majesté étant pleinement satisfaite de ses escritz pour la grandeur et la gloire de son nom > (2), il fut désigné pour occuper une charge purement honoraire bien que lucrative, celle de gardien de la bibliothèque royale de Fontainebleau. 11 est vrai que depuis Charles IX, il n'y avait plus de bibliothèque au château de Fontainebleau; le titulaire n'en recevait pas moins des gages s'élevant à 1,S00 livres (3).

En 1638, par une lettre de cachet enregistrée en 1639, il était envoyé à Poitiers avec ordre < aux maire, échevins et habitants de suivre ses avis dans toutes les affaires oii Sa Majesté serait intéressée. »

Enfin, en 1681, lors du voyage que fit la cour en Guyenne, il fut admis auprès du jeune roi qui voulut voir et entendre le vieillard. A ce moment, Abel de Sainte-Marthe était vraiment l'oracle du palais, les poètes le réclamaient comme l'une de leurs illustrations, les de Thou, Scaliger avaient chanté ses louanges, enfin, le pape Urbain VIII, qui l'avait connu alors qu'il était luimême en France comme nonce, le tenait en particulière estime et correspondait avec lui.

Quelle plus brillante fin de carrière peut-on rêver! et comme l'on se rend bien compte de la valeur certaine d'Abel de Sainte- Marthe. Les réputations, en effet, ne se faisaient pas à cette époque comme maintenant, grâce à beaucoup d'habileté; elles n'étaient

(i) D'azur, à un chevron d* argent, surmonté d*un oiseau de métne et aeconi' pagné de 3 étoiles d*or.

(2) Vieilles archives de la Gaerre, vol. 13, p. 76.

(3) Voir La bibliothèque de Fontainebleau au temps passé j par Th. Luillier (Meaax, Le Blondel, éditear, 1877).

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pas l'œuvre d'une coterie; le mérite seul connaissait ces apothéoses. Ajoutons que jusqu'à la fin, Sainte-Marthe resta digne de sa réputation ; il avait conservé dans la plus extrême vieillesse la vivacité de sa jeunesse et, à quatre-vingts ans passés, ses écrits en prose et en vers ont gardé la même verve et la même saveur à part quelques exceptions que nous signalerons.

Le médecin François Carré en témoigne par une épigramme latine qui mérite d'être rapportée.

Ut juvenis fueras, nunc es mihi magnus Apollo, Est tibi phœbaeus, qui fuit ante, caler.

Non ea quâ polies, virtus generosa fatiscit.

Quanta capillorum sub nive flamma micat!

Abel de Sainte-Marthe mourut à Poitiers, oii il s'était retiré, le 7 novembre 1652, à l'âge de quatre-vingt-six ans. Il fut inhumé dans la petite église de Saint-Jean en cette même ville. Son épitaphe, fort longue et que nous ne reproduirons pas, est une biographie complète. Elle rappelle ses titres, ses mérites, les services qu'il rendit au roi, les récompenses obtenues, ses deux mariages et sa descendance, avec un résumé de ce que devinrent ses enfants. Cette inscription, œuvre du fils qui porta le même prénom que lui, a dans sa longueur un mérite incontestable, celui de fixer des points controversés, notamment l'âge du défunt, sur lequel le Père Le Long, le Père Niceron et ceux qui les ont copiés ont donné des renseignements inexacts.

Les ouvrages d'Abel sont nombreux. On a d'abord de lui des plaidoyers au nombre de douze. Ils ont été publiés avec ceux de Nicolas de Corberon sous ce titre : Plaidoyers de Messire Nicolas de Corberon^ chevalier seigneur de Torvilliers^ conseiller du Roi en ses Conseils, avocat général au Parlement de Metz et ensuite maître des Requêtes ordinaires de l'Hôtel de Sa Majesté^ avec les arrêts intervenus sur ces Plaidoyers, ensemble les Plaidoyers de M. Abel de Sainte-Marthe, avocat au Parlement, et depuis coiiseiller du Roi en ses Conseils d'État et garde de la bibliothèque de Sa Majesté à Fontainebleau, donnés au Public par M. Abel de Sainte-Marthe, chevalier, seigneur de Cùrbeville, conseiller du Roi en sa Cour des Aides, garde de la bibliothèque du Roi à Fontainebleau, Paris, in-40, 1693.

L'éditeur remarque que lorsque son père prononça ces discours, il n'était âgé que de vingt-trois ou vingt-quatre ans, « cependant, ajoute-t-il, on le chargeait déjà des affaires les plus importantes du palais ». Le style en est simple, vif, pressé, nous sommes loin des longues périphrases du siècle passé. Le fait est exposé en peu de mots, les moyens classés méthodiquement, l'ensemble est bref. Peu d'éloquence à proprement parler, mais une discussion serrée et savante. On peut leur reprocher seulement un peu trop de science et d'érudition voulue. L'éditeur le remarque et en rejette la faute sur Achille de Harlay qui était alors premier président et que les avocats savaient flatter par cet étalage indigeste de citations latines et grecques. Les autres ouvrages en vers et prose ont été en partie réunis à ceux de Scévole dans l'édition de 1633 dont nous avons déjà parlé, lis consistent surtout en trois éloges historiques de Louis XIII. Le style un peu fleuri est cependant pur et grave.

Un autre discours porte pour titre : Discours sur l'expédition de ^

la Valteline sous les auspices et par les armes de Louis le Juste. Ce morceau oratoire avait été composé par ordre de la cour pour ^

répondre aux plaintes du pape. L'on sait que le roi avait consenti en 1623 à ce que la Valteline fut consignée aux mains du Souve- '

rain Pontife pour éloigner des compétitions qui s'opposèrent à la paix entre la France, l'Espagne, le duc de Savoie et les Vénitiens. La cour de Rome s'étant montrée très partiale envers l'Espagne, la France, agissant de concert avec le duc de Savoie et les Vénitiens, ;•

avait repris la province abandonnée non sans force récriminations. v

Pour justifier cet acte de haute politique, Sainte-Marthe a employé ;,'

des expressions heureuses et un raisonnement serré. '\

L'expédition contre la Rochelle, asile de tous les mécontents et \

des révoltés, expédition conçue et menée à bonne lin par Richeheu, donna à Sainte-Marthe l'occasion de pages remarquables; elles lui valurent un succès véritable. Jean Baudouin, membre de ]

la jeune Académie, en publia aussitôt une traduction française. ?:

Elle était nécessaire, Sainte-Marthe, en effet, ne pouvant se décider 1

à abandonner la langue de Gicéron. ' >

Du reste, cette langue latine était l'objet de son incessante .;

sollicitude; et non seulement il la travaille, mais il Fenseigne. /J

C'est ainsi que, sous le titre : Elocutionis oratorios aliquot observa- /

tiones ad Petrum Sammarthanum filiurriy Abel résume ({uelques '^

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observations judicieuses sur la construction et les agréments de sa langue de prédilection.

Des considérations sur Taliénabilité du domaine de la couronne (1) forment une autre de ses études fort intéressante; elle fut écrite pour seconder les vues de Louis XIII qui formait le dessein de reprendre les domaines du trône aliénés ou engagés.

Sous le titre d'Illmtrissimœ gentis Plessiœ Richeliœ Elogium^ Sainte-Marthe fait l'éloge de la maison de Richelieu; sous celui d'Elogium Illmtrissimœ gentis Schombergiœ, l'éloge de la maison de Schomberg. 11 est évident qu'il faut voir dans ces travaux plus le désir de plaire que le souci d'une stricte vérité historique. Richelieu a dû être flatté d'apprendre qu'un de ses ancêtres était écuyer dès 1200, sous Philippe-Auguste, et qu'il était allié à la maison royale; nous pouvons, nous, avoir une certaine méfiance de ces généalogies lointaines. Ces observations s'appliquent également aux éloges de l'illustre maison de Laubépine, de la famille de Bellièvre, des maisons de Ruzé et de Goiffier d'Etfiat, de Bouthillier, etc. Le dernier des éloges est celui de la famille des Arnault; l'auteur y rend justice à la mémoire de son célèbre collègue en éloquence Antoine Arnault.

Nous avons dit qu'Abel de Sainte-Marthe avait une prédilection marquée pour la langue latine; il écrivit cependant en français divers récits historiques publiés sous ce titre : Divers discours français du sieur de Sainte-Marthe^ présentés auRoi^ en lui dédiant ses ouvrages latins auxquels les victoires de Sa Majesté sont décrites.

1" Sur les victoires obtenues par Sa Majesté en Poitou, Guyenne et Languedoc, représentées en deux panégyriques,

t^ Sur rexpédition militaire et les succès des, armes françaises dans la Valteline, sous les heureux au^ices de Sa Majesté.

30 Sur la défense de Visle de Ré, les victoires qui l'ont suivie et la prise de la Rochelle.

4° Sur les dernières victoires de Sa Majesté obtenues dans le pays l de Languedoc,

Chose bizarre, tandis que dans ses écrits latins il possède un " style sobre, concis, énergique, ici se retrouvent les défauts

^ (1) Poblié sous le titre : Consultaiio de Jure GaUieœ Coronœ ad Gatparem

•m Schombergium Illutriss. et Generosiss. Equiium Tribunum, Lemovieentem,

Z Santonensem et EngoUsmentem Proregem.

D'autres poèmes sont dédiés à Nicolas Brulart, à Louis XIII après les succès de la Rochelle, enfin au duc de la Trémoille.

Dans le Liber Elegiarum^ dans une première élégie, Tauteur s'adresse encore à Richelieu pour le remercier; puis, dans une seconde, il compare heureusement Henri lY et Henri III. Cette

contraires à ces qualités. La période est longue, uniforme, ^J

emphatique. C'était là, il est vrai, des façons d'écrire fort à la -f

mode et dont tout le commencement du xvu« siècle est imbu. Le '^

cardinal de Richelieu n'en était-il pas lui-même l'un des premiers '/ admirateurs? Nous étions loin encore du style fort, quoiqu'encore majestueux, de la phrase correcte qui caractérise la fin du règne

de Louis XIV, de ce style dont les Bossuet et les Bourdaloue ont j-M!

été les maîtres incomparables. ^

Les œuvres poétiques d'Abel de Sainte-Marthe sont nombreuses. . 'i.j

Les premières furent réunies à l'édition de 1633 de celles de , ';*J

Scévole. '^

C'est d'abord un poème : Daphne^ sive de Latiro, liber. Ce Ç-

poème est dédié à Henri IV et l'auteur, jeune alors, étudiait "-^;

encore lorsqu'il le composa. Il paraît même qu'il y employa le ^*

temps des vacances. . 'fi

Un second poème, dédié à Henri de Bourbon, père du grand /]^

Condé, contient l'éloge de la loi salique; il porte le titre de Lex salica. \ -

SylvaruM liber^ qui vient ensuite, est composé de pièces

variées; il renferme peut-être la partie la plus remarquable des '^^\

poésies latines d'Abel, dont Tune notamment est dédiée à son jj

beau-père, Pierre du Lac; il y fait un portrait fort touchant de "^V

lui-même, de ses goûts et de ses joies littéraires. ;>

Eclogœ duœ : la première, Dorylas, est dédiée à Jacques de ' • V^

Thou, nommé ambassadeur auprès de la république de Venise; la !-j'j

seconde. : Philyre^ est adressée à Jean de Tumeri, conseiller d'État. >'l

Epigrammarum liber. Pièces diverses de jeunesse. •;

Sylvarum liber. Ce second livre des Sylves contient des poèmes *•;

importants, entre autres un poème adressé au cardinal de Riche- , . lieu sur sa nomination au ministère. La flatterie dépasse les limites du bon goût, il lui prédit notamment la papauté dans ces vers :

Suspicient populi suprema in Sede locatum, ' ;^

Et submissa tuis affigeût oscula plantis.

pièce mérite d'être lue, Sainte-Marthe a su éviter recueil et il ne loue pas le premier des Bourbons aux dépens du dernier des Valois. D'autres élégies sont adressées à Michel et Louis de Marillac,

î à Roger de Loudun, à Nicolas Rapin, à Jean Passerat, etc.

L Le livre Odarum (liber uniis) en contient dix-sept sur différents

^ ' sujets,

La première pièce du Carminum liber primtis est dédiée au pape Urbain YIÏI, les autres sont ou des éloges ou des compliments adressés à divers personnages.

Le Carminum liber secundtis est composé comme le premier. VEprigrammatum liber est très varié, il y a quelques imitations

î* du grec assez louables. Souvent l'auteur fait preuve d'une déli-

catesse heureuse, notamment lorsqu'il remarque dans une épigramme sur Jeanne d'Arc, que la vierge lorraine est de celles qui imposent un religieux silence.

Quae Pater omnipotens altâ caligine pressit,

Carolus, et Virgo quae tacuere suis; ;. Ardua secreti mysteria pandere facti

>; Non licet. Hsec veteri relliglone latent.

y; L' Epigrammatum liber secundtis renferme une pièce remar-

L quable sur la mort de l'avocat général Servin, frappé subitement

I en pleine audience, alors qu'il parlait contre le duel; on devine

combien une telle coïncidence a pu inspirer le poète. Le Liber Hendecasyllabon. Ses hendécasyllabes sont une imitait; tion de Catulle et en particulier de l'Anthologie; ce volume est à terminé par des psaumes en vers et des poésies sacrées. g Un recueil in-S**, imprimé à Poitiers en 1640 chez Julien Thoreau, $7 contient les opuscules suivants en vers et en prose : ï^- . Le parallèle de Louis le Juste avec David^ dédié en latin au cardinal Mazarin et en français à la reine-mère.

Une comparaison du chef de la Justice avec le soleil^ en vers latinsj adressée au chancelier Séguier.

Une comparaison de la pourpre avec Vor^ adressée au président de Bailleul.

Une comparaison de la vertu avec la lumière^ à M. le Tellier, Un autre petit poème qui est une Description du Parlement; enfin un autre intitulé : Academia Regia, l'Académie française. Bien qu'eu-

core fort remarquables, ces dernières pièces manquent du feu de la jeunesse; elles émanent de la dernière période de la vie d'Abel.

Ce même recueil contient aussi des récits sur les campagnes de Louis XHI en Italie, sur le siège et la prise d'Arras, sur la campagne de 1629, le passage du col de Suze, la défaite du duc de Savoie, la prise de Mantoue, etc. Ces récits iiistoriques brillent par leur netteté et leur sincérité.

Un autre petit volume, qui n'est qu'un psautier, est dédié au cardinal de Richelieu, il porte le long titre suivant ; Psaltetium Davidis heroïcis versibus expressum ab Abelio Sammarthano Scœvolœ FiliOy sacri Consistorii Assessore, aliaque ejus sacra Poetnata, editio tertia, auctior et emendatior : Augustoriti Pictonum, apud Julianum Thoreau, Régis et Academiœ Typographum^ in-8°, 1641. L'auteur, dans une préface étendue, s'excuse de vouloir entreprendre une œuvre déjà remarquablement faite par d'autres; cependant son but, dit-il, n'est pas le même; ses devanciers ont fait œuvre littéraire, ce sont des paraphrases; lui veut donner une version exacte, moins ornée, mais (idèle. Y a-t-il réussi? Médiocrement, la poésie est languissante, sans expression; cest encore une œuvre de vieillesse. Comment, d^ailleurs, rendre la sublime simplicité de certains versets des psaumes; là encore, suivant l'expression italienne, le « traduttore a été un traditoreî » Dans certains exemplaires, les psaumes sont suivis de la Cliristiade sous ce titre : Christiados liber unus. Ce sont dix petits poèmes dédiés à Alphonse de Richeheu, cardinal, archevêque de Lyon, sur YAvent^ No'él^ la Circoncision^ YÉpiphanie, la Transfiguration, la Passion^ Pâques ou la Résurrection, V Ascension^ la Pentecôte ou la Descente du Saint-Esprit^ et la Fête du Saint Sacrement.

Partheniados liber unus^ ou poème de la Vierge, fut imprimé en 1635; il était dédié à l'archevêque de Tours, Y. Bouthilier. Il contient sept petits poèmes semblables, ayant pour sujet des fêtes de la sainte Vierge.

VHymnorum liber unu^^ dédié à M^"" de la Rocheposai, évêque de Poitiers, renferme des hymnes sur divers saints. Enfin, un autre recueil de poésies pieuses porte le titre de : Miscellaneorum liber unus. Ajoutons en terminant que Ténumération de ces écrits suffit pour montrer Tesprit de piété qui inspira toujours leur auteur.

L'iconographie d'Abel de Sainte-Marthe se résume en quelques

lignes; nous ne connaissons qu'un portrait de lui, il est d'ailleurs fort beau. Dans un ovale, notre personnage est représenté de trois quarts, avec la grande collerette et le manteau, les cheveux sont courts et la barbe en pointe. Autour de l'ovale se lit Tinscription suivante : f Abel de S'« Marthe, Ch«', Con®' d'Estat et garde de la bibliothèque de Font. », en bas, le nom du graveur, « N. Habert, sculpebat », au-dessous, Técusson des armes avec casque de face. Enfin, ces lignes en petits caractères :

c II naquit le i^ mai 1566 et fut l'aîné des fils de Scévole de Sainte-Marthe, Président des trésoriers de France en Poictou. 11 se distingua dans le Barreau par son sçavoir, par son éloquence et par ses écrits. Il en composa par le commandement du Roy Louis 13 sur des affaires d'Estat et pour la défense des droits de la couronne, dont ce prince fut si satisfait, qu'il lui donna des pensions et une place dans son Conseil en 1621, et en 1627 la charge de Garde de sa Bibliothèque de Fontainebleau. Il mourut le 7^ novembre 1652. Abel de Sainte-Marthe, son fils. Doyen de la Cour des Aydes, a toujours eu le même amour pour les lettres et le même zèle pour le service de son Prince. »

Ce portrait in-folio date de 1699; il figure au catalogue du Père Leloog, extrait de la Bibliothèque de la France^ t. IV, p. 258.

Afin de simplifier, nous indiquons ici la descendance d'Abel, d'ailleurs peu nombreuse. De son premier mariage, il ne survécut, comme nous l'avons dit, qu'un fils : Pierre, contrôleur général des finances en Poitou. Il épousa Anne Gruget (1) le 4 juin 1623; celui-ci eut lui-même : 1^ un fils qui porta aussi le nom d'Abel, épousa Geneviève Marchant (2) et fut tué en Afrique, le 5 octobre 166'i, étant capitaine au régiment de Navarre;

2*» Un autre fils, Louis-Hippolyte, né le 18 octobre 1627, mourut à l'âge de quarante ans, chanoine de Sainte-Geneviève; du Radier nous apprend qu'il avait commencé à écrire l'histoire de l'Ordre de Saint-Augustin;

3^ Un troisième fils, né en 1628. Celui-ci, capitaine au régiment d'Espagny, fut tué à Ardembourg, après une carrière purement militaire (1672).

(1) D'or, à une fatce émargent chargée d*un vol dé sable, aeeompagnée en chef d'un goleil d*or et en pointe d*une rose de même, (3) D'azur, à un chevron d*argent accompagné de 3 quintefeuillei de même,

tigées de sinople.

De son second mariage, Abel eut deux enfants, l'un qui porte le même prénom que lui et sur lequel nous reviendrons, et une fille, )

Catherine, qui épousa en 1648 Louis de Brûlions, seigneur du Plessis-Peillac (1).

(I) D* argent, à un griffon de sable, surmonté d*un lambel de gueules.

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