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CHAPITRE XVI

Denis de Sainte-Marthe. — Sa profession reugieusk. — Il est

NOMMÉ PRIEUR DE SaINT-JuLIEN DE ToURS. — SeS DÉMÊLÉS AVEC

L*ABBÉ DE Rangé. — Il est déposé de sa charge. — Il devient

SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DES BÉNÉDICTINS. — Sa MORT. — SeS OUVRAGES.

— Encore le Gallia christiana. — Iconographie. — La co.ngrk-

GATION de SaINT-MaUR.

Le 24 mai 1650 naissait à Paris Denis de Sainte-Marthe. Il éiait fils de François de Sainte-Marthe, seigneur de Ghandoiseau, et de Marie Camus. Tous les deux, d'une piété à la fois très vive et très éclairée, se consacrèrent à l'éducation de leurs enfants. Denis était le plus jeune de ceux-ci, aussi resta-t-il plus longtemps à la maison paternelle et il y puisa tout naturellement des sentiments qui devaient influer sur toute sa vie.

Ce fut seulement lorsqu'il eut atteint Tâge de quinze ans que son père, pensant son caractère suffisamment formé, se décida à le mettre au collège de Pont-Levoy. Le jeune Sainte-Marthe allait trouver dans l'antique abbaye, déjà vieille de six siècles, des exemples de vertu dont son cœur serait vivement frappé.

Les historiens de la congrégation de Saint-Maur nous apprennent que le jeune étudiant sut se concilier tous les cœurs, «' l'estime et

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ramitié de ses régens, le respect et raffection de ses condisciples ». Déjà la vie religieuse rattirait d'une façon invincible, cette vocation se confirma dans les quelques années passées à Pont- Levoy et, aussitôt qu'il eut terminé sa rhétorique, il se retira dans l'abbaye de Sainte-Mélaine de Rennes où il fit profession le 12 août 1668(1),

Les sentiments d'humilité, de pénitence, de douceur dont il était pénétré, sa ferveur et son exactitude en faisaient un modèle pour les jeunes novices; aussi les supérieurs le laissèrent-ils dans la maison du noviciat après sa profession, au lieu de l'envoyer, comme il était d'usage, dans un séminaire de jeunes profès. Les trois années qui s'écoulèrent alors ne furent pas perdues pour lui. 11 lit une seconde rhétorique et se perfectionna dans l'étude des belles-lettres. Ce fut dans les abbayes de Saint-Vincent du Mans et de la Couture qu'il étudia la philosophie et la théologie.

11 fut alors désigné par ses supérieurs pour enseigner lui-même successivement au monastère de Saint-Remi de Reims, de Saint- Germain-des-Prés et de Saint-Denis; il fut chargé des cours de philosophie et de théologie. Pendant ces onze années vouées à renseignement, le Père de Sainte-Marthe ne fit pas seulement des élèves dont plusieurs laissèrent un nom, il compléta aussi son bagage scientifique et littéraire, il apprit notamment la langue hébraïque.

C'est aussi à cette époque qu'il écrivit le Traité de la confession auriculaire^ sa Réponse aux plaintes des Calvinistes et ses Entretiens sur l'entreprise du prince d'Orange.

Dom Denis de Sainte-Marthe eut désiré continuer la vie toute de travail qu'il menait alors, mais ses supérieurs en décidèrent autrement et il fut nommé prieur de Saint-Julien de Tours. Il gagna rapidement le cœur de ses religieux et l'estime de tous; cependant Tère des difficultés allait commencer pour lui. C'était à l'époque où M. de Rancé (i), tout aux ardeurs de la vie monastique qui avait succédé à son existence très mondaine, venait d'édicter ses sévères constitutions et se donnait tout entier à la réformation qu'il avait entreprise. L'abbé de la Trappe, envi-

(1) L'abbé Vanel donne comme date le 12 avril. V. son onvrage sur Les Bénédictins de Saint-Maur d Saint-Germain-des-Prés (1630-1792). Paris, Champion, 1896, in-V.

(2) Armand-Jean Le Boutbillier de Hancé.

sageant les études monastiques, leur avait assigné dans ses écrits des limites très étroites. Ces idées nouvelles, émises à un moment surtout où la littérature ancienne était fort en honneur, trouvèrent des contradicteurs, entre autres un Bénédictin, dom Mabillon, qui, avec beaucoup de modération, y avait répondu indirectement, montrant la nécessité et la manière d'étudier dans les cloîtres.

L'abbé de Rancé défendit sa théorie première et non sans quelqu'aigreur. Le Père de Sainte-Marthe, par traditions de famille et par goût personnel, était Tamant passionné des études que Ton attaquait. < Sorti d'une famille où Térudition et le travail intellectuel étaient une tradition toujours tenue en honneur, fils, petit-hls et frère d'érudits distingués, tout entier à ses rudes et opiniâtres labeurs, Denys de Sainte-Marthe ne put se contenir lorsqu'il vit attaquer le rôle de ces études auxquellas il avait consacré sa vie. Devant la thèse de M. de Rancé, toute l'ardeur de son vieux sang d'érudit lui monta pour ainsi dire à la tète, il ne fut plus maître de son indignation et écrivit sans se découvrir les cinq lettres (1) où M. de la Trappe était si vivement attaqué * (2). Les lettres étaient bien anonymes et publiées en Hollande, mais tout le monde en désignait Fauteur, qui avait dépassé le but et eu le tort d'attaquer, avec une vivacité voisine du sarcasme, un religieux très saint, qui avait des admirateurs et des amis passionnés. Parmi eux nous citerons entre autres Bossuet et la duchesse de Guise. M, de Rancé ne s'émut pas de ce que ses amis considéraient comme un pamphlet, mais ceux-ci ne professaient pas les mêmes sentiments. La duchesse de Guise surtout, qui se trouvait elle-même désignée dans un passage des lettres, prit fait et cause pour M. de Rancé et manifesta son indignation de la façon la plus vive; son influence était grande, il n'était douteux pour personne qu'elle obtiendrait le blûme qu'elle désirait.

Les circonstances servirent son ressentiment. Loin de s'arrêter, le Père de Sainte-Marthe écrivit quatre nouvelles lettres sur ce

(1) Quatre lettres parurent d'abord sons le titre : Quatre lettres à M. de la Trappe où Von examine sa réponse au Traité des éludes monatUques et quelques endroits de ses commentaires sur la règle de Saint-Benoît.

(2) Mabillon et la Société de Saint-Germain-des-Prés à la fin du xvii* siècle, i664'i707, par M. Emmanuel de Broglie, t. 11, p. i5i, et la Société de Saint- Germain-des-Prés au xviii» siècle, par le même, Pion, 189 i.

titre : Recueil de quelques pièces qui concernent les quatre lettres écrites à M. l'abbé de la Trappe.

On achevait de les imprimer lorsque le Père Boistard, supérieur général, arriva à Marmoutier pour le Chapitre. Étant averti de ce nouvel ouvrage, il Ht comparaître l'auteur devant lui, lui demandant qui lui avait donné la permission d'imprimer et lui ordonna d'apporter trois exemplaires de son ouvrage pour être examinés. Le résultat de cet examen fut ce qu'il devait être, toute rédition fut supprimée, puis Sainte-Marthe, déposé de sa charge de prieur, reçut Toflice de bibliothécaire à Saint-Germain-des-Prés et la charge d'administrer les sacrements aux habitants des cours de cette abbaye. On dit que la duchesse de Guise ne trouva pas suffisante une punition qui, il est vrai, enlevait au coupable une dignité, mais renvoyait dans la première et la plus enviée des résidences de l'Ordre. Quant à Sainte-Marthe, il reçut sa déposition avec calme, presqu'avec joie, retrouvant la vie toute de travail qu'il avait regrettée.

Ajoutons, pour en finir avec l'histoire des lettres, qu'elles ne demeurèrent pas sans réfutation; l'érudit Thiers, fort admirateur de l'abbé de Rancé, écrivit une réponse pleine de vivacité et d'aigreur^ réponse qui d'ailleurs reçut la désapprobation formelle de Rancé dont Tame très détachée des choses de ce monde regrettait cette polémique si aigiie. De son côté, après que l'animation du premier moment fut calmée, Denis de Sainte-Marthe vit qu'il avait été trop loin et, comme il avait toutes les qualités de l'esprit et du cœur, il vint lui-même à la Trappe et se réconcilia sincèrement avec son adversaire d'hier. La sainteté réciproque des deux partis en cause devait amener nécessairement cette solution.

A Saint-Germain-des-Prés, l'esprit de piété et l'amour du travail du Père de Sainte-Marthe se manifestèrent immédiatement. Il organisa une messe paroissiale et un prone tous les dimanches et écrivit la Vie de Cassiodore, chancelier de Théodoric et ensuite abbé de Viviers en Italie^ œuvre pleine d'érudition.

Le savant Bénédictin ne devait pas rester longtemps dans ce poste secondaire, la congrégation ne voulant pas se priver des services qu'il devait lui rendre; aussi à peine une année s'était-elle écoulée (juil fut élu prieur de Bonne-Nouvelle de Rouen (1694).

Il rendit des services signalés à ce monastère, non seulement par la direction qu'il lui donna, mais aussi grâce à ses relations

avec M. de Montholon dont il était le parent et qui venait d'être nommé par le roi premier président du Parlement de cette ville.

Dans une lettre à dom Estiennot, procureur à Rome, dom Denis de Sainte-Marthe donne des détails intéressants sur cette partie de son existence. Comme cette lettre montre à la fois l'état d'âme du vénérable religieux après l'affaire des lettres et l'estime dans laquelle le tenaient ses supérieurs, comme elle prouve son éloignement des dignités dont on le chargeait malgré lui et son amour du travail, nous pensons qu'on ne la Ura pas sans intérêt (1).

Le Père remercie dom Estiennot d'un mémoire sur le monastère de Vivier, pour la Vie de Cassiodore qui en avait été abbé, puis il ajoute :

ff Ce petit livre a été assez bien reçu du public. Ça été mon

travail de cinq ou six mois pendant mon séjour à Saint-Germain, où j'avais d'autres occupations que l'étude et cependant nulles exemptions de l'office. D'abord que j'y fus, après ma déposition dont vous aurez appris la cause et le motif, on me chargea de la cure, c'est-à-dire de l'administration des sacrements dans le logis abbatial. Il y avait longtemps que Ms^ le cardinal de Furstemberg voulait qu'on fit un prône et qu'on dit une messe pour sa famille et pour les locataires des cours de l'abbaye. Je fus chargé de cela et, tous les dimanches et toutes les grandes fêtes, j'expliquais l'Évangile ou le mystère pendant une demi-heure, à quoi il fallait me préparer, parce que le cardinal avec toute sa famille fort nombreuse ne manquait presque pas d'y assister.

c Outre cela, je me vis chargé du soin de la bibliothèque tout seul, après la mort de dom Placide Porcheron ; j'eus beaucoup à y travailler, car il l'avait extrêmement négligée.

f J'aurais bien souhaité m'occuper uniquement à l'étude et entreprendre quelque ouvrage de conséquence, particulièrement une nouvelle édition du Gallia christiana^ comme votre Révérence me l'avait proposé, il y a longtemps; mais je nai pas trouvé de la part de nos pères toutes les dispositions que j'aurais souhaitées. Il n'y avait pas six mois que j'étais sorti de Tours qu'on voulut

(I) Le n» 19,663 de la Bibliothôqne nationale, Mss, F. F., contient quaranteet-ane lettres da Père de Sainte-Marthe, d'autres existent anx n*" 13.804 et 17,681 ; c'est de ce dernier n* 17,681, fol. 98, qa'est extraite cette lettre.

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