‹ Sainte-MartheChapitre 15 sur 25 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Abel-Louis de Sainte-Marthe. — Son entrée a l'Oratoire. — Le PÈRE DE Sainte-Marthe est nommé Supérieur général. — L'accusation de jansénisme portée contre lui. — Son désaccord avec l'archevêque de Paris. — Sa collaboration au Gallia christiana, — Iconographie. — Nicolas-Charles^ aumônier du roi, PRIEUR DE Claunay. — Fratiçoise^ religieuse de Port-Royal.

Parmi les collaborateurs qui lui étaient unis par les liens du sang, Pierre-Scévole de Sainte-Marthe (1) avait rencontré un puissant appui dans son frère, le second fils de Gaucher et d'Elisabeth du Moulin; celui-ci, né à Paris le 12 août 1621, avait reçu au baptême les prénoms de ses deux oncles, Abel et Louis, comme s'il avait dû réunir en lui seul leur esprit, leur science et leur vertu. Sa

(1) Noas passerons soas silence les hait enfants de Pierre-Scévole, qui tons d'ailleors décédèrent sans postérité. Trois méritent cependant une mention particnlière : Pierre-Scévole 11, seignenr de Méré, capitaine au régiment de Ronergne, pais au régiment Royal des Bombardiers, chevalier de Saint-Louis, de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare ; Marie-Anne de Sainte- Marthe, qui peut compter parmi les beaux esprits de son temps : dès seize ans elle savait à merveille la langne latine et était citée poar ses connaissances en mathématiques et eo géographie ; elle mourut à vingt ans, le 25 décembre 1682 ; enfin Scévple-Loais, familier do duc d'Orléans, qui fournit à Dreux du Radier la plopart des documents qu'il utilisa pour ses biographies des Sainte-Marthe.

jeunesse se passa auprès de sa tante maternelle, Marie du Moulin; celle-ci avait épousé un gentilhomme d'une ancienne famille de la Beauce, le sieur des Ligneris. Sa terre patrimoniale était située à quelques lieues de Tours; c'est laïque le jeune Sainte-Marthe fut élevé; mais dès que son intelligence s'éveilla et qu'il fut susceptible d'apprendre les premiers principes des humanités, son père le rappela à Paris. Élève du collège de Clermont, il reçut avec profit les fécondes leçons de maîtres tels que le Père Noël et le Père Mambrun; et, comme l'a écrit un de ses historiens, il fut toujours dans ses classes le plus jeune et le plus savant. Il étudia ensuite le droit à Poitiers et prêta enfin serment d'avocat au Parlement de Paris le 19 décembre 1641, c'est-à-dire à peine âgé de vingt-et-un ans.

L'éloquence du barreau ne séduisit guère Abel-Louis de Sainte- Marthe, que les chemins tortueux de la procédure effrayaient d'ailleurs. Déjà germait en lui Tidée de se retirer du monde pour se consacrer à Dieu. Les études théologiques qu'il avait faites très complètes en Sorbonne eussent suffi à faire deviner la voie qu'il devait suivre.

Ses parents usèrent de tout leur crédit pour le détourner de cette vocation. Elle ruinait en effet les grandes espérances qu'avaient fait concevoir ses succès littéraires. Mais rien ne fut capable de Fébranler; un instant même il fit choix d'un Ordre des plus austères; la faiblesse de sa constitution l'empêcha seule de donner suite à ces projets, et il entra dans la Congrégation de rOratoire dont les règles moins sévères convenaient mieux à sa santé. Il y trouvait d'ailleurs des traditions de science et de travail bien faites pour attirer cet esprit distingué.

Ce fut le Père François Bourgoing, alors général de l'Ordre, qui l'y reçut : il était à ce moment âgé de vingt-deux ans seulement. Abel-Louis de Sainte-Marthe s'appliqua aux exercices avec tant d'ardeur que bientôt il tomba malade; on fut obligé de le faire changer d'air et de maison; mais les adoucissements apportés à la règle le faisaient souffrir moralement, de telle sorte que sa maladie empirait. On dut lui permettre de reprendre la vie commune et, comme le dit son historien, un éminent Oratorien, le U. Père Ingold, « il trouva sa guérison dans ses austérités et ses mortifications qu'il redoubla, ahn, disait-il, de réparer le temps qu'il avait perdu pendant son absence. »

Après Tannée de noviciat, il fut envoyé à Nantes et char^çé d'enseigner les humanités dans le collège de TUniversité. Là il réussit non seulement dans son enseignement, mais il se perfectionna lui-même dans les langues et surtout dans l'étude de la théologie. C'est à ce moment que commence sa collaboration effective au Galiia christiana, œuvre commencée par son grandpère, continuée par son père et ses oncles.

Le jeune religieux s'était bien vite aperçu que cette œuvre, qui constituait en quelque sorte pour lui un patrimoine de famille, n'était pas parfaite, qu'elle avait non seulement besoin d'être complétée, mais qu'elle devait encore être soigneusement revue et corrigée. Qu'il fallait notamment la purger de quantité d'erreurs dans lesquelles les auteurs étaient tombés pour n'avoir jamais visité les lieux dont ils parlaient. Il entreprit avec ses frères la visite de la plupart des églises cathédrales et des abbayes du royaume, afin de remédier à ces défauts. C'est ainsi qu'il parcourut toute la France et une bonne partie de la Suisse et de l'Italie; nous avons d'ailleurs parlé de ces voyages dans le précédent chapitre. Évidemment les efforts d'Abel-Louis ni ceux de ses frères n'ont pas empêché certaines erreurs de se glisser parmi les matériaux si considérables amoncelés, mais on leur rendra bonne justice en disant qu'ils ont fait tout le possible pour les éviter. Ce fut le Père de Sainte-Marthe qui divisa l'ouvrage en quatre tomes, lui procurant ainsi une classification rationnelle et plus d'unité; il donna enfin sa note très personnelle en ajoutant au dernier livre la vie du cardinal de BeruUe, fondateur de l'Oratoire, celle du Père Charles de Condren, son second supérieur général, et du Père Bourgoing, qui gouvernait alors la Congrégation. Les termes dont il se sert dans ces biographies prouvent combien il avait en haute estime ces hommes qui jetèrent sur l'Oratoire un si grand lustre.

Les écrits laissés par le Père de Sainte-Marthe nous montrent qu'il contribua également au grand projet d'histoire universelle de tous les diocèses de l'Église tant de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique que de l'Europe : t ce projet coûta plus de dix mille écus à sa famille ». Il leur fallut faire venir des livres et des mémoires de la Perse, de l'Arménie et des pays les plus lointains. L'on a conservé longtemps à la bibliothèque de Saint-Magloire les manuscrits de ces ouvrages que le Père de Sainte-Marthe y a donnés ; ces manuscrits sont aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.

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En lOrii, Abcl-Louis de Sainte-Marthe fut nommé supérieur de la maison de Notre-Dame des Ardilliers à Saumur. L'Oratoire montrait ainsi qu'il savait apprécier la haute valeur, les travaux et surtout les vertus du Père de Sainte-Marthe.

A peine arrivé dans sa nouvelle résidence, Sainte-Marthe révéla une des particularités de son intelligence, que le R. Père Ingold a étudiée d'une façon toute spéciale dans une brochure intitulée : Le Père de Sainte- Marthe architecte (i).

Trouvant que l'église était trop petite pour les fidèles qui y venaient, il voulut l'agrandir et construire un dôme dont il dressa lui-même le plan. C'était un des jeux d'esprit du Père de Sainte- Marthe de faire l'architecte dans ses moments perdus; on dit qu'il dressait ainsi de nombreux plans d'édifices nés de son imagination. Il inventa même, paraît-il, un nouvel ordre d'architecture qu'il appela Yordre français^ composite des anciens ordres. Le dôme de Notre-Dame des Ardilliers existe encore; il resta imparfait faute de ressources, mais il suffit à témoigner du génie de celui qui en avait conçu le plan (i).

En 1658, Abel-Louis fut appelé à Paris et chargé de la direction du Séminaire de Saint-Magloire. Suivant les expressions naïves de Dreux du Radier, il remplit cette place pendant six ans « et y donna lieu de douter s'il avait plus de lumières que de piété, plus de doctrine que de zèle dans les fonctions de son ministère. >

En 1663, il était élu par la Congrégation comme assistant du général qui était alors le Père Jean-François Sénault. Le R. Père Ingold fait un tableau touchant de la vie de piété et de prière qu'il mena pendant les six années oii cette fonction lui fut confiée. Dévoué à toutes les œuvres pies, visitant les hôpitaux et les prisons, distribuant ses revenus aux pauvres, il apparaît comme un saint uni([uement préoccupé des intérêts spirituels de ceux qui Tentourent.

Le Père Senault étant mort, l'Assemblée générale de la Congrégation de l'Oratoire le désigna comme son successeur, t Ce fut pour lui, dit le Père Ingold, un coup de tonnerre le plus éclatant qu'il eut jamais ouï. Il fit d'abord toutes les résistances possibles

(1) Paris, chez Poussielgue, 18S6, brochure in-8« de 9 pages.

(2) Le Père de Sainte-Marthe, pendant qu'il était supérieur de Saint-Magloire, avait donné le dessin d'un grand escalier qui passait, parait-il, pour Tan des plus beaux et des plus hardis de Paris.

et apporta toutes les raisons que son humilité lui suggéra pour s'en excuser. A la fin, voyant qu'il ne pouvait rien obtenir, il se mit à genoux au milieu de l'Assemblée avec des larmes non feintes ni empruntées, il conjura tous les assistants de croire que sa conscience et les remords qu'elle lui faisait de ses défauts, de ses imperfections et de son incapacité ne lui permettaient pas d'accepter cette charge. •

On n'eut aucun égard pour ces protestations; il s'enferma même pendant deux jours, donna sa démission par écrit, mais les Oratoriens restèrent inflexibles. Enfin il céda et, suivant son expression, c se soumit à la volonté de Dieu. >

La charge de général ne fit aucun changement en lui et sa vie resta aussi simple que par le passé. On dit môme qu'il refusa toujours le carrosse que les généraux de l'Oratoire avaient à leur disposition : t non par avarice ni par intérêt, mais par vertu. » Le Père Ingold entre dans des détails sur les moyens employés par le Père de Sainte-Marthe pour maintenir l'esprit de piété et de ferveur dans la Congrégation; nous ne le suivrons pas sur ce terrain. Ce qui est certain, c'est qu'il sut imposer aux supérieurs un rapport trimestriel et supprima ainsi les petits relâchements qui s'étaient glissés dans l'Ordre. II entreprit ensuite la visite générale de toutes les maisons de l'Oratoire.

f Plein de l'esprit de Dieu, nous disent ses historiens, il le porta partout; on ne remarqua rien en lui que d'édifiant. Il ne voulut ni train ni équipage; il alla toujours à cheval et accompagné d'un seul Père; il défendit très expressément qu'à table on lui donnât rien d'extraordinaire. » De plus, comme le nom de Sainte- Marthe était connu et lui attirait souvent des honneurs, il voyagea sous son nom de baptême et restait pour tous « le Père Louis ».

On cite un trait qui indique l'esprit dont il était animé. « Quand il fut nommé général, une personne de qualité lui fit présent d'une caisse où il y avait une chasuble et un devant-d'autel de moire d'argent avec des points d'Angleterre; six aubes de toile fine et un assortiment de tout le linge d'autel, depuis les nappes jusqu'aux lavabos. Sans vouloir seulement ouvrir cette caisse ni voir ce qui était dedans, il envoya ce présent dans une pauvre maison de l'Oratoire éloignée de quatre-vingts lieues et en paya lui-même le port. >

On ne s'étonne pas, d'après cette façon d'être, de l'impulsion de

piété qu'il donna à la Congrégation toute entière; il établit des conférences d'études et suscita les plus savants théologiens de l'Ordre à composer des Traités touchant la discipline de l'Église : citons parmi ceux-ci les écrits de Thomassin. C'est aussi grâce à lui qu'à cette époque la Congrégation se vit appelée à la direction de nombreux séminaires.

A ce point de la vie du Père de Sainte-Marthe, se place une phase qui a été diversement interprétée. Il s'agit non pas de son désaccord avec Mg^ de Ilarfey, Sainte-Marthe n'ayant jamais discuté avec lui, mais du discrédit dans lequel il était tombé auprès de l'archevêque de Paris et des mesures que ce dernier prit contre lui.

François de Harlay de Champvallon, qui occupait le siège de Paris depuis le 12 mars 1671, n'a pas laissé une réputation très intacte. Les plus indulgents lui reprochent sa conduite légère et l'esprit très mondain dont il était irabu. Cette façon d'être devait cadrer très peu avec l'austérité du Père de Sainte-Marthe; si nous ajoutons que ce dernier s'était attiré des inimitiés par son rigorisme et les règles qu'il voulait imposer à la Congrégation, nous comprendrons les rapports qui s'établirent entre le prélat et le général de l'Oratoire.

Très iniluent sur l'esprit du roi, Tarchevêque de Paris, d'accord avec le monarque, obligea le Père de Sainte-Marthe à rester trois ans dans la maison de Saint-Paul-aux-Bois, où il était allé faire une retraite de quelques jours. Le prétexte invoqué était qu'il s'était montré incapable dans le gouvernement de la Congrégation.

Ces trois années furent des années de prière pour le Père de Sainte-Marthe, et la vie qu'il y mena peut être considérée comme celle d'un saint.

Le Père ïngold, devant cette disgrâce, s'est demandé s'il n'y avait pas à cela des raisons plus sérieuses que des raisons de tendances, et il conclut que l'archevêque de Paris le considérait comme suspect de jansénisme, suspicion absolument fausse, dit-il, mais qui s'explique facilement. Et le Père ïngold passe en revue les raisons de cette suspicion.

D'abord le rigorisme étroit du Père de Sainte-Marthe eût suffi pour donner naissance à l'opinion qui le représentait comme partisan des doctrines de l'évêque d'Ypres. En second lieu, afm de

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ramener l'Ordre à des doctrines plus sévères, le supérieur général <

avait cru devoir éloigner les scholastiques, pour imposer la doctrine

de saint Augustin et de saint Tliomas. « On est obligé, disait-il, de

la suivre et de l'enseigner; et pour cet effet on doit se tenir

attaché aux auteurs si souvent marqués par les ordres réitérés de

N. R. P. général et de son Conseil. » Or, au même moment, les

jansénistes prétendaient ne faire autre chose que de soutenir la

doctrine de saint Augustin. Cet ordre avait été une maladresse

contre laquelle protesta l'Assemblée générale de l'Oratoire, dans la

session du 7 septembre 1678, en déclarant que « la Congrégation,

en matière de doctrine, n'embrassait aucun parti, qu'elle n'avait

aucune opinion de corps ou de communauté, mais qu'elle était et

voulait demeurer en liberté de tenir toute bonne et saine doctrine,

et qu'elle n'interdisait aux siens d'enseigner que celles qui

pourraient être suspectes des sentiments de Jansénius et de Baïus

pour la théologie, et des opinions de Descartes pour la

philosophie. »

Enfin, ajoutons les sympathies du Père de Sainte-Marthe pour le Père Quesnel qui allait bientôt devenir un des suppôts de la nouvelle doctrine. Si Ton joint à cela ses relations particulières avec Port-Royal, on voit qu'il n'était pas difficile à Mr^ de Haiiay de frapper le Père de Sainte-Marthe.

Le Père Ingold (1) s'est attaché a réfuter toutes ces accusations de jansénisme portées contre lui et il l'a tait victorieusement. Nous ne le suivrons pas dans ces discussions, qu'il nous suffise de signaler que dans ses circulaires mêmes le Père de Sainte-Marthe condamne et défend d'enseigner t toute doctrine nouvelle, notamment celle de Jansénius » : et le Père Ingold suit le Père de Sainte-Marthe année par année dans son généraiat, il signale de nombreuses décisions, toutes conformes à cette façon de voir, il note des conférences faites sur ce sujet par le supérieur de l'Oratoire lui-même.

Aucun doute n'est donc possible, l'accusation portée par l'archevêque de Paris tombe d'elle-même, dit l'historien du Père de Sainte-Marthe.

(1) Le prétendu janténisme du Père de Sainte-Marthe, cinquième supérieur général de VOratoire, par le Père logold. Paris, Poassielgue frères, 1882, brochure grand in-S* de 106 p.

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Les choses, cependant, ne devaient pas en rester là; le conflit prit tout d'un coup un caractère plus aigu.

M?»* de Harlay entretenait à l'Oratoire des intelligences secrètes. Il avait en particulier à sa dévotion un certain Père Bordes, récemment nommé assistant, lequel paraît s'être livré à de nombreuses intrigues. Celui-ci, entre autres, avait adressé à l'archevêque un long mémoire lui proposant, afin d'augmenter son influence dans le Conseil de TOratoire, de donner au général un quatrième assistant qui fût entièrement à sa dévotion. Or, il arriva que le mémoire, soit par suite d'une erreur d'adresse, soit par suite d'une soustraction, ainsi que le dit Maurepas (i), vint en la possession du Père de Sainte-Marthe qui en fit publiquement des reproches au Père Bordes. On conçoit le ressentiment de M»"" de Harlay. Il obtint immédiatement du roi la lettre de cachet suivante (2). Le Père de Sainte-Marthe la reçut le lendemain.

t Très Révérend Père,

9 Quelques raisons particulières me faisant désirer que vous a vous absentiez pour quelque temps de ma bonne ville de Paris, « je vous escris cette lettre pour vous dire que mon intention est « que vous vous rendiez incessament en vostre maison de S' Paul, t et que vous y demeuriez jusqu'à nouvel ordre, à quoy t m'assurant que vous satisfairez ponctuellement, je prie Dieu « qu'il vous ait, très Révérend Père, en sa sainte garde.

« Écrit à Versailles, le quatrième jour d'octobre 1690.

f Signé : Louis^ et plus bas : Colbert. »

Abel-Louis de Sainte-Marthe partit le même jour pour cet exil injuste sans se plaindre, sans essayer de se justifier; il devait être de là envoyé dans la maison de l'Oratoire d'Effiat. Pendant six ans, il fut tenu dans une suspicion continuelle, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, les réclamations des Pères de l'Oratoire ne servant qu'à augmenter le ressentiment de l'archevêque. Cependant, le cardinal Le Camus, ami particulier de Sainte-Marthe, lui conseilla de s'adresser directement à Louis XIV; il finit par céder

(1) Mémoires, t. 1, p. 270. Maarepas attribue le mémoire non au Père Bordes, mais au Père Soanen, depuis évêque de Senez.

(2) Arch. nat., m. Î35.

et envoya au roi deux longs mémoires où il protestait contre Taccusation de jansénisme formée contre lui. Ce fut en vain.

Au mois d'août 1695, mourait l'archevêque de Paris. De nouveau on essaya d'éclairer le roi, mais ses préventions contre le Père de Sainte-Marthe étaient trop fortes; le roi ne se laissa pas fléchir. Celui-là résolut alors de donner sa démission de supérieur général à rAssemblée de 1696. Il le fit avec une humilité dont tous les assistants furent profondément édifiés.

Six mois après, le 8 avril 1697, il mourut à Saint-Paul-aux- Bois (1), à l'âge de soixante-seize ans. I) fut enterré dans le chœur même de l'église (2).

A vrai dire, malgré les protestations écrites et verbales du Père de Sainte-Marthe, nous sommes enclins à penser qu'il avait été, au moins à une époque, quelque peu porté vers les doctrines de Jansénius. Le propos tenu sur lui par sa sœur Françoise, religieuse de Port-Royal, tendrait à le prouver. Nous reproduisons plus loin ces paroles sous toutes réserves, car elles sont avancées par un auteur janséniste. Mais la soumission du Père de Sainte-Marthe à l'Église, la raison et l'intérêt de son Ordre l'auraient déterminé très vite à répudier les idées nouvelles. Le Père Ingold peut donc à bon droit justifier Sainte-Marthe de jansénisme pendant toute la durée de son généralat et bien avant ses démêlés avec Mn^ de Harlay.

Nous avons dit précédemment combien le Père de Sainte Marthe avait pris à cœur la collaboration promise par lui au Gallia chriS' tiana et les Voyages qu'il entreprit afin de rectifier les erreurs qui s'étaient glissées dans les rédactions précédentes. Peut-être est-il bon de revenir quelque peu sur ce sujet, car là ne se borna pas son rôle. C'est à lui, en effet, que sont dus en entier certains chapitres nouvellement refaits; ainsi en est-il par exemple pour ce qui concerne la plus grande partie des Églises d'Orient.

Sa situation particulière comme religieux lui avait permis de nouer des relations avec des prélats et des prêtres maronites et coptes qui étaient venus en France et d'obtenir par eux des renseignements précieux. C'est ainsi qu'il entreprit l'histoire

(1) Sain^PaQl-aux-Bois est sitaé dans l'arrondissement de Laon, à huit kilomètres de la station de Ghanny.

(2) En 1880, le Père Ingold procéda à la reconnaissance des restes qui forent replacés dans on cercueil donblé de plomb, à l'endroit môme où ils avaient été retrouvés; procès-verbal a été dressé de cette exhumation.

ecclésiastique des quatre patriarches d'Orient et de celui de Goa. Il corrigea les cartes géographiques de l'Asie, de TÉgypte et des Indes Orientales, d'après les données qu'il avait recueillies et afin d'assigner aux Églises de ces régions la place qu'elles occupaient réellement. Il recueillit de même de nombreux documents concernant les conciles tenus en Orient et en particulier à Goa, lors des réformes qui y furent imposées.

Enfin le VI« volume de VOrbis christianus lui était réservé, c'està-dire tout ce qui touche aux Indes Occidentales et au Mexique, c India Occidentalis, cujus Primas Mexicanus »; mais les nombreuses occupations qui lui incombaient comme supérieur général de l'Oratoire ne lui permirent pas de donner suite à ce projet.

D'ailleurs, le Père de Sainte-Marthe menait de front avec ces occupations absorbantes les études les plus diverses; nous avons vu son goût pour l'architecture, il peignait de même avec talent et surtout se livrait à la poésie.

Ses œuvres poétiques imprimées sont en petit nombre, mais elles suffisent à montrer qu'il excellait dans ce genre. Parmi cellesci une des principales est un petit poème en vers héroïques intitulé : Sanctorum Galliœ Regum^ ac Principum Sylva ad Ludovicum XIV. Ce poème, où l'auteur célèbre les rois de France qui se sont distingués par leur sainteté, figure au début du premier volume de V Histoire généalogique de la maison de France (3^ édition), publié par les deux Sainte-Marthe, frères jumeaux. Citons encore VEpithalamium Caroli Castanœi Rupposœi et Carolœ JosserandcSy ouvrage de jeunesse, puis VÉloge de la maison de Talion (1), des vers à François Citoys, etc. Une foule d'autres poésies pieuses ne furent pas livrées à la publicité.

L'iconographie d'Abel-Louis de Sainte-Marthe est assez facile à faire, nous n'avons à citer que quatre portraits et encore trois ne sont-ils que des copies du premier état.

1. Le Père Lelong, t. IV, cite un portrait in-8« gravé par Marie Hortemels, femme de Cochin, à Paris, chez Odieuvre, marchand d'estampes, quay de l'École, vis-à-vis le côté de la Samarit**, à la belle image. Le Père de Sainte-Marthe, en habit de l'Oratoire, est représenté dans un cadre ovale. Au bas, un socle avec ces mots :

(i) Thalera, $ive gentit Talleœ septem flores; cette pièce se trouve parmi celles d'Abel I, dans les œuvres de Scévole.

Abel'Louis de S^-Marthe

Général de la Congrégation de

rOratoire^

Mort à S^Paul aux bois près Soissons, le 7 Avr.

1697, âgé de 77 ans.

2. Le deuxième état rectifie Tâge du défunt, soixante-seize ans au lieu de soixantedixsept ans, l'adresse du marchand est supprimée.

3. Le troisième état n'est qu'une copie du deuxième, on le trouve dans Le prétendu jansénisme du Père de Sainte-Marthe^ par le Père Ingold.

4. Le Dictionnaire iconographique des Parisiens, par Arabroise Tardieu, 1885, in-S^, cite, p. 269, un autre exemplaire du numéro 1, avec cadre in-4<>, dû au burin de BabeL

Enfin il existe, au collège de Juilly, un beau portrait à l'huile du Père Abel-Louis de Sainte-Marthe.

A côté du supérieur de l'Oratoire, il parait bon de citer le nom de son frère Nicolas-Charles, troisième fils de Gaucher de Sainte- Marthe, seigneur de Méré, et d'Elisabeth du Moulin. Né à Paris le 16 avril 1623, il prit part aux travaux de Pierre-Scévole, son frère aîné, alla avec lui en Angleterre, comme nous l'avons vu, et mourut à son retour le 8 février 1662, à l'âge de trente-neuf ans. 11 fut inhumé dans le tombeau de famille, sous les charniers de l'église Saint-Séverin. Nous trouvons à la Bibliothèque nationale (1) le texte de la lettre de faire-part de son inhumation; nous la reproduisons ici à titre de document :

€ \ous estes priez d'assister au convoy, service et enterrement de deffunct Messire Nicolas-Charles de Sainte-Marthe, vivant conseiller et aumosnier du Roy, décédé en sa maison, rue de Sorbonne; qu'il se fera jeudy neufième jour de Février 1662, à huit heures précises du matin, en l'église S^ Séverin sa paroisse et lieu de sa sépulture : où les Dames se trouveront, s'il leur plaît. »

Nicolas-Charles de Sainte-Marthe portait les titres de sieur de Nouëres, conseiller du roi en ses Conseils, aumônier ordinaire de Sa Majesté, prieur de Saint-Germain-de-Claunay et chapelain de

(1; Bibl. nat., cabinet des titres, « Pièces originales, vol. 2762, » de Sainte- Marthe, pièce 142 (papier).

la chapelle royale de Saint-Cosme-de-FescheroUes. Le Père NicéroD, dans ses Mémoires^ dit qu'il composa, à la prière de Jacques de Nuchèze, évêque de Chalon-sur-Saône, l'histoire des évèques de ce siège. Ce travail resta manuscrit.

Citons encore une Sainte-Marthe, Françoise, sœur du Père général de TOratoire, née le 27 juin 1615, morte le 7 septembre 1675. Celle-ci entra au monastère de Port-Royal-des- Champs le 8 mai 1634. Modèle de toutes les vertus, elle fut nommée sous-prieure de la maison de Paris vers 1662, et, comme son frère en pareille circonstance, fit tout pour éloigner d'elle cette dignité. Les dates précédentes suffisent à montrer que la Sœur Françoise de Sainte-Marthe vivait au moment le plus aigu de la fameuse querelle suscitée par les doctrines de Jansénius, dont l'abbé de Saint-Cyran avait été à Port-Royal, dès 1636, Tapôtre le plus convaincu et le plus éloquent. L'auteur janséniste des Vies intéressantes et édifiantes des religieuses de Port-Royal^ 1750, in-i2, t. II, pp. 83-90, nous montre la Sœur de Sainte-Marthe comme l'une des plus opposées à la signature du Formulaire. Elle répondit, prétend-il, à quelqu'un qui la blâmait de ce défaut de soumission aux ordres de l'archevêque, l'attribuant aux maximes qui leur avaient été données sur le sujet de la grâce : « Mon frère de l'Oratoire m'en a plus dit au commencement qu*il fut dans cette Congrégation que tous ceux qui nous conduisaient, et je suis assurée que, si ce n'était les intérêts de sa Compagnie, il serait dans les mêmes sentiments que nous; mais pour sauver sa maison, il a tout abandonné. Oh! je vous assure que je n'ai pas envie de faire de même : car nous aimons mieux perdre la nôtre, que de rien faire contre notre conscience. Notre vie est bien courte et Téternité est bien longue. » Ces paroles, auxquelles nous avons fait allusion en parlant du Père de Sainte-Marthe, sembleraient prouver que le supérieur de l'Oratoire, s'il se soumit loyalement à l'Église et s'il répudia dans ses écrits et par ses discours les doctrines jansénistes, avait jadis eu pour elles quelque sympathie (1), et cela ne

(1) Le Journal de Dangeau, XIJI, 60, racontant la dispersioa des religieuses de Port-Royal qai fut la suite de leur résistance, cite encore une Sœur Françoise-Agnès de Sainte-Marthe, envoyée à la Visitation de Blois. La Sœur Françoise de Sainte-Marthe étant morte en 1675, il s'agit vraisemblablement d'ane parente de la précédente.

saurait nous étonner. Son âme pieuse, son intelligence élevée, son cœur ardent devaient s'éprendre d'une doctrine très pure à son origine. Gomme on l'a écrit tout dernièrement dans des pages qui font autorité (1) : « Quand l'aube d'une vie morale se lève sur t une société, ce sont les âmes les plus hautes qui s'éclairent des t premiers rayons, ce sont les plus austères qui deviennent péiii- € tentes pour les désordres où les autres dorment encore. Portf Royal tut cette crainte des justes pour la justice divine, ce t remords des innocents pour le mal, cette expiation des purs t pour les voluptueux, cette tristesse des consciences scrupuleuses t pour les joies des consciences légères, cette activité des labo- « rieux à féconder, pour l'utilité de tous, le temps que la plupart t dispersent comme s'il ne s'épuisait pas. Dans les premières c années où cette société de grandes âmes et de grands esprits se i contentait d'enseigner le monde en se retirant de lui, ne mêlait a pas encore à son magistère moral l'âpreté des chicanes théoloc giques, et ne faussait pas la doctrine religieuse par une outrance « de vertu, Port-Royal fut la conscience du siècle. »

Le Père de Sainte-Marthe fut de ces âmes austères pénitentes pour les désordres des autres, de ces grandes âmes qui fuyaient le monde, et tout naturellement Port-Royal, t la conscience du siècle », eut son cœur. Mais lorsqu'il vit que la doctrine religieuse n'était plus absolument pure, que l'Église réprouvait cette f outrance de vertu », il sacrifia ses préférences et affirma hautement par sa parole et par ses écrits sa soumission à ses supérieurs ecclésiastiques. Cette façon d'être ne peut nous surprendre; à répoque où il vivait, le Père de Sainte-Marthe devait agir comme il Ta fait. Nous ne saurions comprendre qu'il eût été indiiférent à la grande réforme tentée par des âmes généreuses; sa sainteté même explique à la fois et les premiers élans de son cœur et sa soumission absolue à ceux qui, par une insigne mauvaise foi, restèrent cependant ses persécuteurs.

(1) La femme et les pejueurs, par Etienne Lamy. Le Correspondant^ livraison du 10 mars 1901, p. 920.

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