CHAPITRE PREMIER
Les premiers Sainte-Marthe (1310). — Pierre, — Guillaume- Raymond. — Pierre II. — La guerre de Cent ans. — Nicole est
FAIT CHEVALIER AU SIÈGE DE BaYONNE. — ARMES DES SaINTE-
Marthe. — Louis. — Charles VIH. — Les guerres d'Italie.
Un moraliste a dit qu'une race était, avec la transmission du même sang, la transmission fidèle de certaines qualités physiques, intellectuelles ou morales; s*il en est ainsi, bien que les premiers Sainte-Marthe n'aient pas laissé un nom aussi illustre que leurs descendants, ce serait une faute de les passer sous silence. D'ailleurs, il ne sera peut-être pas sans intérêt de faire revivre ces bons gentilshommes, messires et chevaliers (1), toujours vaillants et dévoués, prêts à porter les armes du nord au midi et versant sans compter leur sang généreux pour leur pays et pour leur prince. Plus tard, nous aurons les savants disseris es sciences et es lois, les diplomates habiles, les administrateurs intègres; tout d'abord nos Sainte-Marthe ont Técorce plus rude, savoir se battre est toute leur science, mais celle-là ils la possèdent à fond.
(I) Les premiers Sainte-Marthe sont qualifiés : messires et chevaliers (Bibliothèque nationale Mss. — Collect. Glairambault, Saint-Esprit, 12Î2. — Généaloyit, parCorberon).
Pierre, premier du nom, qualifié de damoisel, était, en Tannée 1310, possesseur de la terre noble de Sainte-Marthe près Agen, en la province de Guyenne; c'est là le berceau de la famille. Les chroniques nous disent peu de choses sur ce premier Sainte- Marthe; nous savons seulement qu'il avait trois frères, Gérard^ Bernard et Gorde, probablement comme lui voués à la carrière des armes. A cette époque, et dans une province presque toujours soulevée, tout seigneur devait défendre ses fiefs et souvent sa vie, les armes à la main.
Possédant la seigneurie de Chanteloup et, par moitié avec le roi, le baillage de la Peyruge de Grateloup, dans le diocèse d'Agen, Pierre eut à lutter contre les troupes du roi d'Angleterre, èui profitaient de l'anarchie générale pour ravager la province; il le lit vaillamment et ce fut à une rude école que son fils Guillaume-Raymond de Sainte-Marthe apprit le métier des armes.
Pour se rendre compte de ce qu'était alors la vie de ceux qui portaient la lance ou Tépée, il faut se rappeler cette période qui commence la guerre de Cent ans, une des plus troublées et des plus sanglantes de notre histoire. On a peine à se figurer avec quel courage, avec quel héroïsme, avec quel acharnement étaient livrés ces combats, dont les chroniques nous ont gardé les noms. De tous côtés ce sont des luttes incessantes et, sur les frontières de France, un long cri de douleur retentit. Au nord, à L'Ecluse, le rivage est couvert des cadavres de plus de trente mille hommes d'armes et « la mer roule longtemps des flots ensanglantés (1). • A l'est, la Flandre est livrée aux horreurs de la guerre et les paisibles bourgeois, les riches marchands d'un pays ordinairement tranquille, sont forcés de prendre les armes et de se battre jusque dans les rues de leurs cités. A l'ouest, c'est une guerre de frères ennemis, mille fois plus terrible encore; la Bretagne est à feu et à sang; elle agonise lentement et ses lambeaux sont disputés avec cet acharnement des haines féminines; trois noms, dont le souvenir fait frémir d'admiration et d'horreur, s'inscrivent en lettres de sang, sur les fastes de la vieille Armorique. A quoi bon d'ailleurs rappeler ces combats homériques où l'on retrouve plus souvent la bravoure un peu inutile des anciens
(1) Cette expression, peut-être emphatique, se retioave dans la plupart des
récits da temps.
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chevaliers, que le patriotique élan des défenseurs du sol (1). Au midi la situation est la môme et l'Aquitaine n'est pas plus épar- ••
gnée. Malgré quelques revers, les Anglais avancent de tous .-V
côtés et prennent possession de la province, défendue seulement ^
par une héroïque poignée d'hommes sans appui. Les archers '---o
du duc de Derby, grâce à leur nombre et à leur forte discipline, «^
emportent rapidement Bergerac, La Réole, Aiguillon^ Montpézat; f^
Yillefranche, Angoulêmc tombent entre leurs mains, mais non '-^}
sans des combats sanglants, car partout on lutte, partout la >".'
défense s'organise contre Tinvasion déjà si puissante. Les illusions ' >
sont passées; c'est bien une guerre nationale, les hommes de cœur n'ont qu'un parti à prendre, se ranger sous les bannières des plus puissants et des plus courageux. Au premier rang parmi ceux-ci, nous trouvons Raymond de Sainte-Marthe, il lutte avec l'énergie habituelle à ces guerriers taillés sur le modèle des .^
Clisson et des Beaumanoir. . '^
Cependant tant d'héroïsme ne devait pas être inutile, quelques >>
succès encouragèrent les défenseurs du sol; Philippe de Valois sortit lui-même de son inertie, il envoya des secours et bientôt \es Anglais sentirent leur échapper un pays qui ne voulait à aucun prix de leur domination. Quelques mois avaient suffi pour changer complètement la face des choses et enlever au duc de Derby toutes les positions prises; il s'agissait maintenant d'organiser le territoire reconquis et de pourvoir à la défense des places tombées entre nos mains. Les postes importants furent donnés à ceux dont on était sûr et dont on connaissait la bravoure; c'est ainsi que Raymond de Sainte-Marthe reçut du roi la garde du château de Roquebert, en Gascogne, à l'appoint de 30 hvres par mois (2).
Les années qui viennent sont tristes pour le vieux soldat, réduit à voir se dérouler sans y prendre part la suite des honteuses défaites et des compromis dangereux; tristes aussi, hélas, pour la France qui avait pu croire au repos après la victoire et qui, à la merci d'un insensé, se trouvait tout à coup retombée dans la plus triste des guerres. Dans sa retraite de Gascogne, où ses cheveux avaient blanchi, le seigneur de Roquebert n'avait pas perdu tout
(1) Le comte Daru (Hittoire de Bretagne).
(2) Quittance de 1350 (Chambre des comptes).
espoir et il préparait Tâme de son (ils Pierre et celle de son petitlils Nicole pour un avenir meilleur.
Il était dit qu'une génération de Sainte-Marthe n'aurait pas à combattre pour son pays. Pierre mourut en l'il2 sans avoir eu à prendre les armes (1); mais Tesprit chevaleresque de la famille n'était pas endormi, et lorsque le cœur de la France commence à battre de nouveau, le jeune Nicole se range avec empressement sous les bannières d'un roi auquel le ciel lui-même promettait la victoire. Son courage dans c cette guerre contre les Anglais », est attesté par les chroniques; le sang des Sainte-Marthe ne pouvait faiblir! Revenu de Guyenne, lors de la trêve de 1444, Nicole fut un des premiers à se joindre aux patriotes de cœur qui dès 1450 recommencèrent spontanément la lutte au bord de la Gironde.
Cette fois encore, les efforts ne devaient pas être isolés. Jean de Blois, comte de Périgord, et le sire d'Albret, les vrais organisateurs de la défense, surent intéresser le roi; dès le printemps suivant, Charles VIÏ autorisait le comte d'Armagnac à entrer en campagne, il envoyait en même temps ses meilleurs capitaines avec une armée de vingt mille hommes sous le commandement de Dunois, « le fléau et la terreur des Anglais, anciens ennemis de l'Etat *.
Les succès ne se firent pas attendre; dans le cours du mois de mai 1451, quelques-unes des principales places : Saint-Emilion, Blaye, Fronsac, Liboume, Dax capitulèrent ou furent prises d'assaut. Bordeaux céda également, après une courte résistance et une sortie malheureuse; ce fut un vrai triomphe; le clergé, révêque en tète, revêtu de ses ornements sacerdotaux, accueillit les vainqueurs; Dunois fut encensé au seuil de la cathédrale où il devait recevoir le serment de fidélité de tout un peuple, heureux de revenir à son souverain légitime. Après ces victoires, l'armée avait besoin de repos et les hostilités furent suspendues, non pour longtemps toutefois, car au bout de peu de semaines, Charles Vil, désireux d'en finir, envoya de Taillebourg où il était resté, l'ordre de reprendre la campagne et d'enlever Bayonne, seule ville encore au pouvoir des Anglais. On supposait une forte résistance, aussi Télite des gentilshommes se réunit à l'appel du roi.
(I) D'Hozier a ignoré celte génération; de Corberon la donne dans la généalogie dont nous avons déjà parlé, voir supra p. 9, note I.